Adel Abdessemed, Au-delà du principe de plaisir – Les Rencontres Arles 2018

Jusqu’au 23 septembre 2018, Adel Abdessemed présente « Au-delà du principe de plaisir », avec la complicité de Jean Nouvel, dans le cadre des Rencontres Arles 2018. L’exposition est organisée par l’Association du Méjan dans le cadre du Programme Associé des Rencontres.

Les deux hommes ont imaginé un parcours en « 13 stations » ou « arrêts pour image ». Il se développe dans trois pièces d’un appartement à l’abandon qui ouvre sur une terrasse à l’étage de « Croisière ». C’est certainement une des propositions importantes de cette 49e édition des Rencontres.

C’est la deuxième collaboration entre le plasticien et l’architecte. Pour quelques semaines, début 2016, au musée de Vence, ils avaient montré un très beau projet intitulé « Jalousies » avec le soutien d’Éric Mézil et de la Collection Lambert.
Pour « Au-delà du principe de plaisir », ils réactivent plusieurs des idées qui en faisaient l’originalité et la magie. Comme à Vence, l’exposition est imaginée comme une maison abandonnée dont la porte est entrouverte et où le visiteur est invité à pénétrer… Ici aussi, les œuvres ne semblent pas véritablement installées, juste posées sur des tasseaux ou sur leur caisse de transport. Viennent-elles d’être déballées ou, au contraire, est-on sur le point de les réexpédier ?

Cet un entre-deux, cette possible zone de transit et d’incertitude, répondait parfaitement aux pièces que Adel Abdessemed avait exposées à Vence. L’ambiguïté du dispositif fonctionne tout aussi bien avec les photographies et les sculptures qui sont montrées ici.

Dans le texte qu’il signe au début du parcours (voir ci-dessous), Jean Nouvel interpelle le visiteur :

« Combien de temps faut-il pour ressentir ?
Combien de temps faut-il pour éliminer avec un peu de discernement ?
Comment échapper à ce sentiment d’indigestion d’œuvres ?
Pour percevoir l’émotion transmise par l’œuvre, en fait, nous sommes à la recherche du temps et de l’espace…
Nous devons sortir du sériel, de l’accrochage automatique, de la convention, de la norme. L’œuvre, d’abord, nous devons l’inviter à habiter le lieu et la considérer comme une personne.
La rencontre doit être située.
Nous devons nous arrêter en un point : c’est un arrêt pour image.
Ainsi, nous déambulons et nous nous arrêtons.
Nous créons les stations d’un chemin de foi, de foi en l’Art.
Et les conditions d’une interpellation ».

À de rares exceptions, l’accrochage ne semble pas chercher à construire des rapprochements ou des oppositions. Tout en donnant le sentiment d’être inachevé, il s’efforce de trouver le meilleur endroit pour chaque œuvre ; celui où la lumière pourrait être idéale, celui où le regardeur sera interpellé par les situations réelles, étranges, intrigantes parfois même inquiétantes des « images construites » par Adel Abdessemed
On ne sait trop si ce parcours est définitif… Peut-on en imaginer un autre ?

Adel Abdessemed, Grand Canyon, 2008, C-print, 120 x 170,2 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Grand Canyon, 2008, C-print, 120 x 170,2 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Mais en fait, tout a l’air parfaitement en place. Chaque photographie, chaque sculpture dispose de l’espace nécessaire pour s’exprimer, pour nous surprendre, nous émouvoir, nous déranger…
Dans cette maison abandonnée, chaque station nous renvoie à notre histoire, à nos désirs ou à nos peurs… Ce n’est pas par hasard si l’exposition emprunte son titre à l’un des textes majeurs de Freud.
« Au-delà du principe de plaisir » montre aussi la grande cohérence dans le travail de Adel Abdessemed.

