vendredi 30 octobre 2020

Jeanne Susplugas – Pharmacopées au Musée Fabre


Jusqu’au 10 janvier 2021, Jeanne Susplugas investit avec un accrochage très réussi les espaces au premier et second étage de l’hôtel de Cabrières-Sabatier d’Espeyran, le département des arts décoratifs du Musée Fabre.
Pour cette première exposition d’envergure à Montpellier, elle présente une large sélection de ses œuvres qui offrent, avec une poésie dérangeante et un humour parfois caustique et ravageur, un contrepoint subtil à la partie patrimoniale de « Pharmacopées ».

On reviendra ultérieurement sur ce projet avec lequel le Musée Fabre poursuit les célébrations du 800e anniversaire de la création de la faculté de médecine. On peut toutefois rappeler que celui évoque l’histoire de l’apothicairerie autour du dépôt de faïences montpelliéraines consenti le collectionneur Jacques Bousquet et de prêts des collections universitaires de Montpellier. « Pharmacopées » est aussi occasion pour le musée de lancer l’application géolocalisée Fabre & the city #2 à la découverte de 14 lieux emblématiques de l’histoire de la médecine à Montpellier.

Née à Montpellier, dans une famille engagée dans la recherche pharmaceutique, Jeanne Susplugas développe en multipliant les médias une démarche artistique singulière et cohérente qui interroge les stratégies enfermement, les diverses formes d’addiction et notamment le rapport ambigu que de notre société au médicament.

Jeanne Susplugas entre Michaël Delafosse et Michel Hilaire - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas entre Michaël Delafosse et Michel Hilaire – Pharmacopées au Musée Fabre

À l’occasion d’une récente exposition à la Galerie Mansart, dans une conversation avec les deux commissaires de « Déraison du quotidien », Jeanne Susplugas évoquait ainsi pratique artistique :

« Mon travail parle des désordres, des distorsions du réel, construites sur un fil ténu qui oscille sans cesse entre humour et cynisme, ironie et tragédie. Cette alternance troublante et déroutante est un ressort que j’emploie dans l’ensemble de mon travail suscitant tour à tour un sentiment cocasse ou inquiétant ».

Avec la complicité de Florence Hudowicz, conservatrice Arts graphiques/Arts décoratifs du musée Fabre et co-commissaire de l’exposition, Jeanne Susplugas propose un parcours qui sait jouer avec précision et efficacité, parfois avec facétie, des ressources, mais aussi des nombreuses contraintes des décors surannés de l’hôtel de Cabrières-Sabatier d’Espeyran.

Si l’on retrouve dans « Pharmacopées » de nombreuses œuvres montrées l’an dernier pour « Désordre » au Château de Servières à Marseille, puis au Centre d’Art Contemporain d’Istres, cette exposition montpelliéraine impose sans aucun doute un passage par le département des arts décoratifs du Musée Fabre.

Inutile de rechercher ici des correspondances ou des associations avec les éléments du décor ou avec la collection de meubles et d’objets d’art. Par contre, celles et ceux qui connaissent le travail de Jeanne Susplugas savent l’importance de la maison dans sa pratique artistique :

« Dans mon travail, il est souvent question de maison, physique ou mentale, symbole de sécurité ou de claustration, de repli sur soi ou de troubles neurologiques. L’idée d’une folie, d’un monde paradoxal dans lequel l’individu est en lutte permanente et n’a de cesse de rechercher des refuges. Mon travail souligne le sentiment de solitude et d’enfermement de chacun dans ses propres névroses ».

La confrontation de ses interrogations sur la maison avec les décors de l’hôtel Sabatier d’Espeyran et au-delà avec le musée fait sens au moins autant que le rapprochement de son travail avec l’histoire de l’apothicairerie à Montpellier…

Jeanne Susplugas - Flying House, 2017 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Flying House, 2017 – Pharmacopées au Musée Fabre


On regrette que la Flying House exposée à la Maréchalerie de Versailles n’ait pu trouver une place au musée, dans l’atrium Richier par exemple.

Jeanne Susplugas, Flying House, Techniques mixtes, dimensions variables, 2017 – Photo Eduardo Sérafim

On aurait aussi aimé revoir une de ses Disco Balls… Celle installée à la Chapelle de la Miséricorde, pour 100 artistes dans la ville l’an dernier, invitait-elle par anticipation à fêter les 800 ans de la faculté de médecine ?

