lundi 20 septembre 2021

gethan&myles – The Want Machine dans le cadre de Art-o-rama 2021


Jusqu’au 12 septembre 2021, gethan&myles présente « The Want Machine » dans le cadre de la 15e édition d’Art-o-rama à la Friche la Belle de Mai.

Composée de quatre œuvres, l’installation restitue une très singulière résidence au Sénégal dans le cadre des projets de la Compagnie Fruitière pilotés par Fræme. Physiquement, l’expérience n’a pu aller au-delà d’un court séjour juste le temps, pour gethan&myles, de faire quelques repérages et de rencontrer un peu plus d’une dizaine de personnes.
Leurs prénoms sont associés à ceux des deux artistes comme coauteurs de « The Want Machine » :gethan&myles&ahamdou&amina&assane&aziz&ben&binta
&doro&fatimata&jean-marie&maï&malik&maodo&wali&yama

L’essentiel du travail s’est fait à distance via un système de messagerie vidéo instantanée.

gethan&myles racontent – The Want Machine – Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai

À plusieurs reprises, on a souligné ici la démarche singulière de l’irlandaise Gethan Dick et de l’anglais Myles Quin, leur pratique artistique où la participation et la collaboration avec les personnes et les paysages rencontrés sont fondamentales. On sait que les deux artistes sont de fabuleux collecteurs et conteurs d’histoire.

Leurs expositions ont largement témoigné d’un sens aigu de l’accrochage dont l’élégante limpidité et la générosité font souvent disparaître la précision et la rigueur millimétrée du montage…

gethan&myles - The Want Machine - Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai
gethan&myles – The Want Machine – Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai

Si la résidence a été particulièrement contrainte, l’espace d’exposition qui est alloué à « The Want Machine » ne l’est pas moins. Un peu à l’écart du salon, l’installation de gethan&myles partage les locaux du Studio avec les quatre jeunes artistes du Show Room (Néphéli Barbas, Julien Bourgain, Louise Mervelet et Flore Saunois), les Mécènes du sud et la Fondation Gims.

Les deux artistes réussissent néanmoins à « enchanter » le stand pour nous raconter une nouvelle histoire passionnante et édifiante.

Riu del or

gethan&myles - Riu del or, 2021. Feuille d'or in-situ - The Want Machine dans le cadre de Art-o-rama 2021. Photo ©gethan&myles
gethan&myles – Riu del or, 2021. Feuille d’or in-situ – The Want Machine dans le cadre de Art-o-rama 2021. Photo ©gethan&myles

Au centre, une ligne à la feuille d’or dessine le cours du fleuve Sénégal depuis sa source, sur le sol, jusqu’à son embouchure, au milieu du mur du fond… Tous les projets récents de gethan&myles comprennent des œuvres où une ou plusieurs lignes d’or (horizon, parcours, voies d’escalade, etc.) servent comme outils pour dérouler le fil de l’histoire qu’ils souhaitent partager.

gethan&myles - Riu del or, 2021. Feuille d'or in-situ - The Want Machine dans le cadre de Art-o-rama 2021. Photo ©gethan&myles
gethan&myles – Riu del or, 2021. Feuille d’or in-situ – The Want Machine dans le cadre de Art-o-rama 2021. Photo ©gethan&myles

Dans « The Want Machine », le fleuve Sénégal apparaît comme le personnage essentiel de leur récit. La trace au sol permet à Myles d’interpeller aimablement son visiteur pour lui faire remarquer qu’il marche sur une œuvre d’art. Il entame ainsi la conversation et lui raconte que le fleuve était appelé « la rivière d’or » par les marchands du Moyen Âge. Il enchaîne ensuite avec les cultures irriguées où poussent, entre autres, des tomates cerises dans le désert pour répondre à ce qu’exige « The Want Machine », dont nous sommes des rouages majeurs…

Ainsi va la vie

gethan&mylesAinsi va la vie, 2021 – The Want Machine – Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai

Quatre grands cyanotypes verticaux montrent une trace blanche qui s’interrompt vers le haut. D’un tirage à l’autre, on remarque que cette rupture s’élargit de plus en plus… Myles raconte (ou à défaut la lecture du texte de salle) comment une année, pour répondre aux « urgences » de « The Want Machine », la gestion des crues du fleuve a provoqué l’ouverture d’un chenal de trois mètres dans barre de sable qui protège les eaux douces et terres fertiles de l’océan Atlantique. Les trois mètres de la brèche sont devenus six kilomètres avec des conséquences catastrophiques… L’artiste explique avec un peu de malice et beaucoup d’humour comment le fleuve réussit peu à peu à « guérir cette blessure créée par l’homme »…

myles raconte - The Want Machine - Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai
myles raconte – The Want Machine – Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai

