samedi 16 janvier 2021

Bientôt : Sophie Bueno-Boutellier – Touche-moi à la Friche la Belle de Mai, Marseille


Du 14 février au 15 mai 2021, la Friche la Belle de Mai accueille Touche-moi une exposition de Sophie Bueno-Boutellier en collaboration avec Caetano et Truc-Anh. La production du projet est assurée par Fræme.

À lire la note d’intention de Cédric Aurelle, commissaire de l’exposition, Sophie Bueno-Boutellier investira le Panorama pour offrir « une gigantesque matrice aquatique s’ouvrant sur la rade de Marseille et les quartiers nord de la ville ». Pour cela, elle plantera « à la manière d’algues en flottaison d’immenses toiles peintes produisant un sentiment d’infini océanique articulant non pas tant un parcours didactique jalonné de vérités immuables que des chemins intuitifs propices aux interactions affectives »…

Cette « invitation à l’interaction faite aux ami·e·s, aux étranger·e·s, aux regardeur·se·s et autres inconnu·e·s à toucher » laisse entrevoir la promesse de retrouver, avec une intensité probablement accrue, les émotions rencontrées face à Ralentir à l’infini… Partager le silence, il y a quelques mois, dans Sur pierres brûlantes que proposait Céline Kopp et Marie de Gaulejac à partir d’œuvres des quatorze artistes travaillant dans les ateliers de la Ville de Marseille.

Sophie Bueno-Boutellier - Vue de l’exposition Sur pierres brûlantes, La Friche la Belle de Mai-Triangle, Marseille, 2020 © Aurélien Mole
Sophie Bueno-Boutellier – Vue de l’exposition Sur pierres brûlantes, La Friche la Belle de Mai-Triangle, Marseille, 2020 © Aurélien Mole

Son installation à Marseille en 2018 a été, semble-t-il, un jalon dans sa pratique artistique. Dans le texte de présentation pour le site des ateliers de la Ville de Marseille, Aurélia Defrance soulignait ainsi : « L’entrée dans l’atelier du cours Lieutaud marque, elle, un renouveau. Sophie Bueno-Boutellier peut y donner une continuité à son travail tout en expérimentant de nouvelles manières de faire. (…) La retenue cède, et la pratique s’extravertit. L’acrylique est maintenant appliquée debout, à l’aide des mains, des cuisses et des avant-bras dénudés, en une série de gestes réalisés à la suite d’une séance de méditation ».

Sophie Bueno-Boutellier - Vue de l’exposition Sur pierres brûlantes, La Friche la Belle de Mai-Triangle, Marseille, 2020 © Aurélien Mole
Sophie Bueno-Boutellier – Vue de l’exposition Sur pierres brûlantes, La Friche la Belle de Mai-Triangle, Marseille, 2020 © Aurélien Mole

On attend avec une certaine curiosité de découvrir Touche-moi qui devrait, à en croire Cédric Aurelle, « fournir l’occasion de repenser le principe exposition à l’aune des changements anthropologiques majeurs que nous connaissons actuellement en remettant la relation à l’autre au centre des enjeux ».

Le commissaire avait invité Sophie Bueno-Boutellier pour Tout le monde, à la rentrée dernière. Avec cette série de performances, un des cinq projets qui accompagnait la version immatérielle d’Art-O-Rama 2020, il proposait « une relation complice » avec la ville.
On se souvient également de l’étonnant et créatif Rhum Perrier Menthe Citron qu’il avait imaginé avec Julien Creuzet, sur une invitation de Véronique Collard Bovy, directrice de Fræme.

Celles et ceux qui ont apprécié les multiples moutures du cocktail préparé en 2019 ne seront pas surpris d’apprendre que « Touche-moi va se déployer sur quatre mois sans vernissage ni finissage mais dans une temporalité aux intensités variées, à la manière d’un espace habité dans lequel on pourra danser, boire, manger, chanter… et s’émouvoir ».