Jeanne Susplugas – Disco Ball – Chapelle de la Miséricorde – ZAT #13 100 artiste dans la ville – Montpellier – Photo En revenant de l’expo !

Dans chaque salle, un ou deux cartels regroupent quelques lignes succinctes sur les œuvres qui sont présentées. Dans le compte rendu de visite qui suit, on cite plus volontiers les propos de l’artiste à l’occasion de son exposition à la Galerie Mansart.

Au-delà de cette proposition incontournable, Jeanne Susplugas présente « I will sleep when I’m dead » à l’Espace Van Gogh à Arles dans le cadre de l’édition 2020 d’Octobre Numérique. Dans cette installation en réalité virtuelle, dont elle emprunte le titre à Bon Jovi, elle propose au visiteur de plonger dans une boîte crânienne parmi neurones et synapses… On devrait retrouver ce projet dans « J’ai fait ta maison dans ma boite crânienne » du 24 octobre au 19 décembre 2020 à l’Ardenome – ancien grenier à sel à Avignon, une proposition qui s’inscrit dans la programmation de Chroniques – Biennale des Imaginaires numériques portées par Seconde Nature et Zinc.

À lire ci-dessous quelques regards sur l’exposition.

En savoir plus :
Sur le site du Musée Fabre
Suivre l’actualité du Musée Fabre sur Facebook et Instagram
Sur le site de Jeanne Susplugas
À lire la conversation de Jeanne Susplugas avec les commissaires de « Déraison du quotidien » reproduit par la revue Point Contemporain, ses échanges récents avec Clare Mary Puyfoulhoux dans Boom!Bang!, son interview par Valentine Meyer dans le blog Open-Ring et une intéressante discussion avec Delphine Trouche dans la revue en ligne Possible.

Les Pharmacopées  de Jeanne Susplugas : Regards sur l’exposition

Jeanne Susplugas - Distorsions, 2014 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Distorsions, 2014 – Pharmacopées au Musée Fabre

Au pied de l’escalier monumental, avec sa décoration murale en trompe-l’œil et la modernité de son mobilier en fonte qui affirment les certitudes d’un autre monde, Jeanne Susplugas a installé Distorsions (2014), une de ses sculptures en forme d’enseigne lumineuse qui introduit ou ponctuent souvent ses expositions. Dans l’entretien évoqué plus haut, elle déclare à propos de cette série commencée en 2003 :

« (…) Une enseigne qui souligne la dichotomie entre l’apparente attractivité du matériau qui génère une douce et chaude lumière et la signification du mot choisi. Ce qui peut rendre dépendant attire, mais une fois pris au piège de l’addiction, la lumière n’est plus aussi rassurante. Je choisis des mots que je “rencontre”, qui m’interrogent, qui évoquent des états plus ou moins connus de tous, et dont on pourrait s’inquiéter. Des mots difficiles, ambigus, “à la limite” »…

Jeanne Susplugas - Distorsions, 2014 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Distorsions, 2014 – Pharmacopées au Musée Fabre

Au premier étage, dans les salles Despous de Paul…

Jeanne Susplugas - Hair (Tribute to Gordon Matta-Clark), 201.-2018 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Hair (Tribute to Gordon Matta-Clark), 201.-2018 – Pharmacopées au Musée Fabre

Dans le vestibule, au-dessus d’une imposante commode de bois noirci aux riches bronzes dorés, le Portrait d’Eugène Despous de Paul a été remplacé par Hair (Tribute to Gordon Matta-Clark), une sérigraphie réalisée par l’Atelier Tchikebe. À propos de cet hommage à l’artiste américain, célèbre pour ses découpes de bâtiments, Jeanne Susplugas explique :

« J’ai toujours vu dans le travail de Gordon un lien à son histoire familiale, la gémellité, la séparation de ses parents et de la fratrie, l’éloignement géographique. Couper une maison, c’est couper une famille. C’est aussi donner à voir l’intérieur. Personne ne sait vraiment ce qu’il se passe derrière la porte. »

Dans l’antichambre, une paire de Couvre-chaussures (2018) attend le visiteur. Une invitation ironique à prendre soin des parquets de la maison qu’il va parcourir et où les mises à distance sont nombreuses… Une interrogation sur une éventuelle lacune dans les gestes barrières qu’il faut respecter ?

