samedi 17 avril 2021

Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille


Jusqu’au 16 mai 2021, Vidéochroniques propose, avec « Magnetic North », un regard sur la scène bruxelloise à partir d’une sélection d’œuvres de Thomas Couderc, Pierre Daniel, Hélène Moreau et Boris Thiébaut. Son ambition est aussi de voir comment elle peut résonner avec la situation marseillaise…

Par son titre, « Magnetic North » fait naturellement écho à « Sud magnétique », une passionnante présentation qui regroupait, en février-avril 2019, onze jeunes artistes récemment installés à Marseille. Édouard Monnet, directeur de Vidéochroniques et commissaire de l’exposition, constatait alors qu’« à l’échelle de la France, la boussole artistique (…) semble actuellement pointer vers Marseille »…

Dans son texte d’intention pour « Magnetic North », il rappelle que la préparation de « Sud magnétique » et les échanges avec de nombreux artistes « avaient révélé que Bruxelles constituait l’alternative à cette destination et induit d’engager un examen similaire considérant la symétrie ou les analogies qui lient ces deux options, ainsi que les nuances qui les distinguent ».

On lira dans le texte d’Édouard Monnet (reproduit ci-dessous) ce qui a ses yeux distingue et rapproche les quatre artistes qu’il a retenus.

Dans les espaces atypiques de Vidéochroniques dont il maîtrise parfaitement les servitudes et les avantages, Édouard Monnet présente un accrochage très réussi qui joue subtilement avec la disparité des démarches et des pratiques de ces quatre artistes.

Chaque œuvre trouve sa juste place dans ces espaces complexes. Adroitement construit, l’éclairage s’accommode d’une lumière naturelle parfois déconcertante avec des contre-jours difficiles. Comme toujours, la fosse offre d’étonnants points de vue sur les pièces qui y sont installées.

Sans parcours obligé, « Magnetic North » laisse au regardeur la liberté de sa déambulation…

Plusieurs œuvres de Pierre Daniel viennent s’insinuer avec humour et malice dans les éléments d’architecture de la grande salle.
À l’entrée, au-dessus de la volée de marche, Nord (2021) s’accroche à l’envers (?) au plafond. Comme une bannière ou un arc de triomphe, elle accueille le visiteur et lui suggère avec ironie et dérision une destination…

Pierre Daniel - Nord, 2021 - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Pierre Daniel – Nord, 2021. Plastique. 170 x 411 cm. – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Sur la droite, Pierre Daniel a transformé un des piliers métalliques en Palmiers à Matraques (2021). Au fond et à gauche, c’est sur une poutre qu’il a installé en équilibre Leopold II et la fanfare des moules escargotés (2017)…

Pierre DanielPalmiers à Matraques, 2021. Plastique, plâtre. 260 x 180 x 170 cm et Leopold II et la fanfare des moules escargotés, 2017. Plastique, chocolat. 165 x 110 x 80 cm. – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Avec un humour décapant, les rapports entre violence et pouvoir, des références multiples et entremêlées à l’histoire de la Belgique, à son passé colonial, à ses artistes, à sa culture populaire, émaillent ses sculptures comme ses dessins. Ils contaminent les autres espaces de l’exposition (Cabosse, 2020 dans la fosse, Moule de sécurité, 2021 et quatre gouaches sur papier de sa série Improvisation dans la petite salle).

Pierre Daniel - Cabosse, 2020 - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille. Photo Vidéochroniques
Pierre Daniel – Cabosse, 2020. Plâtre, plastique, moules. 170 x 220 cm – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille. Photo Vidéochroniques

Pierre DanielMoule de sécurité, 2021. Plastique, plâtre. 140 x 180 cm. et Improvisations , 2021. Gouache sur papier. 56,5 x 76,5 cm. – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille.

Sur la gauche, en entrant dans l’exposition, Boris Thiébaut présente Sans titre, 2021 un impressionnant bonnet peint directement sur le mur, dont on retrouve trois autres exemplaires sur les cimaises de la petite salle.

