vendredi 30 octobre 2020

Ma Cartographie – la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles


Jusqu’au 28 mars 2021, la Fondation Vincent van Gogh Arles propose « Ma Cartographie – la collection Erling Kagge ».

Sous le commissariat avisé et sagace de Bice Curiger, avec une évidente complicité et confiance de Erling Kagge, l’exposition présente une très belle sélection d’œuvres acquise par le collectionneur, aventurier, écrivain et éditeur dont les choix trouvent « leur cohérence dans la diversité »…

Bice Curiger et Erling Kagge - Ma Cartographie - la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles
Bice Curiger et Erling Kagge – Ma Cartographie – la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles

Si inévitablement, les œuvres exposées dessinent en creux un portrait du collectionneur, celui-ci reste par bien des aspects assez insaisissables. Titrée « Nous sommes tous des explorateurs », la conversation entre Erling Kagge et Bice Curiger enregistrée et publiée pour le catalogue offre quelques clés sur l’homme et son rapport aux œuvres d’art. Elle est reproduite à la fin de cette chronique.

Eliza Douglas, Nothing but Fog [Seulement du brouillard], 2017. Huile sur toile, 210 × 180 cm
Eliza Douglas, Nothing but Fog [Seulement du brouillard], 2017. Huile sur toile, 210 × 180 cm

Bice Curiger confie avoir eu l’entière liberté de « jouer » avec les œuvres de la collection Erling Kagge pour construire cette exposition à la Fondation Vincent van Gogh Arles comme cela avait été le cas à la Santander Art Gallery (Fundación Banco Santander, Madrid) au printemps dernier.

Ma Cartographie - la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles
Ma Cartographie – la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles

On a souvent salué ici le sens aigu de l’accrochage de la directrice de la fondation. Une nouvelle fois, elle signe une proposition au parcours fluide qui sait magnifier les œuvres choisies en utilisant au mieux le potentiel des espaces. « Ma Cartographie – la collection Erling Kagge » invite le visiteur à déambuler sans contraintes, à laisser circuler librement son regard.

Wolfgang Tillmans - Ma Cartographie - la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles
Wolfgang Tillmans – Ma Cartographie – la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles

Parmi les moments forts que réserve « Ma Cartographie – la collection Erling Kagge », on retient la très belle salle qui associe des œuvres de Wolfgang Tillmans, Josh Smith, Eliza Douglas et Vibeke Tandberg et la spectaculaire présentation de The Strokes (White/Wine Version), Sonic Reducer 18 (2008) et Canis Majoris de Jim Lambie.

Un peu plus loin, après l’œuvre de Van Gogh, un accrochage très réussi avec un tableau de Sue Williams, un ensemble de photographies de Torbjørn Rødland, un collage de John Bock, des dessins et une toile de Carroll Dunham et une pièce facétieuse de Urs Fischer (Noisette, 2009).

Urs Fischer – Noisette, 2009 – Ma Cartographie – la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles

Au pied de l’escalier, on remarque une œuvre graphique de Fabrice Hyber (Hypnotic, 2003).

Fabrice Hyber - Ma Cartographie - la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles
Fabrice Hyber – Ma Cartographie – la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles

La dernière salle de ce premier niveau rassemble des pièces captivantes de Tauba Auerbach, Trisha Donnelly et Anne Imhof.

Raymond Pettibon - Ma Cartographie - la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles
Raymond Pettibon – Ma Cartographie – la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles

À l’étage, on peut découvrir une belle sélection de Peter Wächtler, puis de Raymond Pettibon qui précèdent une fascinante installation de Olafur Eliasson (The Kaleidoscpe City, 2004).

Après une singulière photographie de Roe Ethridge, un regroupement plus thématique et « engagé » avec des œuvres de Klara Lidén, Rirkrit Tiravanija et 2 x 20 Years of Pakett de Franz West, une étagère pour une revue chère à Bice Curiger

Roe Ethridge - Ma Cartographie - la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles
Roe Ethridge – Ma Cartographie – la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles

Ensuite, l’accrochage s’épuise un peu dans une longue salle avec un ensemble de Sergej Jensen et Karen Kilimnik avant de se terminer avec Daido Moriyama et Anne Collier

Sergej Jensen - Ma Cartographie - la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles
Sergej Jensen – Ma Cartographie – la collection Erling Kagge à la Fondation Vincent van Gogh Arles

Avec des œuvres de Darren Almond •Diane Arbus • Tauba Auerbach • John Bock • Ian Cheng • Anne Collier • Trisha Donnelly • Eliza Douglas • Carroll Dunham • Olafur Eliasson • Roe Ethridge • Jana Euler • Matias Faldbakken • Urs Fischer • Isa Genzken • Mark Handforth • Fabrice Hyber • Anne Imhof • Sergej Jensen • Karen Kilimnik • Jim Lambie • Klara Lidén • Birgit Megerle • Daido Moriyama • Jorge Pardo • Raymond Pettibon • Lari Pittman • Torbjørn Rødland • Josh Smith • Vibeke Tandberg • Wolfgang Tillmans • Rirkrit Tiravanija • Peter Wächtler • Lawrence Weiner • Franz West • Sue Williams

A lire, ci-dessous, la conversation de Bice Curiger et Erling Kagge extraite du dossier de presse

En savoir plus :
Sur le site de la Fondation Vincent van Gogh Arles
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« Nous sommes tous des explorateurs » : Une conversation entre Bice Curiger et Erling Kagge

Bice Curiger : Vous êtes avocat de formation, n’est-ce pas ?

