lundi 14 juin 2021

Sophie Bueno-Boutellier – Touche-moi à la Friche la Belle de Mai, Marseille

Jusqu’au 16 mai 2021, la Friche la Belle de Mai accueille «Touche-moi » une saisissante proposition de Sophie Bueno-Boutellier avec la collaboration avec Caetano et la participation de Won Jin Choi et La Gousse. Pour Cédric Aurelle, curateur du projet, «Touche-moi n’est pas une exposition, mais un moment d’intensité variée qui s’expérimente dans le déplacement » à travers l’espace unique et monumental du Panorama.

Cédric Aurelle, dont on connaît les collaborations avec Fraeme et Art-O-Rama ces dernières années, souligne le lien étroit qu’il entretient avec Marseille et l’histoire de chasse aux fantômes qu’il y poursuit et qui l’y poursuivent. Ces éléments ne sont, dit-il, pas anodins dans son intérêt pour le travail de Sophie Bueno-Boutellier qu’il avait découvert, avec une certaine distance, à Berlin entre 2007 et 2011. L’artiste et le critique se sont retrouvés en 2018, au moment l’un et l’autre s’installent en ville après des parcours singuliers. L’idée d’un projet commun s’est ensuite imposée.

Pour Sophie Bueno-Boutellier, l’arrivée à Marseille s’est traduite par un important renouveau de sa pratique artistique. Jusqu’alors ancrées dans le sol, l’installation et la sculpture étaient très présentes dans son travail. Dans un des deux ateliers de la ville du cours Lieutaud, elle a alors envisagé la peinture comme une refondation en opérant un « redressement » et un engagement de son corps dans la couleur.

Touche-moi de Sophie Bueno-Boutellier – Fræme, la Friche la Belle de Mai, Marseille, 2021

L’exercice du yoga tandava, précède un geste chorégraphique de l’artiste, le corps enduit de pigments, face à la toile verticale. Le yoga tandava ou danse de Shiva est une pratique sans posture où une première phase de méditation se prolonge par des mouvements lents des bras autour du corps, puis par le redressement du pratiquant et la danse sacrée de Shiva appelée Tandava. Les gestes libres et très lents relâchent progressivement toute tension musculaire et tout mouvement volontaire… Dans l’hindouisme, cette danse exprime la succession des cycles cosmiques qui engendrent dans un même mouvement la destruction et la création. Au niveau individuel, elle enseigne aux âmes humaines le chemin vers la délivrance du cycle des réincarnations…

Touche-moi de Sophie Bueno-Boutellier – Fræme, la Friche la Belle de Mai, Marseille, 2021

Pour «Touche-moi », Sophie Bueno-Boutellier a investi le Panorama avec d’immenses toiles peintes dans l’espace d’exposition avec son corps. L’artiste évoque la spontanéité de son geste, de ne plus le contrôler et de laisser faire les choses…

Touche-moi de Sophie Bueno-Boutellier – Fræme, la Friche la Belle de Mai, Marseille, 2021

Avec la volonté d’offrir « une gigantesque matrice aquatique s’ouvrant sur la rade de Marseille et les quartiers nord de la ville », ses toiles tombent du plafond «à la manière d’algues en flottaison ».

Touche-moi de Sophie Bueno-Boutellier – Fræme, la Friche la Belle de Mai, Marseille, 2021

Elles organisent un parcours fluide dont le rythme est ponctué par plusieurs céramiques brutes, modelées par « l’action du souffle ». Leur couleur sombre contraste avec les socles immaculés sur lesquels elles reposent.

Touche-moi de Sophie Bueno-Boutellier – Fræme, la Friche la Belle de Mai, Marseille, 2021

À l’entrée du Panorama, un tas de sel scintille dans la lumière. Le long des murs, de longs tubes de laiton conduisent selon le curateur des « canaux d’énergie ».
Des tissus noirs, entreposés au fond de l’espace, trouveront leur destination encore mystérieuse dans de futures activations de l’exposition…

Touche-moi de Sophie Bueno-Boutellier – Fræme, la Friche la Belle de Mai, Marseille, 2021

À intervalle régulier, une composition de Caetano avec la voix de Won Jin Cho intervient dans la construction d’un univers sonore qui se superpose à celui de Sophie Bueno-Boutellier.

À l’évidence, il y a une mystique et probablement une forme de catharsis dans ce «Touche-moi » auquel nous invitent Sophie Bueno-Boutellier et Cédric Aurelle.

