Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem

Jusqu’au 3 mars 2019, le Mucem présente « Kacimi 1993-2003, une transition africaine », une exposition incontournable qui permet de (re)découvrir l’œuvre tardive d’un artiste qualifié de « novateur et engagé, instigateur et témoin principal de la mondialisation de l’art contemporain arabe » et qui a semble-t-il « servi de modèle à nombre de jeunes artistes maghrébins aujourd’hui internationalement reconnus ».

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Vue de l'exposition
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Vue de l’exposition

C’est sans aucun doute un des chocs de cet hiver 2018-2019. Dès que l’on pénètre dans la salle d’exposition du bâtiment Georges Henri Rivière au Fort Saint-Jean, on sent qu’il se passe quelque chose d’intense…

Les grandes toiles de Kacimi s’imposent immédiatement, envoûtent, fascinent, avalent le regard. La musique de Majid Bekkas, un accrochage sans faille servi par une scénographie évidente contribuent à offrir une expérience de visite rare. Avec cette exposition, le Mucem propose d’entrer dans une œuvre riche, foisonnante et émouvante qui mérite d’être découverte et partagée…

En 1997, Kacimi écrivait le texte suivant qui résume les enjeux et les défis de l’artiste pendant cette période, mais aussi ce que la commissaire a souhaité transmettre :

« L’artiste africain n’est pas seulement le représentant, le transmetteur de l’exotisme et des rites ancestraux qui alimentent les imaginaires en perte de sens. Le créateur en Afrique est le passeur de sa propre histoire avec tout ce qu’elle a de complexe, d’ascendant, de rituel, d’éclatant. Face à des mutations, des répressions locales et internationales, des misères et des aberrations politiques. Face à la tyrannie de toute forme y compris celle de sa propre tradition. L’artiste africain contemporain est l’archéologue de la succession du temps, des strates, des signes et de la matière depuis le temps de la Belle Lucie (et de la découverte des origines) à nos jours. Un état d’être en prise directe avec les événements.
L’Afrique n’est pas seulement un lieu géographique producteur de signes, de rites et de safaris comme elle l’est souvent dans l’imaginaire occidental, mais aussi celle de la mort, du déboisement culturel, de la désertification, et de manipulations de toutes sortes » (Paris, mars 1997)

À propos de Mohammed Kacimi et des ambitions de ce projet, on renvoie à l’habituel entretien du Mucem avec Nadine Descendre, commissaire de l’exposition ainsi qu’à son texte de présentation que l’on reproduit ci-dessous.

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Vue de l'exposition
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Vue de l’exposition

La grande salle du bâtiment Georges Henri Rivière, débarrassée de toute cimaise, a été peinte en blanc. Pour une fois libérées de tout volet ou écran, les fenêtres qui ouvrent sur la place d’armes du Fort Saint-Jean, laissent entrer abondamment la lumière naturelle.

Ces choix scénographiques traduisent le fait que « Mohammed Kacimi était un homme de la lumière et des espaces ouverts [qui] travaillait souvent dehors, dans son jardin, sous un arbre ancestral, au pied duquel il faisait aussi sécher ses toiles ». Ce parti-pris a aussi l’ambition d’incarner ses multiples « performances au bord des rivages océaniques puis partout où l’environnement, la ville et la nature, lui offrait une possibilité de rassemblement avec d’autres »…

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Vue de l'exposition mur est - En bas, L’Oracle des temps, Bourges, 1996
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Vue de l’exposition mur est – En bas, L’Oracle des temps, Bourges, 1996

L’accrochage évoque ses ateliers ensoleillés où « ses toiles étaient souvent accrochées à même le mur comme des tentures et rarement dressées sur des cadres », mais aussi de montrer combien Kacimi mélangeait « les disciplines, les supports, les techniques, les pratiques, et même les engagements politiques et humanitaires »…

Le parcours se veut sans contrainte pour le regard, sans trajet imposé, sans obligation…
La volonté de la commissaire est d’offrir une « perception globale dès l’entrée de l’exposition », de faire « un pari sur la liberté du spectateur comme de l’œuvre », de laisser l’initiative « à l’un de faire signe à l’autre »…

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Vue de l'exposition
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Vue de l’exposition

À l’évidence, le dispositif scénographique imaginé par Sylvain Massot de Dodeskaden traduit parfaitement les objectifs de Nadine Descendre.

S’il exprime sans conteste la diversité des pratiques de Kacimi, l’accrochage est néanmoins construit autour de quelques séries et moments qui marquèrent ces années de « transition africaine » : La Grotte des temps futurs, sa résidence à l’Hôpital éphémère et le Temps des conteurs, etc.

La Grotte des temps futurs

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - La Grotte des temps futurs, 1993
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – La Grotte des temps futurs, 1993

Le mur de gauche, côté esplanade, évoque la Grotte des temps futurs une exposition-installation, événement manifeste que Kacimi développe au Centre culturel français de Rabat. Une dizaine de pièces témoignent de ce moment fondateur pour plusieurs artistes marocains et qui alertait et se positionnait « contre les excès – dans les sociétés occidentales ou en voie d’industrialisation – des idéologies, des abus de l’économie, des mesures scientifiques déraisonnables, des conflits politiques… et contre les violences faites aux hommes et à l’environnement ».

