Picasso – Le temps des conflits à Carré d’Art – Nîmes

Du 25 octobre 2018 au 3 mars 2019, Carré d’Art-Musée d’art contemporain de Nîmes présente « Picasso – Le temps des conflits ». L’exposition rassemble 37 œuvres prêtées par le Musée Picasso.

Le projet imaginé par Jean-Marc Prevost affirmait l’ambition de poser un regard sur « les créations de Picasso dans les temps de troubles politiques de la seconde guerre mondiale jusqu’au remarquable tableau Massacre en Corée de 1951 ».

Il propose également un dialogue entre les œuvres de Picasso et des artistes contemporains. Guernica est évoqué par un ensemble inédit de dessins du brésilien Gabriel Borba Filho et le parcours se termine avec l’installation vidéo de Rineke Dijkstra I see a Woman Crying .

Rineke Dijkstra - I See a Woman Crying, 2009 - Picasso - Le temps des conflits - Carré d'Art - Nîmes
Rineke Dijkstra – I See a Woman Crying, 2009 – Picasso – Le temps des conflits – Carré d’Art – Nîmes

En écho à l’exposition « Picasso – Le temps des conflits », Jean-Marc Prevost présente aussi « Ligne de fuite ». Il y rassemble quatre artistes originaires du Moyen-Orient (Khalil Rabah et Mounira Al Solh) et de l’Europe de l’Est (Ibro Hasanovic et Adrian Paci) « qui comme Picasso en son temps répondent à l’urgence de conflits qui font l’actualité ».

Si les expositions proposées par Carré d’Art sont souvent remarquables et enthousiasmantes, il faut bien avouer que « Picasso – Le temps des conflits » nous a singulièrement déçus. On en attendait probablement un peu trop et il n’est pas impossible que l’envahissant projet « Picasso-Méditerranée » conduise à une certaine lassitude, voire à une sorte d’overdose…

En outre, pour celles et ceux qui sont passés par l’Hôtel de Salé au printemps dernier, cette proposition souffre de la comparaison inévitable avec l’exposition « Guernica » que le musée Picasso-Paris y avait alors présentée. En effet, le propos n’est pas si éloigné et nombre des œuvres accrochées aux cimaises du musée parisien se retrouvent à Carré d’Art

 

Quant à la confrontation avec des œuvres d’art contemporain, « Picasso – Le temps des conflits » a un peu de mal à faire oublier les interprétations de Guernica par Damien Deroubaix (Garage Days Re-visited, 2016), par le collectif Art & Language (Picasso’s Guernica in the Style of Jackson Pollock, 1980) ou encore celle de Robert Longo (Guernica Redacted, 2014)…

Jean-Marc Prevost, commissaire et directeur de Carré d'Art
Jean-Marc Prevost, commissaire et directeur de Carré d’Art

Certes, Jean-Marc Prevost affirme que son projet n’est pas de montrer des interprétations d’œuvres de Picasso comme avait pu le faire « Picasso mania » au Grand Palais en 2015/2016, mais à l’inverse de proposer des confrontations plus subtiles ou plus poétiques…
S’il le réussit parfaitement avec « Ligne de fuite », cela nous a semblé moins évident dans le parcours de « Picasso – Le temps des conflits »

Il va de soi que cette « comparaison » ne fait sens que pour ceux qui ont vu l’exposition « Guernica » du musée Picasso-Paris… Mais au-delà, il nous semble qu’il y a tout de même quelque chose d’inachevé dans ce « Picasso – Le temps des conflits ».
On sort de cette exposition avec l’étrange sentiment que transparaît en creux un projet qui aurait été plus resserré et plus saisissant autour de Picasso et des Femmes qui pleurent

Cette impression négative est largement contrebalancée par le très intéressant contrepoint que constitue « Ligne de fuite » et qui fait l’objet d’une autre chronique.

À lire, ci-dessous, un compte-rendu de visite dans lequel on revient plus en détail sur ce qui nous a troublés dans « Picasso – Le temps des conflits »

En savoir plus :
Sur le site de Carré d’art
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A propos de l’exposition au musée Picasso-Paris, lire l’article Guernica sans Guernica, une exposition au Musée Picasso publié par Joh Peccadille dans Orion en aéroplane le 8 mai 2018
Gabriel Borba Filho sur le site de la galerie PM8
Rineke Dijkstra sur le site du Centre Pompidou

À propos de Guernica…

Picasso - Le temps des conflits - Carré d'Art - Nîmes - Vue de l'exposition - Salle 1 : Grand Nu couché, 28 juin 1943
Picasso – Le temps des conflits – Carré d’Art – Nîmes – Vue de l’exposition – Salle 1 : Grand Nu couché, 28 juin 1943

Le parcours débute par Grand Nu couché, 28 juin 1943. Dans cette huile sur toile de dimensions appréciables, la figure est complètement coincée, enfermée dans un espace. Pour le commissaire, elle introduit les salles suivantes. Le texte qui semble lui être associé n’y fait curieusement aucune référence. Par contre, il informe les visiteurs sur l’articulation de l’exposition.

