Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem

Jusqu’au 1er mars 2020, le Mucem présente « Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art » au Fort Saint-Jean, dans la salle d’exposition du bâtiment Georges Henri Rivière (GHR).

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - vue de l'exposition
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – vue de l’exposition

Sous le commissariat de Guilda Chahverdi et d’Agnès Devictor, « Kharmohra » rassemble une soixantaine d’œuvres de 11 artistes de la scène contemporaine afghane avec la volonté de montrer « l’étrange et complexe dialogue qui se noue entre eux et la situation d’insécurité dans laquelle ils évoluent ».

L’exposition réunit ainsi des œuvres de M. Mahdi Hamed Hassanzada, Kubra Khademi, Kaveh Ayreek, Abdul Wahab Mohmand, Aziz Hazara, Mohsin Taasha, Farzana Wahidy, Latif Eshraq, Morteza Herati, Asar Laiq, Zolaykha Sherzad.

Kharmohra : les intentions

Dans la note d’intention du projet, on peut lire que l’exposition souhaite « rendre compte de la variété des supports et des formes qu’ils explorent pour exprimer l’horreur des attentats et d’une mort omniprésente dans un espace urbain devenu hostile à ses habitants. Non sans humour, ils se font l’écho des aspirations de tout un pays en quête d’une paix et d’une sécurité toujours promises et jamais atteintes ».

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - Guilda Chahverdi et d’Agnès Devictor
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – Guilda Chahverdi et d’Agnès Devictor

Dans leur introduction au catalogue, Guilda Chahverdi et Agnès Devictor soulignent que « le choix des artistes et de leurs œuvres est bien sûr motivé par la pertinence de la correspondance entre leur création et la problématique de l’exposition ».
Elles prennent aussi le soin d’ajouter : « Nous avons également été attentives à rendre compte des réalités sociales de la scène artistique plus qu’à répondre à des logiques de quotas et au politiquement correct : il y a ainsi plus d’hommes que de femmes, plus d’artistes hazaras que pachtouns, ouzbeks ou tadjiks, plus de créateurs parlant le dari que le pachto ».

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - Artistes présents au Mucem
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – une partie des artistes présents au Mucem pour la visite de presse

« Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art » s’est construit à partir de quatre problématiques autour desquelles sont rassemblés une série d’entretiens avec les artistes dans le catalogue : La ville, un espace hostileLa sécurité, un mytheUne révolte sourdeLa poésie, une réponse à la destruction. On reproduit, ci-dessous, les éléments de ces sujets tels qu’ils sont exposés dans le dossier de presse.

À l’évidence, « Kharmohra » atteint son ambition d’interroger les effets du contexte chaotique et des enjeux sécuritaires sur la création artistique, en Afghanistan.

Kharmohra : Parcours et scénographie

Le parcours de l’exposition et la scénographie imaginée par Anaïde Nayebzadeh proposent de découvrir ces thèmes de manière fluide en laissant au visiteur la liberté de sa déambulation.

Kharmohra - Scenographie Anaide Nayebzadeh Novembre 2019 ©Francois Deladerriere Mucem
Kharmohra – Scenographie Anaide Nayebzadeh Novembre 2019 ©Francois Deladerriere Mucem

Quelques éléments de contextualisation sont brièvement présentés dans l’entrée du bâtiment Georges Henri Rivière.

L’espace d’exposition est divisé habilement par quatre cimaises angulaires sans qu’elles le fragmentent entièrement. Ce dispositif construit d’intéressantes perspectives qui valorisent les installations de « Kharmohra ». Ces dernières apparaissent comme points de repère pour le regardeur.

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - vue de l'exposition
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – vue de l’exposition

Cette architecture permet aussi d’articuler judicieusement le propos autour de textes bilingues. Rédigés avec simplicité et pertinence, ils éclairent le parcours sans définir pour autant des sections.

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - vue de l'exposition
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – vue de l’exposition

Cette porosité conduit naturellement et sans ruptures le regard d’un thème à l’autre. Malgré la diversité des démarches et des pratiques artistiques, ces choix scénographiques donnent une forte cohérence à l’ensemble.

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - vue de l'exposition
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – vue de l’exposition

L’accrochage très réussi renforce ce sentiment. Avec élégance, il sait créer des associations, des échos et parfois des oppositions entre certaines œuvres toujours avec respect de ces dernières et dans la logique du discours de l’exposition.

Morteza Herati, Divar ha-ye Herat [Les murs de Hérat], 2015 et Farzana Wahidy, Beginning [Commencement] Kaboul, 2011
Morteza Herati, Divar ha-ye Herat [Les murs de Hérat], 2015 et Farzana Wahidy, Beginning [Commencement] Kaboul, 2011

L’éclairage privilégie les sources ponctuelles, pour établir les conditions d’une rencontre avec les œuvres. Toutefois, on regrette les désagréables reflets et effets de miroir sur la série « Tavalod-e dobareh-ye sorkh » de Mohsin Taasha et sur les trois encres sur papier d’Aziz Hazara.

Mohsin Taasha, série « Tavalod-e dobareh-ye sorkh » [La renaissance du rouge], Kaboul, 2017
Mohsin Taasha, série « Tavalod-e dobareh-ye sorkh » [La renaissance du rouge], Kaboul, 2017

« Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art » est une des propositions les plus intéressantes que l’on puisse voir cet hiver à Marseille. Au-delà de la découverte souvent passionnante d’artistes pratiquement inconnus, cette exposition offre des regards sensibles parfois bouleversants sur l’épouvantable situation d’insécurité dans laquelle ils vivent. « Kharmohra » donne à l’horreur des attentats et à la mort omniprésente une existence à laquelle les images de nos médias ont fini par nous rendre indifférents…

M Mahdi Hamed Hâssanzada - Div, 2015 Cactus Café à Kaboul - Kharmohra au Mucem
M Mahdi Hamed Hâssanzada – Div, 2015 Cactus Café à Kaboul – Kharmohra au Mucem

À la fin de son avant-propos au catalogue, Jean-François Chougnet, président du Mucem, souligne : « Si l’Afghanistan semble représenter un cas extrême par la durée du contexte guerrier et par le maintien de formes de violence, cette situation est, hélas, loin d’être unique ». On serait tenter d’ajouter : et pas très éloignée…

Commissariat : Guilda Chahverdi, coordinatrice de projets culturels et artistiques, directrice de l’Institut français d’Afghanistan (2010-2013)
Conseil scientifique : Agnès Devictor, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, chercheuse à l’HICSA (Histoire culturelle et sociale de l’art).
Scénographie : Anaïde Nayebzadeh

« Kharmohra » est accompagné par la publication d’un catalogue coédité par le Mucem et Actes sud. Sous la direction de Guilda Chahverdi et Agnès Devictor, il rassemble des contributions d’Adam Baczko, Lucile Martin, Alessandro Monsutti, Saeed Parto et des entretiens avec les artistes.

« Kharmohra » bénéficie du soutien de l’Ambassade de France en Afghanistan et l’Institut français d’Afghanistan.

À lire, ci-dessous, un compte rendu de visite accompagné des textes de salles et des commentaires de Guilda Chahverdi enregistrés lors de la visite de presse. On reproduit également les intentions de ce projet sous la forme d’un entretien du Mucem avec la commissaire de l’exposition. Une présentation détaillée des thématiques de l’exposition, quelques repères biographiques sur les artistes, les commissaires et la scénographe. Ces documents sont extraits du dossier de presse.

En savoir plus :
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Dans le hall du bâtiment Georges Henri Rivière, le mur de gauche présente des éléments de contextualisation indispensables avant d’aborder « Kharmohra » avec ce texte d’introduction, une carte et quelques repères chronologiques.

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - vue de l'exposition
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – vue de l’exposition

En face, des photographies évoquent la fresque, aujourd’hui détruite, que M. Mahdi Hamed Hâssanzada a réalisée au Cactus Café en hommage à Farkhunda.

M. Mahdi Hamed Hâssanzada - Div, 2015 Cactus Café à Kaboul - Kharmohra au Mucem
M. Mahdi Hamed Hâssanzada – Div, 2015 Cactus Café à Kaboul – Kharmohra au Mucem
M Mahdi Hamed Hâssanzada - Div, 2015 Cactus Café à Kaboul - Kharmohra au Mucem
M Mahdi Hamed Hâssanzada – Div, 2015 Cactus Café à Kaboul – Kharmohra au Mucem

Dans la salle d’exposition, le visiteur est libre dans son parcours. Le compte rendu qui suit reproduit la visite faite en compagnie de Guilda Chahverdi lors de la visite de presse.

Guilda Chahverdi, commissaire de l'exposition Kharmohra au Mucem
Guilda Chahverdi, commissaire de l’exposition Kharmohra au Mucem

Div

En pénétrant dans « Kharmohra », un couloir conduit le regard vers le centre de l’exposition où les installations d’Aziz Hazara (Mur des condamnations, 2019) à gauche et de Zolaykha Sherzad (Hawa-ye Azad, 2019) servent de points de repère pour le visiteur. Ces deux pièces ont été produites par le Mucem.