La plupart des photographies exposées ont été réalisées au milieu des années 2000 sur le trottoir de la rue Lemercier, devant son premier atelier parisien.
L’artiste s’y met souvent en scène avec des animaux. Auparavant, on le découvre dans les bras de sa mère Nafissa. Plus loin, on le rencontre avec Kamel Mennour, à l’époque où celui-ci était son galeriste. Ailleurs, on croise Julie sa femme avec un squelette ou en compagnie d’un gorille.

Quelques images ont été réalisées dans les rues à proximité de son atelier new-yorkais. Ici, l’artiste est allongé dans les bras d’Abraham Lincoln. Là, on retrouve son épouse avec ses filles promenant des squelettes de chiens, un samedi après-midi.

D’autres enfin relatent des performances : Adel Abdessemed suspendu dans le Grand Canyon ou « en flamme » devant la porte de son atelier, à Paris.

Adel Abdessemed, Je suis innocent, 2012. Avec l’aimable autorisation de l’artiste
Adel Abdessemed, Je suis innocent, 2012. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.  ©Adel Abdessemed

Ces images sont accompagnées par deux sculptures qui ont des liens très étroits avec la photographie. Ainsi, son « Cheval de Turin » (2012) semble avoir expédié sur une cimaise la photo de la mule en ruade, prise à Paris en 2007 (Jump and jolt) et dont il est l’image.

Plus loin, isolée dans une salle, protégée par une paroi de verre et éclairée de façon dramatique, on découvre le « Cri » (2012), statue grandeur nature en ivoire de Kim Phuk. Cette fillette de neuf ans a été photographiée le 8 juin 1972 dans le village de Trang Bang à quelques kilomètres de Saigon après un bombardement au napalm. L’instantané de Nick Ut (Napalm Girl) est immédiatement devenu une des icônes emblématiques de la guerre du Vietnam…

Adel Abdessemed, Cri, 2012, Ivoire, 140 x 114 x 62 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Cri, 2012, Ivoire, 140 x 114 x 62 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Régulièrement, Adel Abdessemed ponctue le parcours de quelques mots tracés à la pierre noire… Étrangement, le sol de chaque pièce est jonché de quelques copeaux et morceaux d’écorce.

Adel Abdessemed, Sept frères, 2006 - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Sept frères, 2006 – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Chaque « arrêt pour image », matérialisé au sol par un « S » peint au pochoir, s’accompagne d’un texte bilingue imprimé sur une feuille A4 et collé directement sur le mur. Ces cartels enrichis, signés Giovanni Careri (G.C.) ou Angela Mengoni (A.M.), semblent reproduire les commentaires que l’on peut lire sur le site internet de Adel Abdessemed.

Adel Abdessemed - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018 - Un exemple de cartel enrichi
Adel Abdessemed – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018 – Un exemple de cartel enrichi

Curieusement, une partie de ces textes est surlignée… Faut-il y voir une suggestion pour visiteur/lecteur pressé ?

Dans sa complicité avec Adel Abdessemed, Jean Nouvel annonçait vouloir présenter « une perception sensible des œuvres ». Il ajoutait : « Chacune d’elles vient dans un ordre de découverte précis et dans des conditions spécifiques créées pour favoriser son expression ». Son désir affirmé était d’offrir « leur plein pouvoir d’expression » aux images d’Adel Abdessemed, afin écrivait-il de laisser au visiteur « pour longtemps, quelques petits souvenirs mystérieux et étonnés ».

« Au-delà du principe de plaisir » est sans aucun doute une des propositions les plus ambitieuses de ces Rencontres Arles 2018. Les objectifs de Jean Nouvel et Adel Abdessemed sont assurément atteints. On ne sort pas indifférents de leur exposition.

Elle aurait pu être une des plus belles réussites de ces Rencontres, si la lumière avait été mieux maîtrisée… Quel dommage de voir certaines images d’Adel Abdessemed transformées en miroirs ! Est-il indispensable dans un tel lieu de montrer des tirages C-Print sans verre antireflet ? Était-il impossible de faire des tirages numériques sur contrecollés pour cette exposition ?