Il reste peu de traces de cette Grotte des temps futurs à l’exception des rushes d’un tournage réalisé par un stagiaire de l’Institut français de Rabat lors de la mise en place de l’installation. Jamais montés et de qualité médiocre, ils sont montrés ici et donnent une idée de ce que fut cette étonnante installation.

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Montage des rushes tournés en 1993 - La Grotte des temps futurs
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Montage des rushes tournés en 1993 – La Grotte des temps futurs

L’artiste avait investi tous les volumes et l’espace de l’institution, en recouvrant l’intégralité des murs de son fameux « bleu Kacimi »…

On y découvre des mannequins en tissu, des téléviseurs à image brouillée barrée de traits ou d’un point d’interrogation peints sur l’écran, des coupures de presse collées au mur, une accumulation de caisses, une machine à écrire, des affiches déchirées, des extraits de textes, des images de guerre et de violence, une poupée en chiffon dans une caisse/cercueil, des portraits de « ceux qui se sont interrogés sur notre temps », scientifiques, artistes, intellectuels, politiques, dictateurs…

Parce que mes recherches sur la couleur ont débouché sur le bleu et la couleur Sienne…

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Vue de l'exposition mur est - En bas, L’Oracle des temps, Bourges, 1996
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Vue de l’exposition mur est – En bas, L’Oracle des temps, Bourges, 1996

En face, le mur rassemble des œuvres conçues à l’origine comme des peintures sur toile libre.
L’accrochage s’organise autour de L’Oracle des temps, grande toile peinte en public à Bouges, en 1996 avec la performance d’une danseuse. La toile sera présentée la même année à la troisième édition de la biennale Dak’Art.

L’Oracle des temps, Bourges, 1996. Technique mixte sur toile. 1155 × 240 cm. Collection privée, Marrakech © Collection privée, Marrakech
L’Oracle des temps, Bourges, 1996. Technique mixte sur toile. 1155 × 240 cm. Collection privée, Marrakech © Collection privée, Marrakech

Au-dessus de cette œuvre, six toiles sont complétées sur la droite par une septième un peu plus grande. Réalisées en 1993 et 2003, elles témoignent de la relation intense et particulière de Kacimi aux immensités désertiques. Le bleu et les ocres s’imposent naturellement.

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Atfal al-Hijara, 2002 - Technique mixte sur toile
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Atfal al-Hijara, 2002 – Technique mixte sur toile

Le Temps des conteurs

Les deux autres murs rassemblent six grandes toiles regroupées sous l’intitulé Le Temps des conteurs. Elles ont été réalisées à l’atelier de l’Hôpital éphémère. À la fin de 1994, Kacimi occupe un très grand espace mis à sa disposition dans un bâtiment désaffecté du XVIIIe arrondissement de Paris.

Ces œuvres sont accrochées en 1997 dans l’église Saint-Pierre de Tulle et sont alors complétées par une immense toile peinte sur place, occupant une des arcades arrondies de l’édifice.

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Sans titre, 1997
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Sans titre, 1997

Dans la monographie qui accompagne l’exposition, la commissaire écrit à propos de ces conteurs :

« Ces Conteurs se référent pour Kacimi à la légende islamique des Sept Dormants d’Éphèse racontée dans le Coran. Elle remonte au xiiie siècle. Les sept conteurs de Kacimi intègrent dans sa peinture la structure métaphorique de la pensée comme de la rhétorique coranique. Et l’art du conteur s’appuie sur la tradition orale et la mémoire des gestes imaginaires qui créent du lien social. Il indique des directions à prendre, les “routes” qui se déroulent devant nous.

Ancestrale, la représentation du conteur est celle d’une figure hybride entre le sacré et le profane. Un état mouvant, sensible, indéterminé dans l’espace. Le conteur rend accessibles à tous (par le biais du merveilleux, des contes populaires qui parlent à l’imaginaire collectif) les enseignements islamiques tout autant que des morales chrétiennes. Le conteur rapproche des mondes inconnus de mondes connus, et le merveilleux, le rationnel et le religieux y cohabitent sans vergogne comme y voisinent les riches et les pauvres, les bons et les méchants, le monde d’ici-bas et le paradis… ce qui autorise la présence non présente partout et nulle part des conteurs de Kacimi qui lévitent vers une quelconque vérité insaisissable et ouverte à celui qui souhaite en emprunter le chemin… vers une africanité peut-être, à redécouvrir… »

La table centrale

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Vue de l'exposition
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Vue de l’exposition

Au centre de l’espace, deux vastes vitrines en forme de table exposent un ensemble captivant d’œuvres réalisées sur de multiples supports ou objets qui lui tombaient sous la main : papiers mâchés, plaques de bitume, goudrons, plaques de métal, moustiquaires, valises ayant contenu des de boîtes de bobines de films, boîtiers électriques, sacs d’emballage…

On peut aussi y découvrir quelques livres d’artistes, carnets et objets du quotidien et deux séries d’énigmatiques têtes sculptées en plâtre, papier mâché, terre cuite, pierre…

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Vue de l'exposition
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Vue de l’exposition

Salle des archives

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Salle des archives
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Salle des archives

Les documents et les œuvres présentés dans la grande table centrale trouvent un prolongement dans un deuxième espace, la salle des archives. Une riche sélection de notes, de dessins, des photographies, de textes illustrent le foisonnement de la production de Kacimi, la diversité de ses relations, l’importance de ses indignations et de ses engagements.

