Bêtes de scène à la Villa Datris – L’Isle sur la Sorgue

Jusqu’au 3 novembre 2019, la Villa Datris présente « Bêtes de scène ». Avec les 120 œuvres rassemblées, cette neuvième exposition de la fondation présidée par Danièle Kapel-Marcovici, renouvelle l’équilibre magique retrouvé l’an dernier avec « Tissage/Tressage… quand la sculpture défile ».

Depuis 2011, les projets conçus et exposés à la Villa Datris explorent différents modes d’expression de la sculpture contemporaine. Ils ont toujours démontré leur ambition et leur générosité. Cependant, indépendamment de la qualité des œuvres présentées, et de la pertinence des intentions, plusieurs nous ont laissé un sentiment d’inachevé… Une sélection parfois trop prodigue nuisait à la lisibilité et à la logique du propos.
Depuis deux ans, c’est avec bonheur que l’on retrouve la magie et la cohérence de « Sculptrices » qui nous avait éblouis en 2013.

L’intention annoncée « interroger les relations qu’entretiennent les humains avec les animaux » est pleinement atteinte. Comme le souligne le texte d’introduction du catalogue, les 85 artistes sélectionnés sont effectivement « les témoins et l’écho des questionnements contemporains, soulevant de multiples interrogations et controverses autour de notre relation à l’animal et de sa place dans notre société ».

Le parcours de « Bêtes de scène », construit avec beaucoup d’intelligence, est d’une grande fluidité. Dans les quatre étages de la Villa, il s’articule en cinq séquences thématiques.

Dans les jardins, Welcome to the Jungle rassemble 25 sculptures dans une proposition qui joue habillement avec les arbres, les massifs et la Sorgue.

La mise en espace des œuvres est particulièrement réussie. Elle nous a semblé plus aérée que l’an dernier. Les juxtapositions et les oppositions ont été conçues une nouvelle fois avec beaucoup de délicatesse et d’à-propos. Tout semble limpide et cohérent. Jamais le regard ne papillonne sans savoir où se poser.

Comme le graphisme, la scénographie simple et discrète valorise parfaitement les œuvres. L’éclairage utilise avec pertinence la lumière naturelle, un des atouts majeurs de la Villa Datris.
Un bref texte introduit chaque séquence. Il présente clairement et sans pathos les enjeux et les questions qui y sont évoqués. Chaque œuvre est accompagnée d’un cartel développé, en français et en anglais dont le texte est extrait du catalogue.

« Bêtes de scène » réussit avec élégance à construire un parcours étonnamment intelligible, fascinant et sensible qui laisse à chacun la place pour exprimer ses émotions, ses indignations et ses émerveillements.

Bordalo II - Plastic Elephant, 2018 - Bêtes de scène à la Villa Datris - Welcome to the Jungle
Bordalo II – Plastic Elephant, 2018  à la Villa Datris – Welcome to the Jungle

Commissariat d’exposition : Danièle Kapel-Marcovici assistée de Stéphane Baumet
La scénographie est confiée une nouvelle fois au Studio Bloomer (Laure Dezeuze et Miriam Betoux) qui assiste également le commissariat. Mise en lumière de Philippe Berthé.

Artistes exposés : Caroline Achaintre, Julien Allègre, Elodie Antoine, Jean-Marie Appriou, Art Oriente Objet, Béatrice Arthus-Bertrand, Bachelot & Caron, Mrdjan Bajić, Stephan Balkenhol, Rina Banerjee, Mirko Baselgia, Laurent Baude, Pascal Bernier, Julien Berthier, Bordalo Ii, Andries Botha, Wim Botha, Katia Bourdarel, Miguel Branco, Serena Carone, Cesar, Ciris-Vell, Céline Cleron, Roland Cognet, Robert Combas, Corneille, Johan Creten, Nicolas Darrot, Erik Dietman, Mark Dion, Richard Di Rosa, Nicolas Eres, Harald Fernagu, Barry Flanagan, Jean-François Fourtou, Gloria Friedmann, Antonio Gagliardi, Amélie Giacomini Et Laura Sellies, Delphine Gigoux-Martin, Sébastien Gouju, Laurent Grasso, Tue Greenfort, Richard Jackson, Cooper Jacoby, Dionisis Kavallieratos, Annie Lacour, La Fratrie, Evert Lindfors, Laurent Le Deunff, Didier Marcel, Kate Mccgwire, Annette Messager, Hikaru Miyakawa, Claire Morgan, Terrence Musekiwa, Prune Nourry, Ursula Palla, Philippe Pasqua, Laurent Perbos, Françoise Petrovitch, Eva Ramfel, Stefan Rinck, Ugo Rondinone, Samuel Rousseau, Niki De Saint Phalle, Julien Salaud, Alain Sechas, Mamady Seydi, David Shrigley, Kiki Smith, Gabriel Sobin, David Teboul, Jean Tinguely, Barthélémy Toguo, Bamassi Traore, Dimitri Tsykalov, Joana Vasconcelos, Xavier Veilhan, Knud Viktor, Keping Wang.