Kharmohra - Scenographie Anaide Nayebzadeh Novembre 2019 ©Francois Deladerriere Mucem
Kharmohra – Scenographie Anaide Nayebzadeh Novembre 2019 ©Francois Deladerriere Mucem

Sur la cimaise de droite de ce passage, quatre œuvres de M. Mahdi Hamed Hâssanzada représentent des Div, ces esprits maléfiques qui provoquent douleur et destruction. Figures obsessionnelles chez cet artiste, elles sont aussi présentes dans les miniatures, la littérature et les contes traditionnels de la région…

M Mahdi Hamed Hâssanzada - Div, Div sans tête et Div au trois têtes, 2017 - Kharmohra au Mucem
M Mahdi Hamed Hâssanzada – Div, Div sans tête et Div au trois têtes, 2017 – Kharmohra au Mucem

Les div sont des esprits maléfiques qui aiment causer la douleur et la destruction. Cette figure est présente dans les miniatures, la littérature et les contes traditionnels de la région (Iran, Afghanistan, Asie centrale). Elle inspire la peur et est utilisée pour éloigner l’homme des tentations comme dans le conte que met en peinture Latif Eshraq dans La Poursuite. Figures obsessionnelles dans les tableaux de M. Mandi Hamed Hassanzada, les div prennent plusieurs visages. En exil à Téhéran, le peintre dessine des créatures mi-anges, mi-démons avec des cornes et des ailes, des sortes d’hermaphrodites. De retour à Kaboul, ville menacée en permanence par des attentats et la criminalité, il voit la folie des hommes se libérer et la bestialité prendre le dessus sur l’humanité. « Elles devenaient des monstres qui habitent la ville, hantent les mosquées. Dissimulées dans des habits de simples citoyens, ces créatures pouvaient être chacun de nous. » Même loin du pays et à nouveau en exil en Turquie (2016-2018), la figure du div ne quitte pas l’artiste. (Texte de salle)

M. Mahdi Hamed Hassanzada, tchehreh ha tchi miguyand [Que nous disent ces visages ], Kaboul, 2011
M. Mahdi Hamed Hassanzada, tchehreh ha tchi miguyand [Que nous disent ces visages ], Kaboul, 2011

Guilda Chahverdi à propos des Div chez M. Mahdi Hamed Hassanzada et dans l’exposition

La difficulté de dire

Au débouché de ce couloir, plusieurs œuvres d’Aziz Hazara sont rassemblées autour de « La difficulté de dire ».

Quarante ans de conflits absurdes ont conduit à une perte du langage. Aziz Hazara en a fait un thème central dans son travail. Dans « Les Mots brûlés », il calligraphie des phrases déstructurées et dans le Mur des condamnations, il répertorie à chaque attentat les milliers de mots employés pour condamner ces exactions. Les mots ont perdu leur sens. (Texte de salle)

 

Guilda Chahverdi à propos de La difficulté de dire chez Aziz Hazara – Les Mots brûlés et le Mur des condamnations

« Après un attentat — quand il est estimé important — des personnalités ou des hommes politiques nationaux et internationaux s’expriment dans les médias pour adresser leurs condoléances et condamner l’attentat. Le nombre des attentats, des victimes et des assassins ou criminels est devenu si important que les condamnations ont perdu leur sens. Le Mur des condamnations est réalisé à partir de mots découpés issus de ces multiples phrases. Les mots n’ont pas de sens et révèlent une absurdité dans laquelle nous sommes enfermés », souligne Aziz Hazara.

Sur la gauche, une cimaise délimite un espace de projection pour l’installation vidéo Dialectic de Aziz Hazara

Guilda Chahverdi à propos de Dialectic de Aziz Hazara

Aziz Hazara – Dialectic, Lahore 2016
Durée : 6 minutes 22 secondes Collection de l’artiste

Dialectic, composé des films Colored et Eclipse, est un dialogue entre les images. Une vitre brisée posée au centre de l’espace, recouverte de la terre d’Afghanistan, reçoit les images projetées et les réfléchit tel un miroir. Aziz Hazara interroge la pluralité des points de vue, la difficulté de raconter et le danger même des images.

Colored est un montage à partir de cinq heures d’images d’archives des guerres de 1979 à 2001, tournées par des journalistes, reporters internationaux, amateurs, ou partis politiques. L’artiste refuse toute narration pour qu’elle vienne de l’expérience du public.

Eclipse est composé d’images actuelles d’offensives des forces internationales contre les talibans. Un bègue tente de mettre des mots sur ces images et récite, en anglais, un poème persan qui évoque la dignité de l’homme dans le chaos. Aziz Hazara vivait au Pakistan quand il a fait cette installation. Il montre qu’avec de la distance, linguistique et géographique, un autre regard sur l’histoire est peut-être possible. (Texte de salle)

Farkhunda

Au fond, sur la gauche, une cimaise en « L » construit un espace qui met face à face l’horreur des meurtres de Farkhunda et de Tabassom peinte par Latif Eshraq et l’insouciance et la joie de vivre des garçons du fleuve Harirud à Hérat, photographiées par Morteza Herati

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - vue de l'exposition
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – vue de l’exposition

Farkhunda, une jeune femme diplômée en théologie, fut assassinée le 19 mars 2015 au cœur de Kaboul. Elle venait d’interroger un clerc sur ses pratiques divinatoires et lucratives dans un lieu saint. Accusée immédiatement de blasphème, elle fut lapidée puis brûlée par une foule de passants galvanisés. Les images de son assassinat ont circulé sur les réseaux sociaux et divisé le pays, ne laissant personne indifférent. Devenue une icône pour une société civile afghane qui se dresse contre les formes d’obscurantisme, elle est aussi une figure majeure pour les artistes afghans. Quelques jours après le meurtre, une actrice, Leena Alam, et des acteurs de la compagnie de théâtre Azdar ont rejoué le drame de Farkhunda sur les lieux mêmes du crime.

Latif Eshraq l’a peinte nue au centre de sa toile. M. Mandi Hamed Hassanzada a réalisé une fresque au Cactus Café à Kaboul, dans laquelle Farkhunda prend la forme d’un personnage de miniature au milieu d’une multitude de div. « Je souhaitais qu’elle soit en couleur pour représenter la vie. » Le Cactus Café a fermé sous les menaces, la fresque avec ses div a été perçue comme blasphématoire et effacée, mais la miniature a été étonnamment préservée. (Texte de salle)

Latif Eshraq, Farkhunda, Kaboul, 2017
Latif Eshraq, Farkhunda, Kaboul, 2017

Guilda Chahverdi à propos de Farkhunda et de la toile de Latif Eshraq, Farkhunda

Latif Eshraq – Tabassom, Kaboul, 2017
Latif Eshraq – Tabassom, Kaboul, 2017

Durant l’automne 2015, une vingtaine de passagers d’un car furent pris en otage par l’État Islamique durant un mois avant d’être relâchés. Cependant sept passagers hazaras ont été décapités. Parmi eux, Tabassom, une fillette de 9 ans. Dans sa toile, Latif Eshraq exprime sa révolte contre ce crime qui cible les Hazaras et qui n’épargne pas les enfants. On y voit les têtes tranchées, et au centre le meurtre de Tabassom en blanc, qui porte un voile rouge. Sa toile porte le nom de la fillette. Tabassom signifie « sourire » en dari. (Texte de salle)

Guilda Chahverdi à propos de la toile de Latif Eshraq, Tabassom

Morteza Herati – Les garçons du fleuve I, 2016
Morteza Herati – Les garçons du fleuve I, 2016

Tous les vendredis, les familles de la ville de Hérat se rendent au bord du fleuve Harirud qui traverse le Turkménistan, l’Afghanistan et l’Iran sur 1100 kilomètres. À l’affût des histoires et des personnages, Morteza Herati a suivi de 2016 à 2018 les enfants travailleurs qui s’y rendaient le vendredi. Une relation est née progressivement entre eux. Les photographies de la série I sont prises avec un téléphone portable tandis que celles de la série II sont prises avec un appareil photographique. (Texte de salle)

Morteza Herati – Les garçons du fleuve II, 2018
Morteza Herati – Les garçons du fleuve II, 2018

Guilda Chahverdi à propos des séries photographiques de Morteza Herati, Les garçons du fleuve I et II

La ville, un espace hostile

Partie centrale de l’exposition, cette séquence prolonge la précédente. Elle évoque les performances de Kaveh Avreek en 2014 et de Kubra Khademi en 2015. Les photographies de la série « Les murs de Hérat » prisent par Morteza Herati avec son téléphone portable montrent d’autres traces laissées sur les murs de la ville et captent une révolte sourde…

Les villes afghanes portent les stigmates de l’histoire. Au début du 20″ siècle, une politique de modernisation a attiré des ruraux dans les villes, mouvement accentué par la suite par des migrations internes provoquées par la guerre contre les Soviétiques et que même la guerre civile n’a pas endiguées. Après la chute des talibans qui avaient imposé un repli dans l’espace privé sous la pression d’une police des mœurs redoutable, les villes ont à nouveau changé de visage. Avec le retour massif d’exilés qui se sont établis davantage en zone urbaine, la présence d’internationaux et l’accès à des connexions Internet, les grandes villes afghanes se sont ouvertes sur le monde. Mais depuis une quinzaine d’années, Kaboul est devenue une zone de guerre, avec des attentats qui surgissent n’importe où, et que se disputent les talibans et l’État Islamique. La peur est revenue hanter la ville. Contre cette situation, des artistes répondent pour appeler à la fin de la violence et lutter contre l’oubli. Quand les lieux culturels ferment, ils s’emparent de la ville en y réalisant, par surprise, des performances urbaines. (Texte de salle)