Ces documents sont éclairés par des citations de Kacimi autour des thèmes suivants : Sur le statut de l’œuvre d’art ; Transgresser les codes ; Transgresser la culture traditionnelle ; Aller vers l’Afrique ; Sortir de l’atelier…

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Salle des archives
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Salle des archives

Dans un texte dense et précis, Nadine Descendre explique ses intentions pour la scénographie, comme pour son accrochage. Extraits du dossier de presse, ces objectifs sont reproduits ci-dessous.

Au-delà de cette exposition incontournable, il semble que « Kacimi 1993-2003, une transition africaine » amorce un projet plus vaste du Mucem :

« Le musée envisage de présenter, en temps voulu, la démarche de tels passeurs, aux différentes nationalités, dont le rôle, encore relativement confidentiel, attend d’être mis au jour. Grands artistes, analystes de leur société, acteurs importants dans le bassin méditerranéen, certains, méconnus ou mal connus, ont été et sont toujours des révélateurs responsables, parfois à leur corps défendant, pour la génération de jeunes artistes ayant succédé à la leur. »

L’exposition est accompagnée par deux publications.
Le magazine bimestriel DIPTYK, partenaire du projet, édite un hors-série consacré à Mohammed Kacimi.

Les éditions Skira publient une très intéressante monographie (français/anglais) sous la direction de Nadine Descendre qui accompagne et enrichit notablement l’exposition.

À lire, ci-dessous, une présentation du projet sous la forme du traditionnel entretien avec la commissaire et une description de ses intentions pour le parcours de l’exposition.

En savoir plus :
Sur le site du Mucem
Suivre l’actualité du Mucem sur Facebook, Twitter et Instagram

Qui était Mohammed Kacimi ? Comment résumer son parcours, ses influences, ses engagements ?

L’homme et l’œuvre sont intimement confondus chez cet artiste à la fois flamboyant et pudique, dont on découvre seulement aujourd’hui, par-delà les frontières du Maroc, le rôle déterminant qui a été le sien.
Complètement autodidacte, mais très tôt interpellé par l’art au cours d’une jeunesse difficile, mais riche en expériences affectives, sociales et politiques, il manifeste une curiosité et une acuité intellectuelles que son indépendance, ses voyages et ses rencontres vont très vite affirmer.
De toute évidence, ses premières réalisations plastiques actent d’une maîtrise et d’une originalité exceptionnelles. Ses œuvres sont alors sous influence de l’art occidental, mais elles témoignent déjà d’une facture qui n’appartient qu’à lui seul et à son imaginaire personnel.
Les réseaux sociaux n’existent pas encore, mais le monde est à lui. Il pense universel. Se soucie de l’autre. Il recherche dans l’art une vérité qui lui appartiendrait en propre, mais qui pourrait, simultanément, lui permettre de s’emparer du présent et de découvrir et partager des clefs de compréhension de son époque. Pour toutes ces raisons, assoiffé de justice, de paix et de démocratie, il est convaincu qu’en tant qu’artiste, il y a un moyen de créer et de défendre ses engagements eu égard au Maroc et plus largement au monde arabe. Parce que l’art est un agitateur d’idées, il sait que sa vérité est aussi dehors, pas seulement dans la solitude de son atelier. Ainsi, très tôt, il ne se contente plus de voyager. Il partage son art avec d’autres disciplines (la poésie, la danse, le théâtre) ; il réactualise un certain usage des arts traditionnels ; il écrit, et insère aussi textes et signes dans ses tableaux ; il joue des couleurs et des pigments comme d’un sujet à part entière et surtout, il prend le risque des installations in situ et éphémères, il crée des situations inédites en peignant sur scène accompagné par des musiciens et des intellectuels engagés qui lisent leur textes, et ne craint pas d’ouvrir des débats critiques sur des carences culturelles ou des réalités qu’il juge insatisfaisantes…
Il n’hésitera jamais à se réinventer sans cesse, même si certains thèmes récurrents ponctuent son parcours, tels les Marches, les files d’attente de migrants, les pieds, mais aussi les tampons, l’océan, le désert, le corps « irreprésenté » dans la série Traversées, quand il n’est plus que de la pensée… jusqu’à cet autre lui-même, petit personnage anonyme, sans cesse en lévitation, qui dit l’homme, le corps, et devient vite le premier outil de sa réflexion au-delà des images et des histoires. Le conteur fait passer la toile et l’artiste hors même de l’espace sidéral, dans un temps sans présence où il y a peut-être moyen de voir poindre la lueur d’une petite vérité…

Portrait de Mohammed Kacimi © Archives Kacimi
Portrait de Mohammed Kacimi © Archives Kacimi

Pour cette exposition, pourquoi avoir choisi de vous focaliser sur les dernières années de sa vie, sa « période africaine » ?