Erling Kagge : En effet.

BC : Vous êtes aussi un grand aventurier, un écrivain, un homme d’affaires important…

EK : Oui.

BC : Et un collectionneur, un grand collectionneur. Pouvez-vous me dire comment tout cela est arrivé ? Je suppose que vos différentes activités se sont développées par étapes…

EK : Je pense que cela a à voir avec la curiosité, l’étonnement. Pour un explorateur, beaucoup de choses se rapportent à l’étonnement, qui est l’une des formes de joie les plus pures que je puisse imaginer. À la naissance, nous sommes tous des explorateurs, et cet esprit de découverte ne disparaît jamais. Même si nous sommes peu à peu corrompus par la famille, les amis et l’école, il ne disparaît jamais complètement. Tant qu’on est vivant, tout reste possible, sur une espèce de « compteur de possibilités » dont le degré de probabilité varie de 0,1 à 99,9 %. En réfléchissant à ma vie, je pourrais peut-être repérer des étapes, ou un plan, mais j’ai plutôt l’impression que tout est arrivé en même temps. Tout est lié : mes expéditions, mon travail d’éditeur, ma collection…

BC : Vous êtes aussi devenu un auteur célèbre à une certaine époque de votre vie.

EK : Comme je l’ai dit, ce qui compte, c’est d’être curieux, et aussi de se compliquer la vie un peu plus que le nécessaire. J’en suis convaincu. J’ai exercé le métier d’avocat pendant deux ans, et cela m’a appris à voir les différents aspects des choses et m’a fait comprendre qu’il y a une grande différence entre l’honnêteté et la vérité, qu’il existe beaucoup de vérités différentes. Donc, je ne vois pas ça comme une série d’étapes. Je crois que ça fait partie d’un tout.

BC : D’accord, peut-être pas des étapes alors, mais quelque chose qui ressemblerait à un arbre qui pousse et…

EK : Oui, c’est plutôt comme un arbre, un arbre noueux.

BC : Quand la branche de l’art s’est-elle mise à pousser ? Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l’art contemporain ? Tout ce que vous savez… Vos parents étaient-ils en contact avec l’art ou avez-vous eu une sorte de révélation à un moment donné ?

EK : Je me rappelle encore la première fois que j’ai vu une œuvre d’art contemporain importante. On devait être en 1976. J’avais treize ans. C’était au musée Louisiana, à Copenhague. J’étais avec mon cousin, qui avait le même âge que moi. Nous avons vu une installation de Richard Long composée de rochers gris disposés en cercle sur le sol. Je me souviens avoir trouvé ça absolument pathétique, car c’était le même genre de pierres qu’on trouvait autour de chez nous. Nous avons ri et plaisanté, mon cousin et moi, en nous sentant supérieurs à Richard Long. Mais quelques années plus tard, j’ai pris conscience qu’il y avait autre chose. Je me suis demandé ce que c’était et j’ai compris que l’art exigeait du temps. Voilà en quelque sorte comment est né mon intérêt pour l’art. À la maison, nous n’avions pas vraiment de liens avec l’art. L’oncle de mon père était peintre – un bon peintre sans clientèle – et ses tableaux étaient accrochés dans notre salon. Quand j’avais huit ans, mes parents ont acheté une lithographie de Chagall. Je me rappelle que c’était quelque chose d’extraordinaire. Mon père était critique de jazz et ma mère, rédactrice dans une maison d’édition…

BC : Un critique de jazz ! C’est de l’art ça.

EK : Oui, c’est vrai, même si ce n’était pas spécifiquement de l’art contemporain. J’étais très privilégié dans le sens où…

BC : Et vous vous rappelez votre visite au Louisiana, ce merveilleux musée au bord de la mer.

EK : C’était dans le cadre d’un camp d’été pendant les grandes vacances, à Copenhague. Mais j’ai eu beaucoup de chance dans le sens où nous avions des livres formidables chez nous – grâce au travail de ma mère à la maison d’édition – et où nous écoutions de la musique géniale. Et puis, comme mon père était critique de jazz, nous allions à des concerts et après, nous invitions les musiciens à venir jouer encore un peu à la maison. Voilà deux constantes de mon enfance : de la littérature et du jazz exceptionnels. Pour mon père, tous les autres genres musicaux étaient un fléau – à l’exception du blues et du gospel. Nous n’écoutions jamais de pop à la maison, et nous n’avions pas la télévision.

BC : Quand votre père est-il né ?

EK : Il est né en 1933.

BC : C’est une question de générations. Vous deviez être adolescent quand la musique pop est apparue, au début des années 1960…

EK : Oui. Il n’empêche qu’en général, je trouve toujours le très bon jazz plus fascinant, plus impressionnant que d’autres genres. J’aime l’idée que les musiciens improvisent et que chaque membre du groupe joue son propre solo.

BC : Cela dépend… De nos jours, le jazz est parfois si conventionnel, avec la simple répétition rituelle de motifs. Mais je suis d’accord : c’est aussi un immense vivier d’intelligence et de potentiel.