Le 17 janvier 2014, l’attentat dans le restaurant La Taverne du Liban fait 21 morts. Le 19, une marche citoyenne est organisée dans laquelle Kaveh Ayreek élabore une performance pour rendre hommage aux victimes et mettre en scène la mort, sans que les manifestants le sachent. Il s’effondre à plusieurs reprises durant le parcours ; le contour de son corps allongé au sol est tracé, pour marquer la mort dans cette ville qui l’efface comme pour rester du côté de la vie. Après une première réaction de surprise, manifestants ont posé des fleurs et leurs pancartes sur son corps. (Texte de salle)

Guilda Chahverdi à propos de La ville, un espace hostile et de la performance de Kaveh Avreek, Victimes

Kubra Khademi - Armor Armure, Kaboul, 2015 et Farzana Wahidy
Kubra Khademi – Armor Armure, Kaboul, 2015 et Farzana Wahidy

Dans sa performance, Kubra Khademi revêt cette armure en fer qui la protège et met en avant ses formes féminines, puis traverse le quartier de Kote Sangi, un des plus peuplés de la capitale. Se sont ensuivies menaces et fatwa qui l’ont forcée à fuir. Victime d’abus sexuels durant son enfance, elle affirme : « Je regrettais alors de ne pas avoir une culotte en fer ! C’est de là que vient l’armure, un habit qui nous protège “des mâles”. La femme n’a pas de place dans l’espace public. Pour eux, c’est comme un jeu : quand il y en a une qui sort, il faut l’attraper ! » (Texte de salle)

Sur un des murs du centre-ville long de près de 300 mètres, le ministère du Hadj et des Affaires religieuses a inscrit des versets du Coran qui deviennent de véritables slogans pour un contrôle des mœurs étroit. Des groupes d’artistes y ont répondu par des graffitis comme « marre de la guerre ! » ou encore « nous voulons la paix ». Tous les deux mois, ils sont effacés, puis ils réapparaissent. Parfois, ces graffitis se mêlent aux écrits institutionnels, si bien que la ville est obligée de repeindre entièrement les murs. Les photos de cette série sont prises avec un téléphone portable. (Texte de salle)

Morteza Herati, Divar ha-ye Herat [Les murs de Hérat], 2015
Morteza Herati, Divar ha-ye Herat [Les murs de Hérat], 2015

Guilda Chahverdi à propos des murs de Hérat de Morteza Herati

Deux photos de Farzana Wahidy (Beginning, Kaboul, 2011 et Marriage, Kaboul, 2008) poursuivent cette thématique de la sécurité, un mythe. Elles font d’une certaine manière écho à la performance de Kubra Khademi autour de la place des femmes dans la ville…

Farzana Wahidy, Beginning [Commencement] Kaboul, 2011
Farzana Wahidy, Beginning [Commencement] Kaboul, 2011

Guilda Chahverdi à propos de la photo de Farzana Wahidy, Beginning [Commencement]

Farzana Wahidy, Marriage [Mariage], Kaboul, 2008 © Farzana Wahid
Farzana Wahidy, Marriage [Mariage], Kaboul, 2008. Photographie. Collection de l’artiste © Farzana Wahidy

Guilda Chahverdi à propos de la photo de Farzana Wahidy, Mariage

Tchadri

Une sélection remarquable de photographies de Farzana Wahidy et une magistrale installation de Zolaykha Sherzad évoque la place de ce vêtement qui « a d’abord été un outil d’émancipation pour les femmes avant de devenir le symbole d’une oppression »…

Appelé improprement burqa en Occident, le tchadri est un vêtement traditionnel afghan qui couvre le corps des femmes et dissimule leur visage derrière une grille de tissu. Considérée comme un bien précieux qu’un regard pourrait déshonorer et comme garante de l’honneur de la famille, la femme doit ainsi être préservée de toute souillure. Imposé par les talibans entre 1996 et 2001, le tchadri a symbolisé l’oppression de la femme afghane. Pour la photographe Farzana Wahidy, il a très vite représenté la femme afghane aux yeux de tous, occultant tout ce qu’une femme pouvait être. Ses photos instaurent du trouble en montrant qu’ainsi couverte, une femme peut arpenter l’espace urbain en déjouant les regards : si l’autre ne peut la voir, elle regarde à travers ce masque. Après ce premier travail pour les agences de presse AFP et AP, Farzana Wahidy a décidé de photographier les femmes de façon que chacune puisse se reconnaître dans ses photos, sans tchadri.
Zolaykha Sherzad rappelle que ce vêtement a d’abord été un outil d’émancipation pour les femmes avant de devenir le symbole d’une oppression. Au début du 20e siècle, le tchadri a permis aux femmes bourgeoises des villes de quitter seules leur foyer pour circuler dans l’espace public. (Texte de salle)

Guilda Chahverdi à propos du Tchadri – Farzana Wahidy et Zolaykha Sherzad

En regard des photos de Farzana Wahidy pour Associated Press, du Rire et de la Policière de sa collection personnelle, Protest, une image bouleversante d’une femme la poitrine nue, prise à Hérat en 2008… L’immolation comme révolte face aux violences familiales !

Farzana Wahidy, Protest [Protester], Hérat, 2008
Farzana Wahidy, Protest [Protester], Hérat, 2008

Guilda Chahverdi à propos de la photo de Farzana Wahidy, Protest [Protester], Hérat, 2008

La technique du plissage s’inspire de la tenue traditionnelle du tchadri (plus connu sous l’appellation erronée de burqa en Occident). Suspendue dans l’espace, cette installation, par la dynamique de ses courbes, évoque une pensée mystique. Ici, la structure s’étire dans une verticalité et dessine un espace propice à l’écoute des paroles du conteur appelé Aka (Asar Laiq). (Texte de salle)

Zolaykha Sherzad, Hawa-ye Azad [Espace libre], 2019
Zolaykha Sherzad, Hawa-ye Azad [Espace libre], 2019

Guilda Chahverdi à propos de l’installation de Zolaykha Sherzad, Hawa-ye Azad

Les contes et l’oralité

Sous l’installation Hawa-ye Azad de Zolaykha Sherzad, on peut entendre deux récits contemporains de Asar Laiq, contés en pachto. Leur traduction en français et en anglais est disponible à proximité…

Les légendes héroïques, fondées sur des traditions, tout autant que les contes où la réalité se mêle au merveilleux ont depuis des siècles tissé des références fortes dans la conscience collective afghane. Ces histoires participent à un folklore d’envergure nationale et au ciment d’une cohésion sociale. Elles sont transmises de génération en génération, de bouche à oreille. L’oralité, qui semble avoir eu plus de valeur et d’autorité que l’écrit, occupe encore une place privilégiée dans la société afghane, majoritairement analphabète. Outre l’histoire du pays, les contes transmettent des codes sociaux et moraux. Ils contribuent ainsi à l’éducation.

Les structures sociales traditionnelles n’ont pas été épargnées par les guerres et les migrations. La circulation des contes a été entamée. Les adresses se sont tues et les mémoires porteuses d’histoires ont été touchées par l’oubli. Les artistes plasticiens, peintres ou conteurs puisent dans les trésors des contes et légendes pour raconter des histoires contemporaines ou donner à percevoir les mutations de la société. Ils sont le trait d’union entre deux temps et les garants d’une permanence sinon d’une continuité.

Asar Laiq privilégie l’oralité pour transmettre des histoires contemporaines : « Avec la parole je peux d’abord écouter, c’est-à-dire inviter à la parole restée muette longtemps, puis je peux toucher tout le monde […] et je vois comment mes mots s’inscrivent dans les yeux. Cette encre-là est indélébile. »
Latif Eshraq met en peinture un conte et son div terrifiant, logé intimement en lui durant des décennies. (Texte de salle)

Asar Laiq - Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem
Asar Laiq – Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem

« Aka veut dire oncle », raconte Asar Laiq, « mais pour moi c’est devenu bien plus qu’une adresse respectueuse. Au fil des ans, la confiance des gens a nourri ce titre. Cet Aka que je suis devenu libère la parole, délivre les personnes de lourds secrets, fait rire, donne des conseils sages et apaise. Je peux parler à tout le monde, aux ennemis comme aux amis. Ma parole est entendue. »

Les deux histoires contées sont des récits contemporains. Épris des pas est une (véritable) histoire d’amour qui défie les règles sociales et sans laquelle Asar Laiq ne serait pas devenu le conteur qu’il est aujourd’hui.