Jeanne Susplugas - Couvre-chaussures, 2018 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Couvre-chaussures, 2018 – Pharmacopées au Musée Fabre

Un peu d’attention est nécessaire pour deviner au milieu des reflets et des effets de miroir que le grand tirage photographique (Eve, 2002) montre un pilulier semainier américain…

Jeanne Susplugas - Eve, 2002 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Eve, 2002 – Pharmacopées au Musée Fabre

La céramique d’un blanc immaculé de Nature morte (2014-2019) ne pouvait trouver une autre place que l’imposante table de la sombre salle à manger au décor néo-XVIIe siècle…

Jeanne Susplugas - Nature morte, 2014-2019 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Nature morte, 2014-2019 – Pharmacopées au Musée Fabre

Dans la conversation enregistrée par la Galerie Mansart, l’artiste raconte à propos de cette installation évolutive :

« Depuis de nombreuses années, je photographiais les corbeilles de fruits dans différents intérieurs. J’avais remarqué qu’on y avait souvent glissé un blister, un tube de vitamines ou autres compléments alimentaires ! Je n’avais jamais rien fait de ces images et quand j’ai commencé à faire de la céramique, ça m’est apparu comme une évidence. Ces photos allaient devenir volume. Quoi de plus traditionnel qu’une corbeille de fruits en céramique, qui devient ici réceptacle médicamenteux !
Ces corbeilles ou coupes apparaissent comme des mémos techniques, des témoins de notre société.

Une autre manière d’« habiter » l’espace qui est au cœur de ma réflexion. Qu’ils apparaissent sous forme de maison et de construction de dispositions modulables (Pink House, All the World’s a Stage, The Box House…) ou à travers nos habitus. Une série qui évoque les notions de refuge, de confort autant que celles de routine, d’une forme de contrainte, voire d’enfermement. Tout commence dans la maison, dans ce théâtre intime où prolifèrent nos manies, mauvaises habitudes et autres comportements compulsifs.

Pour le salon vert qui tire son nom de la brocatelle broché qui pare les rideaux et les nombreux sièges, Jeanne Susplugas a créé in situ une version particulière de La Maison malade, une installation qui a connu plusieurs interprétations depuis 1998-1999.

Jeanne Susplugas - La Maison malade,2020 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – La Maison malade,2020 – Pharmacopées au Musée Fabre

Produite spécialement pour « Pharmacopées », l’artiste parle ainsi de cette œuvre emblématique :

« La Maison malade est un espace clos, saturé de boîtes de médicaments. Un invraisemblable espace livré au chaos, débordant d’emballages, empilés, entassés du sol au plafond. Chaque boîte raconte une histoire et nous renvoie à notre propre expérience de la maladie, de l’inconfort.



Une maison remplie, suscitant une sensation de claustrophobie, à l’image d’une société occidentale malade de sa surproduction, rassasiée au point de s’étouffer de médicaments et autres prescriptions. Contre des affections dont on ne sait plus très bien si elles résultent véritablement d’un malaise, s’autoproduisent dans un délire hypocondriaque, ou découlent de la consommation outrée de substances chimiques. Ou tout à la fois… »

Jeanne Susplugas - La Maison malade,2020 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – La Maison malade,2020 – Pharmacopées au Musée Fabre

Pour accompagner La Maison malade, l’artiste a souhaité diffuser une boucle sonore (Little helpers, 2018) qu’elle décrit ainsi pour le magazine en ligne Cœur et Art : «Un mix d’extraits d’environ 200 morceaux euphorisants, planants et excitants qui évoquent une ou plusieurs substances, licites ou illicites que j’ai assemblé sans hiérarchie. Les chansons entretiennent des liens étroits avec l’usage de substances cristallisant les spécificités de chaque génération. Par ailleurs, la musique est aussi une forme de drogue puisqu’à son écoute, le cerveau augmente son niveau de dopamine qui nous permet de fabriquer de l’adrénaline ».

Jeanne Susplugas - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Pharmacopées au Musée Fabre

Au centre du Salon rouge, délicatement installé sur le bureau, on découvre une fascinante sculpture en cristal (Graal, 2013) représentation géante d’un comprimé de Lexomil (célèbre anxiolytique) coupé en trois morceaux…

Sur le piano, telle une partition, 10 seconds health tips (2008) rassemble dans un leporello des dessins suggérant des conseils santé. Si l’on en croit le cartel, on pourrait y deviner quelques « éléments perturbateurs »… que la mise à distance ne permet malheureusement pas de vérifier.