EK : Eh bien, je me trompe peut-être, mais ce que j’aime dans les grands concerts de jazz, c’est que chacun a droit à un solo, chacun peut improviser et composer sur le moment, donner l’impression que la musique est à chaque fois nouvelle. Bien sûr, c’est facile d’aimer ce qui me rappelle des moments heureux de mon enfance. Aujourd’hui, il y a plusieurs genres musicaux importants dans ma vie : la pop, le funk, le blues, le jazz, la musique classique… Quand j’étais plus jeune, je trouvais idiot de ne penser qu’au jazz, de ne pas avoir de télévision ni de voiture, mais aujourd’hui, je me rends compte que mon père avait en partie raison. Pour lui, tout était une question de qualité.

BC : Exactement. Moi aussi j’ai grandi sans télévision.

EK : Le résultat, c’est qu’aujourd’hui je ne la regarde quasiment jamais. C’est un média avec lequel je n’ai pas d’affinités. Le fait d’explorer le monde à travers un écran me paraît intrinsèquement dépourvu d’intérêt.

BC : Comment avez-vous constitué votre collection ? Quand avez-vous vraiment commencé à collectionner des œuvres d’art ? Il y a dû y avoir un moment où vous avez pris conscience que vous étiez devenu un collectionneur, pas seulement un amateur d’art qui possède des œuvres ou qui vit avec l’art.

EK : Au début, je n’avais pas assez de temps ni assez d’argent pour acheter autant d’œuvres d’art que je le souhaitais, parce que je faisais mes études, que je travaillais ou que je partais en expédition. J’ai néanmoins continué à aller voir des expositions en Norvège et dans les villes où je voyageais. On peut dire que je suivais ce qui se passait sur la scène artistique à différents endroits. À cette époque, j’achetais une œuvre par an, peut-être deux, quelque chose comme ça. Mais en 1995, alors que je vivais à Cambridge, ma petite amie est tombée enceinte et je suis rentré chez moi. Je voulais vivre avec ma famille en Norvège, alors j’ai fondé une maison d’édition. C’était un bon moment pour se lancer, parce qu’à l’époque, les spécialistes pensaient qu’Internet allait couler les métiers du livre. Mon but, outre m’amuser dans mon travail, était de gagner assez d’argent afin d’acheter une maison pour ma famille. Trois ans plus tard, j’ai acquis la villa Dammann. J’en avais vu une photo quand j’étais adolescent et j’adorais son architecture fonctionnaliste, mais je n’aurais jamais imaginé que je pourrais me l’offrir ou qu’elle serait mise en vente à un moment où j’aurais besoin d’une maison. C’était en 1999. Puis, après une autre année florissante pour ma maison d’édition, je me suis mis à acheter de l’art. Je me suis vite retrouvé en train de dépenser tout mon argent en œuvres d’art, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Enfin, maintenant j’ai deux de mes filles à l’université aux États-Unis et une troisième en internat, alors je consacre aussi de l’argent à leur éducation, ce qui coûte très cher. Mais en dehors des frais de scolarité, je ne dépense mon argent que pour l’art. Je n’ai ni résidence secondaire ni grand chalet, je vis simplement. Le plus souvent, je me déplace à pied ou en métro.

BC : Quand vous n’explorez pas les confins de la civilisation, vous vivez et travaillez à Oslo. Pouvez-vous porter un regard chronologique sur votre collection, un regard qui vous permette de repérer les traces que vous avez suivies ?

EK : Non, je ne vois pas vraiment de chronologie. En tant que collectionneur, évidemment, il faut apprendre à utiliser ses yeux, mais aussi son nez et ses oreilles. Dans l’idéal, la qualité des œuvres que l’on achète devrait s’améliorer sans cesse, mais je ne suis pas sûr que ce soit aussi simple. Quand j’ai commencé, j’avais une idée romantique sur le développement de l’« œil absolu », mais, comme je viens de le dire, j’ai peu à peu appris qu’il faut aussi collectionner avec son nez et ses oreilles. J’aime écouter les gens et sentir les choses.

Souvent, les œuvres d’art qui me plaisent aujourd’hui m’ont paru très étranges la première fois que je les ai vues, étranges et parfois belles, au sens baudelairien d’une « bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente1 ». En tant que collectionneur, on m’a souvent conseillé d’acheter ce qui me plaisait, « buy what you like », mais de nos jours, tant d’opinions dans le monde se réduisent à des likes. L’art, c’est plus que ça. Il faut aller au-delà de ses goûts. Être curieux, prendre des risques, faire le pari d’une merveilleuse expérience à venir avec une œuvre d’art nouvelle, étrange, voire incompréhensible. J’applique la même règle empirique que lorsque je marchais vers les pôles ou que je gravissais l’Everest : anticiper, voyager léger et laisser mes peurs derrière moi. Une autre barrière, dans le monde de l’art, c’est l’arrogance. À partir du moment où j’ai réussi à dépasser cette ânerie, j’ai eu accès à des œuvres plus intéressantes. Au départ, quand j’étais collectionneur débutant et que j’entrais dans une galerie, personne ne me disait bonjour. C’était très bizarre. Quand on ne connaît personne, les choses sont parfois compliquées. On peut acheter de l’art, mais il est difficile d’accéder à de grandes œuvres de grands artistes. Et puis j’ai rencontré Atle Gerhardsen, un galeriste norvégien qui vit à Berlin. À l’époque, il dirigeait la galerie c/o − Atle Gerhardsen, qui organisait des expositions formidables. Nous nous sommes rencontrés en 2002, alors qu’il exposait des dessins de Carroll Dunham. J’ai visité l’exposition, mais je n’ai rien acheté. Quelques mois plus tard, comme je regrettais ma décision, je lui ai téléphoné. Rien n’avait été vendu, et j’ai acquis un dessin. Puis Gerhardsen m’a présenté plusieurs acteurs du monde de l’art et m’a aidé à entrer en contact avec de bons galeristes. Je lui en suis très reconnaissant.