Adel Abdessemed, Sept frères, 2006 - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Sept frères, 2006 – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Le contraste est terrible avec les épreuves de « Minuit à la croisée des chemins », exposition par laquelle il faut passer avant de découvrir « Au-delà du principe de plaisir ». Heureusement, la puissance des photos et quelques pas de côté réussissent à faire voler en éclats tous ces fâcheux reflets…

À ne pas manquer !

Attention! Croisière présente dans ses deux bâtiments un programme pléthorique avec pas moins de huit expositions… Il est difficile de toutes les enchaîner avec un appétit et une curiosité maintenu. Certaines pièces, en particulier à l’étage, sont petites et donc vite saturées. On suggère de commencer éventuellement son passage par « Au-delà du principe de plaisir » et si possible à un moment de faible affluence…

À lire, ci-dessous, le texte d’intention de Jean Nouvel et quelques regards sur le parcours accompagné des textes de salle.

En savoir plus :
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Work in progress Adel Abdessemed et Jean Nouvel, devant une maquette de l'exposition. Photo © Adel Abdessemed

Work in progress Adel Abdessemed et Jean Nouvel, devant une maquette de l’exposition. Photo © Adel Abdessemed

Peut-on faire 1000 rencontres dignes de ce nom en 1 journée ?
En 10 heures 100 rencontres à l’heure ?
1 rencontre toutes les 4 secondes ?
Combien de temps faut-il pour ressentir ?
Combien de temps faut-il pour éliminer avec un peu de discernement ?
Comment échapper à ce sentiment d’indigestion d’œuvres ?
Pour percevoir l’émotion transmise par l’œuvre, en fait, nous sommes à la recherche du temps et de l’espace…
Nous devons sortir du sériel, de l’accrochage automatique, de la convention, de la norme. L’œuvre, d’abord, nous devons l’inviter à habiter le lieu et la considérer comme une personne.
La rencontre doit être située.
Nous devons nous arrêter en un point : c’est un arrêt pour image.
Ainsi, nous déambulons et nous nous arrêtons.
Nous créons les stations d’un chemin de foi, de foi en l’Art.
Et les conditions d’une interpellation.
La première caractéristique d’une œuvre d’Adel Abdessemed est d’être une « image », est de questionner, est d’intriguer, et même quelquefois d’inquiéter…
Ces interrogations vont induire la curiosité : le désir d’informations (loin du didactisme) renforcera cette curiosité, sera de nature à surprendre et à amplifier l’émotion…
En fait, il s’agit simplement de mettre le visiteur sur la même longueur d’ondes qu’Adel Abdessemed.
A priori on pourrait penser, puisqu’il s’agit pour l’essentiel de photographies, a des photomontages… Mais non : on découvrira qu’Adel Abdessemed a réellement amené un lion dans la rue… qu’il a effectivement mis le feu à ses habits… que les squelettes existent vraiment et qu’on pourrait les rencontrer dans son atelier… bref, il s’agit à chaque fois d’une situation réelle et précise. Ou provoquée. Ou choisie pour son caractère symbolique et émotionnel.
Et puis souvent, chez Adel Abdesserned, la photographie éternise son témoignage immatériel dans une statuaire de marbre ou d’ivoire, incroyable façon d’anoblir le furtif… Et nous passons ainsi d’une approximative photo tramée d’un quotidien au témoignage centenaire des musées de demain oui, l’œuvre d’Adel Abdessemed est souvent d’inscrire le présent dans le durable, le fait improbable dans le temps de l’Histoire.
Ici, à Arles, cette contextualisation du sens impose une perception sensible des œuvres. Chacune d’elles vient dans un ordre de découverte précis et dans des conditions spécifiques créées pour favoriser son expression.
Chaque œuvre, chaque événement est à priori seul. Unique, sans relation avec les précédents ou les suivants, c’est pour cela que dans les lieux atypiques qui les accueillent chacune doit trouver sa place, la place qui est la sienne. Pour que l’œuvre soit à la fois chez elle et seule au monde.
Et alors seulement les images d’Adel Abdessemed auront leur plein pouvoir d’expression, celui qui permettra d’engrammer chez vous, pour longtemps, quelques petits souvenirs mystérieux et étonnés.