Parce que c’est une période majeure ! Kacimi est avec le temps de plus en plus heurté par ce qu’il découvre, par ce que le monde lui semble devenir. Il agit en tant qu’artiste, en quelque sorte par refus. Il se prête à une vie dont il sait qu’elle va lui échapper à brève échéance. Il y a urgence.
Avec la Grotte des temps futurs, il se donne pleinement l’occasion de mettre en place la nouvelle forme de son œuvre et d’exprimer « le monde qu’il a en tête », son humanité et ses angoisses. Sa maturité artistique s’épanouit totalement au moment où elle s’accorde avec la prise de conscience de son africanité. En 1994, il est hébergé dans un immense atelier de l’Hôpital éphémère à Paris : rencontres exceptionnelles et confrontations s’y multiplient (en particulier avec Pierre Gaudibert, puis avec les acteurs de Revue Noire et Simon Njami en 1997 avec l’exposition Suites Africaines) et sa peinture s’en ressent. Ses sujets de réflexion et son univers ne se focalisent plus, définitivement, que sur la part de son africanité telle qu’elle lui parle et telle qu’il veut l’égrener à travers le monde, telle qu’elle constitue enfin selon lui une histoire spirituelle du monde et de l’homme. Son autre lui-même est ce conteur, sorte de griot universel, qu’il fait sien et dont il a découvert les pouvoirs de transmettre, de raconter le monde, de faire agir et d’empêcher…

En 1997, Kacimi écrit le texte suivant qui mérite d’être communiqué :

« L’artiste africain n’est pas seulement le représentant, le transmetteur de l’exotisme et des rites ancestraux qui alimentent les imaginaires en perte de sens. Le créateur en Afrique est le passeur de sa propre histoire avec tout ce qu’elle a de complexe, d’ascendant, de rituel, d’éclatant. Face à des mutations, des répressions locales et internationales, des misères et des aberrations politiques. Face à la tyrannie de toute forme y compris celle de sa propre tradition. L’artiste africain contemporain est l’archéologue de la succession du temps, des strates, des signes et de la matière depuis le temps de la Belle Lucie (et de la découverte des origines) à nos jours. Un état d’être en prise directe avec les événements.
L’Afrique n’est pas seulement un lieu géographique producteur de signes, de rites et de safaris comme elle l’est souvent dans l’imaginaire occidental, mais aussi celle de la mort, du déboisement culturel, de la désertification, et de manipulations de toutes sortes » (Paris, mars 1997)

En quoi Mohammed Kacimi fut-il un passeur pour les nouvelles générations d’artistes du continent africain ?

Le désastre du monde se joue sous ses yeux lucides. Il le voit comme une fuite en avant irréversible, face à ce que les hommes ont mis en route et qu’ils ne savent plus enrayer (environnement, pétrole, nucléaire, dérives scientifiques, médias aliénés). Il sait que la révolte est le ferment de la guerre et il ne veut pas de cette solution, qui n’en est pas une et subordonne le plus fort à la maîtrise de l’autre et encourage le culte de la domination.
Il est donc très tôt en quête d’expériences artistiques qui vont le mener vers d’autres solutions que celles proposées par la seule peinture. Il la juge devenue trop peu active, trop égocentrique, trop peu en prise avec son époque. Ce qu’il vise, animé par tout ce qu’il a vu de plus engagé sur le terrain un peu partout en Europe depuis les années 1970, c’est le croisement des disciplines : entrechoquer les genres, se désengager d’un marché de l’art (qui ne suit pas), s’emparer de nouveaux territoires. Et c’est ainsi que se sont forgées des mentalités nouvelles chez les jeunes artistes maghrébins qui, ici et ailleurs, chez eux et à travers leur présence diasporique, ont fait tout naturellement se coïncider des outils, des attitudes, une autre manière de créer, que l’on qualifierait aujourd’hui de « proactive », ce néologisme qui décrit la prise en main par chacun de la responsabilité de sa vie ! Les jeunes artistes du continent africain ont en effet pu trouver à travers un artiste comme Kacimi (puis d’autres, mais beaucoup plus récemment) une ouverture qui leur a rendu possibles de nouveaux champs d’expression, et les a effectivement propulsés sur la scène internationale. Par-delà la peinture ou la sculpture, dire, s’exprimer et se réinventer chaque jour artistiquement… Tout est possible aujourd’hui au Maroc… mais cela ne date pas de si longtemps.

Peintre de la couleur, chantre du bleu et des ocres tenté par le noir, Mohammed Kacimi (1942—2003) s’inscrit dans l’histoire de l’art comme un interprète de l’existence et de notre condition humaine. En rassemblant toute son énergie dans ses œuvres, il a tenté une réconciliation entre une vision tragique de son époque et son appétence au bonheur quelque peu désespérée. Il restera à tout jamais cet être lumineux, mais paradoxal, tourmenté par de sombres musiques qui lui tournent dans la tête. En s’appuyant sur l’art, il contourne le désespoir qui l’assaille, pour reconquérir l’éclat de la vie…

Dans cette exposition, une relecture peut être faite, au Mucem, de l’approche qui fut la sienne à l’ultime phase de sa production artistique. Mohammed Kacimi fut un artiste d’exception, dont la trajectoire, différente de celles des autres artistes de la scène marocaine de cette seconde partie du XXe siècle, fut scandée en étapes successives. Il s’agit ici d’approfondir la phase finale de son parcours (entre 1993 et 2003), dont l’apothéose doit tout à un cheminement d’autodidacte éclairé.