BC : Donc tout a commencé à Berlin, pas à Oslo.

EK : Oui. À Berlin, il y a d’excellentes galeries et peu de collectionneurs passionnés. C’est une bonne combinaison.

BC : J’aurais pensé que vous aviez commencé dans votre pays natal avant, peu à peu…

EK : J’ai acheté quelques œuvres à Oslo, mais à l’époque, la ville ne comptait pas vraiment de galeries en phase avec mes idées, même si quelques-unes faisaient un travail remarquable. Ce qui est étrange, c’est que, comme il y a beaucoup d’argent en circulation en Norvège, la vie y est très chère. Il était donc plus intéressant d’aller à Berlin acheter des œuvres.

BC : Vous sentez-vous proche des artistes ?

EK : Oui, mais je ne collectionne pas leurs œuvres pour me rapprocher d’eux. Ma collection est une fin en soi. Apprendre à connaître l’artiste est simplement un petit plus. Beaucoup d’entre eux sont à la fois gentils et intéressants, mais nous avons si peu de temps… Collectionner de l’art pour me faire de nouveaux amis et commencer une nouvelle vie, ce n’est pas mon truc.

BC : Oui, il y a des gens qui veulent se lier d’amitié avec les artistes. Je ne pense pas que ce soit la bonne approche. Un artiste n’a pas à vous plaire en tant qu’ami. En revanche, je pense que connaître sa vie, sa personnalité, l’être humain qu’il est, peut donner une autre dimension à la façon d’aborder son travail.

EK : Il y a trente ou quarante ans, quelqu’un a demandé à la nouvelle directrice de la Galerie nationale d’Oslo quel artiste de la collection elle appréciait le plus et aimerait rencontrer. Je me souviens qu’elle a répondu : Edvard Munch, en ajoutant qu’il ne lui aurait sans doute pas plu en tant que personne. À mon avis, cet aspect-là n’a quasiment aucune importance.

BC : Quelque part, on cherche toujours à trouver une certaine cohérence entre l’œuvre et l’être humain qui l’a créée.

EK : Oui, cela compte pour moi. Mais toute la comédie sociale, le fait de traîner avec des artistes qui traînent avec vous parce que vous allez peut-être acheter leurs œuvres ou autre, ça ne m’attire guère. D’un autre côté, quand on découvre une pièce qu’on trouve intéressante et qu’on rencontre l’artiste, c’est toujours un grand soulagement de percevoir une sorte de dialogue entre lui et son travail. Cela me paraît être un signe très positif. Par exemple, quand vous parlez à Klara Lidén, vous voyez qu’elle ne fait qu’un avec ses œuvres. Pareil pour Raymond Pettibon, et, bien sûr, pour Trisha Donnelly. Comme je l’ai dit, c’est toujours un signe intéressant. C’est la même chose en littérature : on ne peut pas vraiment écrire un livre plus fascinant que la personne que l’on est. Je sais que ça a l’air cruel de dire ça, mais, en tant qu’éditeur, je rencontre des auteurs et je travaille avec eux. Certains sont très doués, mais… est-ce qu’ils vont écrire une histoire formidable ? Souvent, on peut prédire comment les choses vont se passer rien qu’en parlant avec eux.

BC : Vous avez cité Klara Lidén. J’ai trouvé cette photo de vous [voir page 15 du catalogue] et j’ai été surprise de sa similarité avec l’une des œuvres de Lidén présente dans votre collection : Untitled (Down) [Sans titre (Vers le bas)]. Vos activités d’explorateur, d’écrivain, d’être humain, mais aussi de collectionneur me donnent de vous l’image de quelqu’un qui cherche à grandir et à se relier à des dimensions cachées, que ce soit sur le plan social, artistique, poétique, psychologique ou physique. Avez-vous acheté l’œuvre de Lidén avant ou après la prise de cette photo ? On ne peut s’empêcher de penser à la notion d’underground en voyant ces images, qui donnent littéralement accès à un univers complètement refoulé de nos perceptions quotidiennes.

EK : Je partage votre fascination. Presque tout ce qui se passe à la surface a son équivalent souterrain. Je n’avais jamais pensé au lien entre ces deux œuvres. En quelque sorte, elles traitent toutes les deux de motifs classiques chez les explorateurs urbains. J’ai acheté l’œuvre de Klara en novembre 2011, tandis que ma mini-expédition souterraine à travers le réseau d’égouts, de tunnels du métro et de canalisations d’eau de New York, avec Steve Duncan, s’est déroulée en décembre 2010.

BC : J’ai lu dans une interview que vous étiez enclin à collectionner des œuvres à tendance rebelle ou anarchiste.