Les œuvres majoritairement prêtées par des galeries sont complétées par celles issues de collections publiques et privées.

« Bêtes de scène » est accompagné par une programmation (visites commentées, conférences, ateliers…) dont le détail est accessible sur le site de la Villa Datris.

Le catalogue sera disponible dans le courant du mois de juillet.

À noter l’amabilité remarquable des personnes qui assurent l’accueil du public.

À lire, ci-dessous, un compte rendu photographique et les textes de présentation du parcours thématique dans les espaces de la Villa Datris et pour Welcome to the Jungle. Ces derniers sont extraits du dossier de presse.

En savoir plus :
Sur le site de la Villa Datris
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Bêtes de scène à la Villa Datris - Cabinets de curiosité -01

Apparu au XIVe siècle, un cabinet de curiosité ou Wunderkammer, ancêtre des Musées d’Histoire Naturelle, est une collection censée résumer le monde en un lieu « humanisé ». Les pièces rassemblées sont souvent des animaux naturalisés ou des espèces végétales de toutes origines ainsi que des objets étonnants et extraordinaires.
C’est par l’observation de cet arrangement que nous pouvons satisfaire notre libido sciendi, traduit par curiosité, émerveillement et étonnement, devant la profusion et la richesse de notre monde.

Mark Dion - The Unruly Collection, 2015 - Bêtes de scène à la Villa Datris - Cabinets de curiosité
Mark Dion – The Unruly Collection, 2015  à la Villa Datris – Cabinets de curiosité

À l’instar de Mark Dion qui propose une interprétation contemporaine du cabinet de curiosité soulevant ainsi la complexité de notre relation aux animaux, d’autres artistes, tels Johan Creten et Philippe Pasqua, explorent la fugacité du temps qui passe et renvoient l’homme à sa mortalité en proposant des vanités.

La Fondation Villa Datris a également créé deux cabinets de curiosité :
le premier nous plonge dans l’océan en rassemblant des pièces trouvant inspiration dans les fonds marins de Caroline Achaintre, Jean-Marie Appriou, Bachelot & Caron, Mirko Baselgia, Laurent Grasso, Tue Greenfort, Eva Ramfel et Ugo Rondinone.

Le second réuni un ensemble d’oiseaux nés de l’imagination de César, Keping Wang, Corneille et Jean Tinguely.

Les divinités ou les créatures imaginaires réalisées par Rina Banerjee, Kiki Smith et Gabriel Sobin mettent en évidence l’importance des espèces animales dans les cultures humaines.

Elles imprègnent notre façon de parler. On dit bien « malin comme un singe », « gai comme un pinson », Delphine Gigoux-Martin, Gloria Friedmann, Giacomini et Sellies ou Mamadi Seydi s’amusent à mettre en sculptures proverbes et expressions qui convoquent des traits animaliers.

Le champ lexical qui l’accompagne glisse toutefois, à propos des femmes, de l’humour à l’hostile. On peut dire qu’elles sont louves, araignées, mantes religieuses…

Céline Cléron - La Régente, 2012 - Bêtes de scène à la Villa Datris - Langages Animaliers
Céline Cléron – La Régente, 2012  à la Villa Datris – Langages Animaliers

Les artistes Annette Messager, Prune Nourry, Katia Bourdarel ou Céline Cléron vont détourner la figure de ces femelles, perçues comme inquiétantes car dominant les mâles, en appuyant sur des forces et des qualités féminines. Elles dénoncent ainsi, avec subtilité, la domination masculine qui prédomine les comportements et le langage.