Sophie Bueno-Boutellier, detail, 2020 (HD) ©Fræme

Touche-moi s’annonce à l’évidence comme un des éventements majeurs du début de l’année 2021 à la Friche et probablement à Marseille et dans la région…

Chronique et compte(s) rendu(s) à suivre, si tout va bien, après le 14 février.

À lire, ci-dessous, le texte de Cédric Aurelle et quelques repères biographiques à propos de Sophie Bueno-Boutellier.

En savoir plus :
Sur le site de la Friche
Sur le site de Sophie Bueno-Boutellier

À propos de Sophie Bueno-Boutellier

Née en 1974 à Toulouse, Sophie Bueno-Boutellier a étudié à la Villa Arson à Nice. Elle vit et travaille à Marseille. Après une résidence à Triangle France fin 2018, elle s’installe à Marseille et occupe avec Adrien Vescovi un des deux ateliers de la Ville de Marseille situé au cours Lieutaud en 2019 et 2020.

Sophie Bueno-Boutellier, Je me perds et me répands… Je suis l’écho de ton eau à la Galerie Joseph Tang - Paris, 2020
Sophie Bueno-Boutellier, Je me perds et me répands… Je suis l’écho de ton eau à la Galerie Joseph Tang – Paris, 2020

Le travail de Sophie Bueno-Boutellier a fait l’objet de nombreuses expositions en France et à l’étranger. Parmi les expositions personnelles récentes : « Let me steal this moment from you now » chez Freymond-Guth (Zurich, 2013), « Le Don de Gaïa » à The Approach (Londres, 2017), « La ritournelle du peuple des cuisines » à la Fondation d’entreprise Ricard (Paris, 2017) et « Je me perds et me répands… Je suis l’écho de ton eau » à la Galerie Joseph Tang (Paris, 2020).

Touche-moi de Sophie Bueno-Boutellier
Une présentation par Cédric Aurelle

Serait-il possible de renaître à la vie ? Naître une deuxième fois, mais naître adulte et plonger dans un monde singulier sans avoir eu le temps d’en apprendre la langue, les usages ou les représentations… Envisager le monde à fleur de peau, afin d’en ressentir la réalité brute et s’en laisser pénétrer, sans filtres d’interprétation et débarrassé·e de sa carapace de protection. Une autre manière de « faire le vide pour rendre possible toute expérience » ainsi que l’écrit Emmanuele Coccia dans ses Métamorphoses. C’est à cette expérience proche de la vie que nous invite Sophie Bueno-Boutellier avec Touche-moi.

Sophie Bueno-Boutellier, detail, 2020 (HD) ©Fræme
Sophie Bueno-Boutellier, detail, 2020 (HD) ©Fræme

Touche-moi, c’est au commencement un verbe, un souffle et une caresse. Non pas un impératif théologique mais une parole sans sujet déterminé, sans je discursif mais avec un moi transitif dans lequel se fondront celles et ceux qui voudront en faire l’énoncé ou la lecture afin d’en ressentir la profondeur tellurique et prendre en charge son principe cosmogonique au cœur duquel se situe la question de la relation. Touche-moi suggère en effet la continuité d’un soi dans autant d’individus, esprits, animaux, substances minérales ou organiques et leurs multiples formes de vie en gestation dans l’océan primordial que l’artiste installe dans la Tour Panorama de la Friche la Belle de Mai.

« La mère est […] en réalité un substitut partiel de l’océan » (1) et c’est dans une gigantesque matrice aquatique s’ouvrant sur la rade de Marseille et les quartiers nord de la ville, que Sophie Bueno-Boutellier plante à la manière d’algues en flottaison d’immenses toiles peintes produisant un sentiment d’infini océanique articulant non pas tant un parcours didactique jalonné de vérités immuables que des chemins intuitifs propices aux interactions affectives.

