Fabienne Verdier – Sur les terres de Cézanne au Musée Granet

Prolongation jusqu’au 5 janvier 2020 au Musée Granet de « Sur les terres de Cézanne » de Fabienne Verdier! 

Jusqu’au 13 octobre 2019, trois institutions culturelles d’Aix-en-Provence, le musée Granet, le Pavillon de Vendôme la galerie Zola (Cité du Livre), présentent différents regards passionnants sur l’œuvre de Fabienne Verdier et en particulier ses dernières créations « Sur les terres de Cézanne ».

Fabienne Verdier - Sur les terres de Cezanne © Philippe Chancel, 2018

Fabienne Verdier – Sur les terres de Cezanne © Philippe Chancel, 2018

L’« Atelier nomade » proposé par le Pavillon de Vendôme et l’installation « Sound Traces » montrée à la Cité du livre, galerie Zola feront l’objet d’autres chroniques. Les lignes qui suivent rendent compte de l’importante exposition que le musée Granet consacre à Fabienne Verdier.

Pour cette première rétrospective en France, « Sur les terres de Cézanne » retrace avec éclat, justesse et pertinence le parcours de cette artiste, depuis son retour de Chine en 1992, jusqu’aux tableaux et dessins créés l’an dernier sur les sites cézanniens de la Sainte-Victoire.

Le choix des œuvres, la construction du parcours d’exposition et l’accrochage précis et toujours heureux illustrent parfaitement le trajet de Fabienne Verdier, son apprentissage auprès des lettrés chinois, puis la manière dont elle élabore une esthétique et une pratique singulière en se confrontant à plusieurs courants de la peinture occidentale – des Primitifs flamands à l’Expressionnisme abstrait – mais aussi à travers l’expérimentation de liens avec des musiciens et des astrophysiciens…

Fabienne Verdier - Les maîtres flamands - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - RDC Salle 5
Fabienne Verdier – Les maîtres flamands – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – RDC Salle 5

C’est sans aucun doute une des expositions majeures de l’été dans le sud de la France et l’ensemble proposé par le musée Granet, le Pavillon de Vendôme et la Cité du Livre fera très certainement date.

Au fil des salles, six séquences permettent de comprendre l’évolution et la richesse du travail de cette artiste singulière :

Déconstruction du signe et Maîtres flamands sont deux sections particulièrement réussies qui montrent avec maestria comment Fabienne Verdier construit son œuvre.

Le deuxième espace de la séquence Intuition du paysage sonore est probablement le plus imprécis. En effet, deux des trois tableaux qui y sont présentés – Pèlerinage aux monts des intentions pures (2006) conservé au Centre Pompidou et Paysage de flux (2007) de la fondation Hubert Looser – auraient dû être accrochées dans la seconde section. On suppose que des problèmes de place sont à l’origine de ce petit hiatus.

Fabienne Verdier - Paysage de flux, 2007 - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - Etage Salle 2
Fabienne Verdier – Paysage de flux, 2007 – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – Etage Salle 2

La dernière salle avec les grands formats peints sur le motif face à la Sainte-Victoire trouve un très beau prolongement avec quelques études à la gouache sur papier ou au pastel gras.

Fabienne Verdier - Etude n°3 - L'Esprit de la Montagne - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - Etage couloirs
Fabienne Verdier – Etude n°3 – L’Esprit de la Montagne – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – Etage couloirs

Ils conduisent naturellement le visiteur vers « Sainte(s) Victoire(s) » deuxième exposition estivale du musée Granet où plusieurs toiles de Cézanne dont la Sainte-Victoire de l’ancienne collection Gurlitt, propriété du Kunstmuseum de Berne et déposée exceptionnellement à Aix.

Un superbe catalogue, sous la direction de Alexandre Vanautgaerden, aux Éditions 5 continents, Milan accompagne l’exposition. Les essais de Alain Berthoz, Bruno Ely, Bernard Foccroulle, Charles Juliet et Germain Viatte offrent de multiples éclairages sur le travail de Fabienne Verdier.