Chacun y trouvera ou non les « chemins intuitifs propices aux interactions affectives » que suggère le curateur et y captera ou pas les vibrations engendrées par l’installation de l’artiste.

Sophie Bueno-Boutellier et Cédric Aurelle – Touche-moi – Fræme, la Friche la Belle de Mai, Marseille, 2021

«Touche-moi » mérite sans aucun doute une attention bienveillante et un profond respect pour l’engagement des deux acteurs et leur aspiration à remettre ici « la relation à l’autre au centre des enjeux »…

Celles et ceux qui ont apprécié les multiples moutures du cocktail Perrier Menthe Citron préparé en 2019 par Cédric Aurelle et Julien Creuzet ne seront pas surpris d’apprendre que « Touche-moi va se déployer sur quatre mois sans vernissage ni finissage mais dans une temporalité aux intensités variées, à la manière d’un espace habité dans lequel on pourra danser, boire, manger, chanter… et s’émouvoir ».

La production du projet est assurée par Fræme.

Pour le moment, l’exposition est ouverte aux professionnels, sur rendez-vous, du mercredi au vendredi de 13h à 17h30. La réservation pour ce faire via un formulaire en ligne (https://form.jotform.com/210191763673356) ou par téléphone au 04 95 04 95 36 (du jeudi au vendredi de 10h à 12h)

À lire, ci-dessous, le texte de Cédric Aurelle et quelques repères biographiques à propos de Sophie Bueno-Boutellier.

En savoir plus :
Sur le site de la Friche
Sur le site de Fraeme
Sur le site de Sophie Bueno-Boutellier

À propos de Sophie Bueno-Boutellier

Née en 1974 à Toulouse, Sophie Bueno-Boutellier a étudié à la Villa Arson à Nice. Elle vit et travaille à Marseille. Après une résidence à Triangle France fin 2018, elle s’installe à Marseille et occupe avec Adrien Vescovi un des deux ateliers de la Ville de Marseille situé au cours Lieutaud en 2019 et 2020.

Tandava Paintings, Vue de l’exposition Sur pierres brûlantes, La Friche la Belle de Mai-Triangle, Marseille, 2020 © Aurélien Mole
Sophie Bueno-Boutellier – Tandava Paintings, Vue de l’exposition Sur pierres brûlantes, La Friche la Belle de Mai-Triangle, Marseille, 2020 © Aurélien Mole

Le travail de Sophie Bueno-Boutellier a fait l’objet de nombreuses expositions en France et à l’étranger. Parmi les expositions personnelles récentes : « Let me steal this moment from you now » chez Freymond-Guth (Zurich, 2013), « Le Don de Gaïa » à The Approach (Londres, 2017), « La ritournelle du peuple des cuisines » à la Fondation d’entreprise Ricard (Paris, 2017) et « Je me perds et me répands… Je suis l’écho de ton eau » à la Galerie Joseph Tang (Paris, 2020).

Sophie Bueno-Boutellier, Je me perds et me répands… Je suis l’écho de ton eau à la Galerie Joseph Tang - Paris, 2020
Sophie Bueno-Boutellier, Je me perds et me répands… Je suis l’écho de ton eau à la Galerie Joseph Tang – Paris, 2020

Touche-moi de Sophie Bueno-Boutellier
Une présentation par Cédric Aurelle

Serait-il possible de renaître à la vie ? Naître une deuxième fois, mais naître adulte et plonger dans un monde singulier sans avoir eu le temps d’en apprendre la langue, les usages ou les représentations… Envisager le monde à fleur de peau, afin d’en ressentir la réalité brute et s’en laisser pénétrer, sans filtres d’interprétation et débarrassé·e de sa carapace de protection. Une autre manière de « faire le vide pour rendre possible toute expérience » ainsi que l’écrit Emmanuele Coccia dans ses Métamorphoses. C’est à cette expérience proche de la vie que nous invite Sophie Bueno-Boutellier avec Touche-moi.

Sophie Bueno-Boutellier, detail, 2020 (HD) ©Fræme

Touche-moi, c’est au commencement un verbe, un souffle et une caresse. Non pas un impératif théologique mais une parole sans sujet déterminé, sans je discursif mais avec un moi transitif dans lequel se fondront celles et ceux qui voudront en faire l’énoncé ou la lecture afin d’en ressentir la profondeur tellurique et prendre en charge son principe cosmogonique au cœur duquel se situe la question de la relation. Touche-moi suggère en effet la continuité d’un soi dans autant d’individus, esprits, animaux, substances minérales ou organiques et leurs multiples formes de vie en gestation dans l’océan primordial que l’artiste installe dans la Tour Panorama de la Friche la Belle de Mai.