À découvrir l’abondante diversité de son œuvre, il apparaît que, débusquées dans les recoins secrets de cette progression, les pièces produites se pressent comme les éléments constitutifs d’une construction syntaxique. C’est d’ailleurs une idée qu’il défend lui-même. Mais ce qui frappe le plus, c’est le caractère pluridisciplinaire des choix opérés par cet artiste engagé d’un point de vue esthétique, conceptuel, politique… Il est peintre, certes. C’est la pratique qui précède à tout et à laquelle il revient toujours. Mais il est fasciné par la littérature et auteur de nombreux textes ; il est graphiste à la carte, polémiste invétéré, pamphlétaire, rédacteur de tracts restés notoires, dérobeur d’objets et de matériaux qu’il s’approprie et transforme, adepte de la performance (publique et intime), partisan convaincu des vertus des installations en plein air ou dans des espaces d’exposition, s’essayant à la mise en scène de spectacles de danse ou de théâtre tenant parfois du détournement, peignant par exemple des peintures sur scène et en public (du mur peint à la création d’œuvres en direct). Il est épris de connaissance et proche de la culture populaire au sens noble du terme. Il est un acteur de la mondialisation et, inlassable combattant des droits de l’homme et de la liberté d’expression, s’y investit sans compter. Fidèle à une spiritualité douce et pacifique acquise pendant l’enfance, chacun de ses travaux, chacun de ses actes, interpelle des préoccupations universelles.

Kacimi est allé se nourrir là (d’abord chez ses ancêtres admirés, les peintres Gharbaoui et Cherkaoui, puis dans les réserves muséographiques de l’art moderne occidental), mais il a retrouvé ses racines ailleurs (entre les arts premiers et l’art brut) pour sentir définitivement, après moult expériences, que ses origines étaient ancrées en Afrique et qu’il lui importait avant tout d’aller y sonder sa genèse maghrébine, entre ces différentes cultures qui le déterminent, pour y trouver cette évidence, originale et différente, dont il est en quête depuis sa jeunesse pour s’assurer que son œuvre soit enfin « accomplie » et juste selon ses vœux les plus intimes : mettre en image la coïncidence la plus précise possible entre sa vérité et celle de son temps.

Cette quête d’ascendance, on la retrouve aujourd’hui chez la plupart des jeunes artistes aux accointances plus ou moins directes avec l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne, aujourd’hui restés dans leur pays et / ou gravitant sur la scène artistique internationale. Kacimi est de ceux (et vraisemblablement le seul au Maroc) qui a libéré les générations suivantes du carcan d’une peinture transfuge de l’École de Paris, mais aussi des archétypes orientalistes, artisanaux ou patrimoniaux de la créativité islamique sans en renier les atouts. Il est de la race de ceux qui aident les autres à trouver leur chemin entre le respect de leurs cultures et les turbulences d’une modernité en éternelle transformation.

Cette œuvre à l’originalité unique ne ressemble à aucune autre et on commence à comprendre aujourd’hui au Maroc à quel point elle a été déterminante. Mais le monde artistique international l’ignore encore. Il y a pourtant dans tous les pays méditerranéens des deux rives des créateurs de cette trempe : des acteurs de la transition. Ces artistes ayant participé ainsi à une forme de transition dans leur pays sont rarement ceux révélés par le marché de l’art international tel qu’il gouverne la scène artistique. Peu communicants, travailleurs invétérés, partageurs de leurs savoirs et de leurs expériences, ils œuvrent !
Au sein de cette prolifération, il fut parfois délicat, pour le commissaire de cette exposition, d’ordonner le travail de Mohammed Kacimi – environ 4 500 pièces – qui ne signait ni ne datait ses œuvres et, le plus souvent, ne leur donnait pas de titre.

Le Mucem entame ainsi, avec cette première exposition, une véritable aventure de découvreur dont une série de choix rendra compte ultérieurement. Le musée envisage de présenter, en temps voulu, la démarche de tels passeurs, aux différentes nationalités, dont le rôle, encore relativement confidentiel, attend d’être mis au jour. Grands artistes, analystes de leur société, acteurs importants dans le bassin méditerranéen, certains, méconnus ou mal connus, ont été et sont toujours des révélateurs responsables, parfois à leur corps défendant, pour la génération de jeunes artistes ayant succédé à la leur.

1. Une perception globale

Pour la première fois, dans la salle du fort Saint-Jean, une exposition s’offre au regard sans rupture de perspective, sans cimaises ou constructions pour conduire le regard d’une œuvre à l’autre, sans parcours imposé, sans obligation. Tout se donne à voir tel un ensemble pluriel et polyphonique. Chacun pourra ainsi construire son propre parcours. Mohammed Kacimi était un homme de la lumière et des espaces ouverts. Il travaillait souvent dehors, dans son jardin, sous un arbre ancestral, au pied duquel il faisait aussi sécher ses toiles. Il a démultiplié les performances au bord des rivages océaniques puis partout où l’environnement, la ville et la nature, lui offrait une possibilité de rassemblement avec d’autres. Ses ateliers baignaient dans le soleil. Ses toiles étaient souvent accrochées à même le mur comme des tentures et rarement dressées sur des cadres, sauf par nécessité. Amoureux des musées cependant, il savait combien une rencontre avec une œuvre procède d’un coup de foudre et parfois même d’un corps-à-corps surgi au milieu d’un amoncellement indescriptible d’œuvres.

Nous avons donc opté pour cette possibilité de perception globale dès l’entrée de l’exposition, et fait un pari sur la liberté du spectateur comme de l’œuvre… Lequel des deux fera signe à l’autre ? Cela est devenu d’autant plus évident quand il s’est avéré de faire un choix au sein d’une profusion d’œuvres laissées par un artiste prolifique et que ce choix s’est porté sur la dernière phase de sa production (1993—2003), celle des Conteurs, riche, cohérente et la plus aboutie.

