Picasso – La Suite Vollard au Musée Fabre

Jusqu’au 4 novembre 2018, le musée Fabre présente son exceptionnel exemplaire signé de la Suite Vollard dans son intégralité. Les 100 planches réalisées par Picasso entre 1930 et 1937 et éditées par le célèbre marchand d’art sont exposées dans la salle des modernes au deuxième étage du musée.

La Suite Vollard exposée dans la Salle des Modernes, au deuxième étage du musée Fabre
La Suite Vollard exposée dans la Salle des Modernes, au deuxième étage du musée Fabre

Ce recueil de gravure est entré dans les collections avec les 600 ouvrages que Frédéric Sabatier d’Espeyran offrit à la ville de Montpellier en 1965. Ce fonds comprend d’autres gravures et lithographies de Picasso, et notamment Les Saltimbanques, une série également publiée par Ambroise Vollard, qui est présenté dans une salle adjacente. On peut aussi y découvrir des portraits de Vollard et deux planches du Chef-d’œuvre inconnu.

La Suite Vollard exposée dans la Salle des Modernes, au deuxième étage du musée Fabre
La Suite Vollard exposée dans la Salle des Modernes, au deuxième étage du musée Fabre

Dans une scénographie sobre, Florence Hudowicz, conservatrice du patrimoine en charge du département des arts décoratifs et des arts graphiques propose une déambulation thématique qui reprend les principaux regroupements classiquement répertoriés. Il s’organise en six séquences d’inégale longueur. Chacune est rapidement décrite par un bref texte de présentation (lire ci-après).

L’accrochage multiplie les « mises en page ». En optimisant ainsi l’occupation de l’espace, il sait créer des rapprochements toujours pertinents et donner du rythme au parcours de visite. Celui-ci n’est pas contraint. Il laisse au spectateur la liberté d’aller au gré de ses désirs et ses fantasmes…
L’ensemble est éclairé avec beaucoup de soin assurant aux gravures d’excellentes conditions de conservation préventive. On n’insistera pas sur les quelques reflets désagréables qui subsistent ici ou là. Espérons qu’un généreux mécène amateur d’art graphique saura un jour offrir au musée Fabre les moyens de monter dessins et estampes avec du verre antireflet pour les expositions…

Deux textes de salles permettent de replacer la Suite Vollard dans son contexte. Le premier en retrace brièvement l’histoire. Le second « Dans le secret de Boisgeloup » décrit la situation particulier de l’atelier de Boisgeloup et la place essentielle prise par Marie-Thérèse Walter, nouvelle muse et maîtresse de Picasso. Ces textes sont reproduits ci-dessous… Un troisième panneau « Picasso graveur. Le regard à l’œuvre » rappelle l’extraordinaire expérimentateur que fut Picasso dans le domaine de la gravure et ses multiples collaborations avec les maîtres imprimeurs.

Au centre de la salle, quatre vitrines présentent chacune une des plaques de cuivre utilisées par Picasso ainsi qu’un des états avant impression des estampes.

Miscellanées ou Variations

Picasso - La Suite Vollard au Musée Fabre - Miscellanées ou Variations
Picasso – La Suite Vollard au Musée Fabre – Miscellanées ou Variations

Les gravures de la Suite Vollard ne comportant ni ordre ni titre, les spécialistes de l’œuvre gravé de Picasso les ont ordonnées diversement, de manière chronologique ou thématique. L’accrochage ici proposé reprend les principaux thèmes classiquement répertoriés. Les planches de cette première série déclinent pour la plupart le plaisir d’aimer au prisme du profil et des formes de Marie-Thérèse Walter ; certaines évoquent également des thèmes récurrents comme le cirque, la corrida. Toutes témoignent de la joie de l’artiste à éprouver la richesse des techniques, de la fluidité de l’eau-forte au travail de la lumière dans l’aquatinte au sucre, en passant par le trait heurté de la pointe sèche.