Une importante programmation culturelle accompagne l’exposition. Détails sur le site du musée Granet.

Commissariat inspiré au Musée Granet de Bruno Ely, conservateur en chef et directeur, au Musée du Pavillon de Vendôme de Christel Roy, directrice et de Alexandre Vanautgaerden de l’Académie royale de Belgique et de Fabienne Verdier à la Cité du Livre, galerie Zola.

À lire, ci-dessous, un compte rendu de visite photographique accompagné des textes de salle et « Une aventure artistique et humaine », une présentation de Bruno Ely, texte qui préface également le catalogue. Plusieurs vidéo extraites du site de Fabienne Verdier complètent ces regards sur l’exposition qui seront ultérieurement complétés par quelques enregistrements sonores réalisés lors de la visite de presse.

À ne pas manquer !!!

En savoir plus :
Sur le site du musée Granet
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Sur le site de Fabienne Verdier
Fabienne Verdier sur Viméo

À voir ce reportage de Jérôme Cassou pour Arte TV :

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas le travail de Fabienne Verdier, a voir cette vidéo en anglais (mais ce n’est pas gênant) publié par BloomingYou TV sur YouTube en 2018 :

À dix-neuf ans, Fabienne Verdier est exclue des ateliers classiques des Beaux-Arts à Toulouse car elle refuse de dessiner des plâtres inertes. Ne trouvant pas un enseignement adapté à sa volonté d’étudier le monde dans sa dimension spontanée, elle va observer le vol des oiseaux. Afin de comprendre les structures qui permettent cette vitalité des forces de la nature, elle dessine leur squelette, au sein du Muséum d’histoire naturelle.

En parallèle, elle suit au sein de l’Académie les cours de la section d’art graphique (le Scriptorium). Bernard Arin y enseigne l’art de dessiner la forme des lettres et des mots. Une nouvelle voie est ouverte sur la pensée en mouvement.
« Je me suis dit alors que peut-être, si j’avais le courage de partir au fin fond de la Chine, je pourrais rencontrer des grands maîtres possédant ce savoir traditionnel. »

Elle part en 1983 pour Chongqing, ville de la province du Sichuan, au pied du Tibet. Elle bataille d’abord au sein de l’Institut des beaux-arts, où l’art officiel est de rigueur. Puis elle trouve le vieux peintre Huang Yuan, qui accepte malgré les interdits officiels de lui enseigner les fondements de son art. Il lui impose de suivre une formation auprès d’un graveur de sceaux. Cheng Jun lui apprend la liberté du pinceau et la vigueur de la taille sigillaire.

Fabienne Verdier s’imprègne du principe de « l’unique trait de pinceau », maîtrise son corps, et se redresse pour peindre à la verticale. La force de la gravitation devient un des acteurs de sa peinture.

Parallèlement, elle effectue plusieurs voyages d’études pour découvrir la multiplicité des cultures et traditions chinoises : au Guizhou, auprès de l’ethnie Miao ou des Yi. Elle dessine, écoute le chant des bateliers du Yang-Tsé, emmagasine un matériel important. En 1989, elle expose à Chongqing son travail d’étudiante.

Fabienne Verdier doit quitter la Chine suite aux événements de la place Tiananmen, puis y revient. Atteinte d’une grave maladie, elle rentre en France en 1992. Elle survit, et commence son œuvre.
Son livre Passagère du silence (2003) relate cette période formatrice. Il s’en est vendu plus de 300 000 exemplaires.

Revenue définitivement en France, Fabienne Verdier commence un travail lent de déconstruction de l’idéogramme. Elle prend conscience de la puissance contenue dans « l’unique trait de pinceau », et transpose ses recherches sur les formes complexes de l’écriture chinoise vers l’étude des formes de la nature.