Boris Thiébaut - Sans titre, 2021- Speed IIIII found object (-), 2020 et Fr U, 2020 - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Boris Thiébaut – Sans titre, 2021. Acrylique sur mur. Dimensions variables – Speed IIIII found object (-), 2020 et Fr U, 2020. Graphite, acrylique, marqueur, sticker sur papier, tôle. 195 x 145 cm. – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Cette « fresque » est accompagnée par deux grands dessins, posés sur une tôle d’acier. S’y superposent graphite, acrylique, marqueur et stiker dans des gestes amples qui utilisent de larges brosses (Speed IIIII found object (-), 2020 et F/r U, 2020).

Boris Thiébaut, Sans titre (Different speeds same object), 2019 - BASE-BASe, SSS Speeds, 2019 et Objects(s)(s)(s), BlaBla, 2020 - Magnetic North - Vidéochroniques
Boris Thiébaut, Sans titre (Different speeds same object), 2019 – BASE-BASe, SSS Speeds, 2019 et Objects(s)(s)(s), BlaBla, 2020. Graphite, acrylique, marqueur, sticker sur papier, tôle. 195 x 145 cm – Magnetic North – Vidéochroniques

Dans la fosse, on retrouve trois autres dessins de cette série aux compositions tout aussi complexes « faite de strates, de reprises et d’effacements » et où des formes organisent « un langage hésitant, qui se cherche et se nie lui-même au fur et à mesure qu’il se construit », dit-il.

Thomas Couderc - Scène des ANUNNAKI, 2021 et L’éveil de WW, 2020 (dans la série des Rolling stamp) - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Thomas Couderc – Scène des ANUNNAKI, 2021 et L’éveil de WW, 2020 (dans la série des Rolling stamp) – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Un peu plus loin, on découvre une installation de Thomas Couderc avec deux œuvres de sa série des Rolling stamp. Chacune rassemble des tampons gravés dans des billots de bois, inspirés des sceaux-cylindres sumériens, et des impressions réalisées à partir de ces derniers sur des surfaces constituées par un mélange de terre et de fumier…
Scène des Anunnaki (2021) parle d’histoires de la mythologie mésopotamienne. L’éveil de WW (2020) évoque le personnage de Wonder Woman.

Thomas CoudercL’éveil de WW (dans la série des Rolling stamp), remake, 2020 et Scène des Anunnaki (dans la série des Rolling stamp), 2021. Billot de hêtre, crottin de cheval, terre, palette. 80 x 120 cm – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Dans la fosse, Thomas Couderc a accroché sur une poutre IPN une étonnante cabane construite avec du bois brulé, récupéré à la suite d’incendies (Abris sur H, 2020-2021)…

Thomas Couderc - Abris sur H, 2020-2021 - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Thomas Couderc – Abris sur H, 2020-2021. Bois de la Garrigue brûlé par un incendie criminel (résineux, cad, chêne). 500 x 330 cm – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

On trouve également dans la petite pièce en alcôve, une courte vidéo projetée sur un écran vertical, posé en équilibre… De ces sombres images, il se dégage une ambiance étrange, un peu glauque, à la Blade Runner (Caking 2.2 (dans la série Caking), 2018).

Thomas Couderc - CAKING 2.2 (dans la série CAKING), 2018 - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Thomas Couderc – CAKING 2.2 (dans la série CAKING), 2018. Vidéo HD, 3’22, boucle – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Une magistrale installation proposée par Hélène Moreau occupe majoritairement les espaces situés à droite en entrant dans la galerie.

Hélène Moreau et Boris Thiébaut - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Hélène Moreau et Boris Thiébaut – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Pour cet épisode, Le bruit de l’échantillonneuse se compose d’assemblages d’objets divers que l’artiste adapte à chaque exposition en fonction des volumes et des œuvres qui l’entoure. Cette troisième itération de l’installation s’articule en plusieurs structures qui semblent familières sans que l’on puisse y associer réellement une « fonction ».
Les différentes étapes du Bruit de l’échantillonneuse ont pour origine une résidence en milieu scolaire au CRAC Alsace en 2018. Hélène Moreau s’est appuyée sur un ensemble d’objets mécaniques, conservés dans les musées d’ethnographie et d’histoire industrielle de la région. En se réappropriant plusieurs de leurs formes, elle interroge le passage de l’artisanat à la mécanisation puis aux processus numériques.