Le Taleb raconte l’histoire d’un homme qui décide de rejoindre les talibans : « Je ne veux pas légitimer un choix mais donner à entendre la complexité d’une société où les talibans trouvent leur place : le fonctionnement d’une famille dans nos provinces, la violence de la guerre, le nerf de l’économie, le manque d’éducation, le conflit des traditions… » (Texte de salle)

Guilda Chahverdi à propos de Asar Laiq et de son récit Taleb

Guilda Chahverdi à propos de Asar Laiq et de son récit Épris des pas

Latif Eshraq, Donbal [La poursuite], Kaboul, 2017
Latif Eshraq, Donbal [La poursuite], Kaboul, 2017

En face, une toile de Latif Eshraq (La poursuite, 2017) évoque un conte et un div qui l’ont longtemps hanté…

Guilda Chahverdi à propos de Latif Eshraq et de son tableai Donbal [La poursuite]

Migration

La migration marque le parcours de l’ensemble des artistes afghans. Ici, l’exposition s’intéresse à deux d’entre eux : M. Mandi Hamed Hassanzada et Mohsin Taasha.
Le premier a quitté l’Afghanistan et vit actuellement à Chicago après un séjour à Istanbul. Le second est toujours à Kaboul, mais il dit : « Je me sens bien quand je ne suis plus en Afghanistan, mais j’ai peur de n’avoir plus rien à dire […] que pourrais-je dire loin de l’horreur qui m’inspire ? »…

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - vue de l'exposition
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – vue de l’exposition

La migration est une expérience vécue par l’ensemble des artistes afghans. Elle jalonne leur parcours. L’expérience s’est répétée plusieurs fois pour certains au cours des dernières décennies. Elle résulte du danger, de la guerre, d’un contexte marqué par l’insécurité. Elle est présente dans l’esprit de chacun comme un moyen ultime de subsistance et conditionne ainsi les limites de la création. Jusqu’où l’artiste peut-il prendre des risques ? Kubra Khademi a dû quitter le pays après sa performance urbaine.
Chacun se situe par rapport à cet éloignement possible. Mohsin Taasha s’interroge : « Je me sens bien quand je ne suis plus en Afghanistan, mais j’ai peur de n’avoir plus rien à dire […] que pourrais-je dire loin de l’horreur qui m’inspire ? » Aziz Hazara quant à lui ne s’autorise à interroger l’histoire de son pays que lorsqu’il le quitte.
La migration est porteuse d’espoir, celui de trouver une liberté d’expression, mais signe une rupture, parfois un renoncement aux yeux sévères des proches et une solitude insoutenable où l’artiste se sent faillir.
M. Mandi Hamed Hassanzada exprime enfin à Istanbul le désir, la liberté des corps et la sensualité, mais se trouve captif d’une solitude et d’une souffrance. Ses div autant que les corps heureux des amants apparaissent sur un fond où sont imprimées des pages de vers qui chantent l’exode et la passion du martyr Hussain. (Texte de salle)

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - vue de l'exposition
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – vue de l’exposition

« Kharmohra » expose une importante série d’œuvres de M. Mandi Hamed Hassanzada produites lors de son séjour à Istanbul en 2017.

M. Mahdi Hamed Hassanzada - Tanhai [Solitude] - ham aghshi [ Etreinte] - pedar, farzan o yar[Le père, le fils, l'amant], Istanbul, 2017
M. Mahdi Hamed Hassanzada – Tanhai [Solitude] – ham aghshi [ Etreinte] – pedar, farzan o yar[Le père, le fils, l’amant], Istanbul, 2017

Guilda Chahverdi à propos de M Mahdi Hamed Hassanzada

M. Mahdi Hamed Hassanzada, Naslkoshi ha [Génocides], Kaboul, 2011
M. Mahdi Hamed Hassanzada, Naslkoshi ha [Génocides], Kaboul, 2011

Guilda Chahverdi à propos de M. Mahdi Hamed Hassanzada, La solitude nue, Le baiser et Les amants, l’étreinte

Mohsin Taasha, série « Tavalod-e dobareh-ye sorkh » [La renaissance du rouge], Kaboul, 2017
Mohsin Taasha, série « Tavalod-e dobareh-ye sorkh » [La renaissance du rouge], Kaboul, 2017
La série « Tavalod-e dobareh-ye sorkh » [La renaissance du rouge] de Mohsin Taasha est une des œuvres les plus marquantes de « Kharmohra ». Une de ces gouaches sur papier wasli a été choisie comme visuel pour l’exposition et le catalogue. Malheureusement, leur éclairage multiplie reflets et effets de miroir désagréable… On ne peut que regretter cette seule fausse note de l’accrochage.

Guilda Chahverdi à propos de Mohsin Taasha et sa série La renaissance du rouge

Dans cette série, Mohsin Taasha s’inspire de la colline des Martyrs (Colline de Roshanai) où sont enterrés 83 Hazaras victimes d’un attentat le 26 juillet 2016.
« La couleur rouge, c’est l’affirmation de ce que je veux. Mais, son omniprésence et sa répétition l’associent à une méditation. Les points noirs qui forment des ombres vont dans ce sens et traduisent l’expérience d’un temps cyclique qui emprisonne notre histoire. »
Les corps voilés et courbés portent la mort. Parmi eux, l’artiste observe et s’observe lui même dans la création. Le motif répétitif est inspiré d’un tissus appelé gul-e seb (fleur de pommier) associé aux Hazaras. (Texte de salle)

La pierre de Kharmohra

Abdul Wahab Mohmand, Tchawki-ye marg [Le siège de la mort], 2019
Abdul Wahab Mohmand, Tchawki-ye marg [Le siège de la mort], 2019

Les croyances populaires et les pratiques superstitieuses restent très prégnantes en Afghanistan. Une des plus ancestrales utilise « la pierre de kharmohra » (littéralement « pierre de l’âne »), qui serait un cartilage, un morceau d’os ou une glande située dans le cou des ânes et qui, séchée, devient dure comme de la pierre. Les croyances populaires lui attribuent nombre de vertus apportant le bonheur et invitant au rêve. Mais elle a un prix (jusqu’à 600 dollars). Une fois celle-ci en main, la coutume veut que l’on se rende auprès d’un mollah qui — moyennant une somme d’argent, environ 100 dollars — souffle sur la « pierre » des versets du Coran pour que le souhait se réalise. Le plasticien Abdul Wahab Mohmand dresse dans ses installations un parallèle entre les croyances en cette pierre et celles en la sécurité « Nous avons cru en la sécurité, la communauté internationale y a investi des milliards de dollars. Ces croyances, espoirs et désillusions sont au cœur de notre histoire depuis des décennies. Nous avons vu le pire, rêvé du meilleur, puis est arrivé le pire. » (Texte de salle)

Près de vingt après la chute des talibans, quelle est la situation en Afghanistan aujourd’hui ?

Après la chute des talibans en 2001, le pays a connu une belle effervescence. Des sommes importantes ont été dépensées pour la reconstruction, pour développer l’économie, l’éducation, la culture… Mais la gestion des dépenses n’a pas profité au renforcement de l’État : la corruption triomphe, les services publics sont défaillants… et la confiance des Afghans envers leur gouvernement s’en est trouvée affaiblie. Dans ce pays en reconstruction, encore fragile, les talibans, qui s’étaient retranchés après 2001, ont progressivement regagné du terrain. Ainsi, dès 2005-2006, les attentats ont recommencé, ils sont devenus une nouvelle arme de guerre. Durant leur période de repli, les talibans ont noué des alliances, notamment avec le Pakistan et l’Arabie saoudite qui ont tout intérêt à maintenir les divisions dans ce pays et à soutenir les mouvements extrémistes sunnites, afin, surtout, de se préserver de l’Iran chiite. L’argent de l’opium, entre autres ressources, leur aurait aussi permis de se procurer des armes. Ils ont de toutes les façons déjà créé un gouvernement parallèle : il y a aujourd’hui un État taliban dans l’État. En 2019, on estime que les talibans contrôlent 70 % du territoire de l’Afghanistan.

Le pays se trouve donc au bord d’une impasse pouvant mener à la guerre civile. La fragilité de l’État afghan réveille les divisions ethniques du pays. Les armes circulent, l’économie est faible, la pauvreté n’a pas été éradiquée, le taux de corruption est l’un des plus élevés au monde. La population afghane n’est pas explicitement « pro-talibans ». Mais ces derniers ont des moyens financiers et peuvent sembler plus à même d’assurer la sécurité et la protection de la population. L’appui du gouvernement est en définitive perçu comme moins fiable que celui des talibans ! Si un policier afghan est rémunéré 200 dollars, les talibans peuvent lui donner le double voire le triple s’il travaille pour eux. Ils peuvent même faire figure de rempart contre la corruption !

Pourquoi avoir choisi l’art contemporain pour nous parler de l’Afghanistan ?