Par ailleurs, il importait de souligner à travers la nature des pièces présentées combien celles-ci mélangent les disciplines, les supports, les techniques, les pratiques, et même les engagements politiques et humanitaires. Cette liberté qu’il revendiquait pour tous les hommes, il se l’est appliquée, naturellement, avec la plus grande évidence, dans un pays où la peinture de chevalet était une récente conquête déjà révolutionnaire en elle-même. C’est ainsi que s’est opérée une sélection dont rendent compte la table centrale et la salle des archives.

2. Grande œuvre à droite en entrant…

Sans titre, 1997. Réalisé à l’église Saint-Pierre, Musée du Cloître, Tulle, lors de l’exposition « Kacimi, peintures », du 10 juin au 14 août 1997. Technique mixte sur toile. 550 × 350 cm. Atelier de l’artiste © Atelier de l’artiste
Sans titre, 1997. Réalisé à l’église Saint-Pierre, Musée du Cloître, Tulle, lors de l’exposition « Kacimi, peintures », du 10 juin au 14 août 1997. Technique mixte sur toile. 550 × 350 cm. Atelier de l’artiste © Atelier de l’artiste

Elle occupe toute la hauteur de la cimaise de six mètres, créée à cet effet par le Mucem.

La toile provient à l’origine de l’église Saint-Pierre à Tulle où s’est tenue une double exposition personnelle de l’artiste à l’été 1997. Si cinq des peintures de cette exposition ont été réalisées en 1994 à Paris, où il était en résidence à l’Hôpital éphémère, la pièce ici montrée a été créée sur place, destinée à occuper tout l’espace de l’une des arcades arrondies de l’église marquant l’ancien emplacement d’un autel.

Kacimi sera intervenu à plusieurs reprises dans des lieux religieux désaffectés. Musulman, il est d’une indépendance d’esprit remarquable, et quelle que soit la religion que le lieu recouvre, il n’y voit qu’un privilège supplémentaire :

« J’ai beaucoup côtoyé la pensée mystique et ça m’a donné quelques lignes directionnelles et certaines esquisses de réponses qui débloquent mon espace fermé sur quelque chose de plus large, de moins conventionnel… de plus beau ! Et quand je peins, j’essaye d’oublier les références. C’est difficile. Notre corps est habité génétiquement et historiquement avec des signes et on fonctionne avec ça ! Mais la méditation et la mise en condition permettent de jouer et de composer avec les limites que mon propre corps peut me donner. »

3. Panneau mural est

L’Oracle des temps, Bourges, 1996. Technique mixte sur toile. 1155 × 240 cm. Collection privée, Marrakech © Collection privée, Marrakech
L’Oracle des temps, Bourges, 1996. Technique mixte sur toile. 1155 × 240 cm. Collection privée, Marrakech © Collection privée, Marrakech

Cinq tableaux surmontent L’Oracle des temps, l’une des trois grandes peintures réalisées le 14 février 1996 à Bourges puis présentées à DAK’ART, Biennale de l’art africain contemporain de Dakar au Sénégal. Elles avaient été préalablement peintes sur place et en public. Le jour du vernissage, une danseuse, emprisonnée dans un cylindre en plastique, trace des signes de pigments bleus en écho aux peintures et à l’univers de Kacimi sur la paroi translucide.

Les cinq tableaux peints entre 1993 et le début des années 2000 marquent, avec un sixième plus grand sur la droite, l’entrée en africanité de l’artiste. Les zones désertiques du Sud marocain, de l’Algérie, de la Libye et ses voyages successifs en Afrique, au Sénégal, au Mali et au Bénin témoignent d’une phase d’inventivité foisonnante. Kacimi produira presque un millier d’œuvres pendant cette décennie. Elles sont rassemblées aujourd’hui sous l’intitulé Le Temps des conteurs, un titre d’abord arrêté pour les six grandes toiles réalisées pendant sa résidence à l’Hôpital éphémère.

La quête de Mohammed Kacimi trouve ici son accomplissement : du désert « espace ouvert de méditation, de fascination, mais lieu de mort aussi, de sécheresse et de guerre » à l’Afrique qui « fait parler l’autre » et dont il capte l’énergie et devient le griot, en se dégageant d’une forme d’assujettissement à l’art européen encore trop prégnante.

Ces Conteurs se réfèrent à la légende islamique des Sept Dormants d’Éphèse. Kacimi change de langue à cette époque, où chaque œuvre est le mot d’une construction syntaxique qui donne sens à la poétique de son imaginaire.

4. Panneau du fond et retour lui faisant face (à gauche de la porte d’entrée)

Sans titre, série « Le Temps des conteurs ». Technique mixte sur toile. 280 × 217 cm. Atelier de l’artiste © Atelier de l’artiste
Sans titre, série « Le Temps des conteurs ». Technique mixte sur toile. 280 × 217 cm. Atelier de l’artiste © Atelier de l’artiste

Les Conteurs se prolongent sur le mur du fond. L’artiste africain, le conteur, le griot ne font qu’un. Et des personnages non identifiés traversent les toiles pour poétiser le monde, mais aussi pour s’engager et rendre compte à tous de la réalité :