Hélène Moreau - Le bruit de l’échantillonneuse, épisode 3 - La tablette-radar et la longue chaise de studio, 2018-2020 et Tablette-mire, 2018-2020 - Magnetic North
Hélène Moreau – Le bruit de l’échantillonneuse, épisode 3 – La tablette-radar et la longue chaise de studio, 2018-2020 et Tablette-mire, 2018-2020 – Magnetic North

Dans ces constructions élégantes et indéfinissables, chaque élément parait essentiel au bon fonctionnement de l’autre. Avec beaucoup d’incertitude, on croit reconnaître ici une porte, là un métier à tisser, plus loin une mire…
Avec une adresse étonnante, Hélène Moreau mobilise des matériaux de construction (bois, tuyaux de cuivre, plaque d’acier), des pratiques artisanales (tissage, céramique) et des technologies très contemporaines (découpe laser, incrustation sur fond vert)…

Face à cette œuvre, Édouard Monnet évoque la notion de machine célibataire chère à Duchamps et à Picabia. Il s’interroge aussi sur les corrélations qui existent entre Le bruit de l’échantillonneuse d’Hélène Moreau et La broyeuse de chocolat peinte en 1913 par l’auteur du Grand Verre

La découverte de Déshabillé et main courante (2018-2020), Pantin félin et bec de canne (2019-2020), Tablette-mire (2018-2020), La tablette-radar et la longue chaise de studio (2018-2020), sans oublier La Souffleuse (2018-2020)justifie à elle seule un passage par Vidéochroniques.

Merci à Clara Nebinger pour son accueil très professionnel et pour sa capacité à s’adapter à une première visite assez précipité…

À lire, ci-dessous, une présentation des artistes et de leurs œuvres et le texte d’intention d’Édouard Monnet. Ces documents sont extraits du dossier de presse.

En savoir plus :
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Magnetic North – Thomas Couderc

Thomas Couderc - Scène des ANUNNAKI, 2021 et L’éveil de WW, 2020 (dans la série des Rolling stamp) - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Thomas Couderc – Scène des ANUNNAKI, 2021 et L’éveil de WW, 2020 (dans la série des Rolling stamp) – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Ces tampons gravés dans le bois racontent une histoire, ils parlent des histoires de sorcière, de pouvoirs inée et de Wonder Woman. À la manière des premiers tampons sumériens, les rondins de bois gravés impriment des surfaces éphémères. Un mélange de terre et de fumier, premier liant de l’histoire, fait ressortir des images en relief.
Thomas propose ici de revivre l’histoire, de retrouver les technique anciennes, de décélérer. En effet, le processus d’impression ici employé peut se répéter à l’infini en passant et repassant sur ce support meuble. On peut lire ici un double récit, celui du matériau brut qui se transforme en bande dessinée. Et celui de la course folle du progrès, avançant ici à reculons pour laisser enfin le temps de contempler et de se raconter des histoires.

La cabane est suspendu dans le vide, immobile. Semblant en déséquilibre, on attend qu’elle tombe. Elle nous attire, on la contemple. Et pourtant, construite avec du bois brulé, récolté à la suite d’incendies, elle est à la fois ardue à construire et inhospitalière. Et pourtant ce bois brulé raconte une histoire et parle de mémoire en transportant notamment avec lui une odeur.
Habitat des premiers hommes, maison d’enfance, la cabane détachée de son contexte premier est attaché ici sur un poutre IPN au milieu d’un espace brut et industriel. Presque anachronique, elle crée ici un instant suspendu dans l’histoire et nous transporte vers les récits sources d’une mythologie de la cabane qui est propre à chacun d’entre nous.