EK : Autrefois, peut-être. Je le pensais sans doute quand je l’ai dit, mais depuis, j’ai changé. En matière de fidélité, vivre avec l’art n’est pas la même chose que vivre avec un animal de compagnie. Je suis resté fidèle à mon chat jusqu’à sa mort. Mais en ce qui concerne l’art, je change d’avis.

BC : Aujourd’hui, vous portez probablement un regard différent sur l’ensemble de votre collection, sans plus vous polariser consciemment sur un certain aspect ni accentuer certains choix. Vous n’avez plus besoin de réfléchir à vos impulsions…

EK : Eh bien, parfois je me dis que je devrais être un peu plus sensible.

BC : Dans quel sens ?

EK : Penser moins, ressentir plus. J’ai souvent la tête envahie de pensées qui m’empêchent de me détacher du monde. Le présent doit être « ressenti ». Les pensées sont liées au passé et à l’avenir, et sont parfois pour moi comme un bruit parasite lorsque je contemple une œuvre d’art. D’une certaine façon, le silence intérieur est à l’opposé de tout cela. Il s’agit d’entrer dans ce que l’on voit ou ce que l’on fait, de laisser chaque moment prendre toute sa place, que l’on soit en train de courir, de cuisiner, de faire l’amour, d’étudier, de discuter, de travailler, de réfléchir à une idée nouvelle, de lire ou de regarder une œuvre d’art. Aujourd’hui, quand j’examine ma collection, j’y repère un fil conducteur bien visible : moi. J’ignore si elle reflète plus nettement une partie de ma personnalité, par exemple mon humour, ou au contraire mon manque d’humour ; mes amours malheureuses ou durables et ma curiosité ; ma colère ou mon agressivité, ou un sentiment de calme, de paix, d’indéfinissable. Je crois que ma collection est le miroir de mes différentes personnalités. Je me dis aussi que c’est un peu étrange d’exposer une collection comme je le fais là. J’en suis très heureux, parce que ce sera bien fait, avec sérieux, mais donner à voir mes œuvres d’art, montrer aux gens ce que j’ai, c’est quelque chose que, dans la mesure du possible, je préfère éviter, parce que ma collection fait partie de ma vie privée. En un sens, c’est un peu mon chez-moi, et ça ne m’intéresse guère de dévoiler des affaires personnelles.

BC : C’est pourtant ce que vous êtes en train de faire.

EK : Oui. Et j’aime l’idée qu’une partie de mes œuvres soit exposée dans des lieux que je n’ai jamais vus, avec une commissaire d’exposition que je ne connaissais pas jusqu’à récemment et qui, au départ, ne savait rien de ma collection. Pour moi, c’est un immense privilège.

BC : Selon moi, il est toujours positif de sortir les œuvres de leur lieu de conservation pour qu’elles soient vues par d’autres yeux. Lisez-vous la critique d’art ?

EK : Pas souvent, mais parfois – aussi bien la critique contemporaine qu’ancienne.

BC : Je me dis toujours que la première étape de la critique d’art correspond au moment où une autre personne que l’artiste regarde l’œuvre. L’art doit être regardé pour exister. Si vous êtes artiste et que l’œuvre que vous créez reste dans votre atelier, ce n’est pas encore une œuvre d’art. Elle ne le devient qu’en sortant de l’atelier, en étant vue. EK : C’est une idée intéressante. Doit-elle être perçue pour exister ? La lune existe-t-elle si personne ne la regarde ? Ou, comme bien des philosophes se le sont demandé, un arbre qui tombe sans que personne ne l’entende produit-il un son ?

BC : C’est exactement ça.

EK : Bien sûr, aujourd’hui, pour qu’une œuvre prenne un sens, il faut qu’elle ait été présentée lors d’une exposition, photographiée, que les photos aient été partagées… Idéalement, il est bon que l’art soit exposé, mais…

BC : Je ne sais pas s’il doit nécessairement être exposé, mais selon moi la communication a de l’importance. Une œuvre d’art est un objet fait pour la communication, même si parfois, elle ne commence à communiquer que deux siècles plus tard. Par ailleurs, il est important que, d’une façon ou d’une autre, l’œuvre se détache de son créateur et acquière une vie propre.

EK : Absolument. À long terme, les grandes œuvres de ma collection ou de toute autre collection intéressante finiront par rejoindre des collections publiques, et toutes les autres iront ailleurs. Je sais qu’un grand nombre des pièces de ma collection perdra de leur intérêt dans quelques années. Face à une œuvre d’art, je peux déjà voir ses limites. Mais on ne sait jamais : peut-être qu’après ma mort, quelqu’un dira que cette œuvre-ci est intéressante et que celle-là ne l’est pas.

BC : C’est la grandeur de l’art. Évidemment, on peut aussi acheter seulement pour spéculer.

EK : Ou pour décorer sa maison, ce qui est encore autre chose. Vous avez des murs blancs et un canapé noir, alors vous achetez un beau tableau rouge ou autre. Mais bien entendu, un collectionneur va au-delà de ça.

BC : Je sais que vous aviez un Richard Prince que vous avez revendu.

EK : En tout, j’ai revendu trois ou quatre pièces de ma collection, pour la seule raison qu’on m’en proposait un prix extravagant. La valeur de l’œuvre de Prince avait centuplé en quatre ans. J’aurais bien aimé la garder, mais l’argent était plus important. Même si un jour, ce tableau vaut plus que ce que je l’ai vendu, sa vente m’aura permis d’acheter beaucoup d’autres œuvres. En outre, j’ai deux ou trois œuvres de Prince plus intéressantes que sa série Nurses [Infirmières].