« L’artiste africain n’est pas seulement le représentant, le transmetteur de l’exotisme et des rites ancestraux qui alimentent les imaginaires en perte de sens. Le créateur en Afrique est le passeur de sa propre histoire avec tout ce qu’elle a de complexe, d’ascendant, de rituel, d’éclatant. Face à des mutations, des répressions locales et internationales, des misères et des aberrations politiques. Face à la tyrannie de toute forme y compris celle de sa propre tradition. L’artiste africain contemporain est l’archéologue de la succession du temps, des strates des signes et de matières depuis le temps de Lucy (La Merveilleuse) à nos jours. Un état d’être en prise directe avec les événements. »

Les tableaux sont séparés sur le panneau central par l’un des sept haïks (étoffe portée drapée par les femmes recouvrant tout leur corps) réalisés avec les teinturiers de Marrakech à la fin des années 1980. Ici, déjà, la toile s’émancipe du cadre. La raison sociale de cet acte artistique prévaut sur toute attention au geste artisanal en tant que tel. L’artiste affirme ainsi, dès que la possibilité s’en présente, son alliance avec des gestes ancestraux, mais en tant que créateur du XXe siècle ancré dans la réalité d’aujourd’hui. Le hithi (usage de la tenture) l’a inspiré :

« C’est une espèce de tenture, libre, accrochée au mur par quelques crochets (…) Le cadre, cet enfermement, commence à me peser. J’ai envie que l’on s’intéresse plus à la peinture qu’au cadre… »

Car il lui faut aller :

« à la rencontre d’autres habitudes, d’autres gestes, d’autres façons de manipuler la couleur, la liquidité, la matière, l’écoulement, les teintes… l’action… en tant qu’acte artistique. »

Kacimi veut montrer dans ces toiles la part d’un imaginaire dans lequel il se retrouve, qui lui parle : il prend sa source dans des sociétés pauvres, mais détentrices d’une richesse inépuisable en mythes, au devenir potentiellement chargé de modèles de représentations susceptibles de ré-enchanter le monde. Ces tableaux sont travaillés, posés puis repris dans son atelier de l’Hôpital éphémère. Les repentirs s’enchaînent, fruits d’échanges et du mûrissement pendant quatre années de vie parisienne, riches en contacts, en réflexions et voyages africains… Un tournant capital et une production qui distille des clefs de compréhension et met en évidence la combinaison paradoxale qui anime l’homme et l’œuvre entre une vision tragique du monde et une énergie déployée pour capter une certaine félicité universelle.

5. Grotte des temps futurs, panneau ouest

Apothéose du bleu, la Grotte des temps futurs préside à tout ce qui va suivre de 1993 à 2003.

Kacimi dispose en toute liberté d’un espace ouvert au public dans lequel il peut déployer son grand projet. Dans un environnement « total bleu », peint du sol au plafond, qui domine désormais son travail avec la couleur sienne, il ouvre une porte dans laquelle va s’engouffrer une génération nouvelle de jeunes artistes marocains aujourd’hui renommés sur la scène internationale. L’occasion lui est offerte de mettre à plat une problématique qui le travaille et le désespère. Le bleu « n’est pas esthétique, mais plutôt une remise en question… effacer pour reprendre ».

Sans titre, 1993. Technique mixte sur toile. 214 × 85 cm. Non signé et non daté. Atelier de l’artiste © Atelier de l’artiste
Sans titre, 1993. Technique mixte sur toile. 214 × 85 cm. Non signé et non daté. Atelier de l’artiste © Atelier de l’artiste

Kacimi s’insurge à juste titre contre cette acculturation qui détruit son pays face à l’introduction de la société de consommation. Travailler l’allégorie, la métaphore et le mythe demande, à un spectateur actif à l’imagination libérée, d’être prêt à fournir l’effort nécessaire pour entrer dans un univers qu’il devra décrypter en arrière-plan de la séduction formelle. Cette grotte est l’installation visuelle et sonore qui l’y fait déambuler, là où l’artiste a démultiplié des gestes et des actes dans l’intention de frapper son imagination et de faire émerger ce qui perturbe l’harmonie de notre planète et l’avenir des hommes. Elle expose l’entropie du monde selon Kacimi. Elle (dés)organise un agencement qui se veut le reflet, dangereux sinon tragique, d’un présent qu’il sent partir à la dérive. L’artiste commente alors :

« À travers les épreuves que certains peuples arabes viennent de traverser, j’éprouve le besoin, une sorte de nécessité, de représenter par tous les moyens d’expression les valeurs qui composent notre culture et que nous partageons. Je ressens la nécessité à travers différentes formes de représentation de les transmettre au plus grand nombre. »
Et il ajoute : « Nous sommes dans une société où l’énergie se dissipe irréversiblement. L’homme vampirise l’énergie de l’univers et à sa place le désordre s’installe. Si on ne change pas nos façons de vivre, c’est foutu. »

Pour cela il accumule, tel un inventaire de la société de consommation, tout ce qu’il va trouver de significatif : une roue bleue, des mannequins en tissu, des téléviseurs à l’image brouillée (neige) barrée de deux traits horizontaux peints sur l’écran parfois stigmatisé par un point d’interrogation, des coupures de presse collées au mur, un amoncellement de caisses, des extraits de textes d’affiches significatives, une banque de sperme en plastique transparent, une arme posée sur du sable, une maquette d’avion suspendue au-dessus d’un paysage lunaire, un Solex dans un bac à sable. Plus loin une autre caisse avec une poupée en chiffons… Une accumulation de « tous les déchets du XXe siècle qui rendraient compte du chaos vers lequel va le monde ». Un baril de pétrole nous renvoie à l’or noir et à la guerre du Golfe et, dans un ordre improbable, l’ensemble s’apparente à un télescopage aléatoire… Au mur, des agencements de collages sur toile : extraits de presse, portraits de politiques éclairés ou de dictateurs, de scientifiques aux inventions pacifiques ou guerrières. L’ensemble rassemble tout ce qui constitue les usages d’un monde traversé par l’hyperconsumérisme, les excès d’un monde industriel pollueur et les abus de la communication et du politique… Hormis les tentures murales et divers collages, il reste des traces audiovisuelles et quelques vestiges muraux, présentés ici, de ce qui fut au Maroc un véritable morceau de bravoure.