Fabienne Verdier - Hommage posthume au Maître Huang, 2007 - Déconstruction du signe - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - RDC Salle 2
Fabienne Verdier – Hommage posthume au Maître Huang, 2007 – Déconstruction du signe – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – RDC Salle 2

L’artiste développe une écriture spontanée, proche des formes en constant devenir qu’elle observe dans son jardin. Le tableau devient paysage.

Fabienne Verdier abandonne au cours de cette période ses outils chinois et crée en 2003 un pinceau monumental, à la dimension de son corps. Son nouvel atelier (mi-fabrique, mi-chapelle) est organisé autour d’une fosse dans laquelle l’artiste manœuvre, grâce à un jeu de poulies, le pinceau fabriqué avec plus de vingt queues-de-cheval et pouvant contenir près de 30 litres de matière picturale.

En 2005, elle crée une série de peintures d’un dynamisme et d’une énergie nouveaux, après avoir médité les œuvres des peintres expressionnistes abstraits américains à la Fondation Hubert Looser. Elle crée désormais un contraste vif entre le fond de ses tableaux et la forme qui jaillit en surplomb.

Fabienne Verdier - Les maîtres flamands - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - RDC Salle 5
Fabienne Verdier – Les maîtres flamands – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – RDC Salle 5

Pendant quatre années, Fabienne Verdier travaille à partir de la peinture flamande du XVe siècle. Elle dialogue, pinceau à la main, avec ces peintres morts il y a 500 ans. Elle contemple leur grâce et offre une nouvelle lecture de ces chefs-d’œuvre de Memling, Van Eyck, Van der Goes.

Fabienne Verdier - Margareta I La pensée labyrinthique, 2011 - Les maîtres flamands - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - RDC Salle 4
Fabienne Verdier – Margareta I La pensée labyrinthique, 2011 – Les maîtres flamands – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – RDC Salle 4

Chaque tableau dans cette section fait partie d’une série spécifique comprenant des dessins et de nombreuses peintures. En sus, Fabienne Verdier amasse des notes, collecte des images de toute nature (œuvres d’art, représentations de la nature, images scientifiques) qu’elle assemble dans des carnets accompagnant la réalisation des tableaux.

Elle y réfléchit aussi bien les tableaux des maîtres flamands que les penseurs et mystiques contemporains des peintres de la fin du Moyen Âge. Fabienne Verdier s’imprègne de ce qui se dissimule sous le « sujet » des peintures flamandes : formes labyrinthiques, formes primordiales, géométriques, qui créent le mouvement — la vie — sous cette apparente immobilité.

En 2010, elle travaille pour la première fois dans l’architecture (au Palazzo Torlonia). Désirant obtenir davantage de liberté dans le maniement de son pinceau, l’artiste scie le manche de bois du pinceau et le remplace par un guidon de vélo.

Une liberté nouvelle lui permet ainsi de se déplacer avec aisance dans les trois dimensions. Elle substitue pour la première fois au noir des matières picturales blanches et rouges.

La peinture des fonds réclame parfois des semaines de travail. Puis, dans une chorégraphie silencieuse en marchant sur sa toile disposée au sol, l’artiste répète le tracé du pinceau à exécuter, avant de peindre la forme en quelques secondes, qui lui paraissent une éternité.

Polyphonie (2011)

Ce polyptyque est né après avoir longuement médité la Vierge au chanoine Van der Paele (1434-36) de Jan Van Eyck.

Dans un premier temps, Fabienne Verdier révèle dans un ensemble de dessins et de peintures les structures rocheuses dans le tableau, elle peint une seconde série à partir de la figure du donateur, puis décide de révéler dans cette Polyphonie la dynamique contenue dans la forme du cercle présente dans le panneau du maître flamand.

Fabienne Verdier - Polyphonie, 2011 - Les maîtres flamands - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - RDC Salle 5
Fabienne Verdier – Polyphonie, 2011 – Les maîtres flamands – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – RDC Salle 5

Elle travaille pendant plus d’une année sur ce polyptyque pour y déployer une énergie sonore, une série de colonnes de souffles. L’artiste étudie les systèmes polyphoniques du Moyen Âge afin de peindre ces cercles comme s’ils chantaient simultanément le même son, dans des tonalités différentes.