Quand on pense à l’art en Afghanistan, on pense à l’archéologie ou à l’orientalisme. Ici, nous sommes dans tout à fait autre chose : l’exposition présente une création contemporaine afghane arrivant à une certaine forme de maturité. Cette nouvelle génération d’artistes ose, et c’est bien ce qui fait son originalité. Qu’ils soient peintres ou photographes, ce qui intéresse ces artistes, c’est raconter des histoires. On peut y voir, en quelque sorte, une façon de réinventer la tradition du conte à travers, non pas des récits traditionnels, mais l’histoire contemporaine de l’Afghanistan. Une histoire qui, aujourd’hui, n’est pas enseignée.
Pour cette exposition, nous avons choisi onze artistes, dont la majorité vit encore en Afghanistan. Chacun à leur manière, ils parlent de leur quotidien, ils racontent l’insécurité, comment ils la vivent, comment ils la sentent. Ils s’interrogent sur cette violence permanente qui les révolte et les inspire en même temps, non sans ressentir une forme de malaise.
Ils souhaitent enfin aller au-delà des clichés décrivant un pays figé dans les ruines de la guerre : l’Afghanistan participe pleinement au phénomène de mondialisation avec Internet, les plateformes de streaming, etc. Aujourd’hui, les connaissances circulent, le regard sur le monde est direct, le pays n’est plus enfermé sur lui-même.
Mais il est vrai que la modernité n’est pas toujours bien acceptée dans une société encore très marquée par le poids des traditions et de la religion. Dans l’exposition, on verra par exemple le travail de M. Mahdi Hamed Hassanzada, qui a quitté le pays où il se sentait mal accepté du fait qu’il était artiste, appartenant à la minorité hazara et homosexuel.

Comment avez-vous choisi les artistes participant à l’exposition ?

Nous avons essayé de faire une sélection relativement représentative de la société afghane, mais nous n’allions pas faire des « quotas » avec une certaine part de Pachtounes et de Hazaras, d’hommes et de femmes… Il s’agissait donc tout simplement de choisir des artistes aboutis, qui sont confrontés au risque sécuritaire dans leur quotidien et dont les propositions sont ancrées dans la réalité du pays.
Chacun d’entre eux raconte quelque chose de la société afghane, chacun d’entre eux apporte une couleur différente permettant de comprendre la complexité de ce pays traversé par une certaine modernité, mais qui se révèle être un huis clos dans lequel chacun est assigné à résidence.

Une des conséquences du risque sécuritaire est la migration. Parmi les artistes participant à l’exposition, certains ont dû quitter le pays : Kubra Khademi, qui vit en France, et M. Mahdi Hamed Hassanzada, qui vit à Chicago. Le cas de Zolaykha Sherzad est un peu particulier, car elle vit entre les États-Unis, l’Europe et Kaboul. Plusieurs raisons ont motivé ce choix. D’abord, le Mucem est un musée des civilisations, des arts et des traditions populaires. Il nous semblait dès lors important d’évoquer dans l’exposition l’artisanat, l’art du tissage, la préservation et la transmission des savoir-faire. L’installation de Zolaykha Sherzad reprend par ailleurs la technique du plissage utilisée pour le tchadri, cet habit que porte la femme afghane et qui raconte beaucoup de son évolution dans la société, de sa place dans l’espace public. Enfin, cette structure permet de créer un espace qui nous a semblé propice au conte…

Que signifie le mot kharmohra, qui a donné son titre à l’exposition ?

Cela fait référence à une croyance ancienne : la « pierre de kharmohra » ou « pierre de l’âne ». En réalité, il ne s’agit pas d’une pierre, mais d’une glande ou d’un cartilage situé dans la gorge de l’animal, qui, une fois retiré puis séché, ressemble à une pierre. En Afghanistan, la tradition veut que l’on apporte cette pierre à un mollah – qui soufflera des vers du Coran dessus – afin de voir son vœu exaucé. Mais cette pierre a un coût, il faut payer le mollah. Et puis souvent, le souhait ne se réalise pas.
Nous avons choisi ce titre pour faire un parallèle avec la sécurité en Afghanistan. Elle a coûté des milliards de dollars, elle a coûté des vies, mais on n’en voit toujours pas la couleur. C’était l’idée de l’artiste Abdul Wahab Mohmand qui a utilisé cette parabole pour évoquer la manipulation dont sont victimes les Afghans.
On aurait donc envie de faire une réponse un peu simplificatrice, mais non dénuée de réalité : on sait aujourd’hui que personne n’a intérêt à ce que l’Afghanistan devienne un État fort. Car ainsi peut y circuler tout ce que l’on veut : drogue, armes… Un tel territoire est bien utile dans cette zone tiraillée entre l’Iran, l’Inde, le Pakistan, l’Arabie saoudite, la Turquie, la Russie, la Chine… Tout cela, les Afghans le savent, ils ne sont pas dupes. C’est leur histoire depuis quarante ans, et même bien plus…

Contexte

L’Afghanistan vit depuis quarante ans au rythme des guerres, des destructions du patrimoine, des attentats, des migrations. Pourtant, en 2001, une coalition internationale avait renversé le gouvernement des talibans et promis stabilité et reconstruction. Mais la paix n’est pas advenue pour autant et la sécurité, promesse ressassée par tous les pouvoirs, n’a jamais vu le jour. Dès 2005, une guerre entre le gouvernement afghan, les forces de la coalition internationale et les talibans a embrasé le pays. Malgré ce contexte, des programmes internationaux pour la création artistique ont vu le jour en Afghanistan et de jeunes artistes afghans sont rentrés de leur exil. Une nouvelle génération de créateurs a alors pris corps. Autodidactes – ayant grandi sous le régime des talibans sans avoir vu d’image –, ou ayant été formés dans des pays d’accueil, ces artistes semblent être au seuil de tous les possibles, sans héritage à assumer, ni classicisme avec lequel rompre.
L’originalité de cette exposition est de donner à voir cette création contemporaine loin des idées reçues et des attentes romantiques souvent portées en Occident à l’encontre de l’Afghanistan. Elle se focalise sur l’étrange et complexe dialogue qui se noue entre ces artistes et la situation d’insécurité dans laquelle ils évoluent, et les réponses très variées qu’ils lui apportent.

Chassés de leurs terres par les guerres, des millions de ruraux ont trouvé refuge dans les villes. Pourtant, dès 2006, la guerre qui oppose le gouvernement afghan et les forces de la coalition aux insurgés semble s’être installée au cœur des villes, devenues des lieux d’insécurité. Kaboul, la capitale, est particulièrement touchée. Elle est devenue en quelque sorte « hostile » à ses habitants, par les zones d’empêchement qui ont poussé de toutes parts (barrages, murs d’enceinte, zones interdites) et surtout par les attentats meurtriers et récurrents.

Présence de la mort

Les attentats sont la forme urbaine de la guerre. Avec une mort qui surgit n’importe où, n’importe quand, touchant n’importe qui, jusqu’à sa banalisation, et contre laquelle il faut lutter, résister.

Kaveh Ayreek, Ghorbanian [Victimes], Kaboul, 19 janvier 2014 © Photo Hadi Moravedj
Kaveh Ayreek, Ghorbanian [Victimes], Kaboul, 19 janvier 2014. Captation de la performance, photographie de Hadi Moravedj. La performance rend hommage aux vingt et une victimes de l’attentat perpétré dans le restaurant La Taverne du Liban à Kaboul et survenu deux jours plus tôt © Photo Hadi Moravedj

Cette performance fut réalisée après l’attentat survenu dans le restaurant La Taverne du Liban le 17 janvier 2014, où 21 personnes ont perdu la vie. La performance s’est déroulée au cœur d’une marche citoyenne qui s’est tenue le 19 janvier : le corps de Kaveh Ayreek s’effondre soudainement sur le sol, 21 fois en hommage aux 21 victimes. L’exposition présente une installation avec des photos de la performance.

La peur

La peur accompagne le quotidien des citoyens qui savent que l’ombre de la mort les suit, toujours, dans la ville. Nombre d’entre eux ont perdu l’un des leurs ou bien sont passés à quelques mètres d’un attentat. Le souffle et le bruit de l’explosion font partie du quotidien. Le silence déchirant, le mutisme paralytique et l’effroi se ressentent dans l’œuvre de M. Mahdi Hamed Hassanzada.

M. Mahdi Hamed Hassanzada, Kabus [Cauchemar], Kaboul, 2015 © M. Mahdi Hamed Hassanzada, photo David Giancatarina
M. Mahdi Hamed Hassanzada, Kabus [Cauchemar], Kaboul, 2015.
Acrylique et colle à bois sur toile, 99 × 79 cm. Collection de l’artiste © M. Mahdi Hamed Hassanzada, photo David Giancatarina

Vivre caché

La guerre n’est pas la seule menace qui plane sur la ville. Au-delà de l’espace de modernité et d’émancipation que celle-ci représente, la ville est aussi le centre d’un étroit contrôle des mœurs. Les femmes, privées de visibilité publique sous leur tchadri, continuent cependant de circuler, voyant la ville au travers de cet habit, mais sans être vues.

