mardi 27 juillet 2021

Jean-Marc Andrieu – S.T.V.B.E, E.V à la Galerie AL/MA – Montpellier


Jusqu’au 6 février 2021, Marie-Caroline Allaire-Matte accueille Jean-Marc Andrieu à la Galerie AL/MA pour une exposition dont le titre paraît a priori assez énigmatique : « S.T.V.B.E, E.V », mais tout à fait circonstanciel…

En effet, ce qui semble être un sigle un peu mystérieux sera vite compris par les latinistes comme l’abréviation sibylline d’une salutation utilisée pour la correspondance : « si tu vales bene est, ego valeo / si tu vas bien, alors moi aussi je vais bien »… Certains normaliens suggèrent son usage pour la rédaction concise des sms

Jean-Marc Andrieu – S.T.V.B.E, E.V à la Galerie ALMA – Montpellier – vue de l’exposition ©d.huguenin
De gauche à droite : Thème 10, Thème 8, 2020 – Thème 11 #Point de fuite, 2020 – S.T.U* (Thème 9), 1990 et Thème 13 #L’endroit de l’envers (le dépit de TM), 2019-2020

On attendait avec curiosité de découvrir l’« infinité de croisements sans conséquence dramatique » que Jean-Marc Andrieu propose derrière cette formule d’accueil latine… et d’apprécier sa pratique d’un « matérialisme plus poétique que dialectique ».

Pour cette première exposition à la Galerie AL/MA, les œuvres rassemblées offrent une vision pertinente et explicite du travail de Jean-Marc Andrieu. Sept pièces récentes (entre 2015 et 2020) sont mises en regard avec trois autres plus anciennes, des années 1990-91. L’ensemble illustre la cohérence de sa démarche artistique et la continuité d’un vocabulaire et d’une grammaire qui lui appartiennent, mais qui empruntent aussi à l’héritage de Supports/Surfaces.

Jean-Marc Andrieu à la Galerie ALMA – Montpellier - Photo © Christine Baudillon
Jean-Marc Andrieu à la Galerie ALMA – Montpellier – Photo © Christine Baudillon

Marie-Caroline Allaire-Matte rappelle que Jean-Marc Andrieu a été très proche de Jean Azémard avec lequel il partage beaucoup dans sa manière de prélever les éléments dans la nature, d’accumuler des objets du quotidien pour construire une œuvre souvent organique et qui relève d’un bricolage pleinement assumé. Bricolage qu’il définit comme « technique d’improvisation » dans son Petit lexique des matériaux, moyens et thématiques en précisant : « C’est le geste qui adapte les matériaux aux circonstances et déduit les circonstances des matériaux »…

Jean-Marc Andrieu entretient un compagnonnage intellectuel perceptible avec Patrick Saytour, Daniel Dezeuze ou Claude Viallat. Il a aussi été l’ami de Toni Grand dont il fut l’assistant.

Pour cette exposition, Jean-Marc Andrieu propose un petit texte introductif qui, dit-il, « me paraissait nécessaire pour assembler les morceaux » :

« Basée à l’origine sur une relecture du « Chemin du calvaire » que conçut Henri Matisse pour la Chapelle du Rosaire à la fin de sa vie, cette exposition présente ici des éléments périphériques à la réalisation initialement prévue. Toutefois en dépit de certains petits cailloux blancs manquant sur ce chemin, je nourris l’espoir qu’une part de cette origine énergétique, ferme et fragile puisse apparaître en négatif à la manière des empreintes de mains soufflées sur la paroi des grottes et dont l’absence du sujet révèle d’autant plus sa présence ». JMA. Décembre 2020

Comme à son habitude, l’accrochage que propose Marie-Caroline Allaire-Matte est d’une justesse et d’une élégance remarquable.

Les œuvres récentes présentées face à l’entrée de la galerie et sur le mur de droite sont d’une impressionnante légèreté, particulièrement accomplies, avec une singulière économie de moyens… Très attentif à leur accrochage, l’artiste souhaite que ces sculptures très graphiques s’équilibrent avec, si possible, un seul point d’appui.

Jean-Marc Andrieu - S.T.V.B.E, E.V à la Galerie ALMA – Montpellier - vue de l'exposition ©d.huguenin
Jean-Marc Andrieu – S.T.V.B.E, E.V à la Galerie ALMA – Montpellier – vue de l’exposition ©d.huguenin
De gauche à droite : Thème 12, Thème 14 #D.C. al Coda, 2020 – Thème 12, Thème 10, 2020 – Artefact 2, 2015 – Thème 2 #erratique systémique, 1991 et Thème 10, Thème 8, 2020.