Jeanne Susplugas - 10 seconds health tips, 2008 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – 10 seconds health tips, 2008 – Pharmacopées au Musée Fabre

Au mur, les tableaux ont laissé la place à cinq portraits photographiques de la série Addicted (2002). Dans un cadrage sensiblement identique, chaque personne pose la bouche ouverte, une ou deux pilules ou gélules sur la langue.

Jeanne Susplugas - Addicted, 2002 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Addicted, 2002 – Pharmacopées au Musée Fabre

Cette collection d’individus qui se distinguent par l’âge, la couleur de leur peau et par le pays où ils vivent, appartiennent tous à des sociétés à forte consommation médicamenteuse.

Jeanne Susplugas - Addicted, 2002 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Addicted, 2002 – Pharmacopées au Musée Fabre

Au deuxième étage, dans les salles Sabatier d’Espeyran…

Le parcours se poursuit dans la collection de meubles et d’objets d’art du XVIIIe siècle exposée dans une muséographie inspirée des period rooms au deuxième étage. L’accrochage est ici parfois plus dense et les dispositifs de mise à distance ne permettent pas toujours d’apprécier à leur juste mesure certaines œuvres de Jeanne Susplugas.

Jeanne Susplugas - Peeping Tom’s house, 2007 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Peeping Tom’s house, 2007 – Pharmacopées au Musée Fabre

Sur la table du vestibule Bouisson-Bertrand, l’artiste et la commissaire ont installé la Peeping Tom’s house (2007). Cette troublante maison jouet de plastique jaune et rouge invite les voyeurs que nous sommes à regarder ce qui se passe à l’intérieur… On y découvre The Bath (2002), une courte vidéo dans laquelle une jeune femme prend un bain de gélules. Apparemment souffrante, elle suffoque, bouge lentement la tête, tente de se relever, et retombe dans cette profusion de médicaments.

Jeanne Susplugas -The Bath, 2002

En face, la photographie d’un avant-bras (Tattoo, 2013) montre un tatouage qui représente une formule chimique où l’on reconnaît des noyaux caractéristiques des benzodiazépines, composés organiques du Valium, Tranxen, Lexomil et autre Xanax…

Jeanne Susplugas - Tattoo, 2013 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Tattoo, 2013 – Pharmacopées au Musée Fabre

Dans l’antichambre Rouayroux, il faut un peu de curiosité pour découvrir derrière la porte Mouth full (2000), un grand tirage photographique malheureusement desservi par l’abondante lumière du jour qui vient se refléter sur le verre de protection.

Jeanne Susplugas - Mouth full, 20002 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Mouth full, 20002 – Pharmacopées au Musée Fabre

Beaucoup d’attention, dans une posture assez inconfortable, est indispensable pour reconnaître que cet énigmatique gros plan montre l’ouverture d’un distributeur de bonbons PEZ ! Dans sa conversation avec les commissaires de son exposition à la Galerie Mansart, Jeanne Susplugas confiait : « J’utilise beaucoup la macro photographie. Cette vision rapprochée trouve sa source dans mon enfance, une vision du monde à travers le microscope de mes parents, chercheurs en pharmacie. Une vision plus contemplative chez moi que scientifique, une habitude perceptive »…

Un peu plus loin, un dessin créé pour l’exposition remplace une des deux tapisseries au point de Saint-Cyr du XVIIe siècle. Il appartient à la série Containers qui se développe sur divers médias.

Jeanne Susplugas - Containers, 2020 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Containers, 2020 – Pharmacopées au Musée Fabre

L’artiste en rapporte ainsi l’origine : « J’ai débuté cette série en 2007 lors d’un séjour à New York. Elle est inspirée des “containers” américains, flacons donnés dans les pharmacies avec le nombre exact de comprimés requis pour un traitement. Sur ceux-ci sont inscrits le nom du patient, du médecin, du médicament… Ce sont de véritables partitions. Ceux qui ont les clés peuvent lire une partie de l’intimité d’une personne. Du coup, j’ai eu envie de raconter des histoires. J’ai remplacé les noms de médicaments par des mots qui une fois assemblés forment des phrases.
(…) Elles sont issues d’une collecte que je réalise depuis plus de quinze ans au fil de mes lectures. Je les collectionne et les archive. C’est ma “base de données littéraires” matérialisée, entre autres, par une installation éponyme, entre bibliothèque et caisse de transport, malle de voyage ».