Ces cercles sont des voix interprétées avec des vitesses différentes, en sens contraire. Ils se répondent en écho. La musique est un corps sonore, une masse, qu’elle utilise comme mesure de l’espace dans l’exécution de ses tableaux.

Pour peindre, Fabienne Verdier se place au centre de son tableau posé au sol. Elle exécute rivée à son grand pinceau un mouvement de rotation sur elle-même, pareil à celui d’un derviche qui tourne jusqu’à parvenir au mouvement circulaire parfait.

La raison s’absente pendant que le cerveau devient le centre organique du mouvement. Idéal de l’Un, poursuite de l’unité, de l’intelligence, et de la perfection.

Après 4 années de silence au contact des primitifs flamands, Fabienne Verdier quitte son grand atelier retiré dans la campagne pour travailler au sein d’une école de musique, la Juilliard School New York (2014).

Elle y aménage un laboratoire dans un espace confiné, où se retrouvent parfois jusqu’à six personnes — avec leur batterie, violoncelle, piano, saxophone, caméra, pinceau ou guitare — pour interpréter ensemble une double harmonie, peinte et musicale.

À côté des pinceaux, Fabienne Verdier utilise désormais une caméra. En temps réel, pendant qu’elle dessine ou peint, une caméra enregistre des images présentées simultanément sur un écran. Ces films ne sont pas des documentaires, mais des « capsules picturales ».

Revenue en Europe, le directeur du Festival d’art lyrique lui propose de poursuivre les expériences menées dans son laboratoire new-yorkais (2017). Ces recherches sont présentées au sein d’une installation immersive dans la Galerie Zola de la Cité du livre.

En 2011, cherchant toujours plus de mobilité, l’artiste effectue une longue traversée entre les fjords en Norvège et transforme le bateau en atelier mobile pour dessiner le paysage, dans un mouvement ininterrompu.

Fabienne Verdier - Intuition du paysage sonore - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - Etage Palier
Fabienne Verdier – Intuition du paysage sonore – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – Etage Palier

Elle invente un nouvel outil ressemblant à une douille de pâtissier : une gorge en plastique remplie de matière acrylique qui lui permet de se passer du pinceau et de marcher sur la toile en projetant la matière picturale directement sur le châssis : Walking / Paintings («peindre en marchant»).

Fabienne Verdier - Vide Vibration n°4, 2017 - Vide - vibration - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - Etage Salle 3
Fabienne Verdier – Vide Vibration n°4, 2017 – Vide – vibration – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – Etage Salle 3

Les physiciens et cosmologues affirment que seuls 5 % de la masse totale de l’univers sont visibles. Fabienne Verdier avait tenté de saisir la nature du vide en collaborant avec l’architecte Jean-Paul Viguier dans sa tour Majunga à la Défense en 2013. Là, entre les 4 piliers qui supportent les 97 000 tonnes de la tour, elle avait peint dans l’entrée une œuvre de douze mètres de haut pour laquelle elle avait fabriqué une machine capable d’exécuter des traits de plus d’un mètre de large.

Fabienne Verdier - Vide - vibration n°1, 2017 - Vide - vibration - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - Etage Salle 3
Fabienne Verdier – Vide – vibration n°1, 2017 – Vide – vibration – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – Etage Salle 3

Poursuivant sa réflexion en 2015, elle se retire dans un ermitage montagneux avec Trinh Xuan Thuan pour confronter leurs points de vue sur la nature du vide. À la suite de ces discussions, l’astrophysicien publie son ouvrage La plénitude du vide et invite Fabienne Verdier à intervenir dans son livre Face à l’univers.