Jean Nouvel

Pour commencer…

Adel Abdessemed, Nafissa, 2006, C-print, 74 x 100 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Nafissa, 2006, C-print, 74 x 100 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Nafissa, 2006

Dans cette photographie prise dans la rue Lemercier devant son premier atelier parisien, Adel Abdessemed est porté par sa mère Nafissa. Elle ne semble faire aucun effort et regarde le fils en arborant un petit sourire de reproche. Image extraordinaire d’une intimité prodigieuse. Nafissa évoque l’iconographie de la Pietà, mais elle en renverse le sens, c’est une célébration de la vie et d’un lien essentiel, souvent évoqué directement ou indirectement tout le long du travail de l’artiste G.C.

Première salle…

La violence inévitable

Adel Abdessemed, Cheval de Turin, 2012, Aluminium, cuir, 230 x 160 x 50 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Cheval de Turin, 2012, Aluminium, cuir, 230 x 160 x 50 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Cheval de Turin, 2012

L’image de la mule en ruade, prise à Paris en 2007 (Jump and jolt) a été transformée en une sculpture blanche en aluminium. Le titre renvoie à la commotion et à l’évanouissement de Nietzche devant la maltraitance subie par un cheval sur une place de Turin. On considère cette scène comme le commencement de la maladie nerveuse irréversible du philosophe. Ici cependant, comme dans la photo de 2007, le cheval ne subit pas, mais se révolte contre un ennemi invisible. Peut-être veut-il recouvrer sa liberté. Image saisissante d’un geste soudain et peu conforme, à première vue, avec la morphologie du quadrupède, cette sculpture défie les lois de la gravité. Elle résume aussi l’essentiel du geste artistique selon Abdessemed : la révolte, l’énergie, le risque lié au déséquilibre. G.C.

Adel Abdessemed, Jump and Jolt, 2007 - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Jump and Jolt, 2007 – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

À quel moment avons-nous été séparés ? Crainte et tremblement

Adel Abdessemed, Séparation, 2005, C-print, 90 x 103 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Séparation, 2005, C-print, 90 x 103 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Séparation, 2005

Séparation fait partie d’une série de photographies prises dans la rue Lemercier où l’artiste habitait à Paris. L’espace public est ici le lieu de la rencontre avec l’inattendu. Dans cette œuvre l’artiste approche un lion, ailleurs on voit des sangliers parmi les voitures (Sept frères, 2006), ou bien des êtres humains qui se promènent avec des squelettes (Saturday, 2008). La rue est un lieu de création et de production d’énergie, en ce sens l’artiste s’y réfère souvent comme à son « atelier n. Dans Séparation l’animal sauvage emmène au cœur de l’espace urbain l’altérité radicale et irréductible de la nature, l’impossibilité de son contrôle, le vertige du contact avec sa démesure et sa violence prête à exploser, Assisté par un dompteur professionnel, l’artiste partage l’espace avec l’animal et s’approche de lui. La photographie enregistre le moment de ce rapprochement qui ne représente aucune action déterminée, mais seul un geste chargé de tension et de potentialité, qui signale une séparation irréductible et une démesure. Le visage de l’homme sur le fond – le dompteur qui assiste à l’action – montre la tension de celui qui assiste à un spectacle à la fois effrayant et fascinant. La présence de l’animal sauvage dans la ville évoque aussi l’étrange voisinage entre histoire humaine et histoire naturelle, entre les formes de vie de la communauté humaine et les lois inéluctables et cruelles de la “nature”. A.M.

