mardi 30 novembre 2021

Gillian Brett et Antoine Nessi à la Galerie de la SCEP

Jusqu’au 10 avril 2021, Diego Bustamante réunit Gillian Brett et Antoine Nessi à la Galerie de la SCEP dans un duo show intitulé « I have no face but you can trust me ».
Le titre intrigue. Comment ne pas s’interroger sur cet inconnu qui exige notre confiance (« je n’ai pas de visage mais vous pouvez me faire confiance ») ?
La première ligne du texte de présentation nous annonce que « Gillian Brett et Antoine Nessi se méfient »…

Tout commence par un dialogue entre les deux artistes autour de la malbouffe…

Gillian Brett - Smart Food ; better for you and the planet #Battery1.3, 2019 - Photo © Nassimo Berthommé
Gillian Brett – Smart Food: better for you and the planet #Battery1.3, 2019. Résine, composants éléctroniques, plexiglas, acier, LED, 87 x 26 x 24,5 cm – Photo © Nassimo Berthommé

D’un côté, la rôtissoire de poulets en résine farcis de composants électroniques de Gillian Brett (Smart Food: better for you and the planet #Battery1.3, 2019) nous affirme qu’une alimentation intelligente sera meilleure pour nous et pour la planète…

Gillian Brett - Smart Food ; better for you and the planet #Battery1.3, 2019 - Photo © Nassimo Berthommé
Gillian Brett – Smart Food: better for you and the planet #Battery1.3, 2019. Résine, composants éléctroniques, plexiglas, acier, LED, 87 x 26 x 24,5 cm – Photo © Nassimo Berthommé

Au-dessus, Antoine Nessi a installé la préfiguration d’un circuit de distribution de nourriture en acier galvanisé, comme on peut en voir dans les élevages les plus « performants » (cantine (morceau1), 2019).

Antoine Nessi - cantine (morceau1), 2019 - Photo © Nassimo Berthommé
Antoine Nessi – cantine (morceau1), 2019. Acier galvanisé, approx. 350cm x 160cm x 35cm – Photo © Nassimo Berthommé

Deux poches oblongues semblent suggérer au visiteur de venir gouter la bonne soupe… Si l’une se termine par des trayons et évoque sans aucun doute une mamelle nourricière, la seconde a une forme un peu plus équivoque qui pourrait faire penser à une paire de couilles (de taureau) !?!!

Il y a effectivement matière à se méfier…

Gillian Brett et Antoine Nessi - I have no face but you can trust me à la Galerie de la SCEP - Photo © Nassimo Berthommé
Gillian Brett et Antoine Nessi – I have no face but you can trust me à la Galerie de la SCEP – Photo © Nassimo Berthommé

Au sous-sol, les deux artistes disposent chacun d’un espace. Au bas de l’escalier, dans la pénombre, Gillian Brett présente trois œuvres récentes construites à partit d’écrans LCD. Elles sont accrochées autour d’une imposante installation que l’on avait découvert à l’occasion d’Art-O-Rama 2019, sur le stand de la galerie milanaise C+N Canepaneri. Crée pour le salon, Phusis, Hubris, Debris #Baotou, 2019 avait alors particulièrement attiré l’attention.

Gillian Brett - Phusis, Hubris, Debris #Baotou, 2019 - Photo © Nassimo Berthommé
Gillian Brett – Phusis, Hubris, Debris #Baotou, 2019. Plastique ABS, PMMA, eau, feuille LCD, bois, or, argent, cuivre, résine, mousse polyuréthane, silicone, LED. approx. 220 x 170 x 40 cm – Photo © Nassimo Berthommé

Elle dispose ici d’un environnement et d’une mise en espace qui permet d’apprécier toute la subtilité d’un regard décapant et ironique, mais aussi de percevoir une poésie étrange, amère et acide en contemplant avec rage et dégout cette fontaine…

Gillian Brett – Phusis, Hubris, Debris #Baotou, 2019. Plastique ABS, PMMA, eau, feuille LCD, bois, or, argent, cuivre, résine, mousse polyuréthane, silicone, LED. approx. 220 x 170 x 40 cm – Photo © Nassimo Berthommé

Son clapotis évoque le lac de Baotou, en Mongolie Intérieure (Chine), « plus grand site mondial d’exploitation de terres rares, où les effluents toxiques sont stockés dans un lac artificiel de 10 km² dont les trop-pleins sont rejetés dans le fleuve Jaune » précise Gillian Brett sur son site internet

On finira par se méfier… et ne plus faire confiance au portable au fond de notre poche, aux promesses des voitures électriques, aux éoliennes et autres panneaux solaires.