6. Table centrale—plateaux est & ouest

Outre ses interventions et projets in situ, Mohammed Kacimi a souvent utilisé, avec une exceptionnelle liberté, mi-poétique, mi-ironique, mais jamais gratuite, de multiples supports ou objets non conformistes qui lui tombaient sous la main… et que cette installation offre au regard.

Il s’agit en l’occurrence de peintures sur papiers mâchés, sur plaques de bitume, goudrons, plaques de métal, valises ayant contenu des boîtes de bobines de films, boîtiers électriques, sacs d’emballage… mais également de morceaux de roches, cailloux, contreforts de chaussures carton, matériaux de récupération (pouvant donner vie à des sculptures de circonstance), têtes sculptées (en plâtre, papier mâché, terre cuite, pierre), poutres en bois, morceaux de palissades, bois recyclés, supports en métaux, morceaux de moquette, pages de journaux, affiches, morceaux de cartons divers… et encore de livres, carnets de dessin reconvertis, supports divers de communication, bâches et textiles divers, objets quotidiens, contenants alimentaires, torchons, serviettes de table… Autant de supports journaliers ou basiques, peu nobles, mais ainsi recyclés et réévalués par le geste d’un artiste, virtuose de l’ordinaire et de la métamorphose du banal.

Cette vaste répartition d’œuvres indifférenciées est, par-delà la peinture, la preuve de cette exceptionnelle liberté de faire d’un artiste ouvert sur le monde, amoureux de sa culture, mais nullement entravé par les enseignements et les conventions en cours dans le champ artistique de son pays.

7. Salle des archives

Kacimi fut ce nomade (comme il se désignait lui-même) et un voyageur infatigable dans une approche spirituelle relevant des domaines de l’éthique, de l’esprit et de la pensée. Il plaçait l’art au-dessus de tout, mais il saura s’en servir aussi pour faire respecter les droits de l’homme en tant que vision intérieure, à la conjonction d’une représentation esthétique et de la pensée.

Meknès de son enfance d’abord. La rue, les événements de l’époque, la vie associative, l’engagement social et humanitaire, l’accès à certaines formes d’enseignement et de partage de connaissances, la rencontre avec les écrivains et les autres artistes, la solidarité, les conflits. Le Maroc vit des grands moments de son histoire. Les circonstances sont agitées certes, mais favorables à une prise de conscience du monde et des enjeux profonds de la créativité. Sa formation sera celle de la scène urbaine.

Sensibilisé ensuite par les conflits au Liban, la question palestinienne, l’Irak, la démultiplication des atteintes aux droits de l’homme et les questions identitaires, Kacimi sort de l’atelier, au propre et au figuré. Il se fabrique une pensée, se forge un point de vue personnel sur l’art et la manière dont il doit être impacté ou non par l’engagement qu’il recouvre. Transversalité des disciplines, croisements de signes et de pensée… L’artiste articule et élabore alors, suivant un va-et-vient incessant, sa prise de conscience politique et ses investigations artistiques. Elles interrogent simultanément la part révolutionnaire de son engagement dans la société et la peinture dans sa structure même.

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Salle des archives
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Salle des archives

Des œuvres, des notes, des documents administratifs et épistolaires, des croquis, des dessins, des éditions, des photographiesnous donnent des indications jusqu’à cette décennie 1993- 2003, la plus foisonnante et la plus productive de Kacimi, celle de « l’éclatement africain ». Elle bouleverse la donne comme si toutes les confrontations artistiques qu’il avait tentées, à l’instar de ses engagements intellectuels les plus forts, avaient convergé jusqu’à le pousser à sortir d’une occidentalisation réductrice, avant qu’il ne se retourne vers de plus lumineuses, mais secrètes promesses subsahariennes.

Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem - Salle des archives
Kacimi 1993-2003, une transition africaine au Mucem – Salle des archives

Entre-temps, il s’est fabriqué de subtils repères iconographiques, fenêtres ouvertes sur le monde, son retour à la poésie et son compagnonnage, avec des intellectuels arabes comme Mohammed Bennis, Mahmoud Darwich, Abdelwahab Meddeb, Abdelkhebir Khatibi, Adonis, Mohamed Achaâri, Abdellatif Laâbi ; français tels Pierre Restany, Gilbert Lascault ou Pierre Gaudibert ; les Africains Ahmadou Kourouma et Tchicaya u tam’si ; et des artistes tels que Fouad Bellamine, Yamou, Farid Belkahia, ou encore son complice le plus ancien depuis Meknès, Miloud Labied… Les archives mettent ainsi en mémoire et en images ses indignations sociales et politiques alimentées par une jeunesse engagée, ainsi que l’approfondissement de ses recherches artistiques.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.