Fabienne Verdier - Perpetuum mobile II à IV, 2017 - Vide - vibration - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - Etage Salle 3
Fabienne Verdier – Perpetuum mobile II à IV, 2017 – Vide – vibration – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – Etage Salle 3

Il lui enseigne que la lumière du soleil est blanche et que nous verrions tout en blanc si elle n’était jamais interrompue par un corps. Depuis, l’artiste réfléchit à une œuvre qui irait vers une épure de la couleur, qui retournerait vers la pureté de sa source.
Un tableau qui exprimerait la lumière avant le choc avec les particules de poussière.

Fabienne Verdier - Black Night I, 2016 - Vide - vibration - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - Etage Salle 3
Fabienne Verdier – Black Night I, 2016 – Vide – vibration – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – Etage Salle 3

Elle réalise en 2016 un premier tableau qu’elle expose au sein de son projet sur L’Expérience du langage, et dans l’édition commémorative du dictionnaire Le Petit Robert, avant de créer cet ensemble de tableaux, Vide – Vibration en 2017.

L’atelier et la montagne sont deux thématiques majeures dans l’œuvre de Fabienne Verdier.

L’artiste installe son atelier nomade, la structure métallique permettant de supporter le poids de son Plateau grand pinceau, dans cinq lieux : sur le plateau de Bibémus, depuis le barrage Bimont pour capter la vue triangulaire de la montagne, à Saint-Antonin pour saisir la façade rocheuse de 22 kilomètres de long, au prieuré Sainte-Victoire au sommet de la montagne face à la brèche des moines, et dans les carrières de Bibémus.

Fabienne Verdier - L'Esprit de la Montagne - Sur les terres de Cezanne au Musée Granet - Etage Salle 4
Fabienne Verdier – L’Esprit de la Montagne – Sur les terres de Cezanne au Musée Granet – Etage Salle 4

Selon le neuroscientifique Alain Berthoz, la perception du mouvement est une action simulée pour notre cerveau. Percevoir la marche simule la marche.

Ainsi, ces tableaux ont pour sujet la remémoration de l’ascension par le sentier des Venturiers, ainsi que le jeu violent des éléments. Certaines œuvres portent même les « stigmates » du vent, de la pluie, de la grêle, qui ont bousculé le pinceau et contredit le mouvement des coulées picturales.

L’artiste perçoit le monde sous l’angle de l’énergie présente dans chaque atome de matière. Sa mission d’arpentage de la montagne aboutit à une vision géomorphologique.
La montagne Sainte-Victoire y est perçue dans ses replis, et sa lente genèse. Son séjour sur les terres de Cézanne nous permet de prendre la mesure du monde et de réfléchir à la place que nous désirons y tenir, car « l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même » (Élisée Reclus).

La rencontre d’un artiste vivant avec un musée est toujours une aventure. Nous ne nous doutions pas que cette aventure, forcément et naturellement artistique, puisse devenir une aventure humaine. Au moment des expositions, des événements et de la saison autour de l’oeuvre de Fabienne Verdier, ce vaste projet aura rassemblé quantité d’hommes et de femmes sur un territoire emblématique, les terres de Cézanne.

Au-delà du musée Granet, au-delà de la Ville d’Aix-en- Provence, il s’agit d’un ancrage dans le paysage – et quel paysage –, un engagement sur un territoire et un projet d’art contemporain sortant de ses champs habituels d’expression. De nombreuses collectivités, institutions ou associations, regroupant des personnes aux multiples missions, ont participé ou vont participer à cette aventure qui ne cesse de prendre de l’ampleur, qu’il s’agisse d’établissements d’enseignement et d’art – de réputés centres internationaux de créations musicales ou chorégraphiques, permanents ou le temps d’un festival –, ou encore de structures métropolitaines chargées de veiller sur l’aménagement d’un site prestigieux ou d’associations dédiées à la préservation de ce même site. Tant et si bien qu’en symbiose avec les trois lieux aixois exposant son oeuvre, le musée Granet, le Pavillon de Vendôme et la galerie Zola à la Cité du livre, une véritable saison artistique et culturelle s’est peu à peu imposée comme un prolongement nécessaire afin de répondre, au mieux, aux attentes diverses et curiosités des différents publics. Comme à leur habitude et dans le souci constant de toujours élargir leurs propos, le musée Granet et ses partenaires ont privilégié de fortes actions en direction de ces publics, qui pourront aborder la création de Fabienne Verdier au travers de problématiques et de propositions variées, notamment avec l’apport des nouvelles technologies.