Au-delà de tout symbolisme, mythologie, allégorie

Adel Abdessemed, Zéro tolérance, 2006, C-print, 47 x 64 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Zéro tolérance, 2006, C-print, 47 x 64 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Zéro tolérance, 2006

Sur le trottoir de la rue Lemercier, situé en face de son atelier parisien prés de la place de Clichy, Adel Abdessemed a libéré un serpent qu’il fait mine d’écraser sous son talon. Le titre de cette photo renvoie à la politique répressive adoptée à New York par le maire Rudolph Giuliani. On peut penser que l’artiste écrase le mal comme la police le fait avec les délinquants. Le serpent cependant ne réagit pas et semble plutôt curieux d’explorer le trottoir, figure ironique d’une répression sans effet. L’artiste s’expose ici à un risque, comme dans sa rencontre avec un lion (Séparation, 2006), c’est le prix à payer pour ouvrir l’espace public de la rue à la visite de l’animal sauvage le plus chargé de symboles : le serpent assassin et guérisseur, l’emblème de l’hérésie et de l’éternité. G.C.

Ils ont pénétré la ville au bout de la nuit, et ils sont déjà les frères perdus.

Adel Abdessemed, Sept frères, 2006. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, Paris ADAGP 2018
Adel Abdessemed, Sept frères, 2006. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, Paris ADAGP 2018

Sept frères, 2006

Une meute de sangliers est laissée libre sur un trottoir parisien. Il s’agit de la rue où l’artiste habitait et qu’il assume comme espace de travail et de rencontre avec des éléments contingeants, capables de susciter de la tension et de l’énergie.(…) Les animaux sauvages ammènent dans l’espace urbain leur présence incongrue…Extraits du texte signé A.M.

Au fond d’un bref couloir en cul de sac, dans une pièce interdite…

Adel Abdessemed, Cri, 2012, Ivoire, 140 x 114 x 62 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Cri, 2012, Ivoire, 140 x 114 x 62 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Cri, 2012

Prise le 8 juin 1972 dans le village de Trang Bang à quelques kilomètres de Saigon après un bombardement au napalm, la photographie d’une petite fille brûlée qui court dans la rue – Kim Phuk alors âgée de neuf ans – est devenue une des icônes de la guerre du Vietnam et a valu le prix Pulitzer à son auteur Nick Ut. Adel Abdessemed s’appuie sur cette image célèbre pour réaliser une sculpture en ivoire qui aura quatre versions et quatre tailles suivant la hauteur des quatre filles de l’artiste au moment de la réalisation. La photographie de la petite fille vietnamienne est devenue “icône”, une image célèbre ayant circulé pendant des décennies, parfois instrumentalisée à des fins spécifiques, parfois décontextualisée et transformée en symbole antimilitariste. Abdessemed extrait la figure de la fille de cette circulation médiatique et la transforme en sculpture en restituant non seulement un volume à cette image, mais aussi une peau douce et lisse au corps qui avait été horriblement brûlée. Plusieurs morceaux d’ivoire sont assemblés et ensuite polis jusqu’à obtenir une surface parfaitement lisse, mais qui maintient sa nature organique, les pièces développant différentes nuances de couleur avec le temps et présentant de fines rayures. Le cri que la figure incarne interpelle le spectateur, mais réagit aussi au contexte d’exposition, comme dans celle chez David Zwirner à Londres en 2013 où la sculpture est entourée des figures armées de Soldaten. L’espace d’exposition est confronté, par la présence de ce cri dont on reconnaît immédiatement la source historique, au temps, à l’Histoire et aux lieux de l’exercice de la violence. A.M.

Sur la terrasse, au-dessus de la cour…

Adel Abdessemed, Je suis innocent, 2012. Avec l’aimable autorisation de l’artiste
Adel Abdessemed, Je suis innocent, 2012. Avec l’aimable autorisation de l’artiste