Farzana Wahidy, Breath [Respiration], 2007 © Farzana Wahidy  AFP
Farzana Wahidy, Breath [Respiration], 2007. Photographie. Fonds de l’Agence France-Presse © Farzana Wahidy / AFP
Kubra Khademi, Armor [Armure], Kaboul, 2015 © Photo Naim Karimi
Kubra Khademi, Armor [Armure], Kaboul, 2015. Performance filmée par Mina Rezaie, montage Zoe Crook, 3’14 © Photo Naim Karimi

La ville laisse peu de place à la femme. Lors d’une performance intitulée Armure, l’artiste Kubra Khademi défie cet espace exclusivement réservé aux hommes. Elle dénonce le harcèlement sexuel en recouvrant les parties intimes de son corps et en les mettant paradoxalement en avant. Sa poitrine et son bassin deviennent un bouclier contre la violence et la bêtise. Les menaces qui ont suivi cette performance ont conduit la jeune artiste à quitter le pays. L’exposition présente l’armure ainsi que le film de la performance.

Quand les murs laissent échapper la contestation

En réponse aux inscriptions et slogans institutionnels, des artistes et groupes de citoyens inscrivent anonymement leurs aspirations à la paix et à la liberté. Devant ces murs, les habitants passent, discrets et impassibles.

Morteza Herati, série « Divar ha-ye herat » [Les murs de la ville d’Hérat], 2015 © Morteza Herati
Morteza Herati, série « Divar ha-ye herat » [Les murs de la ville d’Hérat], 2015. Photographie, 30 × 30 cm. Collection de l’artiste © Morteza Herati

Quand les œuvres dérangent l’espace public

En 2015, M. Mahdi Hamed Hassanzada réalise une immense fresque de 20 m × 2 m sur le mur du restaurant Cactus Cafe. L’œuvre représente l’omniprésence des div, ces esprits maléfiques de la mythologie persane qui jouissent de la douleur et de la destruction qu’ils orchestrent. La fresque fut jugée amorale par des extrémistes religieux qui considéraient qu’elle portait atteinte à la religion avec une représentation élogieuse du diable. Elle fut détruite quelques mois après sa réalisation.
La destruction de leurs œuvres est un risque que peuvent rencontrer les artistes afghans. La menace vient essentiellement des groupes d’extrémistes religieux. Elle peut aussi venir de la société qui s’autocensure au nom du respect des traditions ou par peur de se démarquer.

M. Mahdi Hamed Hassanzada, Div, Kaboul, 2015 © M. Mahdi Hamed Hassanzada
M. Mahdi Hamed Hassanzada, Div, Kaboul, 2015. Fresque réalisée sur un mur du Cactus Cafe, 2 m × 20 m. Jugée blasphématoire, cette fresque est détruite un an plus tard © M. Mahdi Hamed Hassanzada

L’intervention internationale et la chute des talibans avaient suscité un certain espoir chez la population afghane. L’espoir d’une sécurité qui rendait possibles la paix, l’accès à l’éducation et aux soins, l’égalité entre les peuples et entre les sexes… Pourtant, cette sécurité promise par tous les gouvernements n’est jamais advenue, laissant la population en proie à des conflits et des tensions (sociales, ethniques) toujours plus violentes.

Kharmohra, la sécurité : un rêve

La foi en la sécurité rappelle la foi envers la pierre de kharmohra qui, dans les croyances les plus ancestrales – mais toujours vivaces –, garantirait le bonheur et réaliserait les vœux les plus intimes. La pierre a un coût. Tous les Afghans en ont entendu parler, certains s’en moquent, tous aimeraient la posséder secrètement.
D’autres en auraient eu une en main mais personne ne semble vraiment savoir, en définitive, à quoi elle correspond. L’artiste Abdul Wahab Mohmand propose, au travers d’une installation et d’un film, d’interroger l’importance de cette croyance en la sécurité au sein de la société afghane.

Détail de l’installation d’Abdul Wahab Mohmand « Le siège de la mort », production 2019 Photo © David Giancatarina
Photographie d’une boîte contenant des pierres de kharmohra et autres talismans, détail de l’installation d’Abdul Wahab Mohmand « Le siège de la mort », production 2019. Collection de l’artiste. Photo © David Giancatarina

L’absurdité des mots

Les mots rassurent par ce qu’ils préservent. Ils portent un sens commun, des valeurs et une culture commune. Pour Aziz Hazara, les mots apaisent. Ce sont eux qui lui procurent un sentiment de sécurité. Or, la violence des comportements humains a ôté aux mots leur sens. Ils ont été brûlés et avec eux la mémoire des disparus. Les lettres sont éclatées. Les calligraphies proposées ne répondent plus aux formes de calligraphies sacrées et règlementées que l’on trouve dans l’art islamique.

Aziz Hazara, Nun noir, série « Les Mots brûlés », 2012 © Aziz Hazara, photo David Giancatarina
Aziz Hazara, Nun noir, série « Les Mots brûlés », 2012. Encre sur papier wasli, 55 × 70 cm. Collection particulière © Aziz Hazara, photo David Giancatarina

Mariage et désillusion

Le mariage en Afghanistan reste traditionnellement arrangé. Il vient parfois régler des conflits entre familles et règle souvent les questions liées à la succession des terres.
Il s’agit d’un événement primordial censé apporter la paix au sein de la famille. Pourtant, les familles s’endettent sur toute une vie pour pouvoir célébrer dans le faste et aux yeux de tous le mariage arrangé de longue date. À ce conte de fées répond la dure réalité.
Dans ce cliché, l’artiste saisit un instant où le couple s’abandonne dans une errance. Tous deux sont seuls. Elle donne à voir un décalage et souligne l’absurdité de ce contrat d’amour pour la vie.

Farzana Wahidy, Marriage [Mariage], Kaboul, 2008 © Farzana Wahid
Farzana Wahidy, Marriage [Mariage], Kaboul, 2008. Photographie. Collection de l’artiste © Farzana Wahidy

En réaction aux injustices, aux violences des crimes, à l’absurdité des gouvernances et à la peur, les artistes dénoncent à travers leurs œuvres ; provoquant et éveillant les sensibilités. Il ne s’agit pas d’une révolte de masse. La révolte s’exprime quand elle le peut et selon l’espace qu’elle peut saisir. Mais elle gronde en permanence à qui sait l’entendre…

Un peuple blessé : la révolte des Hazaras, principale cible des attentats

Minorité chiite, le peuple hazara est principalement établi entre l’Afghanistan, l’Iran et le Pakistan. Souffrant de discrimination et de persécution, les Hazaras sont une cible privilégiée des talibans et de l’État islamique.

Mohsin Taasha, série « Tavalod-e dobareh-ye sorkh » [La renaissance du rouge], Kaboul, 2017 © Mohsin Taasha
Mohsin Taasha, série « Tavalod-e dobareh-ye sorkh » [La renaissance du rouge], Kaboul, 2017. Gouache et feuilles d’argent sur papier wasli, 70 × 56 cm. Collection de l’artiste © Mohsin Taasha

La série « Tavalod-e dobareh-ye sorkh » [La renaissance du rouge] fut réalisée après l’attentat survenu à Dehmazang le 26 juillet 2016, qui fit 83 morts. L’explosion eut lieu au sein d’un cortège de manifestants hazaras qui exprimaient pacifiquement leur désaccord face à un projet d’installation de lignes à haute tension.

Révolte contre la barbarie des hommes

Farkhunda, une jeune étudiante en théologie, a osé interroger un mollah sur les prédictions qu’il faisait à celles qui venaient solliciter son savoir contre de l’argent. Le mollah a crié au blasphème et la jeune femme fut assassinée aux yeux de tous pour avoir osé rappeler à un mollah corrompu les fondements de la loi islamique.
La foule s’est abattue sur elle, l’a lynchée, avant de la brûler. Pour l’artiste Latif Eshraq, « il s’agit d’hommes ivres d’ignorance et de violence. Elle a été tuée au nom de Dieu et des croyances dont ils sont captifs. Ils emmènent avec eux des innocents dans leur tourbillon sinistre et souillent notre société. Farkhunda est nue au centre de ma toile, elle est la vérité ».

Latif Eshraq, Donbal [La poursuite], Kaboul, 2017 © Latif Eshraq, photo Naseer Turkmani
Latif Eshraq, Donbal [La poursuite], Kaboul, 2017. Huile sur toile, 120 × 185 cm. Collection de l’artiste © Latif Eshraq, photo Naseer Turkmani

Rester afghan, préserver sa culture et son identité sexuelle au-delà des frontières

En 2016, se sentant menacé, M. Mahdi Hamed Hassanzada quitte Kaboul. Appartenant à la minorité hazara et étant homosexuel, il lui fallait pouvoir exprimer sans contrainte qui il est et ce qu’il aime. Il se rend d’abord à Istanbul d’où il effectuera les dernières démarches qui le mèneront à Chicago fin août 2018.

Dans la série consacrée aux amants, qu’il réalise à Istanbul, Hassanzada fait apparaître le corps des amants libres de s’étreindre sur un fond qui rappelle le voyage de l’exil, la souffrance de la séparation, la culture chiite et hazara. L’artiste tend vers une « liberté » sans nier d’où il vient ni qui il est. « À Kaboul, être hazara, chiite, afghan, artiste et gay était incompatible. Istanbul m’a permis d’être cet ensemble et de l’affirmer », souligne-t-il.