De fait, le travail de l’artiste, qu’il était bon de montrer dans sa dimension rétrospective, la première dans un musée français, a pris un autre élan au contact de notre territoire en s’intéressant à un des sites majeurs de notre région mais que Paul Cézanne a su hausser au rang de montagne universelle. Les contacts de Fabienne Verdier avec notre région remontent à 2004 et à une exposition intitulée « Résonance », aussi dépouillée que superbe, dans la très belle abbaye cistercienne de Silvacane près d’Aix, qui semblait être un cadre idéal pour son travail, à l’occasion de la manifestation « Aixen- Provence, L’Été chinois ». Elle est saisie, dès la première visite, par l’« intelligence de l’architecture » abstraite et monacale. Puis, en 2013, grâce à l’amitié de Daniel Abadie, un des fins connaisseurs de l’oeuvre de l’artiste, je recevais l’ouvrage L’Esprit de la peinture, hommage aux maîtres flamands, publié à l’occasion de l’exposition au musée Groeninge et au musée Memling de l’hôpital Saint-Jean de Bruges. Contemplant, fasciné, le fruit de plus de quatre années de réflexions et de travail sur ces maîtres et m’intéressant plus largement à son oeuvre, il m’apparut dès lors évident que Fabienne Verdier devait, un jour, être chez elle au musée Granet. Comme le temps de la création, comme celui des musées, doit prendre… le temps, et vivre de rencontres, il fallut attendre 2017 pour qu’un rendez-vous décide presque d’emblée de ce projet aixois. En effet, durant l’été, le Festival d’Aix, à la suite de la si enrichissante expérience à la Juilliard School à New York (en 2014), a invité l’artiste a approfondir les relations entre peinture/musique et musique/peinture dans ce va et vient permanent de sa réflexion sur ces deux moyens d’expressions et ce qu’ils peuvent s’apporter l’un à l’autre en explorant toutes leurs interactions. L’idée de Bernard Foccroulle, alors directeur du Festival, était de montrer au musée Granet le résultat de cette résidence qui avait permis à la peinture de Fabienne Verdier de s’exprimer directement au contact des musiciens de plusieurs quatuors au répertoire ouvert et curieux. Malheureusement, la programmation du musée ne le permit pas alors, mais les dés étaient jetés et l’aventure commençait. Le privilège certain d’avoir pu assister à une séance de travail avec ces musiciens dans la chapelle baroque du couvent de la Visitation, d’avoir pu observer l’engagement total et l’enthousiasme de l’artiste, aura été déterminant. Dès lors, les échanges et rencontres donnèrent corps à ce projet qui prit un tour inattendu à la suite d’une longue discussion avec l’artiste venue « par solidarité » pour le vernissage d’une exposition au musée Granet intitulée « Cézanne at home ». Ce « Cézanne chez lui » était l’occasion de montrer, outre les collections cézanniennes aixoises, un des chefsd’oeuvre de la fin de la vie du peintre, exceptionnellement prêté par la Fondation Pearlman et le musée de Princeton aux États-Unis. Après deux bonnes heures d’échanges, que je regretterai toujours de n’avoir pas enregistrées, il fut décidé d’aller découvrir le motif de la montagne Sainte-Victoire, ses environs et ses différents points de vue, mais aussi d’en réaliser l’ascension par une belle et pure journée d’hiver. Insidieusement, presque sans s’en apercevoir, perçait l’idée folle et risquée pour Fabienne Verdier de sortir de l’atelier et de se confronter directement au motif…

Bruno Ely
Directeur du musée Granet

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