« La mère est […] en réalité un substitut partiel de l’océan » (1) et c’est dans une gigantesque matrice aquatique s’ouvrant sur la rade de Marseille et les quartiers nord de la ville, que Sophie Bueno-Boutellier plante à la manière d’algues en flottaison d’immenses toiles peintes produisant un sentiment d’infini océanique articulant non pas tant un parcours didactique jalonné de vérités immuables que des chemins intuitifs propices aux interactions affectives.

Venant de pratiques ancrées dans le sol, liées à la sculpture et à l’installation, Sophie Bueno-Boutellier envisage la peinture comme une manière de refonder son ethos artistique depuis son installation à Marseille en 2018. Dans un mouvement d’élévation verticale, elle engage tout son corps dans la peinture, peignant à mains nues dans un contact direct avec la toile. La peau joue ici un rôle fondamental non seulement comme surface d’adhérence des pigments colorés mais aussi comme zone tactile, poreuse aux éléments extérieurs comme aux grains de la toile. Cette membrane pénétrée par les vibrations cosmiques devient l’espace transactionnel par lequel sont exsudées les humeurs biologiques et exultées les manifestations animiques qui traversent les corps en transe. Je me perds et me répands… je suis l’écho de ton eau s’intitulait d’ailleurs son exposition réalisée à la Galerie Joseph Tang à Paris l’été dernier qui, telle une résurgence humorale, refait surface dans Touche-moi au travers de sa forêt de toiles océaniques. Elles y suintent et y répandent leurs eaux colorées en flaques salines, comme autant de pertes avant-coureuses d’une nouvelle venue au monde en forme de soulèvement poétique.

L’élan chorégraphique par lequel Sophie Bueno-Boutellier engage tout son corps dans la peinture trouve par ailleurs son ressort dans une pratique de la méditation et du yoga Tandava. En articulant l’assise méditative à la spontanéité du mouvement, l’artiste canalise les énergies cosmiques sous l’impulsion desquelles elle enduit les surfaces de toiles dont les variations colorées révèlent l’intensité. Ces énergies sont aussi celles qui président à la production de céramiques à laquelle l’artiste s’est initiée récemment et qui viennent ponctuer l’exposition. Dans ce retour au modelage, elle a substitué au traditionnel tour de la potière l’action du souffle comme principe vibratile permettant le tournage de la terre : c’est à l’écoute de la musique des origines qu’elle façonne et met en forme la matière primordiale. L’artiste poursuit ici le geste de Gaïa, un principe métamorphique animé par le souffle.

Mais la puissance tellurique contenue dans ce geste ne trouve-t-elle pas son prolongement le plus décisif dans le séisme émotionnel qu’invoque Sophie Bueno-Boutellier, cette invitation à l’interaction faite aux ami·e·s, aux étranger·e·s, aux regardeur·se·s et autres inconnu·e·s à toucher ? « Touche-moi » prend en effet à revers le « Noli Me Tangere » (Ne me touche pas) adressé par le Christ à Marie-Madeleine. Là où une certaine exégèse chrétienne a voulu voir le rejet de la femme tentatrice en général et de la prostituée impure en particulier tel que formulé par le Christ, celui qui était partagé entre la terre et le ciel rappelait en fait par sa propension émotionnelle et son caractère affectif sa nature profondément humaine, enjoignant Marie-Madeleine à le laisser néanmoins obéir à l’attraction céleste : « ne m’émeus pas. » Aussi cette « prière de toucher » que formule l’artiste apparaît-elle par contraste tel un appel à l’émotion comme manière immanente de réaliser sa condition humaine en tant qu’entité en relation avec l’ensemble du vivant, un ensemble que chacun·e contient déjà en soi.

Le travail de Sophie Bueno-Boutellier revêt ainsi une dimension résolument mystique que renforce l’élévation cathédrale de l’espace d’exposition de la Tour Panorama qu’elle transforme en moment de communion collective. Touche-moi fournit en effet l’occasion de repenser le principe exposition à l’aune des changements anthropologiques majeurs que nous connaissons actuellement en remettant la relation à l’autre au centre des enjeux. À l’aide de plusieurs complices venant d’univers très différents, Touche-moi va en effet se déployer sur quatre mois sans vernissage ni finissage mais dans une temporalité aux intensités variées, à la manière d’un espace habité dans lequel on pourra danser, boire, manger, chanter… et s’émouvoir.

Texte de Cédric Aurelle

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