On le sait, les cyanotypes font partie des techniques privilégiés par les deux artistes. Mais ils ne sont jamais utilisés sans raison. À la fin du texte de salle, les dernières lignes rappellent que comme le fleuve Sénégal, « les cyanotypes sont capables de se “guérir” – si leurs bleus passent, il suffit de les mettre à l’abri de la lumière pour que leurs bleus d’origine reviennent »…

Nothing is finished

gethan&myles - Nothing is finished, 2021 - The Want Machine - Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai
gethan&myles – Nothing is finished, 2021 – The Want Machine – Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai

Si les photogrammes sont récurrents dans le travail de gethan&myles, le cercle (comme le triangle et le carré) est une de leurs formes favorites (voir la première annexe de leur livre qui vient de paraître). En levant les yeux, on remarque de part et d’autre du stand deux longs et étroits cyanotypes sur coton où s’enchaînent de cercles construits à partir de textes. Ils racontent en français, en peul et en wolof des histoires d’océan, de rivières, de plantes, d’animaux et d’hommes en écho à l’animisme qui irrigue les cultures africaines.

gethan&myles - Nothing is finished, 2021 - The Want Machine - Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai
gethan&myles – Nothing is finished, 2021 – The Want Machine – Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai

« En ce qui concerne les mots, leur volonté ne réside ni dans la personne qui les transmet, ni dans celle qui les reçoit, mais quelque part entre les deux – pour “orpailler” un texte et révéler son âme, il faut que les gens et les langues par lesquels il passe deviennent les batées qui laisseront quelque chose de précieux se déposer dans les creux des syllabes », peut-on lire dans le texte de présentation de « The Want Machine »…

Ndox / Braille

Arrivés la veille de l’ouverture d’Art-o-rama, des pagnes mandjak, tissés sur métier traditionnel par l’Atelier Tèsss de Saint-Louis, sont suspendus en deux groupes dans l’installation.

gethan&myles - Ndox-Braille et Ainsi va la vie, 2021 - The Want Machine - Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai
gethan&myles – Ndox-Braille et Ainsi va la vie, 2021 – The Want Machine – Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai

Pour les artistes, l’œuvre fait référence aux pagnes-monnaies, une des anciennes devises utilisées en Afrique de l’ouest. Curieusement dans certaines régions, on utilisait comme unité monétaire ses pagnes indigo dont la valeur croissait avec l’intensité du bleu… Doit-on y voir un rapport avec les cyanotypes de gethan&myles dont la largeur est la même que celle des pagnes ?

gethan&mylesNdox/Braille, 2021 – The Want Machine – Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai

À lire leur texte, le titre donné à ces assemblages de pagnes mandjak, Ndox (eau en wolof) évoque le fait que si ces pièces de tissus ont été employées comme monnaie, l’eau pourrait bientôt devenir un étalon monétaire mondial… Mais gethan&myles poussent leurs interrogations bien au-delà :

Après avoir souligné « une tension révélatrice entre croyances – entre l’animisme et l’argent (car la valeur qu’on attache à des rectangles de papier imprimés d’icônes et de chiffres est, avant tout, une croyance) », les deux artistes suggèrent que l’animisme « pourrait nous aider à repenser nos rapports avec – et nos demandes sur – le monde et ses ressources »…

Il faut beaucoup d’attention, ou avor la chance d’échanger avec gethan&myles pour remarquer que Ndox est écrit en braille sur les pagnes… Ces motifs de points en relief évoquent aussi les cercles d’irrigation qu’on découvre sur les images satellites du Sahara…

gethan&myles – Ndox-Braille (détail), 2021 – The Want Machine – Art-o-rama 2021 à La friche la Belle de Mai 01

La lecture du texte et les œuvres de « The Want Machine » peuvent se suffire à elles-même. Toutefois, un rencontre avec gethan&myles donne une toute autre dimension à leur installation. Sur leur site, les deux artistes propose jusqu’au 12 septembre un get in touch pour organiser une visite guidée… Pour celles et ceux qui connaissent gethan&myles, l’expérience est incontournable… Pour les autres, c’est certainement une rencontre à ne pas manquer !

1956, Il a fait beau

Art-o-rama fut également l’occasion pour les deux artistes de présenter 1956, Il a fait beau, une publication tout aussi singulière que leurs expositions. Cet étonnant livre d’artiste, publié par Fraeme Éditions, est disponible pour seulement 8 euros !

gethan&myles - 1956, Il a fait beau
gethan&myles – 1956, Il a fait beau

Résumant sur leur site, le « mode d’emploi » de leur « livre à lire » gethan&myles expliquent :

« Se situant quelque part entre anti-catalogue, lettre d’amour et manifeste, nous avons pris les treize années de notre travail collectif et les avons découpés, recadrées, éclatées pour créer une œuvre complètement nouvelle. Ce n’est pas un livre d’art pour embellir votre table basse ou pour cataloguer notre “marchandise” mais, comme on dit sur la couverture, un “livre à lire”. Comme on les aime ! »

La lecture de 1956, Il a fait beau est un régal. Avec un humour tendre et délicieux, les 258 pages de l’ouvrage sont « remplies de voix et d’histoires, de couleurs et de douleurs, d’idées et de questions et de joies »…

Trois essais de Kate Douglas (L’art de la survie : l’évolution et le pourquoi de l’art), de Joëlle Zask (Soucis d’argent : de l’isolement, de la richesse et de la gloire) et de Johny Pitts (Une hantise du vingtième siècle : Diversité, néolibéralisme et fantôme du colonialisme) complètent les « cut-up » de gethan&myles.