Thomas Couderc - Abris sur H, 2020-2021 - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Thomas Couderc – Abris sur H, 2020-2021 – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Né en 1981 à Ceret. Vit et travaille Bruxelles
Thomas Couderc est diplômé de l’Ecole Supérieure des Beaux Arts de Marseille en 2011 et de l’Ecole Axe Sud en direction artistique en 2005. Thomas Couderc a notamment été exposé dans le cadre de Marseille Provence 2013 Capitale Européenne de la culture, aux ateliers Vortex à Dijon et à la galerie Zsenne à Bruxelles.
Instagram @thomas_couderc
Site de l’artiste http://www.thomascouderc.com/

Magnetic North – Pierre Daniel

Pierre Daniel - Nord, 2021 - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Pierre Daniel – Nord, 2021 – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Le travail de Pierre Daniel porte sur les rapports de force existants autant dans le passé colonial belge, encore très présent en Belgique, que dans notre monde contemporain où la présence de la violence s’intensifie.

« Je suis très sensible à la violence du monde actuel, qui se manifeste de différentes façons. Nous la vivons dans la vie quotidienne, au travail, en rue ou dans les journaux. La violence du pouvoir et des autorités, mais aussi la violence sociale causée par le capitalisme et la surexploitation par les multinationales en sont de bons exemples. »

Par l’emploi de matériaux « pauvres », Pierre Daniel joue entre caricature de personnalités politiques et artistiques belges et détournement des architectures coloniales belges, encore omniprésentent dans le pays.
Monstres et démons occidentaux foisonnent dans ses dessins et ses sculptures. James Ensor et Leopold II fusionnent pour devenir un ogre ostendais qui dévore le peuple congolais. L’artiste nous propose une fusion inattendue pour une réécriture critique de l’histoire récente de la Belgique. Pierre Daniel s’intéresse aux rapports entre violence et pouvoir. Il propose à travers ses dessins, sculptures, textes et performances de transcender cette violence en stimulant l’imagination. Matières, images et mots sont ici malmenés.

Né en 1987 à Saint-Brieuc. Vit et travaille à Bruxelles
Pierre Daniel est diplomé des Beaux-arts de Caen puis des Beaux-arts de Paris.
Il a participé à des expositions au 104 à Paris, à Jeune Création en 2013 et à plusieurs expositions collectives à la galerie Alain Gutharc à Paris.
Avec Valentin Tableau, il a également présenté le projet de poésie sonore “L’Epopée Ostendaise Machoirdée” dans différents lieux d’exposition et salles de concert.
Instagram @p.i.e.r.r.e.daniel
Site de l’artiste https://pierredanielworks.tumblr.com/

Magnetic North – Hélène Moreau

Hélène Moreau - Le bruit de l’échantillonneuse, épisode 3 - La tablette-radar et la longue chaise de studio, 2018-2020 et Tablette-mire, 2018-2020 - Magnetic North
Hélène Moreau – Le bruit de l’échantillonneuse, épisode 3 – La tablette-radar et la longue chaise de studio, 2018-2020 et Tablette-mire, 2018-2020 – Magnetic North

Le point de départ du travail d’Hélène Moreau est un questionnement autour de la notion de conception et de construction. Elle rend visible le passage de l’idée à la conception par le jeu d’associations et d’ajustements des formes et des mécaniques entre elles.

Hélène Moreau - Le bruit de l’échantillonneuse, épisode 3 - Déshabillé et main courante, 2018-2020 - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Hélène Moreau – Le bruit de l’échantillonneuse, épisode 3 – Déshabillé et main courante, 2018-2020 – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Cette installation se compose d’assemblages d’objets, qui varient en fonction de l’espace et interagissant parfois avec d’autres oeuvres qui l’entourent. Cette pièce se compose d’objets manufacturés à l’allure étrangement familière, qui ne représentent pourtant rien que l’on ne peut nommer clairement. On peut se poser la question de l’utilité de ces objets dans cette mécanique générale totalement inventée où chaque élément de l’installation semble essentiel au bon fonctionnement de l’autre. Les impressions, suspendues et glissées dans les éléments de bois et de cuivre, sont des collages numérique qu’Hélène Moreau recompose pour chaque nouvelle activation. Un inventaire de formes se déploie alors dans l’espace, face au spectateur.
Le titre quant à lui peut nous évoquer autant une entreprise en mouvement qu’une réflexion sur la vibrance qu’à parfois l’image numérique. Ce “bruit” semble nous dire quelque chose qui se passe, qui se construit.