Le Minotaure

Ces deux cycles ont été réalisés successivement, le premier qui compte 11 planches du 17 mai au 18 juin 1933, et le second qui comprend 4 planches, du 22 septembre au 22 octobre 1934. Il est possible que ces planches aient été composées pour un projet qui intéressait également l’écrivain André Suarès sur le sujet de Minos et Pasiphaé. On connaît la fascination de Picasso pour cette figure mythologique, qu’il cultive depuis 1928, pour son propre dédoublement, dans le prolongement des figures emblématiques de la corrida, tels le cheval et le taureau.

Le Minotaure Aveugle

Le Minotaure, monstre mi-homme mi-taureau de la mythologie grecque, est né des amours coupables de sa mère Pasiphaé avec un taureau blanc. U est alors enfermé dans un labyrinthe, et se nourrit de sacrifices humains jusqu’à ce que Thésée le tue guidé par le fil que tend Ariane. Ici, il symbolise la bestialité sauvage mais pitoyable : son aveuglement peut être surmonté par l’innocence et la grâce, celles d’une fillette, sorte d’Ariane positive, dont les traits rappellent fortement ceux de Marée-Thérèse.

Picasso - Suite Vollard au musée Fabre
Picasso – Suite Vollard au musée Fabre

Étreinte

Picasso - Suite Vollard - exposition au Musée Fabre - Etreinte
Picasso – Suite Vollard – exposition au Musée Fabre – Etreinte

Cette série brève exprime de manière assez crue le désir masculin dans ce qu’il peut avoir de brutal. Hormis la physionomie barbue qui caractérise la représentation de l’artiste en tant que tel, ce dernier ne recourt à aucun autre truchement pour exprimer le fantasme sexuel mais souligne dans une forme maniériste la torsion et la pulsion des corps. Les différentes techniques employées témoignent de la volonté d’exprimer au plus juste la force primitive de la sexualité.

Picasso - Suite Vollard au musée Fabre
Picasso – Suite Vollard au musée Fabre

Rembrand

Picasso - Suite Vollard - exposition au Musée Fabre - Rembrandt
Picasso – Suite Vollard – exposition au Musée Fabre – Rembrandt

Ces quatre planches seraient nées de l’apparition fortuite de la physionomie du maître nordique dans l’enchevêtrement de lignes d’un essai de gravure raté, selon les dires de Picasso volontiers facétieux. Le peintre-graveur hollandais fait véritablement partie des grandes références de l’artiste, notamment dans le domaine de la gravure. Le Faune dévoilant une jeune femme de septembre 1936 est directement inspiré de l’eau-forte de Rembrandt (1659) qui représente Jupiter et Antiope, surprise dans son sommeil.

Atelier du sculpteur

Le thème ici déployé sur deux murs tient une place importante dans la Suite Vollard. L’artiste développe une métaphore du sculpteur antique, nu et barbu, et d’une statue parfois divine. Françoise Gillot rapporte ansi les commentaires de Picasso sur la Suite Vollard : « Ce sont les sculpteurs : de la chair tiède dans une main, du champagne glacé dans l’autre. Il n’y a pas de doute, les sculpteurs sont en plein accord avec la réalité. » puis « C’est comme Dieu. Dieu n’est qu’un artiste comme les autres. Il a inventé la girafe, l’éléphant, le chat. Il n’a pas vraiment de style. Il continue à expérimenter. C’est la même chose pour le sculpteur. »

Le cycle ne compte pas moins de 46 planches, soit 40 gravées de mars au 5 mai 1933, et 6 de janvier à mars 1934, soit au total près de la moitié des gravures de la Suite. La prépondérance du thème rend compte de sa place dans les préoccupations de l’artiste. Picasso a renoué depuis 1928 avec ta sculpture, de façon acharnée, et il a achevé depuis peu l’illustration du Chef-d’œuvre inconnu, réflexion magistrale sur l’acte de créer. Plus généralement les relations entre le créateur et son modèle ne cessent de revenir régulièrement alimenter la réflexion de l’artiste.