Dans un souci de comprendre et dominer notre environnement, nous avons pensé et classé les animaux selon nos besoins, nos désirs et l’utilisation que nous pouvions en faire. Ils peuplent notre quotidien ou habitent nos fantasmes, nos craintes et nos peurs.

De cette hiérarchie culturelle des animaux pensée par les humains, le lion est le roi. Pour Wim Botha, artiste sud-africain ou encore Dimitri Tsykalov, artiste russe, cet animal devient le symbole de la dictature, du colonialisme et du militarisme. En découvrant les pièces de Mrdjan Bajić et Harald Fernagu, les animaux symbolisant la violence ne sont pourtant pas toujours ceux que l’on croit.

Sous la main de l’homme, le chien fidèle et tranquille de Stephan Balkenhol ne peut-il pas devenir une arme chez Barthélémy Toguo ?

Les œuvres de Céline Cléron qui proposent de nous mesurer à des crânes animaliers et qui soulèvent ainsi des questions sur ce que l’on a pu appeler, par le passé, « bestialité » ne nous forcent-elles pas, en réalité, à nous interroger sur notre humanité ?

Les animaux, alors qu’ils enrichissent notre imaginaire, se voient repoussés, soustraits ou supprimés de notre milieu naturel. Le XXe siècle a marqué le point de basculement où les humains surexploitent les ressources naturelles et les animaux comme le souligne Pascal Bernier. Pour Andries Botha, ce qui pouvait être une menace pour l’espèce humaine se trouve fortement en danger et en voie de disparition. Les espèces éteintes, ou en cours d’extinction, deviennent des martyrs de la crise écologique.

Chez Art Orienté Objet, cela s’exprime d’une manière métaphorique, chez Ursula Palla une critique de l’économie libérale, tandis que Miguel Branco et Mark Dion soulignent la négligence et le manque de protection de la part des humains à l’égard de certaines espèces animales.

Une forme d’empathie ou d’entraide dont certains animaux sont capables est mise en avant par Dionisis Kavallieratos. Certains artistes, tels Julien Salaud et Claire Morgan, au-delà de la beauté de leurs œuvres, proposent une interrogation sur la mort et la fragilité. Tout n’est pas perdu, des réflexions peuvent amener à des solutions pour le futur comme chez Cooper Jacoby.

Bêtes de scène à la Villa Datris - Hybrides et mutations

De nombreuses actions humaines sont néfastes pour l’environnement et impactent les milieux naturels. Serons-nous désarçonnés comme nous le suggère La Fratrie ? Certains animaux sont obligés de s’adapter à leur nouvel habitat, à un milieu perturbé et modifié comme on peut le voir chez Laurent Perbos ou encore Antonio Gagliardi.

D’autres changent de comportements, de territoires ou bien mutent. Cette évolution, si elle ne se fait pas d’elle-même, peut-être générée par des manipulations génétiques ou nanotechnologiques. Arriverons-nous un jour à une généralisation des créatures hybrides telles que celles créées par Béatrice Arthus-Bertrand, Laurent Le Deunff, Stéphane Darrot ou Terrence Musekiwa ? Les artistes témoignent de cette inquiétude.

Les jardins de la Villa Datris ont toujours été pour les artistes une manière de faire des propositions uniques en s’appropriant les arbres, les massifs et les bords de Sorgue.

Cette année, ils sont nombreux à y prendre place. Les Paresseux d’Élodie Antoine se sont installés sur les branches des arbres du jardin Nord et du jardin Sud. Une bête en acier de Julien Allègre, un cheval géant et coloré de Robert Combas, deux cervidés aux formes minimalistes de Didier Marcel accueillent les visiteurs démontrant ainsi la pluralité des expressions artistiques présentées à la Villa Datris.

La question de la pollution et de la difficulté à recycler est mise en évidence grâce à une grande tête colorée d’éléphant réalisée par Bordalo II à partir de déchets plastiques. De nombreuses œuvres en bronze telle la horde de loups de Roland Cognet, les ruches de Johan Creten ou encore un lièvre dansant de Barry Flanagan viennent prendre place au milieu de la végétation.

Au bord de l’eau, un oiseau vert de Xavier Veilhan semble posé en toute quiétude, dévoilant ses nombreuses facettes. Et parce que le monde animal peut aussi être caractérisé par des sons, une cabine téléphonique créée par Knud Viktor, artiste sonore, propose, le combiné décroché, d’entendre chants et bruits d’animaux du Luberon.

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