« Si Le bruit de l’échantillonneuse d’Hélène Moreau convoque une mécanique, c’est celle de la pensée. Différents éléments de cet assemblage élémentaire évoquent certains objets du quotidien – proportions et matériaux rendent là une porte, ici la découpe d’une roue dentée démultipliée, et aussi le rouleau, un montant et l’ensouple d’un métier à tisser. Mais ce vocabulaire industriel compose un dispositif improductif dans l’ordre ma- tériel : l’installation est une machine célibataire, un geste qui, en embrayant d’autres, permet ainsi aux mouvements de l’esprit de se représenter – comme l’indique ce tissu du vert des fonds d’incrustation, surface d’inscription, d’enregistrement résolument du côté de l’immatériel. »

Marion Delage de Luget dans le pointcontemporain

Hélène Moreau - Le bruit de l’échantillonneuse, épisode 3 - Tablette-mire, 2018-2020 - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Hélène Moreau – Le bruit de l’échantillonneuse, épisode 3 – Tablette-mire, 2018-2020 – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Grâce à différentes résidences en France et en Belgique, elle concentre sa pratique sur le dessin et l’installation. Dans ses dernières pièces présentées à Bruxelles, les impressions numériques et les tissages lui permettent de jouer entre le manuel et le digital. Ses installations assument une tournure ludique et narrative. Elles parlent d’architecture, d’objets, d’outils, de grilles, de plans et ouvrent vers des imaginaires poétiques.

Né en 1985 à Argenteuil. Vit et travaille Bruxelles
Après avoir obtenu son DNSEP à l’École Supérieure des Beaux Arts de Lyon en 2009, Hélène Moreau s’est installée à Bruxelles dans le but de continuer ses études en réalisant un master de recherche proposé par l’Université Libre de Bruxelles et l’Académie Royale de Beaux-Arts de Bruxelles.
Son travail a été récompensé en 2011 par le prix Serrures attribué par cette même école d’art.
Ses expositions les plus récentes sont : “Upon Construction”, Plagiarama, Bruxelles ; “Défragmentation”, Commissariat Surya Ibrahim et Coline Franceschetto, 1,61+, Bruxelles ; “L’ombre des choses”, invitation par Marine Penhouet, Clément Davout et Patricia Couvet, Bruxelles.
Instagram @hlnmoreau
Site de l’artiste http://www.helene-moreau.com/

Magnetic North – Boris Thiébaut

Boris Thiébaut - Sans titre, 2021- Speed IIIII found object (-), 2020 et Fr U, 2020 - Magnetic North - Vidéochroniques à Marseille
Boris Thiébaut – Sans titre, 2021- Speed IIIII found object (-), 2020 et Fr U, 2020 – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Les œuvres de Boris Thiebaut oscillent entre formes figuratives et gestes plus abstraits. Il instaure dans cette exposition un dialogue entre chacun de ses travaux, mettant au jour une réflexion sur la picturalité qu’elle soit associée à un objet ou à une technique.
Les dessins sur papiers de Boris Thiebaut se développent à travers une recherche intense de nouveaux gestes picturaux, tout en restant dans le champ du dessin. Il travaille avec de larges brosses imprégnées de poudre de graphite, au crayon, au feutre, à la gomme, et à la bombe de peinture. Son travail évolue entre « l’art brut, le graphisme suisse et la bande dessinée. », une sorte de poésie visuelle et gestuelle utilisant la vitesse, l’écriture, le geste, les signes, les symboles et la matière.

Boris Thiébaut, Sans titre (Different speeds same object), 2019 - BASE-BASe, SSS Speeds, 2019 et Objects(s)(s)(s), BlaBla, 2020 - Magnetic North - Vidéochroniques
Boris Thiébaut, Sans titre (Different speeds same object), 2019 – BASE-BASe, SSS Speeds, 2019 et Objects(s)(s)(s), BlaBla, 2020 – Magnetic North – Vidéochroniques

Je cherche un équilibre entre simplicité et complexité : simplicité d’outils et de technique d’un côté, complexité d’une composition faite de strates, de reprises et d’effacements de l’autre. Complexité aussi de lecture où le geste et le signe se disputent un même territoire. Ces formes luttent constamment pour construire leur propre langage : un langage hésitant, qui se cherche et se nie lui-même au fur et à mesure qu’il se construit.