Avec une étonnante évidence, les objets « cueillis » dans la nature (branches, corne, etc.) s’articulent avec les matériaux de l’atelier (fibre de carbone, métal, béton…) : Thème 3 #Artefact 3, 2019, Thème 12, Thème 14 #D.C. al Coda, 2020, Thème 11 #Point de fuite, 2020…

Plus rarement, un raboutage avec du chatterton s’est imposé (Thème 12, Thème 10, 2020).

Au-dessus du bureau, une pièce de 2015 (Artefact 2) évoque les cerceaux chers à Viallat qui sont souvent présents chez Jean-Marc Andrieu. Ici, c’est un balai qui sert de support aux boucles d’un tube de plastique…

Le cercle que l’on retrouve sous la forme d’un arc dans Thème 11 #Point de fuite, 2020 est surtout visible dans une sculpture plus ancienne qui occupe le centre de la galerie.

Jean-Marc Andrieu - S.T.V.B.E, E.V à la Galerie ALMA – Montpellier - vue de l'exposition ©d.huguenin
Jean-Marc Andrieu – S.T.V.B.E, E.V à la Galerie ALMA – Montpellier – vue de l’exposition ©d.huguenin

S.T.U (Thème 9), 1990 est une œuvre composite assez emblématique de la démarche de l’artiste où la collecte et l’accumulation sont au cœur des premières étapes, avant une période de sédimentation qui conduit à la confrontation… « L’intérêt c’est la confrontation : la matière, elle, est autonome. Confronter des signes, confronter des lignes » écrit-il dans son Petit lexique.

Jean-Marc Andrieu - (Thème 9), 1990 - Galerie ALMA – Montpellier - Photo © Yaël Chardet
Jean-Marc Andrieu – (Thème 9), 1990. Néon, pneus, verre, isorel, caoutchouc, métal, diamètre 100 cm ; hauteur 41 cm – Galerie ALMA – Montpellier – Photo © Yaël Chardet

Dans ce Sans titre utile (S.T.U), c’est un vieux projecteur de mine qui impose la forme récurrente du cercle. S’y ajoutent quelques pneus de bicyclette de couleurs et de diamètre différents. Le tout est cerclé avec des plaques d’isorel et des bandes d’acier. Un néon de faible puissance dégage une lumière chaude qui souligne les formes et le contraste des matériaux.

Jean-Marc Andrieu - S.T.V.B.E, E.V à la Galerie ALMA – Montpellier - vue de l'exposition ©d.huguenin
Jean-Marc Andrieu – S.T.V.B.E, E.V à la Galerie ALMA – Montpellier – vue de l’exposition ©d.huguenin
De gauche à droite : Thème 10, Thème 8, 2020 – Thème 11 #Point de fuite, 2020 – S.T.U* (Thème 9), 1990 et Thème 13 #L’endroit de l’envers (le dépit de TM), 2019-2020

Entre les deux fenêtres qui ouvrent sur la rue du Plan du Palais, on découvre une œuvre singulière qui détonne par sa composition avec l’ensemble très cohérent des pièces récentes.

Thème 13 #L’endroit de l’envers (le dépit de TM), 2019-2020 empile une série de matériaux divers.
Un article imprimé en cyrillique extrait d’un journal russe est couvert par la photographie d’une femme. Elle-même, est partiellement cachée par la pochade d’un visage sans expression qui s’apparente aux masques passeports africains.
Le tout barré et biffé est enserré par des cadres métalliques et s’accompagne d’une sangle de cuir enroulée…
Ici, la limpidité et la légèreté des formes disparaissent pour laisser place à une somme de contradictions très fortes.

Jean-Marc Andrieu - S.T.V.B.E, E.V à la Galerie ALMA – Montpellier - vue de l'exposition ©d.huguenin
Jean-Marc Andrieu – S.T.V.B.E, E.V à la Galerie ALMA – Montpellier – vue de l’exposition ©d.huguenin
De gauche à droite : S.T.U* (Thème 9), 1990 – Thème 2 #erratique systémique, 1991-2020 – Thème 3 #Artefact 3, 2019 – Thème 12, Thème 14 #D.C. al Coda, 2020 et Thème 12, Thème 10, 2020

Quelques œuvres graphiques très construites complètent l’accrochage. C’est notamment le cas de Thème 2 #erratique systémique, 1991-2020 qui est opportunément placé à gauche de l’entrée, perpendiculaire de la lumière du jour.