M. Mahdi Hamed Hassanzada, The Naked Solitude [La solitude nue], Istanbul, 2017 © M. Mahdi Hamed Hassanzada, photo David Giancatarina
M. Mahdi Hamed Hassanzada, The Naked Solitude [La solitude nue], Istanbul, 2017. Acrylique et gesso sur bouteilles en verre. Collection de l’artiste © M. Mahdi Hamed Hassanzada, photo David Giancatarina

Les impressions manuelles visibles sur nombre d’œuvres effectuées par l’artiste à Istanbul en 2017 sont effectuées à partir de textes du livre du poète Mirza Djoudi, qui chante en vers la Passion de Hussein (le petit-fils du Prophète, mort à Kerbala), les souffrances et l’exode des membres de sa famille. Les épisodes contés sont lus dans la communauté chiite pendant le mois de moharram qui commémore ce drame. Le volume à partir duquel l’artiste a effectué les impressions est le seul livre que l’artiste a emporté d’Afghanistan. Il appartenait à sa grand-mère.

La protestation des femmes

Avec la chute des talibans, les femmes ont retrouvé le droit d’étudier, de travailler et de s’affirmer. Elles sont à nouveau visibles dans la ville, on réentend leurs voix dans les radios, leurs visages apparaissent sur les écrans, elles exercent des métiers jusqu’alors réservés aux hommes, dans la police notamment. Elles s’engagent dans des associations, sont activistes, avocates ou journalistes. Mais certaines cherchent aussi à dénoncer les injustices et les violences qu’elles subissent, parfois au risque de leur propre vie. C’est le cas de nombreuses femmes qui s’immolent dans un geste de désespoir. En 2012, plus de 100 femmes se sont immolées dans la seule région d’Hérat.

Farzana Wahidy, Police Woman [Policière], 2010 © Farzana Wahidy
Farzana Wahidy, Police Woman [Policière], 2010. Photographie. Collection de l’artiste © Farzana Wahidy

La force des contes, une voix indestructible

Les histoires transmises de bouche à oreille pénètrent les âmes, donnent un sens et perpétuent la mémoire. L’oralité a toujours en Afghanistan un pouvoir que n’a pas l’écrit. Le pacte oral est inaltérable tandis que le papier est falsifiable. Les histoires contées permettent d’apporter des nuances à des situations transmises par les médias de masse à une population encore faiblement alphabétisée. Asar Laiq, conteur, dramaturge, scénariste de langue pachto, va à la rencontre du public, dialogue avec lui et tente avec ses histoires d’ouvrir les horizons et d’apaiser les rancœurs. Ainsi, dans sa voix, un taleb n’est pas forcément celui que l’on croit ; la femme afghane n’est pas la « soumise » que l’on aime à penser ; et l’identité de quelqu’un ne se résume pas à ce qui est écrit sur sa carte d’identité.

Asar Laiq en 2018 © Guilda Chahverdi
Asar Laiq en 2018 © Guilda Chahverdi

De la difficulté de raconter la guerre naît une expérience poétique

Aziz Hazara interroge la mémoire et l’histoire ; les guerres passées et celle qui se poursuit. Les images du passé dialoguent entre elles dans une installation vidéo dont le son qui est perçu est la voix d’un jeune homme bègue qui tente, en récitant un poème, de donner un sens à l’histoire. Toute tentative d’écriture de l’histoire récente peut être sujette à conflit tant les divisions ethniques demeurent fortes. Seule la poésie semble pouvoir restituer l’unité d’une histoire morcelée et encore ouverte comme une plaie.

Aziz Hazara, Dialectic [Dialectique], Lahore, 2015-2016 © Aziz Hazara
Aziz Hazara, Dialectic [Dialectique], Lahore, 2015-2016 © Aziz Hazara

Hymne à l’enfance. Série « Les garçons du fleuve »

Morteza Herati donne à voir, par des instantanés pris avec son téléphone portable, la joie et l’insouciance qui jaillissent sans pudeur dans ces jeux d’enfants. Les photos sont en noir et blanc. Mais dans celles en couleurs, c’est la gravité qui s’impose, et l’enfance volée qui reprend ses droits.

Morteza Herati, série « Batchah ha-ye rudkhanah » [Les garçons du fleuve, série I], 2016 © Morteza Herati
Morteza Herati, série « Batchah ha-ye rudkhanah » [Les garçons du fleuve, série I], 2016. Photographie. Collection de l’artiste © Morteza Herati

Hawa-ye Azad ou espace libre : le tchadri transcendé devient un chant mystique

Le regard poétique de l’artiste détourne les objets du quotidien. Ainsi suspendue dans l’espace, la dynamique des courbes de ce tchadri inspire la répétition d’un mouvement circulaire à l’infini. Il évoque le vent, la suspension du temps, une pensée mystique.

Zolaykha Sherzad, Hawa-ye Azad [Espace libre], installation à la Biennale de Venise, 2009 © Zolaykha Sherzad
Zolaykha Sherzad, Hawa-ye Azad [Espace libre], installation à la Biennale de Venise, 2009. Pièce de soie, dimensions variables. Collection de l’artiste © Zolaykha Sherzad

Réalisée en soie avec une calligraphie en or, la série intitulée Hawa-ye Azad [Espace libre] est l’oeuvre de l’artiste Zolaykha Sherzad. La technique du plissage s’inspire de la tenue traditionnelle, le tchadri, que portent certaines femmes afghanes. La forme de l’oeuvre emprunte quant à elle à la lettre « he-e do-tcheshma », soit la première lettre du mot hawa qui, en persan, signifie « air », « temps », « espace », ou encore « vent ».

M. Mahdi Hamed Hassanzada est né en 1978 à Kaboul. Il a notamment enseigné pendant quatre ans au Centre pour l’art contemporain en Afghanistan. En 2011, il suit une formation en photographie et participe en 2012 aux ateliers de création de vidéos expérimentales (dOCUMENTA 13). Il vit depuis 2018 à Chicago (États-Unis).

Kubra Khademi est née en 1989. Formée à l’Université de Beaconhouse de Lahore (2009-2013), elle s’initie à la vidéo et à la performance. En 2015, sa performance Armure suscite menaces et fatwas, qui l’amènent à fuir l’Afghanistan. Depuis, elle vit et travaille en France.
Parmi ses performances récentes : W.W the city, Madrid, février 2019 ; Aroos-Baazi (« Jouer aux mariés »), Avignon, 2019 ; Ta’adul (« L’équilibre »), Théâtre national de la danse Chaillot, Paris, décembre 2018 ; « Corps et désaccords – Histoires afghanes », Galerie Valérie Delaunay, Paris, 2019 ; « 18 kg Performance », Palais de Tokyo, Paris, 2017.

Kubra Khademi, Armor [Armure], Kaboul, 2015 © Photo Naim Karimi
Kubra Khademi, Armor [Armure], Kaboul, 2015. Performance filmée par Mina Rezaie, montage Zoe Crook, 3’14 © Photo Naim Karimi

Kaveh Ayreek est né en 1981 dans la province de Deykundi. D’abord tailleur et maçon, il devient comédien et metteur en scène en Iran dans une compagnie de théâtre de réfugiés afghans, puis rentre en Afghanistan où il réalise des films pour la campagne présidentielle, et intègre les milieux intellectuels de la capitale. Avec sa compagnie Mime Theater Group, il réalise des performances urbaines, anime des ateliers de théâtre pour les populations déplacées et monte un théâtre d’ombres et de marionnettes.

Kaveh Ayreek, Ghorbanian [Victimes], Kaboul, 19 janvier 2014 © Photo Hadi Moravedj
Kaveh Ayreek, Ghorbanian [Victimes], Kaboul, 19 janvier 2014. Captation de la performance, photographie de Hadi Moravedj. La performance rend hommage aux vingt et une victimes de l’attentat perpétré dans le restaurant La Taverne du Liban à Kaboul et survenu deux jours plus tôt © Photo Hadi Moravedj

Abdul Wahab Mohmand est né à Kaboul en 1982. Après des études à la faculté des beaux-arts, il devient graphiste et illustrateur, puis travaille à la fondation culturelle britannique Turquoise Mountain (TM). En 2009, il accompagne la réalisation d’une exposition, « Living Tradition », à la Biennale de Venise. Il co-organise les trois éditions du Contemporary Art Prize (2009, 2010 et 2013) et crée le Prix national de la calligraphie en 2010. En 2015, après l’obtention de son master, A. W. Mohmand enseigne à la faculté des beaux-arts tout en restant consultant pour TM jusqu’en 2018, année où il s’exile en Allemagne.

Détail de l’installation d’Abdul Wahab Mohmand « Le siège de la mort », production 2019 Photo © David Giancatarina
Photographie d’une boîte contenant des pierres de kharmohra et autres talismans, détail de l’installation d’Abdul Wahab Mohmand « Le siège de la mort », production 2019. Collection de l’artiste. Photo © David Giancatarina

Aziz Hazara est né en 1992 dans le Wardak, durant la guerre civile. Il a quatre ans quand les talibans prennent le pouvoir. Adolescent, il découvre la peinture puis travaille avec des maîtres miniaturistes et calligraphes. En 2013, il obtient une bourse à la Beaconhouse National University de Lahore (Pakistan) où il s’initie à la vidéo et à la photographie, réalise des installations et des performances.