Sa série de peintures représentant des bonnets émerge quant à elle d’un intérêt voire d’une obsession pour cet élément vestimentaire qu’il traite comme un sujet de recherche picturale et plastique. Par la répétition de représentations il trace un alphabet déployant la capacité d’un objet à être divers. Là encore le spectateur fait face à une poésie visuelle où l’aspect absurde et humoristique est marqué par l’utilisation du bonnet comme un motif « légitime » de réflexion sur le médium.

Boris Thiébaut – Sans titre, 2021 – Magnetic North – Vidéochroniques à Marseille

Entre le gestes et le signe, l’écriture et l’abstraction, la présence et l’absence, le travail de Boris Thiebaut va et vient pour explorer les frontières entre différents modes de représentations.

Né en 1981 à Charleroi. Vit et travaille Bruxelles
Boris Thiébaut est diplômé de l’ERG, Bruxelles (2006) et de l’Académie des Beaux-Arts de Mons (2004).
Ses expositions récentes incluent : “P A N A M A X-Opening”, P A N A M A X, Liège ; “A Tree”, commissariat : Marie Papazoglou, Stieglitz19 gallery, Anvers ; “De la lenteur et de la mesure”, commissariat : Emmanuel Lambion, Bn projects Maison Grégoire, Brussels ; “Fireforms”, Super- Structure et No Supplies, Bruxelles.
Instagram @boris_thiebaut
Site de l’artiste https://boristhiebaut.net/

Magnetic North : Texte d’intention d’Édouard Monnet

Magnetic North a d’abord vocation à s’inscrire pleinement dans l’approche éditoriale globale de Vidéochroniques. Celle-ci est caractérisée, d’une part, par la mise en lumière d’œuvres exigeantes dont les qualités sont aujourd’hui mal repérées des dispositifs marchand ou institutionnel ; elle l’est, de l’autre, par l’attention portée à l’égard de situations artistiques particulières, elles-mêmes articulées aux contextes singuliers qui les fondent, les permettent ou les nourrissent, tout autant qu’elles les alimentent et les stimulent. Sur ce point, ce projet a pour but de prolonger une démarche engagée en 2018 : elle s’était alors proposée d’examiner l’attractivité renouvelée de Marseille (d’en apprécier les raisons, les manifestations, les enjeux et les perspectives), que traduisait l’arrivée conséquente de jeunes artistes dans cette ville, avant de donner lieu à une exposition collective (Sud magnétique, février-avril 2019). Ce travail, et les déclarations concordantes des nombreux artistes rencontrés, avait aussi révélé que Bruxelles constituait l’alternative à cette destination et induit d’engager un examen similaire considérant la symétrie ou les analogies qui lient ces deux options, ainsi que les nuances qui les distinguent. Il apparaît que ces villes sont compatibles avec des économies marginales et des modes de vie minoritaires, qu’elles offrent des facilités en matière de logement, de coût de la vie, de conditions de production et de diffusion, qu’elles s’articulent aux rôles joués par les artistes, parmi d’autres populations, dans les processus de requalification des espaces – voire des quartiers – occupés et dans les phénomènes de gentrification qui les excluent ou les déplacent au bout du compte. Dans un premier temps, et malgré une phase de prospection préalable largement entravée par les mesures sanitaires liées au Covid-19, il s’agissait de concevoir, d’organiser et de présenter une exposition de groupe. Cette formule s’imposait en effet comme un excellent moyen de témoigner du dynamisme de la situation artistique bruxelloise, (marquée par la présence massive d’artistes, d’ateliers, de collectifs et d’espaces de monstration) et de faire ainsi écho à notre propre situation locale.