Jean-Marc Andrieu - Thème 2 #erratique systémique, 1991-2020
Jean-Marc Andrieu – Thème 2 #erratique systémique, 1991-2020.  Dessin sur carte à gratter, métal, verre, 69 x 205 cm (encadré), 1991

Cette œuvre de grande largeur (69 x 205 cm) a été réalisée en plusieurs étapes. Sur une carte à gratter, des tracés au compas ont été complétés par un réseau de diagonales qui partent des coins. L’ensemble a récemment été bordé avec un cadre en acier dont les angles ont été meulés. Cet ajout donne l’illusion de fortes contraintes qui auraient étoilé le verre de protection…

Au-dessus du bureau, Thème 2 #erratique systémique, 1991 est construit à partir du lancer aléatoire d’un jeu de fléchettes. Les trous des impacts ont permis de placer des pièces de monnaie qui ont servi de cache lors de la pose d’une couche de peinture. L’œuvre a été encadrée plus tardivement avec du corian…

Jean-Marc Andrieu - Thème 2 #erratique systémique, 1991
Jean-Marc Andrieu – Thème 2 #erratique systémique, 1991. Peinture, graphite sur papier, cadre en corian et verre, 35 x 88 cm (encadré), 1991

Les réserves de la galerie conservent quelques œuvres graphiques complémentaires et une sculpture (Thème 12 Moebius, 2018) qui évoque clairement les proximités de Jean-Marc Andrieu avec le travail de Jean Azémard…

Naturellement, un passage par la Galerie AL/MA s’impose avant le 6 février prochain.

Rarement visible, il serait regrettable de ne pas voir ou découvrir le travail de Jean-Marc Andrieu qui a su « organisé sa propre évasion, gagné sa liberté en construisant une identité si singulière qu’à des années d’intervalle et quel que soit le support emprunté, une œuvre de Jean-Marc Andrieu n’est identifiable qu’à elle-même »…

Merci à Marie-Caroline Allaire-Matte pour sa disponibilité auprès de ses visiteurs et pour à son engagement vis-à-vis des artistes qu’elle expose.

En savoir plus :
Sur le site de le Galerie AL/MA
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Jean-Marc Andrieu - Huit & Neufs 2006 (inox sur plage de Carnon) - Photo Ph. Pannetier 2014
Jean-Marc Andrieu – Huit & Neufs 2006 (inox sur plage de Carnon) – Photo Ph. Pannetier 2014

Jean-Marc AndrieuS.T.V.B.E, E.V : Communiqué de presse

« L’endroit de l’art me paraît être le lieu possible de la plus grande infinité de croisements sans conséquence dramatique. »

Cette déclaration de Jean-Marc Andrieu devient évidente en contemplant son atelier, espace vitré sur deux niveaux ouverts sur la cour, elle-même lieu d’acclimatation d’espèces végétales importées de ses voyages.

Tout, dans cet espace, concourt à l’accueil des êtres et des choses, du vivant et de l’inanimé : morceaux de bois ou de métal, sangles, pneus de bicyclette, pièces de monnaie etc. On pourrait parler d’emmagasinage en observant cette collecte à la fois rustique et sophistiquée. Les objets, une fois adoptés, attendent leur heure, pour participer à des associations fortuites qui deviendront un dessin ou une sculpture. « C’est le geste qui adapte les matériaux aux circonstances et déduit les circonstances des matériaux. » comme il le dit lui-même dans le Petit lexique des matériaux, moyens et thématiques.

Quand on tente de comprendre comment le jeu des correspondances opère, Jean-Marc Andrieu répond : « Ce qui me paraît caractériser mon travail, c’est la tentative de positiver un défaut de méthode qui, partant du constat d’une incapacité atavique à la mise en ordre, va chercher la béquille d’un système non-linéaire, mais un système de l’action propre à réaliser la somme de toutes les digressions. »
Le goût des mots, le sens qu’il leur donne -parfois inverse du sens commun – participe à l’élaboration des œuvres, confrontant signes et lignes sur un même plan, avec la même jubilation. Le rapport au temps est aussi une composante essentielle du travail de Jean-Marc Andrieu : les œuvres, qu’elles soient sculptures ou dessins, ne sont pas fixées une fois pour toutes dans un état définitif ; au contraire, elles sont susceptibles d’être reprises dans un questionnement permanent.

«lls [les dessins] sont quelquefois retravaillés avec des années ou dizaines d’année d’intervalle, et peuvent s’appareiller fortuitement pour se soutenir et se conforter dans l’aphasie que je leur prête. »

Le travail de Jean-Marc Andrieu est irréductible aux genres et aux définitions, mais aussi aux dates. S’il partage quelques affinités avec certains artistes de la génération précédente, qu’il cite quelquefois respectueusement et affectueusement, il pratique un matérialisme plus poétique que dialectique. Il a organisé sa propre évasion, gagné sa liberté en construisant une identité si singulière qu’à des années d’intervalles et quel que soit le support emprunté, une œuvre de Jean-Marc Andrieu n’est identifiable qu’à elle-même.

Né en 1955, Jean Marc Andrieu vit et travaille à Manduel (Gard).
Il enseigne à l’École supérieure d’Art à Aix-en-Provence.
Son travail a été présenté au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, à la Panacée (Montpellier), à la Galerie Aline Vidal (Paris), et figure dans des collections publiques telles le FRAC Languedoc-Roussillon, le Carré d’Art à Nîmes ou le FNAC.

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