Picasso - Le temps des conflits - Carré d'Art - Nîmes - Vue de l'exposition - Salle 1 : à propos de Guernica
Picasso – Le temps des conflits – Carré d’Art – Nîmes – Vue de l’exposition – Salle 1 : à propos de Guernica

Au-delà, cette salle évoque l’incontournable Guernica. Une carte expose l’itinérance du tableau avant son installation définitive au Musée National Reina Sofia de Madrid, en 1981.

Trois photographies de Dora Maar montrent la réalisation du tableau. Elles sont extraites de la chronique documentant le travail de Picasso que Christian Zervos avait commandée à Dora Maar et publiée en 1937 dans la revue Cahiers d’Art.
Cette présentation semblera quelque peu étriquée à ceux qui ont vu la manière dont le musée Picasso-Paris avait exposé cet exceptionnel ensemble de tirages photographiques…

Projection des photographies de Dora Maar. Photo de l’article « Guernica sans Guernica, une exposition au Musée Picasso » publiée par Joh Peccadille dans Orion en aéroplane le 8 mai 2018

À ces documents s’ajoute un court métrage d’Alain Resnais et Robert Hessens réalisé en 1950. Après une brève introduction sur le bombardement de Guernica, María Casares lit un texte poétique de Paul Eluard sur les atrocités et les 2000 morts innocents de Guernica.

Ce récit est accompagné par un enchaînement dynamique de plans sur des tableaux et dessins de Picasso qui conduisent au chef-d’œuvre de 1937. Le montage syncopé est rythmé par une oppressante composition de Guy Bernard.
Pour le commissaire, le choix de ce film évoque aussi les relations complexes que Picasso entretenait alors avec les surréalistes… À propos de ce court-métrage, on renvoie au très intéressant article de Nancy Berthier « Guernica ou l’image absente » paru en 2008 dans la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps.

Cette évocation du tableau de Picasso est accompagnée par cinq dessins de l’artiste brésilien Gabriel Borba Filho. Pour la Biennale de Paris de 1977, Borba Filho avait imaginé un ensemble de meubles, chaises longues et hamacs, pour recevoir les figures souffrantes de Guernica.

Référence à l’histoire espagnole, mais aussi au contexte politique dans lequel a vécu l’artiste, ces dessins font un écho étrange avec la situation actuelle au Brésil.
La subtilité du trait de Borba Filho est malheureusement brouillée par quelques désagréables effets de miroir reflétés par le plexiglas qui les protègent… C’est particulièrement sensible pour celui qui fait face à la porte d’entrée dans l’exposition.

Picasso - Le temps des conflits - Carré d'Art - Nîmes - Vue de l'exposition - Salle 1 : Gabriel Borba Filho - Petit Mobilier Brésilien (Biennale de Paris), 1977
Picasso – Le temps des conflits – Carré d’Art – Nîmes – Vue de l’exposition – Salle 1 : Gabriel Borba Filho – Petit Mobilier Brésilien (Biennale de Paris), 1977

Ceux qui connaissent bien la toile de Picasso se contenteront peut-être de cette succincte évocation à partir des documents exposés (carte, photographies et court métrage) et des brefs textes qui les accompagnent. Pour les autres, et en particulier pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir le catalogue de l’exposition parisienne, il n’est pas certain que cette présentation soit à la dimension de l’importance de Guernica par rapport au sujet que veut traiter « Picasso – Le temps des conflits »…
Par ailleurs, sans juger de la qualité intrinsèque des dessins de Borba Filho, il n’est pas évident que leur proximité avec la toile de Picasso et les photographies de Dora Maar leur soit très favorable…

De Dora Maar à La Suppliante… Femmes qui pleurent.

La deuxième salle de l’exposition est consacrée exclusivement à la peinture à l’exception toutefois de la Tête de taureau du printemps 1942, célèbre sculpture construite par l’assemblage d’une selle et d’un guidon de vélo.

Picasso - Le temps des conflits - Carré d'Art - Nîmes - Vue de l'exposition - Salle 2
Picasso – Le temps des conflits – Carré d’Art – Nîmes – Vue de l’exposition – Salle 2

Dix portraits de femmes sont alignés sur un registre unique.