BC : Est-ce que vous voyagez beaucoup pour votre collection ?

EK : Quand je voyage, je visite des expositions, mais je vois aussi des éditeurs, je vais dans des librairies, je rencontre des gens ou je pratique une activité physique. En voyage, je ne sépare pas la collection, le travail et le plaisir.

BC : Vous n’êtes pas de ces collectionneurs qui s’appuient sur un conseiller artistique ou un comité consultatif. Vous discutez simplement avec certaines personnes ?

EK : Je n’ai jamais eu de conseiller. Je comprends que pour beaucoup de gens, cela puisse être une bonne idée – à condition d’en trouver un très bon –, mais dans mon cas, l’une des raisons de collectionner des œuvres d’art, c’est de me compliquer la vie.

BC : Votre collection dénote un goût personnel très marqué, un vrai point de vue, une façon particulière de voir les choses, et c’est fascinant.

EK : Merci. J’ai longtemps été obsédé par l’idée de constituer une « grande » collection, en faisant de mon budget l’esclave de ma passion. Aujourd’hui, je trouve cela absurde – à peu près aussi absurde et irrationnel que de marcher jusqu’au pôle Sud, où le froid, le vent et chaque pas deviennent une fin en soi. J’aime suivre mon propre chemin. Voilà une autre raison pour laquelle je ne m’offre pas les services d’un conseiller. Bien sûr, le revers de la médaille, c’est que j’achète parfois des pièces singulières de faible valeur artistique.

BC : Fréquentez-vous les foires ?

EK : Moins qu’avant. Je ne manque jamais Art Basel, et cette année je suis allé à Frieze London. Je me suis bien amusé, mais je préfère de très loin les vraies expositions aux stands montés pour des ventes rapides. L’art a quelque chose à voir avec la lenteur. Les foires, elles, sont axées sur la vitesse – leur objectif permanent est d’attirer toujours plus de gens riches. Et évidemment, Bâle est la meilleure à cet égard. Ils ont une liste de soixante mille VIP.

BC : Exactement. Presque tout le monde doit se prendre pour une very important person.

EK : Oui. Et ces soixante mille personnes sont réparties sur cinq niveaux différents de VIP.

BC : Absolument. Platinum…

EK : Tout le monde est un VIP. C’est une idée intéressante. Mais, pour avoir fréquenté beaucoup de foires, il me semble que les collectionneurs ont envie d’expositions organisées par de bons commissaires. Ce qui compte, c’est le plaisir de passer à côté de l’occasion, de choisir la voie de la lenteur.

BC : Au début de cette conversation, vous avez parlé de votre expérience à l’âge de treize ans, et de cette œuvre que vous aviez détestée…

EK : Je ne l’avais pas détestée. Je l’avais juste trouvée stupide.

BC : L’expérience s’est-elle répétée ? Est-ce que cela vous agace, parfois, d’être sûr qu’une œuvre est sans valeur et de vous rendre compte, une fois parti, qu’elle vous trotte dans la tête ?

EK : Oui. J’ai du mal à aimer ce que je comprends. Par exemple, la première fois que j’ai vu une œuvre de Klara Lidén – quatre œuvres en fait –, je n’ai pas tout de suite saisi. C’était en avril 2010. Quelques semaines plus tard, je me suis mis à regretter de ne pas l’avoir achetée, mais quand j’ai contacté la galerie, il était trop tard – les quatre œuvres avaient été vendues. Apprendre qu’une œuvre que vous voulez acheter vous a échappé est une terrible nouvelle pour un collectionneur. Bien sûr, c’est formidable pour le marchand d’art ou le galeriste, parce qu’ils savent que le collectionneur a des chances de devenir accro à l’artiste. Mais en tant que collectionneur, il faut toujours se rappeler que l’artiste retournera dans son atelier le lundi matin, qu’il ou elle créera d’autres œuvres. Dans le cas de Carroll Dunham, dont j’ai déjà parlé, j’ai vu l’exposition en 2002 et ce n’est que plusieurs mois après que j’ai décidé d’acheter son œuvre.

BC : Est-ce que vous téléphonez aux artistes et allez dans leurs ateliers ?

EK : Parfois, mais pas souvent. Il faudrait peut-être que je m’améliore dans ce domaine, mais les artistes sont facilement déçus quand on n’achète pas leurs œuvres. Et puis, dans l’atelier, l’ambiance peut devenir étrange si l’artiste a l’impression qu’on attend des explications sur son travail. À cet égard, il vaut mieux se rencontrer autour d’un déjeuner ou d’un verre. Je me souviens être allé à l’atelier d’Alex Hubbard avec le galeriste Eivind Furnesvik, avant qu’il ait une vraie galerie. C’était intéressant de voir comment il travaillait et de pouvoir acheter quelques-unes de ses œuvres à ses débuts.

BC : Suivez-vous des règles particulières ? Par exemple, vous fixez-vous une limite financière pour chaque œuvre ?