Depuis une dizaine d’années en effet, on a assisté à Bruxelles à l’apparition en nombre de lieux indépendants qualifiés d’artist-run spaces, une dénomination qui recouvre des réalités sociales et économiques, de même que des principes de fonctionnement très divers (galeries, ateliers collectifs occasionnellement ouverts au public, organisations nomades, etc.). La croissance récente de ces dispositifs fait d’ailleurs figure de réponse à une crise économique sans précédent et à ses conséquences paradoxales, constituées à la fois d’opportunités et de nécessités. Ces lieux d’expérimentations à 360°, dotés depuis peu d’un instrument de communication (The Walk, agenda de l’art indépendant) qui leur est exclusivement destiné, proposent une programmation hétéroclite composée d’expositions mais également de concerts, de projections, de débats, de conférences, de performances ou de workshop. Ceux qui les animent, assurément décomplexés quant à leur statut, endossent tour à tour ou simultanément les rôles ici indéfinis d’artiste, de commissaire d’exposition et de critique. Ajoutons d’ailleurs que les origines ou provenances diverses de ces protagonistes informent le réseau dans lequel s’ancrent ces espaces, indiscutablement puissant localement mais qui tend à accroître ses ramifications vers l’international. Ces éléments concourent tous à forger une image singulièrement plurielle du Bruxelles artistique.

Vidéochroniques entend bien en rendre compte à l’échelle d’une exposition collective, et attester à ce titre de la vaillance d’un laboratoire qui semble incarner et concentrer à lui seul la pluralité des pratiques et des méthodes aujourd’hui à l’œuvre dans le domaine de l’art contemporain. Si l’effectif présenté, puisque limité en nombre, exclut d’évidence l’exhaustivité ou même une forme statistique de représentativité, l’hétérogénéité et l’envergure des corpus constitués par les quatre artistes retenus suffisent cependant à rendre compte de cette diversité et de cette vigueur.

Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de revenir sur ce qui distingue leurs démarches, tant les disparités (aux plans de la matériologie, des formes, des méthodes, des traditions convoquées…) sont manifestes dès le seuil de l’exposition franchi. Ce qu’elles ont en commun, par contre, mérite plus certainement d’être instruit : Thomas Couderc, Pierre Daniel, Hélène Moreau et Boris Thiébaut témoignent ensemble et similairement du caractère complexe – parce que paradoxal – de leur condition et de leur pratique. La connaissance et la condition de ce qui fonde leurs héritages respectifs et plus globalement le nôtre (lexiques plastiques et problématiques désormais consignés : in situ, conceptualisme, performativité, processus, objectivité, entropie, etc.) constituent simultanément un facteur de désir et d’empêchement, un dilemme auquel l’artiste d’aujourd’hui est inévitablement confronté. Ceux-là parviennent pourtant à se défaire de l’écueil que devrait normalement présupposer cette sorte de « double bind » (1), ainsi que les messages contradictoires ou conflictuels qui le définissent. Au lieu de faire appel à l’ironie qui qualifia les années 1980 et qui fut alors une véritable découverte pour les artistes – elle fait maintenant figure de tic, le plus souvent –, le paradoxe de leur situation fait fonctionner, au niveau de la création des formes, tous les mécanismes de l’ambivalence inhérente à la poïétique actuelle, c’est-à-dire à ce qui permet de faire au sens de « faire œuvre ». Leur trait commun repose en effet sur cette tension qui s’exprime par une oscillation constante entre l’hommage (à des formes, des postures, des atmosphères, des matériaux) et la soif de s’en affranchir.

Pour s’en convaincre, et sans entrer dans une analyse des œuvres que ce texte n’a pas vocation à produire, quelques remarques méritent tout de même d’être formulées pour chacun des protagonistes de cette exposition qui peuvent constituer un premier outil d’appréciation. Dans les travaux de Thomas Couderc, l’intérêt pour les pratiques vernaculaires (Abris sur H) ou ancestrales (Rolling Stamp), de même que l’énergie et les rituels qu’ils charrient, ne sont pas sans rappeler les pratiques d’artistes pour partie liés à l’Arte povera ou au Land Art (Mario Merz, Joseph Beuys, Dennis Oppenheim). Parallèlement on constate aussi le parasitage de cette révérence par quelques additions qui nous ramènent inéluctablement au présent : la hutte est constituée de bois récupérés sur un site incendié du sud de la France, les rouleaux inspirés des sumériens portent paradoxalement un récit indexé sur des égéries féministes très en vogue (les sorcières, Wonder Woman) au plan de son propos, sur la bande dessinée au plan de sa forme.