La Suite Vollard comprend cent estampes tirées d’après les cuivres gravés par Picasso entre 1930 et 1937, période correspondant à un nouveau tournant dans la vie de l’artiste : les premières grandes rétrospectives de son œuvre, en 1932, consacrent sa réussite professionnelle tandis que sur le plan privé son aventure passionnée avec une nouvelle muse, la jeune Marie-Thérèse Walter, finit par séparer le couple qu’il forme depuis 1917 avec son épouse Olga.

On connaît peu les intentions éditoriales du projet initial de cette Suite qui porte simplement le nom de son commanditaire et se déploie sans aucun texte explicatif. Picasso a daté chacune des gravures, sans leur donner de titre. La Suite s’apparente à une sorte de journal visuel dans lequel l’artiste donne à voir ses préoccupations au quotidien, sa mythologie propre et ses réflexions sur l’acte de créer. Les cent gravures s’égrènent selon un rythme irrégulier — l’année 1933 est intense, l’année 1935 absente — soulignant l’élan vital de l’œuvre.

L’ampleur du projet, les techniques employées et leur combinaison inscrivent l’œuvre réalisée dans la lignée de celles de Goya ou Rembrandt auquel il est fait directement, et non sans malice, référence. Cet ensemble monumental contient parmi les plus belles gravures de Picasso. Son édition a été tirée chez l’imprimeur Roger Lacourière, en juin 1939, à 310 exemplaires dont 3 épreuves sur parchemin, 50 sur papier Montval à grandes marges, 250 à petites marges. La mort accidentelle de Vollard au même moment et l’entrée dans la Deuxième Guerre mondiale en ont différé la vente jusqu’aux années cinquante.

La Suite Vollard ici exposée provient du fonds légué à la ville de Montpellier par Frédéric Sabatier d’Espeyran ; il s’agit d’un exemplaire à petites marges, comportant en filigrane et selon les feuilles la signature de Vollard, ou celle de Picasso. Elle fait partie des rares exemplaires encore complets et signés par Picasso à la demande d’Henri Marie Petiet, marchand d’art chargé de la diffusion de l’œuvre.

Pablo Picasso acquiert le château de Boisgeloup, sa première propriété, en 1930, l’année où le prix Carnegie consacre sa réputation internationale. Les vastes communs de la gentilhommière sont transformés pour y pratiquer l’art de la sculpture avec lequel il a renoué depuis 1928, avec l’aide de son ami sculpteur Julio Gonzàlez.

Les photographies prises par Brassaï, qui réalise alors un de ses premiers reportages, témoignent du spectacle produit par le foisonnement extraordinaire de statues et de sculptures-assemblages créées dans cet atelier entre 1931 et 1934. Elles donnent également à voir la place prise par la figure de la nouvelle muse et maîtresse, la jeune Marie-Thérèse Walter, avec laquelle l’artiste laisse libre cours à un nouvel amour en secret, loin des obligations de la ville.

Les formes pleines et généreuses de la jeune femme courbent et suivent toutes les métamorphoses et les fantasmes de Picasso : il s’ingénie à les imprimer à toutes les matières qu’il peut sculpter dans la campagne normande où « tout se mit à onduler… » comme le rapporte joliment Brassaï. Cette passion à la fois tendre et violente, révélant par ailleurs la crise conjugale que traverse l’artiste, se retrouve également dans la gravure dont la technique devient alors l’expression par excellence de l’intime.

Picasso avait fait installer à Boisgeloup la presse du graveur Louis Fort qui prenait sa retraite et sur laquelle avaient été tirées les Métamorphoses d’Ovide. C’est dans cet environnement propice que Picasso met en chantier, de jour comme de nuit, la Suite Vollard qui permet d’approcher ce qui animait alors l’artiste, du plus clair au plus obscur. À la fin de 1935, Picasso quitte définitivement Boisgeloup qui revient à sa première épouse Olga et demeure aujourd’hui conservé par ses héritiers.

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