EK : Non, aucune limite. Pour moi, la collection n’est pas un investissement, mais plutôt une forme de consommation. Si c’était un investissement, j’aurais agi de manière très différente. J’aurais acheté des œuvres plus chères, plus reconnues, j’aurais diversifié mes placements avec de l’immobilier ou autre. Sur le plan commercial, je crois que ce que je fais n’a guère de sens. Évidemment, j’aime faire de bonnes affaires et j’envisage parfois l’acquisition sous l’angle financier, donc cela fait partie de l’équation, mais beaucoup de mes acquisitions n’ont pas beaucoup de chances de devenir des trophées sur le marché.

BC : De nombreuses pièces de votre collection sont l’œuvre de jeunes artistes qui, bien sûr, ont envie d’apporter le point de vue de leur génération, leur regard neuf sur le monde. Lisez-vous aussi des livres qui s’y rapportent, que ce soit en philosophie, en littérature…

EK : Je lis tout le temps, et nous faisons tous partie de ce que nous avons rencontré, connu, lu ou vécu. Ce matin, j’ai lu une nouvelle de Borges, Le Jardin aux sentiers qui bifurquent. Je l’avais déjà lue il y a des années, mais elle est encore meilleure que dans mon souvenir. Je souligne tout ce que je veux relire, par exemple cette phrase : « Un volume dont la dernière page fût identique à la première, avec la possibilité de continuer indéfiniment2. » C’est une idée formidable.

BC : C’est une boucle !

EK : Un jour, j’ai vu une œuvre d’art qui reposait sur le même principe. Lire des choses intéressantes est une aide précieuse pour collectionner de l’art, pour comprendre ce qui se passe. Écouter la même musique, lire un peu les mêmes livres, voir les mêmes films que l’artiste qu’on collectionne est aussi un avantage. Cela explique pourquoi je ne collectionne pas d’art chinois, par exemple. Je suis allé en Chine autour de l’an 2000 et j’ai vu de l’art. J’envisageais de commencer à collectionner des œuvres chinoises, mais je ne les ai pas comprises. En rentrant chez moi, j’ai compris que celles que j’avais appréciées m’avaient plu pour de mauvaises raisons. J’avais aimé ce qui me rappelait l’art occidental. Il est évident que j’ai manqué de belles occasions, mais cela ne me semblait pas correct de collectionner des œuvres d’artistes avec qui j’avais peu d’expériences en commun. J’aurais dû faire plus d’efforts.

BC : Donc vous collectionnez des œuvres d’artistes européens et américains.

EK : Le plus souvent européens et nord-américains, mais aussi latino-américains et asiatiques. Aujourd’hui, j’essaie d’acheter un peu plus d’art japonais parce que je trouve que la nouvelle génération japonaise fait un boulot formidable. Mais j’ai été trop lent. J’aurais dû faire mieux – quoique les Japonais semblent sous-estimer l’art contemporain, ce qui facilite la vie au collectionneur.

BC : Vous arrive-t-il d’acheter sans avoir vu l’original ?

EK : Oui.

BC : Juste d’après une photo ?

EK : J’essaie de me renseigner. En général, je connais quelqu’un, dans la ville où l’œuvre est vendue, qui ira y jeter un coup d’œil pour me rendre service, et je parle aussi au galeriste. Acheter un Raymond Pettibon sur la base d’un JPEG, ce n’est vraiment pas l’idéal, mais il vivait à Los Angeles, et ça aurait été trop loin d’y aller pour chacune des vingt-huit œuvres que je lui ai achetées.

BC : Certaines œuvres sont très difficiles à photographier.

EK : Oui. Quasiment aucune photo ne pourra vous donner une bonne impression de l’œuvre. Il y a quelques années, j’ai fréquenté des sites de rencontre, c’est un peu pareil. Cela n’a pas de sens d’acheter un Tauba Auerbach à partir d’un JPEG, mais j’ai un travail prenant, j’aime passer du temps en plein air, j’ai trois filles magnifiques dont je dois m’occuper, alors je manque de temps. C’est pourquoi j’ignore parfois le bon sens qui recommande de voir l’art de visu.

BC : Craignez-vous de tomber dans les pièges de la mode et des hypes ?

EK : Non.

BC : Les maisons de ventes aux enchères se sont lancées dans une course aux records. Est-ce que cela influence l’activité des collectionneurs ?

EK : Oui, et pas seulement celle des collectionneurs. Les galeristes, les médias et les musées sont dans le même bateau. L’idée que le marché a toujours raison est étonnamment répandue, alors qu’en réalité, il a eu tort pendant des siècles, que ce soit à propos des femmes, des artistes racisés et des artistes ne venant pas d’Europe ou d’Amérique du Nord.

BC : Ces maisons de ventes, qui sont si fortes pour établir des « hit-parades », sont-elles en train de remplacer un dialogue intellectuel plus profond, plus fécond sur ce qui a aujourd’hui de l’importance en art ?

EK : Il ne fait aucun doute que les prix des enchères influencent considérablement la façon de définir et d’exposer l’art. Autrefois, le monde de l’art se fiait aux critiques, aux directeurs de musées et aux commissaires d’exposition. Aujourd’hui, les mégacollectionneurs, quelques conseillers artistiques, marchands, galeristes et commissaires-priseurs triés sur le volet, les grandes institutions et supercommissaires d’exposition sont devenus les principaux créateurs de tendances. Pratiquement tous ces gens se connaissent, dînent ensemble, voire couchent ensemble à l’occasion – c’est un milieu très fermé.