Venant de pratiques ancrées dans le sol, liées à la sculpture et à l’installation, Sophie Bueno-Boutellier envisage la peinture comme une manière de refonder son ethos artistique depuis son installation à Marseille en 2018. Dans un mouvement d’élévation verticale, elle engage tout son corps dans la peinture, peignant à mains nues dans un contact direct avec la toile. La peau joue ici un rôle fondamental non seulement comme surface d’adhérence des pigments colorés mais aussi comme zone tactile, poreuse aux éléments extérieurs comme aux grains de la toile. Cette membrane pénétrée par les vibrations cosmiques devient l’espace transactionnel par lequel sont exsudées les humeurs biologiques et exultées les manifestations animiques qui traversent les corps en transe. Je me perds et me répands… je suis l’écho de ton eau s’intitulait d’ailleurs son exposition réalisée à la Galerie Joseph Tang à Paris l’été dernier qui, telle une résurgence humorale, refait surface dans Touche-moi au travers de sa forêt de toiles océaniques. Elles y suintent et y répandent leurs eaux colorées en flaques salines, comme autant de pertes avant-coureuses d’une nouvelle venue au monde en forme de soulèvement poétique.

L’élan chorégraphique par lequel Sophie Bueno-Boutellier engage tout son corps dans la peinture trouve par ailleurs son ressort dans une pratique de la méditation et du yoga Tandava. En articulant l’assise méditative à la spontanéité du mouvement, l’artiste canalise les énergies cosmiques sous l’impulsion desquelles elle enduit les surfaces de toiles dont les variations colorées révèlent l’intensité. Ces énergies sont aussi celles qui président à la production de céramiques à laquelle l’artiste s’est initiée récemment et qui viennent ponctuer l’exposition. Dans ce retour au modelage, elle a substitué au traditionnel tour de la potière l’action du souffle comme principe vibratile permettant le tournage de la terre : c’est à l’écoute de la musique des origines qu’elle façonne et met en forme la matière primordiale. L’artiste poursuit ici le geste de Gaïa, un principe métamorphique animé par le souffle.

Mais la puissance tellurique contenue dans ce geste ne trouve-t-elle pas son prolongement le plus décisif dans le séisme émotionnel qu’invoque Sophie Bueno-Boutellier, cette invitation à l’interaction faite aux ami·e·s, aux étranger·e·s, aux regardeur·se·s et autres inconnu·e·s à toucher ? « Touche-moi » prend en effet à revers le « Noli Me Tangere » (Ne me touche pas) adressé par le Christ à Marie-Madeleine. Là où une certaine exégèse chrétienne a voulu voir le rejet de la femme tentatrice en général et de la prostituée impure en particulier tel que formulé par le Christ, celui qui était partagé entre la terre et le ciel rappelait en fait par sa propension émotionnelle et son caractère affectif sa nature profondément humaine, enjoignant Marie-Madeleine à le laisser néanmoins obéir à l’attraction céleste : « ne m’émeus pas. » Aussi cette « prière de toucher » que formule l’artiste apparaît-elle par contraste tel un appel à l’émotion comme manière immanente de réaliser sa condition humaine en tant qu’entité en relation avec l’ensemble du vivant, un ensemble que chacun·e contient déjà en soi.

Le travail de Sophie Bueno-Boutellier revêt ainsi une dimension résolument mystique que renforce l’élévation cathédrale de l’espace d’exposition de la Tour Panorama qu’elle transforme en moment de communion collective. Touche-moi fournit en effet l’occasion de repenser le principe exposition à l’aune des changements anthropologiques majeurs que nous connaissons actuellement en remettant la relation à l’autre au centre des enjeux. À l’aide de plusieurs complices venant d’univers très différents, Touche-moi va en effet se déployer sur quatre mois sans vernissage ni finissage mais dans une temporalité aux intensités variées, à la manière d’un espace habité dans lequel on pourra danser, boire, manger, chanter… et s’émouvoir.

Texte de Cédric Aurelle

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