D’ailleurs, la BD n’est pas sans informer également l’œuvre de Boris Thiébaut, au même titre que les nombreux autres régimes graphiques qu’il mobilise dans son travail, de la gravure (dont on sait l’importance historique en Europe du nord) à la calligraphie. Les figures de bonnets portés, qui ne sont pas sans évoquer par l’image certaines démarches sculpturales (Antiform), en sont un exemple tandis qu’elles associent l’élégance de la facture à la trivialité du motif représenté. Dans un autre ordre d’idées, le recours aux signes dans les dessins sur papier, par un mouvement qui déplace l’écrit de l’horizontalité à la verticalité ainsi qu’un Cy Twombly a déjà pu l’éprouver, a pour effet de leur conférer une puissance, voire une violence comparable à celle que produirait un tag.

Tel que Vincent Meessen peut le faire en mêlant les régimes documentaires et collaboratifs, Pierre Daniel relit d’une manière critique le passé postcolonial de son pays d’adoption dans un tout autre registre. Sa démarche se fonde sur un détournement de stéréotypes empruntés tour à tour à l’art, à l’histoire, au tourisme ou à la gastronomie belges (James Ensor, Léopold II, Ostende, la moule, etc.) qui convoque un héritage se déployant du surréalisme au conceptualisme, de Magritte à Broodthaers en l’occurrence.

Chez Hélène Moreau, c’est la figure de la machine célibataire qui est omniprésente, ne serait-ce que par le titre de l’une des œuvres présentées (comment ne pas corréler en effet Le bruit de l’échantillonneuse et La broyeuse de chocolat ?). Le renvoi aux schémas, aux coupes ou aux élévations n’a pourtant pas vocation à demeurer ici au stade des images intentionnellement frustrantes et déceptives produites par Marcel Duchamp et Francis Picabia. Il est le prétexte au déploiement d’une installation, mêlant volume et plan et actualisant les démarches de ses prédécesseurs, caractérisée par l’usage de matériaux de construction (ciment, bois, tuyaux de cuivre, plaques d’acier), de techniques contemporaines (découpe laser, image matricielle, incrustation) comme de pratiques artisanales (céramique, tissage).

On le comprend bien, leur envie de faire sans pouvoir le faire explicitement – ou plutôt grossièrement – nécessite l’élaboration des moyens qui le permettent quand même. C’est un fait : ils sont dans le même temps condamnés à la retenue que présume leur instruction (la formation dont ils ont tous un jour bénéficié, puis leurs parcours respectifs, ne laissent aucun doute à ce sujet) et à l’invention qui conditionne son dépassement. Leur démarche émancipatoire, à l’égard de ce que l’héritage convoqué comportait de contraignant, s’appuie sur le recours à l’évocation en tant que pouvoir ou puissance. Sa qualité réside précisément dans son absence de succès, son caractère incomplet et irrésolu : elle relève de l’impulsion, de l’entraînement, de l’énergie, du mouvement, et non de l’effet, de la solution ou de la conclusion. Devant chaque œuvre en conséquence, au lieu d’être impressionné par la seule réalité objective et littérale (non démentie pour autant quand on constate l’intelligence réflexive que ces artistes déploient au regard des médiums mobilisés et le soin qu’ils prennent à les mettre à l’épreuve), le regardeur est désormais soumis à une triple exposition, tout à la fois réelle, virtuelle et mémorielle.

Magnetic North est une situation particulière dont la contemporanéité présente aussi l’intérêt d’être emblématique : les questions qu’elle nous adresse débordent largement du cadre de l’exposition, du groupe d’artistes qu’elle met en lumière, et de la scène à laquelle ces derniers contribuent.

Edouard Monnet, mars 2021

1 Voir Gregory Bateson, “La double contrainte”, dans : Vers une écologie de l’esprit, Éditions du Seuil, Paris, 1980, pp. 47-55.

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