René Burri – Les pyramides imaginaires aux Rencontres Arles 2018

Jusqu’au 26 août, la salle Henri-Compte accueille « Les pyramides imaginaires », une étonnante sélection de photographies, de croquis et d’aquarelles de René Burri.

Dans ces images, celui qui fut l’un des photographes suisses les plus reconnus multiplie les points de vue et les « clins d’œil inconscients [ou pas] aux pyramides : toits de maisons, tipi d’Indiens, architecture moderne, jardins zen… » Ces étranges constructions semblent l’avoir fasciné depuis la découverte de la pyramide de Saqqarah…

René Burri, Égypte, Saquara près du Caire, première pyramide découverte, 1962
René Burri, Égypte, Saquara près du Caire, première pyramide découverte, 1962

Dans une note manuscrite retrouvée par sa femme, Clotilde Blanc-Burri, il explique :

« Pour moi, tout démarre au début des années 60. J’approchais la pyramide étagée de Saqqarah sur le dos berçant d’un âne. C’était après la guerre des Six-Jours et le tourisme du désert reprenait. C’est depuis ce moment que je vois des pyramides partout : les vraies, les “fausses” et même les imaginaires. »

René Burri, Note manuscrite, vers 1990 - Les pyramides imaginaires aux Renconres Arles 2018
Note manuscrite, vers 1990 – Les pyramides imaginaires aux Renconres Arles 2018

Présidente de la Fondation René Burri, abritée par le musée de l’Élysée, à Lausanne, sa veuve raconte dans un texte simple et émouvant la curieuse passion de celui qui fut membre de l’agence Magnum, auteur de nombreux portraits de personnalités (dont le célèbre Che Guevara au cigare) et de multiples reportages sur les décolonisations et les guerres des années 50 à 70.
Ce texte – reproduit ci-dessous – introduit l’exposition « Les pyramides imaginaires » et le livre publié par les éditions Textuel.

Pendant 3 ans, Clotilde Blanc-Burri a trié les archives du photographe pour construire cette exposition dont elle assure le commissariat avec Sam Stourdzé.

L’accrochage sobre et efficace s’articule en cinq séquences de 10 à 20 images.
Dans la largeur de la salle, deux grands wallpapers (Corée du Sud, 1987 et Kunsthaus Museum de Zurich – Constantin Brancusi, le soleil salue le coq, 1955) rompent la géométrie anguleuse et difficile de l’espace, en créant d’intéressantes perspectives.

René Burri, Pyramides - Les Rencontres Arles 2018 - Photo Anaïs Fournié
Les pyramides imaginaires – Les Rencontres Arles 2018 – Photo Anaïs Fournié

Au centre, dans l’alignement des deux disgracieux poteaux, un pupitre permet de consulter l’ouvrage édité par Textuel et une étroite vitrine expose un ensemble de dessins et collages.

Le parcours commence par une vaste composition asymétrique qui assemble une vingtaine d’images.

René Burri, Pyramides - Les Rencontres Arles 2018 - Photo Anaïs Fournié
Les pyramides imaginaires – Les Rencontres Arles 2018 – Photo Anaïs Fournié

Des photographies en noir et blanc ou plus rarement en couleur (tirages argentiques et lambda) se mêlent à des dessins, collages, aquarelles, croquis au feutre et cartes postales… Les vues des pyramides de Gizeh se combinent avec celles du Mont Fuji, de Cap Canaveral, du Tessin, d’un jardin zen de Kyoto ou de l’Expo 67 à Montréal…

On reconnaît le photographe dans un autoportrait à la lunette astronomique aux USA ou sur un cheval en Égypte. Sur un cliché, le plateau de Gizeh offre un arrière-plan à une rencontre entre les couples Nixon et El Sadate, en 1974…

Les deux séries suivantes présentent chacune un alignement d’une dizaine de photographies en noir et blanc.

René Burri - Les pyramides imaginaires aux Renconres Arles 2018
Les pyramides imaginaires aux Renconres Arles 2018

Dans la première, en format portrait, la pyramide, la construction ou la composition triangulaire s’impose du Mexique au Vietnam, en passant par Cuba, l’Allemagne, la Tchécoslovaquie, New York ou Abou Simbel…

La seconde, en format paysage, décline le même motif depuis Los Angeles jusqu’aux usines Citroën après l’avoir rencontré à Cuba, Paris, Berlin, Rio ou Chicago…

René Burri - Les pyramides imaginaires aux Renconres Arles 2018
Les pyramides imaginaires aux Renconres Arles 2018

La couleur et l’architecture s’imposent dans le quatrième arrangement où l’accrochage propose une alternance asymétrique sur deux lignes. Tout commence avec une image de 1962 qui évoque l’origine de ces « pyramides imaginaires ». Les huit autres photographies laissent apparaître la forme « obsessionnelle » à travers de multiples paysages qu’il a traversés dans le monde…

Le dernier ensemble aligne sept tirages. Le motif récurent de la pyramide, vénéré par les Illuminati, s’inscrit inconsciemment ou pas dans des sujets aussi divers que les équipements militaires, les loisirs et les activités urbaines…

Dans cette exposition bien construite, teintée d’un humour léger et agréable, Clotilde Blanc-Burri rend finalement un hommage tendre et drôle au photographe et au premier voyage qu’elle fit avec son mari. En mai 1987, elle l’avait rejoint dans le Yucatan, au Mexique, pour voir les pyramides qui le captivaient… avant de découvrir qu’elle avait le vertige…

Cette « figure de style » est aussi une très belle manière de revoir le travail de René Burri que les Rencontres avaient montré en 2007, dans le cadre de l’exposition collective « Madame la Présidente » et en 2009 pour « Blackout New York – 11/09/1965 ».