À lire, ci-dessous, le texte qui accompagne « The Want Machine ».

En savoir plus :
Sur le site de gethan&myles 
Sur le site de Fraeme à propos des résidences de la Compagnie Fruitière et des Éditions.

The Want Machine, 2021

gethan&myles&ahamdou&amina&assane&aziz&ben&binta&doro&fatimata&jean-marie&maï&malik&maodo&wali&yama

À Saint-Louis tout commence avec l’eau : l’Atlantique et la rivière Sénégal ont façonné cette terre ; de l’empire du Djolof au royaume du Fouta-Toro et du port colonial prospère au quotidien de ses pêcheurs et agriculteurs. Le fleuve Sénégal, appelé « la rivière d’or » par les marchands trans-sahariens du Moyen Âge et ainsi marqué sur les premières cartes arabes et européennes qui le dessinent, continue de refaçonner le paysage autour. Sur les images satellites, on voit des ronds de verdure éclatante nourris par les eaux du fleuve sortir des sables rouges du Sahara. Floraisons magiques, hallucinogènes. Du maïs et des tomates cerises qui poussent dans le désert. Visions de notre désir, notre besoin, notre « vouloir ». La Langue de Barbarie, barre de sable de trente kilomètres de long, protège les eaux douces et terres fertiles de l’océan Atlantique – ou plutôt protégeait. En 2003 un chenal, de trois mètres de large, fut coupé dans la Langue pour encourager les crues saisonnières de la rivière à partir plus vite. Entre les vagues de l’Atlantique et l’eau de la rivière, ce chenal devient vite une brèche de six kilomètres de large. Des terrains et des villages sont engloutis par les flots, les pirogues et leurs pécheurs noyés par les nouveaux courants. Mais lors de cette catastrophe « naturelle » l’eau – et les quatre-vingt mille tonnes de sable saharien charrié vers le large par la rivière chaque année, sont, tout doucement, en train de guérir cette blessure créée par l’homme. La brèche ne s’agrandit plus. Elle bouge – elle migre vers le sud, vers la pointe de la Langue, là où la rivière sortait avant que les humains l’aient forcée de sortir autre part… L’animisme est un élément qui coule sous le quotidien de cette région et pénètre dans toute l’histoire de ce pays. Il prône la volonté et l’âme des « choses : l’océan, les rivières, les grains de sable, les animaux, les plantes, mais aussi les œuvres et les mots ont leur propre dessein. En ce qui concerne les mots, leur volonté ne réside ni dans la personne qui les transmet, ni dans celle qui les reçoit, mais quelque part entre les deux – pour “orpailler” un texte et révéler son âme, il faut que les gens et les langues par lesquels il passe deviennent les batées qui laisseront quelque chose de précieux se déposer dans les creux des syllabes. The Want Machine explore la valeur (de l’or, d’un litre d’eau, d’un grain de sable, d’une tomate cerise en hiver, d’un être humain) : les œuvres s’inspirent des pagnes-monnaies (ancienne devise de l’Afrique de l’ouest) et de l’eau (d’après bon nombre d’experts, future devise du monde entier), mais aussi d’une tension révélatrice entre croyances – entre l’animisme et l’argent (car la valeur qu’on attache à des rectangles de papier imprimés d’icônes et de chiffres est, avant tout, une croyance). Peut-être que l’animisme, cette idée primordiale que nous, les humains, ne sommes pas la seule chose qui imprègne ce monde de sens et d’intention, pourrait nous aider à repenser nos rapports avec – et nos demandes sur – le monde et ses ressources.

The Want Machine est constituée de quatre œuvres :

Ainsi va la vie (4 cyanotypes recto/verso sur coton)
Ndox / Braille (tissage mandjak sur métier traditionnel en voie de disparition chez l’Atelier Tèsss, Saint-Louis)
Riu del or (feuille d’or in-situ)
Nothing is finished (« langues-vivantes », français, peul, wolof cyanotype sur coton)

Ces cyanotypes sont des photogrammes uniques créés – sans appareil photo ni produit chimique de chambre noire – par le soleil et l’eau. Contrairement à toute autre image photographique les cyanotypes sont capables de se « guérir » — si leur bleus passent, il suffit de les mettre à l’abri de la lumière pour que leurs bleus d’origine reviennent.

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