Les trois œuvres accrochées au mur de cette salle appartiennent à la série After Hubble que l’on avait découverte en 2019 avec 1708Fpf (After Hubble), produit pour l’exposition « Par hasard ».
Au pied de l’escalier, la mosaïque de six écrans (LA1956x (After Hubble), 2021) rappelle un peu l’installation exposée à la Friche dont le texte de présentation évoquait de « nouvelles galaxies imaginaires où les cristaux liquides diffusent leur matière noire inquiétante ».

Gillian Brett - LA1956x (After Hubble), 2021 - Photo © Nassimo Berthommé
Gillian Brett – LA1956x (After Hubble), 2021. Ecrans LCD, 79,5 x 97,5 x 5 cm – Photo © Nassimo Berthommé

On reste fasciné et un peu songeur devant ces paysages factices et troublants, créés à partir de brisures, de brûlures, de piqures, de meurtrissures, de souillures d’écrans où circulent inlassablement de laconiques messages de veille… Doit-on faire leur faire confiance ?

Gillian BrettLG60LX341C (After Hubble), 2020. Ecran LCD, 136 x 76 x 5 cm et détail. E190i (After Hubble), 2021. Ecran LCD, 32,5 x 39,5 x 5 cm. – Photo © Nassimo Berthommé

Au début de la seconde salle, un étrange bouquet, séduisant et vénéneux, composé par Gillian Brett (Sans titre, 2021) assemble des moulages en latex de cartes électroniques et des câbles électriques autour de colliers de serrage métalliques.

Gillian Brett - Sans titre, 2021 - Photo © Nassimo Berthommé
Gillian Brett – Sans titre, 2021. Latex, câbles électriques, résine, métal, colliers de serrage, 70 x 70 x 40 cm – Photo © Nassimo Berthommé

Sous une lumière vive, Antoine Nessi occupe cette deuxième salle avec un remarquable ensemble sculptures posées au sol. Elles sont dominées par la carcasse noire d’un distributeur de billets (Sans titre (dab), 2021), accroché, tel un tabernacle, sur le mur du fond.

Antoine Nessi - Sans titre (organe), 2019 - Sans titre (dab), 2021 et Sans titre (canette), 2019- Photo © Nassimo Berthommé
Antoine Nessi – Sans titre (organe), 2019 – Sans titre (dab), 2021 et Sans titre (canette), 2019- Photo © Nassimo Berthommé

Trois assemblages de tôles d’acier martelées, dont les soudures restent visibles, sont équipés de grilles d’aération ou d’évacuation (Sans titre (organe), 2019). Evoquent-elles des corps démembrés, gisants au pied de cet autel impassible et effroyable où certains viennent retirer l’agent que d’autres sont réduits à mendier…
On pourrait perçoit ici l’ombre d’une sorte de Dark Vador au service d’un implacable empire bancaire.

Antoine NessiSans titre (organe), 2019. Acier, 62 x 21 x 20 cm – Sans titre (organe), 2019. Acier, 102 x 35 x 38 cm – Sans titre (organe), 2019. Acier, 72 x 16 x 32 cm – Sans titre (dab), 2021 – Photo © Nassimo Berthommé

Ça et là, des bouteilles et des canettes rouillées (Sans titre (canette), 2019). Témoignent-elles des dépendances qui font taire celles et ceux qui ont été exclus… Le poids de ces objets en fonte est-il l’indice de ce qui pèse sur ces parias ?