Aziz Hazara, Dialectic [Dialectique], Lahore, 2015-2016 © Aziz Hazara
Aziz Hazara, Dialectic [Dialectique], Lahore, 2015-2016 © Aziz Hazara

Il reçoit en août 2019 le prix Han Nefkens Mentorship Grant qui lui offre deux années d’études à la HISK (Higher Institute for Fine Arts) en Belgique (2020-2021) et lui permet de réaliser des œuvres qui seront exposées lors d’une exposition solo à la Fundació Antoni Tàpies à Barcelone (29 octobre – 8 décembre 2019) et à la 22e Biennale de Sydney (14 mars – 8 juin 2020).


Aziz Hazara est en résidence à la Fondation Camargo du 25 novembre au 20 décembre 2019.

Aziz Hazara, Nun noir, série « Les Mots brûlés », 2012 © Aziz Hazara, photo David Giancatarina
Aziz Hazara, Nun noir, série « Les Mots brûlés », 2012. Encre sur papier wasli, 55 × 70 cm. Collection particulière © Aziz Hazara, photo David Giancatarina

Le samedi 23 novembre 2019, il présente son sujet de recherche dans le cadre du Festival des Rencontres à l’échelle. L’artiste envisage des mises en situation qui encouragent la participation du public. La réaction du public sera intégrée à son travail par la suite durant sa résidence.

Mohsin Taasha est né en 1991 à Kaboul. Adolescent, il suit des cours avec des maîtres de la miniature et étudie la peinture aux Beaux-Arts de Kaboul. Il se dégage très vite du réalisme et des règles de la miniature traditionnelle et sa liberté de ton lui vaudra d’être censuré par les autorités afghanes à plusieurs reprises. Il obtient le premier prix de l’Afghanistan Contemporary Prize en 2010 et participe en 2012 à la dOCUMENTA 13 (Kaboul et Kassel) avant d’aller étudier à la Beaconhouse National University de Lahore au Pakistan (2013-2017). Il expose entre-temps à la Beirut Contemporary Art Fair (2013) et à la 56e Biennale de Venise (2015).

Mohsin Taasha, série « Tavalod-e dobareh-ye sorkh » [La renaissance du rouge], Kaboul, 2017 © Mohsin Taasha
Mohsin Taasha, série « Tavalod-e dobareh-ye sorkh » [La renaissance du rouge], Kaboul, 2017. Gouache et feuilles d’argent sur papier wasli, 70 × 56 cm. Collection de l’artiste © Mohsin Taasha

Farzana Wahidy est née à Kandahar en 1984. Formée au photojournalisme à Aïna, une école créée à Kaboul par le photographe Reza en 2001, elle travaille ensuite pour l’Agence France-Presse (AFP) et Associated Press (AP). En 2009, elle intègre une formation de photographie, communication et droit de l’image au Loyalist College en Ontario (Canada). À son retour à Kaboul en 2011, elle enseigne le photojournalisme, notamment dans les provinces. À Kaboul, elle a ouvert un studio, et dirige depuis 2016 l’Association des photographes afghans (APA).

Farzana Wahidy, Marriage [Mariage], Kaboul, 2008 © Farzana Wahid
Farzana Wahidy, Marriage [Mariage], Kaboul, 2008. Photographie.
Collection de l’artiste © Farzana Wahidy

Latif Eshraq est né à Ghazni en 1970. Il dessine depuis l’enfance. En 1986, durant la guerre contre les Soviétiques, il part seul en Iran, où il rencontre quelques maîtres iraniens auprès desquels il travaille la couleur et les techniques d’une peinture réaliste. Lorsque les talibans prennent le pouvoir en Afghanistan, il se rend au Koweït, où des familles aisées lui commandent d’immenses fresques. Il rentre en Afghanistan en 2006. Il devient instituteur pendant quatre ans et organise des expositions dans les écoles de sa province. En 2010, il s’installe à Kaboul avec sa famille et ouvre un atelier à Dasht-e Barchi.

Latif Eshraq, Farkhunda, Kaboul, 2017 © Latif Eshraq, photo Naseer Turkmani
Latif Eshraq, Farkhunda, Kaboul, 2017 © Latif Eshraq, photo Naseer Turkmani

Né en 1985, Morteza Herati est originaire de la ville d’Hérat. Il apprend la photographie en autodidacte avant de participer en 2013 à la 4e édition de l’Afghan Contemporary Art Prize à Kaboul. En 2017, il expose à Téhéran, et en 2018, il réalise son premier livre de photographies, Chaarsuo, documentant la vie quotidienne à Hérat. En 2019, il ouvre un studio, Akaskhana (« la Maison de la photo »), à Hérat.

Morteza Herati, série « Batchah ha-ye rudkhanah » [Les garçons du fleuve, série I], 2016 © Morteza Herati
Morteza Herati, série « Batchah ha-ye rudkhanah » [Les garçons du fleuve, série I], 2016. Photographie. Collection de l’artiste © Morteza Herati

Asar Laiq - Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem
Asar Laiq – Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem

Asar Laiq est né dans le Laghman en 1964. Fils de militaire, il a été lui-même soldat et a combattu aux côtés du gouvernement pendant la guerre contre les moudjahidin. À l’arrivée des talibans, il part au Pakistan, où il ouvre une salle de sport. On le surnomme Gharib Khan (« le commandant étranger »). Il rentre à Kaboul en 2001 et se consacre à son travail d’acteur et dramaturge pour la Radio-Télévision afghane (RTA). Plus tard, Il anime une émission de divertissement où il joue un personnage appelé Aka (« oncle »), qui le rend célèbre.

Asar Laiq en 2018 © Guilda Chahverdi
Asar Laiq en 2018 © Guilda Chahverdi

Zolaykha Sherzad est née à Kaboul en 1967. Durant la révolution de 1978, elle s’exile avec sa famille en Suisse, avant de s’installer à New York où elle cofonde l’agence d’architecture ARX. En 2000, elle crée l’ONG School of Hope pour soutenir des écoles en Afghanistan. En 2004, elle lance Zarif Design, une ligne de vêtements mais aussi un atelier de création à Kaboul pour promouvoir et soutenir un savoir-faire artisanal (tissage, broderie, teinture). Elle réalise également des installations comme Hawa-ye Azad, dont différentes versions furent exposées à Kaboul, à la Biennale de Venise ou encore à Paris.

Zolaykha Sherzad, Hawa-ye Azad [Espace libre], 2019
Zolaykha Sherzad, Hawa-ye Azad [Espace libre], 2019

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - Guilda Chahverdi et d’Agnès Devictor
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – Guilda Chahverdi et d’Agnès Devictor

Guilda Chahverdi – Commissaire

Guilda Chahverdi a été directrice de l’Institut français d’Afghanistan (IFA) entre 2010 et 2013. Elle a effectué un mémoire de recherche intitulé L’action culturelle entre 2010 et 2013 à Kaboul, capitale de l’Afghanistan. Un État en guerre, un pays en crise (IREMAM, 2015). Metteuse en scène et formatrice, formée à l’école Jacques Lecoq, elle a enseigné le théâtre à l’Université de Kaboul (2005-2006). En a résulté la création de la compagnie Azdar.

Agnès Devictor – Conseil scientifique

Agnès Devictor est maître de conférences à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, chercheuse au sein de l’HiCSA (Histoire culturelle et sociale de l’art). Elle a soutenu une thèse sur la politique d’islamisation de la culture après la révolution iranienne de 1979 et a vécu pour cela quatre ans en Iran (1994-1998). Ses thèmes de recherche s’articulent aujourd’hui autour du cinéma iranien, des images tournées en temps de guerre (Iran, Afghanistan, Syrie) et des enjeux relatifs à la préservation des archives de films en situation post-conflit.

Anaïde Nayebzadeh – Architecte, scénographe, graphiste.

Après des études de persan à l’Inalco, un diplôme d’architecte, et une formation théâtre / filière scénographie à l’université, Anaïde Nayebzadeh s’investit dans le domaine de la scénographie, ce qui lui permet de conjuguer ses goûts pour la littérature, l’architecture et les arts plastiques. Les outils acquis au cours des années d’études lui permettent la projection et la construction de scénographies de théâtre, d’événements et d’expositions.
Elle travaille actuellement sur plusieurs expositions, notamment celle itinérante « André Ravéreau, leçons d’architecture » avec l’association Aladar, ainsi que « Matins urbains » avec le collectif d’urbanistes Les Clés de la cité.
Sa position en tant que scénographe lui permet de découvrir sans cesse des univers, et de s’en nourrir. Il est très important pour elle de s’inscrire dans des projets qui lui tiennent à cœur par leur démarche et leur contenu. Le projet « Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art » lui permet de conjuguer son attrait pour ce pays, ses langues et sa culture – qu’elle a eu l’occasion d’approfondir au cours de ses études à l’Inalco – avec ses compétences professionnelles.

Kharmohra - L'Afghanistan au risque de l'art au Mucem - vue de l'exposition
Kharmohra – L’Afghanistan au risque de l’art au Mucem – vue de l’exposition

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