Loin des nouveaux messies et autres valeurs de spiritualité ou regards introspectifs, loin des interrogations inquiètes sur le passé ou le futur, « Les pyramides imaginaires » est une exposition qui fait du bien. Encore qu’avec les illuminati…

René Burri, Autoportrait, Etats-Unis, 1973 © René Burri
Autoportrait, Etats-Unis, 1973 © René Burri

Commissaires de l’exposition : Clotilde Blanc-Burri et Sam Stourdzé.
Publication : Les Pyramides de René Burri, Éditions Textuel, 2018.

Les Pyramides de René Burri, Éditions Textuel, 2018
Les Pyramides de René Burri, Éditions Textuel, 2018

Tirages réalisés par Processus, Paris.
Encadrements réalisés par Circad, Paris.
Exposition réalisée avec le soutien de la Confédération suisse et de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia.

Attention l’exposition se termine le 26 août !

En savoir plus : 
Sur le site des Rencontres d’Arles
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René Burri
sur le site de l’agence Magnum
René Burri sur le site du musée de l’Elysée, Lausanne

Quelques repères biographiques

Né en 1933, à Zurich, Suisse.
Décédé en 2014, à Zurich, Suisse.

En 1959, peu après ses débuts, René Burri devient membre de l’agence Magnum.
En 1963, il réalise son célèbre portrait du Che. De nombreuses personnalités sont passées devant son objectif : Giacometti, Le Corbusier, Tinguely ou encore Picasso et Niemeyer.
Guerre du Viêt Nam, crise de Cuba, Chine, Europe, Amérique… René Burri est partout où l’histoire se joue et témoigne avec acuité des événements marquants de son siècle.
En 2013, René Burri a créé sa propre fondation, au sein du musée de l’Élysée, pour conserver, diffuser et valoriser son œuvre auprès des musées et du public en Suisse et dans le monde.

René Burri découvre à l’occasion de son premier voyage en Égypte en 1958 la pyramide de Saqqarah, vaste tombeau planté au milieu du désert. Lui qui a passé son enfance en Suisse au milieu des montagnes se trouve instinctivement fasciné par ces constructions prodigieuses, issues de la main de l’homme. Des montagnes dans le désert, mais sans la neige. Il se rendra plusieurs fois au Mexique, au Guatemala et en Égypte pour rassasier son œil. Il les photographie en noir et blanc et en couleurs. Ce reportage personnel ne sera jamais publié.

Dans un même élan il en adopte la forme triangulaire. Ses photographies sont pleines de clins d’œil inconscients aux pyramides. Toits de maisons, tipi d’Indiens, architecture moderne, jardins zen… Féru de géométrie, René voyait des pyramides partout, il en couvrait ses carnets de dessins et collectionnait même des objets en forme de pyramide, cette figure parfaite, aux quatre côtés égaux, magique et mystérieuse.

René prolongeait ses voyages en photocopiant ses propres photos. Il déchirait des morceaux de journaux, des cartes postales, des prospectus glanés un peu partout, les rassemblait dans de nombreux collages et les rehaussait de couleur avec sa boîte d’aquarelle. La nuit était propice à son imagination débordante quand, seul, entouré de ses souvenirs, la création s’installait jusqu’au petit jour.

Notre premier voyage eut lieu au Mexique dans la région du Yucatàn en mai 1987. René m’accueillit à l’aéroport, gai et enthousiaste. Deux surprises m’attendaient : la bonne était que les pyramides étaient situées dans des endroits merveilleux. La mauvaise – mais je l’ignorais alors -, c’est que j’avais le vertige ! Je passai notre expédition à lire mon guide et à regarder la lumière changeante du lever au coucher du soleil au pied des pyramides. Impossible d’y grimper. Cette exposition constitue pour moi un hommage à ce voyage qui restera à jamais gravé dans ma mémoire.

Suisse nomade, attaché à son pays natal, à ces montagnes qui lui donnaient de la force, de la rigueur et de l’énergie, René aimait cependant s’en échapper pour mieux revenir, pour retrouver une forme de paix intérieure, pour contempler et méditer. Il avait passé son enfance au cœur des Alpes qui lui bouchaient la vue. Il aimait raconter qu’il courait les derniers mètres pour voir ce qu’il y avait de l’autre côté, et il y avait toujours d’autres sommets. Son goût pour les pyramides était sa manière de découvrir ce que les montagnes lui avaient caché pendant si longtemps : l’horizon, le point de vue.

Clotilde Blanc-Burri

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