BC : La valeur artistique traverse-t-elle une crise ?

EK : Je ne crois pas. Les communautés artistiques sont bien plus grandes que les marchés commerciaux. Même si ces derniers sont légèrement corrompus, les premières devraient s’en sortir.

BC : De toute évidence, vous adorez découvrir de jeunes talents ou des artistes méconnus, et vous y parvenez incroyablement bien. Or, la mondialisation nous rend beaucoup plus tributaires de choix et d’informations de deuxième ou troisième main. Nous sommes confrontés à beaucoup de risques nouveaux, comme mal comprendre une culture ou se laisser influencer par des projections ou un romantisme exotique. Comment y faites-vous face ?

EK : Je trouve cela difficile. Il y a tant de choses que je ne comprends pas. Parfois, c’est un avantage de vivre à Oslo, un peu à l’abri de l’esprit du temps, sans devoir entendre parler de la dernière tendance. Cela peut paraître bizarre de dire ça dans un catalogue d’exposition, mais les meilleures choses de la vie n’ont pas de forme durable.

BC : Le monde de l’art a énormément changé ces trente ou quarante dernières années. Certains parlent même maintenant d’« industrie de l’art ». Après tout, nous sommes une industrie, nous mangeons de l’industrie… Restez-vous globalement optimiste ?

EK : Oui. Le monde s’industrialise de plus en plus et l’augmentation de la richesse a fait du marché de l’art une industrie comme les autres, une sorte de style de vie dans lequel la galerie où l’on achète a pour certains autant d’importance que l’artiste ou l’œuvre achetée. Mais, comme vous le dites, je fais le choix d’être optimiste. Premièrement parce que, au cours de l’histoire, les grands pessimistes se sont souvent trompés. Deuxièmement parce que, aujourd’hui, le monde a besoin de davantage d’optimistes. Et d’une manière générale, je pense qu’il est bon pour l’économie que les riches dépensent leur argent et le maintiennent en circulation.

BC : Quelque part, tout collectionneur révèle sa personnalité à travers les œuvres qu’il collectionne, ce qui donne de lui une idée plus différenciée et plus personnelle qu’on pourrait le croire. Le titre de cette exposition, « Ma cartographie », qui fait évidemment allusion à votre activité d’explorateur et pas seulement de collectionneur, rappelle l’idée de « connaissance de soi ». Est-ce que le fait de collectionner de l’art constitue – pour vous et pour nous tous – un moyen agréable de mieux se connaître et de mieux connaître le monde ?

EK : Oui, je le pense. Apprendre à se connaître et exploiter pleinement son potentiel est essentiel pour donner du sens à la vie. Je crois à ce précepte valable depuis plus de deux mille ans.

BC : L’aventurier est un loup solitaire. Présente-t- il des similarités avec le profil psychologique du collectionneur ?

EK : Peut-être. Il y a la volonté de se tenir prêt, de ne pas renoncer, de rester curieux et de s’étonner. Et, bien entendu, il faut veiller à faire un pas à la fois – même une souris peut manger un éléphant si elle prend de toutes petites bouchées. Le tout, c’est de le vouloir.

BC : L’un des motifs de jalousie pour les gens qui travaillent dans les musées, c’est que les collectionneurs privés n’ont pas à justifier leurs décisions face à un conseil ou à des investisseurs publics. D’un autre côté, cela confère une touche de frivolité aux collections privées, comme si cette activité était régie par des décisions impulsives, prises sur un coup de tête.

EK : Pour moi, cette frivolité est inhérente à la beauté de l’activité du collectionneur. Je prends mes propres décisions, bonnes ou moins bonnes. Collectionner n’est pas une entreprise démocratique.

BC : Je suis sûre que chaque pièce de votre collection cache une histoire personnelle, liée au moment et aux modalités de sa découverte. D’une façon ou d’une autre, ces œuvres ont dû venir s’intégrer à votre biographie. C’est pourquoi je suis toujours déroutée quand quelqu’un vend toute sa collection sans guère d’explications. Dans ces cas-là, la première question qui vient inévitablement à l’esprit, c’est : le collectionneur agit-il par cupidité, parce qu’il est ruiné, ou plongé dans quelque crise personnelle, comme un divorce ? Quelque part, on s’attend à ce que les gens restent fidèles à leurs habitudes et ne les laissent pas tomber comme une vieille chaussette.

EK : Quelquefois, c’est par cupidité, d’autres fois, par stupidité ou par manque de respect. Ou pour les trois raisons à la fois : votre mère ou votre père s’est démené pendant des années pour acheter des œuvres d’art dont ils étaient tombés amoureux, grevant le budget et écrivant d’une certaine façon l’histoire de la famille et, dès qu’ils meurent, vous vendez tout. Et comme vous êtes sans doute pressé, vous n’en obtenez même pas un bon prix. D’un autre côté, si vous êtes fauché et que vous devez choisir entre la maison ou les œuvres d’art, il semble logique de garder la maison.

BC : Est-ce indiscret de vous demander quels sont vos projets pour l’avenir de votre collection ?

EK : Pas du tout. Je n’en ai pas. J’aime à penser que les grandes œuvres d’art rejoindront de grandes institutions, tandis que les autres se retrouveront ailleurs.

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