Antoine NessiSans titre (canette), 2019. fonte, approx. 18 x 6 x 6 cm – Photo © Nassimo Berthommé

Cette installation d’Antoine Nessi pourrait aussi incarner les résidus d’un monde industriel qui s’éteint ici. Le destin d’hommes et de femmes qui ont laissé leur vie dans la rouille, les fumées et les poussières, un univers que l’on ne veut plus voir, des productions que l’on a exportées ailleurs, pour mieux respirer et pour éloigner tout risque de révolte…

À l’inverse des œuvres « séduisantes » de Gillian Brett qui invitent à une réflexion, certes sans concession, mais assez distante, les sculptures rugueuses d’Antoine Nessi agissent comme des coups de poing à l’estomac… Comment, après cela, jouer l’indifférence auprès de ceux qui tendront la main quand on ira solliciter un dab ?

En quittant la galerie de la SCEP, certains se rassureront après avoir démasqué Big Brother derrière l’inconnu qui affirmait « I have no face but you can trust me »
Mais, devant le gouffre vertigineux que l’on a laissé se creuser sous nos pieds, n’est-on pas, les uns et les autres, visages masqués, un peu couards, en train de demander la confiance d’autrui, tout en acceptant d’être manipulé par d’anonymes tyrans ?
On en reparlera peut-être dans le monde d’après…

Faut-il ajouter qu’un passage s’impose par la galerie de la SCEP ?

À lire, ci dessous, le texte de Diego Bustamante.

En savoir plus :
Sur les sites de Gillian Brett et Antoine Nessi
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« I have no face but you can trust me » : Texte de Diego Bustamante

À l’inverse des cookies que l’on accepte toujours, Gillian Brett et Antoine Nessi se méfient. Ils nous questionnent, de la canette jetée dans la rue, à l’influence des images du télescope Hubble, comment est-ce qu’on appréhende ce qui nous entoure ? Par l’évocation de la nourriture, l’argent, la nature, les industries, Gillian Brett et Antoine Nessi fabriquent des métaphores de nos consommations individuelles et collectives. Le monde est obèse, et les deux artistes tentent d’en rendre une image singulière mais fidèle.

I have no face but you can trust me, traduisez « je n’ai pas de visage mais vous pouvez me faire confiance ». L’humain, vis-à-vis de ses pairs, semble être une problématique centrale. Pour Gillian Brett et Antoine Nessi, il est incontestable qu’existent des sources de souffrance individuelle et d’aliénation commune dans les comportements humains. Qu’ils soient collectifs ou non, visibles ou invisibles, à petites échelles ou globalisés, nos problèmes ne nous promettent aucun futur utopique. Il y a souvent ce déplacement sémantique de la charge culturelle d’un objet ou d’un matériau. Leurs oeuvres évoquent des éléments qui nous alimentent, nous, humains en cage, au premier degré (poulet, pie de vache) ou de manière figurée (écran, course aux richesses). Notre boulimie concerne la nourriture, les technologies, l’argent, les écrans… Gillian Brett et Antoine Nessi nous mettent en tant que spectateurs face au mirage du monde tel qu’ils le perçoivent. Si c’est le spectateur qui reçoit, c’est bien que les deux artistes se servent de l’art pour se défaire et mutualiser une anxiété, comme un rire nerveux qui permettrait d’aller mieux. Tout n’est pas drôle et il est évident que la pollution par l’électronique, l’ultra libéralisme, l’égoïsme, le consumérisme ne sont pas les meilleurs amis de Gillian Brett et Antoine Nessi. Leurs visions sont tout simplement l’opposé de ce que la société semble nous indiquer comme cap et nous donner comme exemple. Ces thèmes ne sont pas exclusifs à ces deux artistes, et j’en suis bien conscient. Peu importe. Ce qui compte c’est aussi la manière dont ils les amènent, jamais dans la lourdeur ni dans l’excès. Sans jamais en dire trop ni tomber dans le pathos qui rendrait une oeuvre incontestable. Ici, il ne s’agit pas d’être politiquement correct, mais bien de survivre intellectuellement.

Diego Bustamante, 2021

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