Cette série commence par un Portrait de Dora Maar du 1er octobre 1937. Les relations tumultueuses de Picasso avec cette femme à la forte personnalité marquèrent la vie et le travail de l’artiste pendant cette période de la guerre.

Comme l’écrit très justement Jean Marc Prevost :

« L’espace domestique qui remplace les champs de bataille est le théâtre de conflits sans cesse renouvelés dans un jeu amour haine. La déconstruction et les incertitudes spatiales l’éloignent des recherches cubistes réalisées au nom d’une certaine objectivité pour devenir le reflet des tourments des individus face au chaos du monde. Les représentations de femmes qui pleurent où les larmes transforment radicalement le visage deviennent jusqu’à l’obsession un sujet d’étude, la dimension émotionnelle y étant portée à son paroxysme ».

La série s’achève par La Suppliante du 18 décembre 1937. Cette œuvre de taille réduite, choisie comme visuel de l’exposition, commémore le bombardement de la ville catalane de Ljeida qui avait pris pour cible une école, le 2 novembre 1937.

Pablo Picasso - La Suppliante, 1937, gouache sur bois, 24 x 18,5 cm. Musée national Picasso, Paris. Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris)/Mathieu Rabeau. © Succession Picasso 2018.
Pablo Picasso – La Suppliante, 1937, gouache sur bois, 24 x 18,5 cm. Musée national Picasso, Paris. Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris)/Mathieu Rabeau. © Succession Picasso 2018.

L’accrochage ignore toute construction chronologique et s’attache plutôt à des rapprochements formels. Si cette « mise en page » illustre assez bien la souffrance et la fragilité d’équilibres incertains, on aurait aimé un peu de dynamique et de rupture dans cette longue ligne monotone. On aurait surtout apprécié le rapprochement avec ces toiles des trois épreuves d’essai (IIe, IIIe et VIIe état) pour l’estampe La Femme qui pleure du 1er juillet 1937 qui sont présentés dans l’espace suivant.

Picasso - La Femme qui pleure II, III et VII, 1er juillet 1937
Picasso – La Femme qui pleure II, III et VII, 1er juillet 1937

On comprend mal les raisons de ce choix… En effet, les motifs de conservation préventive peuvent difficilement être évoqués. Le nouveau dispositif d’éclairage de Carré d’Art permet l’exposition dans une même salle de peintures et d’œuvres graphiques… Le lavis d’encre de Chine et gouache sur papier (Femme au chapeau, 30 mars 1943) et l’huile sur papier à dessin vélin (Tête de femme, 3 juin 1943) qui font partie de la série en sont la preuve…

Picasso - Tête de femme, 10 juin 1940 et Femme au chapeau, 30 mars 1943
Picasso – Tête de femme, 10 juin 1940 et Femme au chapeau, 30 mars 1943

Face à ces Femmes qui pleurent, le commissaire a choisi d’accrocher le terrifiant Chat saisissant un oiseau, 22 avril 1939, peint peu après la chute de Madrid et la proclamation de la fin de la guerre civile par Franco.

Pablo Picasso - Chat saisissant un oiseau, 1939, huile sur toile, 81x 100 cm. Musée national Picasso, Paris. Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris)/Mathieu Rabeau. © Succession Picasso 2018.
Pablo Picasso – Chat saisissant un oiseau, 1939, huile sur toile, 81x 100 cm. Musée national Picasso, Paris. Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris)/Mathieu Rabeau. © Succession Picasso 2018.

Il est associé à deux natures mortes Pichet et squelette, 18 février 1945 et Tête de mouton écorché, 4 octobre 1939.

Cette dernière est mise en relation avec la célèbre Tête de taureau du printemps 1942. Cet animal mort, comme empaillé, est souvent présenté comme un hommage à Julio González. C’est en revenant des funérailles de son ami sculpteur que Picasso aurait trouvé les deux objets abandonnés dans une décharge. Or c’est Julio González qui avait appris à Picasso la technique de la soudure…

Pablo Picasso - Tête de taureau, 1942, selle et guidon, 33,5 x 43,5 x 19 cm. Musée national Picasso, Paris. Photo © RMN-GrandPalais (Musée national Picasso-Paris)/Thierry Le Mage. © Succession Picasso 2018.
Pablo Picasso – Tête de taureau, 1942, selle et guidon, 33,5 x 43,5 x 19 cm. Musée national Picasso, Paris. Photo © RMN-GrandPalais (Musée national Picasso-Paris)/Thierry Le Mage. © Succession Picasso 2018.