Je suis innocent, 2012

Cette photographie a servi d’affiche pour la grande enquête sur l’œuvre d’Adel Abdessemed, organisée par le Centre Pompidou à Paris en 2012. Il montre l’artiste, en flammes, debout devant la porte de son atelier parisien. Les yeux à moitié fermés, Abdessemed croise les bras sur sa poitrine et se soumet aux flammes qui s’élèvent du sol sur toute la longueur de son corps – une flamme ondulante lui lèche même le visage. Intitulée Je suis innocent, l’image surprend immédiatement le spectateur : Quelle « innocence » est invoquée dans cette étrange auto-immolation ? Les œuvres d’Abdessemed comportent souvent des images faisant allusion à des événements récents, mais elles évoquent aussi des personnages plus anciens, voire archaïques. Dans l’art chrétien, les flammes dévorent les âmes du purgatoire, mais les flammes ne peuvent pas détruire notre artiste, car il est innocent. La photo ambiguë, cependant, affirme aussi quelque chose de tout à fait différent : l’homme en flammes est venu répandre le feu qui s’étend déjà au-delà de lui sur le trottoir et dans la rue. CG

Dans la deuxième salle en « L », au bout de la terrasse…

Adel Abdessemed, Kamel, 2005, C-print, 70 x 90 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Kamel, 2005, C-print, 70 x 90 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Kamel, 2005

La photographie est prise par Julie, l’épouse de l’artiste, dans la rue Lemercier située devant l’entrée de l’immeuble abritant son premier atelier parisien. Nous le voyons avec son galeriste de l’époque, Kamel Mennour, qui est en train de lui voler son portefeuille dans sa poche arrière, sans que l’artiste semble s’en rendre compte. Abdessemed a d’ailleurs les yeux fermés. La place éminente accordée à l’argent par le milieu de l’art contemporain est ici montrée sur le mode de l’anecdote grâce à une petite mise en scène à laquelle le galeriste s’est prêté. L’argent change de main, il circule de mille manières. Le vol est la forme perverse d’un commerce qui se fait souvent « sur le dos » des artistes. Abdessemed veut le montrer à la lettre, sans hypocrisie, comme une composante de sa vie d’artiste dont il ressent sans doute le besoin de faire apparaître le ridicule. Cette œuvre fait partie de la série de photographies réalisées dans la rue, souvent proches du lieu de vie de l’artiste. G.C.

Adel Abdessemed, Molinier, 2006, C-print, 47 x 64 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Molinier, 2006, C-print, 47 x 64 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Molinier, 2006

Kamel Mennour, à l’époque galeriste d’Adel Abdessemed, pose en travesti rue Lemercier à Paris sur le trottoir qui lui sert d’« atelier en ville ». Le titre renvoie à Pierre Molinier, artiste, photographe et poète dont le travail est en partie constitué de portraits de femmes et d’autoportraits en travesti. Considérant le fait d’exposer ce travail comme une preuve de courage de la part du galeriste, Adel Abdessemed l’a mis au défi d’incarner lui-même une figure de travesti. Appuyé à la balustrade d’une fenêtre art déco bien assortie avec la djellaba blanche, Kamel Mennour sourit tout en fixant la caméra dans l’attitude équivoque d’une « femme de Molinier ». G.C.
Par amour de la démocratie.

Adel Abdessemed, Lincoln, 2009, C-print, 127 x 174 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Lincoln, 2009, C-print, 127 x 174 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Lincoln, 2009

Utilisant Bedford Street à New York comme une extension de son atelier, Adel Abdessemed s’allonge dans les bras d’Abraham Lincoln, une réplique du plus célèbre des monuments dédiés au président par les Américains : la sculpture de Daniel Chester French du Lincoln Mémorial Museum de Washington (1922). L’attitude joyeuse et la posture de l’artiste renvoient à la photographie intitulée Nafissa (2006), où il est soulevé en l’air dans les bras de sa mère. La configuration des deux images semble renvoyer à la question du support et du soutien que l’on peut attendre de sa mère, comme du grand président de la nation américaine. Mélangée à l’ironie d’un geste de désacralisation on peut percevoir dans Lincoln une étrange intimité, peut être une invitation à renouer avec les gestes d’émancipation accomplis par ce président qui s’engagea dans l’abolition de l’esclavage aux États-Unis. G.C.