Ici c’est Sara Chiche qui confie « J’ai avalé deux Lexomil et j’ai passé huit jours à manger des chips en regardant la télévision »…

Au rez-de-chaussée, dans la partie patrimoniale de l’exposition, on peut découvrir une version des Containers sur flacons de verre dont l’auteur est inconnu. On y lire la phrase suivante : « J’ai pris un quart de Lexomil, ça ne suffit pas. Je prends un truc pour vraiment dormir. »

Jeanne Susplugas - Containers (NA), 2017 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Containers (NA), 2017 – Pharmacopées au Musée Fabre

Dans le salon d’angle, une large place est faite aux Flying Houses, une série centrale dans l’œuvre de Jeanne Susplugas.

Jeanne Susplugas - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Pharmacopées au Musée Fabre

Deux dessins à l’encre sont appuyés sur les dossiers d’une chaise estampillée Turcot et d’un superbe fauteuil cabriolet de Nicolas Quinibert Foliot. Si cette présentation ne manque pas d’originalité, la mise à distance, une fois encore, ne favorise pas leur découverte par les visiteurs.

Jeanne Susplugas - Flying House, 2013 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Flying House, 2013 – Pharmacopées au Musée Fabre

L’artiste explique ainsi l’origine de cette série :

« Pour réaliser cette série de dessins, j’ai posé la question “que prendriez-vous si vous deviez quitter votre lieu de vie dans l’urgence avec l’idée de ne peut-être jamais y revenir ?”
Les gens pouvaient énoncer une dizaine d’objets. Ces derniers apparaissaient comme des petites béquilles qui aident à traverser la vie. Mais on pouvait aussi se demander si ces mêmes objets n’étaient pas aussi autant de petits freins qui empêchent de prendre son envol. Ce qui rassure n’est pas toujours ce qui fait réellement du bien ».

Jeanne Susplugas - Flying House, 2017 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Flying House, 2017 – Pharmacopées au Musée Fabre

Les salles Sabatier d’Espeyran ne pouvaient naturellement pas accueillir la Flying House suspendue à la Maréchalerie de Versailles pour « At home she’s a tourist », en 2017. Elle aurait toutefois pu trouver sa place dans l’atrium Richier. Il faut donc ici se satisfaire d’une version réduite de l’installation avec deux Flying Houses en medium peint en blanc, proche de celle montrée la Galerie Clémence Boisanté dans La mémoire est l’avenir du passé, fin 2018.


Ici entre une duchesse brisée, un régulateur de parquet, un paravent et des petites tables, elles tentent en vain de prendre leur envol malgré les « ancres » qui les retiennent au sol…

Au-dessus de la magnifique commode estampillée par Adrien Delorme, en se contorsionnant un peu, on peut apprécier un des dessins de la série des Arbres généalogiques, une autre œuvre « participative » où les noms des personnes sont remplacés par ceux de leur maladie…

Jeanne Susplugas - Arbre généalogique, 2017 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Arbre généalogique, 2017 – Pharmacopées au Musée Fabre

« Pour cette série “Arbre généalogique”, j’ai remplacé les noms des gens par leur pathologie.

Ces arbres sont, à l’origine, issus de témoignages réels pour aller vers la fiction et l’absurdité. Dans toutes les familles, on évoque l’arrière-grand-père suicidaire, le grand-oncle dépressif ou la tante arachnophobe. Leurs prénoms disparaissent derrière leur phobie, leur pathologie. Dans ces arbres, ces phobies deviennent absurdes. Absurdité de les nommer et qui finalement apparaissent comme pure fiction. Ces arbres font référence au génogramme utilisé en thérapie familiale et en psychiatrie, théorisé et développé par le médecin pionnier de la psychothérapie de groupe, Jacob Levy Moreno. Ces arbres nous rappellent que nous portons les maux de nos familles et la quête pour dénouer les nœuds est longue et tortueuse. Face à de tels sujets, l’humour me permet de garder une certaine distance ».