Œuvres graphiques, sculptures, papiers déchirés et brûlés… et Massacre en Corée.

Le troisième espace rassemble une quinzaine d’œuvres graphiques auxquelles sont associés dans une vitrine deux sculptures et quelques papiers déchirés et brûlés.

L’ensemble est dominé par le célèbre Massacre en Corée, 18 janvier 1951. Avec Guernica (1937) et Le Charnier (1945), c’est un des rares exemples où Picasso emprunte directement son sujet à l’actualité politique.

Picasso - Massacre en Corée, 18 janvier 1951
Picasso – Massacre en Corée, 18 janvier 1951

Dans son Nouveau dictionnaire Picasso, Pierre Daix écrit :

« En fait, Massacres en Corée fut un échec, son côté politique n’étant perçu par personne. […] Le Parti communiste boycotta une image où, au lieu d’exalter “les vaillants combattants chinois et coréens”, des femmes nues étaient abandonnées à la soldatesque. Plusieurs décennies plus tard, l’œuvre a pris un aspect de science-fiction qui la délivre de son anecdote pour la faire entrer dans la grande tradition des peintures de la cruauté. Un Massacre des Innocents, version XXe siècle. »

Certain on pu aussi y voir à juste titre des références à Tres de Mayo de Goya où à L’Exécution de Maximilien de Manet.

Sans conteste, le choix de ce tableau s’imposait pour clore cette courte exposition.

Parmi les œuvres graphiques qui précèdent, on ne revient pas sur les Femmes qui pleurent qui occupent la cimaise de gauche.

Picasso - Le temps des conflits - Carré d'Art - Nîmes - Vue de l'exposition - Salle 3
Picasso – Le temps des conflits – Carré d’Art – Nîmes – Vue de l’exposition – Salle 3

Sur le mur en face, l’accrochage expose un ensemble de planches dans lequel il est difficile de trouver une réelle cohérence à part le fait qu’il ait été réalisé entre 1937 et 1951…

Il s’y entremêle des références à la guerre (Guerre et Paix, 5 octobre 1951) et aux massacres (La Crucifixion, 21 août 1938), des scènes domestiques (Femme, chat sur une chaise et enfant sous la chaise, 5 août 1938 et Baigneuses au crabe, 10 juillet 1938), deux études pour « L’Homme au mouton » (15 et 16 juillet 1942), des Pigeons (deux encres de Chine, lavis et gouache sur papier du 4 décembre 1942) et une colombe pour Le Visage de la Paix, 1951 dans lequel on pourrait croiser le regard de Françoise Gilot…

Picasso - Le temps des conflits - Carré d'Art - Nîmes - Vue de l'exposition - Salle 3
Picasso – Le temps des conflits – Carré d’Art – Nîmes – Vue de l’exposition – Salle 3

Dans une vitrine, une massive Tête de mort, 1943, en bronze et cuivre tourne le dos à une délicate et fragile Pleureuse, 1937, en plâtre. Ces deux sculptures sont accompagnées par trois têtes de chien et une griffe en papier déchiré et brûlé ou griffé de 1943.

Comme pour les œuvres graphiques, le visiteur reste libre de méditer sur ce qu’elles expriment comme « symptômes des sentiments profonds de l’artiste qui prend conscience de la tragédie et de la fragilité des êtres qui lui sont proches ».

Pour finir : I see a Woman Crying (Je vois une femme qui pleure) de Rineke Dijkstra.

Rineke Dijkstra - I See a Woman Crying, 2009 - Picasso - Le temps des conflits - Carré d'Art - Nîmes
Rineke Dijkstra – I See a Woman Crying, 2009 – Picasso – Le temps des conflits – Carré d’Art – Nîmes

La dernière salle est entièrement consacrée à l’installation vidéo de Rineke Dijkstra I see a Woman Crying (Je vois une femme qui pleure).
Trois projections montrent, sous trois angles différents, les réactions de neuf adolescents pendant des visites scolaires devant La Femme qui pleure, portrait de Dora Maar peint par Picasso en 1937.
L’œuvre de cette étonnante portraitiste est remarquable. C’est sans aucun doute un des moments les plus forts de « Picasso – Le temps des conflits ».
Il renforce le sentiment qu’un projet autour des Femmes qui pleurent reste à faire et qu’il aurait peut-être été plus saisissant que ce temps des conflits…
On peut toutefois regretter qu’aucun dispositif n’ait été imaginé pour sous-titrer en français les propos de ces regardeurs…
Sur le site du Centre Pompidou, Rineke Dijkstra raconte ses intentions pour « I see a Woman Crying » dans la série Paroles d’artistes.

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