Adel Abdessemed, Saturday, 2008, C-Print, 49 x 64 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Saturday, 2008, C-Print, 49 x 64 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Saturday, 2008

Prise à New York, près de la maison de l’artiste, la photo montre la femme et les trois filles d’Adel Abdessemed en promenade avec deux squelettes de chien…

Adel Abdessemed, Mes Amis, 2005, C-Print, 49 x 65 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Mes Amis, 2005, C-Print, 49 x 65 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Mes Amis, 2005

Sur le trottoir de la rue Lemercier que Adel Abdessemed utilisait souvent comme une extension de son atelier parisien, nous voyons Julie, la femme de l’artiste marchant de dos bras dessus bras dessous avec uns squelette tourné vers nous.
L’image s’apparente immédiatement au genre des vanitas, évocation du passage inévitable du temps et de la jeunesse, afin d’inviter à se tourner vers la vie spirituelle. Mais ici, l’artiste a choisi de s’éloigner de toute ambiance macabres en plaçant ses figures en plein soleil et en les réunissant de manière légère en conivence l’au avec l’autre. Le squelette semble confier un secret à l’oreille de la femme, dont nous ne saurons rien. C.G.

Adel Abdessemed, Grand Canyon, 2008, C-print, 120 x 170,2 cm - Au-delà du principe de plaisir - Rencontres Arles 2018
Adel Abdessemed, Grand Canyon, 2008, C-print, 120 x 170,2 cm – Au-delà du principe de plaisir – Rencontres Arles 2018

Grand Canyon, 2008

Une grosse pierre portant l’inscription « Death » et une photo enregistrant la situation dans laquelle a été réalisé cet acte d’écriture composent cette pièce. Adel Abdessemed s’est rendu dans le Grand Canyon, monument naturel et lieu touristique essentiel pour l’identité américaine. Il a choisi un gros rocher en équilibre précaire sur le vide, il y a posé deux chevilles et s’y est pendu pour écrire son défi à la mort. Aux États-Unis on s’est interrogé sur la légalité d’un acte en principe interdit. Considérée dans le contexte d’une ouverture qui cherche constamment la limite de la loi et du risque, cette pièce apparaît comme le renversement de celles où Abdessemed, pendu par les pieds à un hélicoptère trace par terre les lignes d’un dessin dont il ne peut maîtriser la forme (Hélikoptère, 2007, Enter the circle et Nedjma, 2009). Il s’agit de montrer sa petitesse par rapport aux forces qui nous traversent, mais aussi sa résistance, sa lutte. La photographie montre l’immensité stratifiée du lieu, son architecture minérale et immémoriale. Abdessemed y est immergé, à peine visible, engagé dans une action à l’apparence inutile et illégale, qui est pourtant un signe de la présence obstinée de l’humain. G.C.

Adel Abdessemed, Anything Can Happen When an Animal Is Your Cameraman. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, Paris ADAGP 2018
Adel Abdessemed, Anything Can Happen When an Animal Is Your Cameraman. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, Paris ADAGP 2018

Anything Can Happen When an Animal Is Your Cameraman, 2008

Un gorille postiche passe la bague au doigt de sa mariée, Julie, la femme d’Adel Abdessemed. Sur cette photographie de mariage grotesque se greffe immédiatement l’histoire immémoriale de La Belle et la Bête. On s’aperçoit que revisiter ce conte aujourd’hui change la donne : sommes-nous assurés de la différence qui sépare les hommes des animaux ? Est-ce que ce gorille est une image de la bestialité du mâle ? Qui a pris la caméra ? Est-ce l’artiste, qui devrait pourtant interpréter son rôle d’époux sous le déguisement du singe ? Y a-t-il ici une place pour le point de vue de l’animal ? Aucune, bien évidemment, voilà alors que cette photo entre en relation avec d’autres travaux d’Abdessemed où l’animal sauvage montre son indifférence au monde humain, faisant apparaître la naïveté de nos projections humano-centrées, G.C.

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