Jeanne Susplugas - Arbre généalogique, 2017 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Arbre généalogique, 2017 – Pharmacopées au Musée Fabre

La chambre est sans doute la pièce où la mise en espace est la plus dense au risque de créer un réel et inconfortable papillonnement du regard…

Jeanne Susplugas - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Pharmacopées au Musée Fabre

De cette profusion, on retient un dessin de la série In my brain qui prolonge la pratique participative initiée avec les Flying Houses.

Jeanne Susplugas - In my brain, 2017 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – In my brain, 2017 – Pharmacopées au Musée Fabre

Dans son entretien avec Amille Frasca et Antoine Py, Jeanne Susplugas explique :

« J’ai débuté cette série en 2017. À l’heure des réseaux de neurones artificiels, je me suis mise à réaliser des “neuro-portraits” aux allures ludiques et naïves dévoilant l’objet de nos pensées, des plus joyeuses aux plus sombres. Dans cette série qui s’inscrit en droite ligne de celle des “Flying Houses”, il n’est pas question d’une situation inconnue – une fuite liée à une situation d’urgence – mais au contraire de ce qui nous constitue psychiquement et compose les tréfonds de notre cerveau. J’essaie de mettre en exergue les pensées qui hantent nos neurones et constituent notre identité.
Je collecte des témoignages en demandant aux gens de me livrer leurs pensées – quotidiennes, récurrentes ou obsessionnelles. Puis je retranscris ces pensées selon les visions populaires que je trouve sur internet. Je crée des sortes de pictogrammes, facilement compréhensibles, pour créer un “langage universel”.
Dans le cerveau, chacun.e rencontre les pensées qui hantent le plus grand nombre, le pouvoir, l’argent, la maladie, la mort, mais aussi la météo, l’amour, l’ailleurs… ainsi que des pensées plus immédiates comme aller faire du shopping, écouter de la musique…
Ces portraits reflètent aussi une forme de chaos. Toutes les pensées se croisent, se mettent en boucles, comme en “orbite”. Ce serait en effet une quête vaine que de vouloir ranger son cerveau, mais on peut l’aider à y voir plus clair ! Ranger sa maison aide à ranger sa tête. Des tas de thérapies et autres coaching pullulent pour aider l’être humain à organiser sa pensée, la dompter pour encore une fois, affronter ce monde brutal ».

Jeanne Susplugas - In my brain, 2017 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – In my brain, 2017 – Pharmacopées au Musée Fabre

Au centre de cette chambre, l’installation Thinking outside the box (2018) mérite également attention… Les neurones qui se sont échappés de leur boîte nous invitent à penser autrement, à faire un pas de côté, à sortir des sentiers battus…

Jeanne Susplugas - Thinking outside the box, 2018 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Thinking outside the box, 2018 – Pharmacopées au Musée Fabre

Le parcours se termine dans le cabinet de travail par une séquence intitulée « De la curiosité comme remède » introduite par long cartel qui revient sur les cabinets de curiosités montpelliérains et notamment sur celui du maître-apothicaire Jacques de Farges ou celui des Catelan…

Jeanne Susplugas y présente une série de petites pièces. Sur une commode, on remarque une installation (Équilibre, 1999) composée d’ampoules en verre et plastique qui flottent dans l’eau. Accrochée au-dessus, Équilibre II (1999), une photographie en très gros plan montre d’une des ampoules qui surnagent dans le récipient posé sur le meuble…

Jeanne Susplugas - Équilibre et Équilibre II, 1999 - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Équilibre et Équilibre II, 1999 – Pharmacopées au Musée Fabre

Dans cette pièce, on retiendra surtout le dessin Pill Box (2006) et l’installation Mass destruction (2008) qui font écho au tableau d’Antoine Rivalz (L’apothicaire des Cordelliers, XVIIIe siècle) prêté par le Musée des Augustins et au mortier en bronze d’une collection particulière qui semble être celui peint par Rivalz.

Jeanne Susplugas - Pharmacopées au Musée Fabre
Jeanne Susplugas – Pharmacopées au Musée Fabre

Si l’apothicaire des Cordeliers utilise avec vigueur son pilon, on suppose que c’est pour préparer quelque remède… Le jouet mis en œuvre par Jeanne Susplugas renvoie lui à la destruction (dérisoire ?) de médicaments de contrefaçon d’un marché de contrebande mondialisé.

Jeanne Susplugas - Mass destruction, 2008 - Pharmacopées au Musée Fabre 01
Jeanne Susplugas – Mass destruction, 2008 – Pharmacopées au Musée Fabre 01

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