dimanche 28 novembre 2021

Sanaa Mejjadi – Blurring the lines chez agnès b. à Montpellier


Jusqu’au 27 novembre 2021, Sanaa Mejjadi présente « Blurring the lines » un très bel accrochage au sous-sol de la boutique agnès b. à Montpellier.

« Blurring the lines » rassemble 27 œuvres dont la plupart sont très récentes. Si on retrouve les influences revendiquées d’Anni Alberts ou de Pierrette Bloch, cette exposition personnelle construite avec la complicité de Laureen Picaut permet de constater l’évolution et l’affirmation du geste que l’on percevait dans certaines pièces montrées au printemps 2020 dans « Machaou » à l’Espace Saint-Ravy.

Un texte de Laureen Picaut (reproduit ci-dessous) propose une intéressante analyse du travail exposé. Il complète l’Entretien de Pierre Manuel avec Sanaa Mejjadi publié par les éditions méridianes qui accompagnait la présentation à Saint Ravy (E).

Les lignes qui suivent pose un regard sur quelques séquences de l’accrochage de « Blurring the lines ».

Sanaa MejjadiSans titre – T5, 2020 – Blurring the lines chez agnès b

En entrant dans l’espace, sur la gauche, l’œil est immédiatement attiré par une œuvre singulière qui s’écoule du mur vers le sol (Sans titre – T5, 2020). Réalisé pendant le confinement, ce tissage au point noué, présenté à l’envers, impose une forte présence sculpturale. Cette pièce sombre et un peu troublante, « armure » pour la curatrice, évoque pour l’artiste « le poids du temps, des choses, des idées et de multiples réflexions » de cette étrange période… On peut s’interroger sur l’armure parle Laureen Picaut… Est-ce celle des combattant.e.s, celle de la notation musicale (altérations réunies à la clé) ou celle du tissage qui définit le mode d’entrecroisement des fils de chaîne et des fils de trame ?

À côté, on retrouve une pièce plus modeste (Sans titre – D01, 2020) qui appartient aux recherches récurrentes de Sanaa Mejjadi, dans la suite de celles que l’on avait découvertes en 2020. Ici la trame (l’armure) exprime l’enfermement, l’entrave, avec toujours une ouverture d’espoir… En haut à droite, un visage semblerait s’esquisser…

Sur la droite, on retrouve un des grands dessins exposés à Saint Ravy (Sans titre – P08, 2020)… Il ici dialogue avec une élégante œuvre sur papier aux subtiles teintes sombres et lumineuses (Sans titre – P01, 2020). Une fine trame à la pierre noire est recouverte par des lignes au stick à l’huile, puis par de l’acrylique partiellement grattée… avant un dernier passage au stick ! Une technique commune à plusieurs des œuvres de « Blurring the lines ».


On regrette un peu leur encadrement et les mauvais reflets qui, inévitablement, les accompagnent.

Un peu plus loin, Sans titre – P03 (2021) qui a été choisi comme visuel de l’exposition est en fait l’empreinte sur papier du tissage à la corde couvert d’acrylique (Sans titre-T06, 2021) qui lui fait face…

Sanaa MejjadiSans titre – P03 et Sans titre – T06, 2021 – Blurring the lines chez agnès b

L’accrochage se poursuit avec un ensemble de trois œuvres qui évoquent les toiles des tentes tissées par les femmes berbères nomades dans le sud du Maroc.

À leur propos, Sanaa raconte l’étroitesse des métiers qui doivent être transportés à dos de chameau et la durée de vie de ces tissus équivalente à celle de femmes qui les ont fabriquées. Quand des morceaux de ces toiles sont usés, ils sont souvent retissés par leurs filles ou leurs petites filles…

Plus loin, une très belle toile (Sans titre – P11, 2020) où des lignes horizontales de points sont plusieurs fois effacées et recouvertes et un dessin de 2019 (Sans titre – P02) dialoguent avec les deux faces d’un tissu peint suspendu dans l’espace. Il surplombe un ensemble de pelotes de laine noire (Sans titre – T13, 2021)… Dans cet ensemble, première installation de l’artiste, la trace du geste est particulièrement évocatrice.

Sanaa Mejjadi – Sans titre – P11, 2020 et Sans titre – P02, 2019 – Blurring the lines chez agnès b

Sanaa MejjadiSans titre – T13, 2021 – Blurring the lines chez agnès b

Sur une toile libre de 2018, les lignes de points au stick à l’huile non fixé s’estompent et se fondent doucement (Sans titre – D02). Elle précède une pièce carré (Sans titre – T12, 2021) qui témoigne de sa première expérimentation de tissage peint.

Sanaa MejjadiSans titre – D02, 2018 et Sans titre – T12, 2021 – Blurring the lines chez agnès b

L’accrochage se termine avec une toile plus ancienne, peinte au sol, (Sans titre – P04, 2018) où le geste, plus amble et fluide, semble avoir été plus libre et relâché…

Clin d’œil à agnès b., un tissage réalisé avec des morceaux de tissus récupérés dans la boutique (Sans titre – T0, 2021) salue le visiteur avant sa remontée des escaliers…

L’exposition est réalisée en partenariat avec Cubik, la galerie

En savoir plus :
Sur le site de Sanaa Mejjadi
Suivre Sanaa Mejjad sur Instagram

Sanaa Mejjadi – Blurring the lines : texte de Laureen Picaut

Textiles remembers
Les textiles se souviennent

« Quand j’étais jeune je regardais ma grand-mère tisser. Plus tard, quand je me suis moi-même mise à pratiquer le tissage, je me rappelais son souvenir : lorsqu’elle se mettait à tisser, enfin, elle s’exprimait.(1)»

Sanaa Mejjadi se souvient. De son enfance à l’adolescence elle grandit dans une famille où les traditions ont une place importante. Contrainte par le poids des normes et des injonctions, elle décide de partir pour un voyage entre le Moyen-Atlas et le sud du Maroc. Lors de ce déplacement elle se confronte à une rencontre qui formera plus tard la source de sa pratique artistique. Des branches d’arbres — que l’on retrouve notamment dans Sans titre-D03 (2019) et dans Sans titre-P08 (2020) — sont pour elle une révélation. Leurs formes et l’apparent désordre de leurs fluctuations font écho à sa propre réalité. Reliées au tronc d’arbre — métaphore invisible de la cellule familiale — dont elles se détachent, elles personnifient une recherche de liberté que l’artiste ne cesse de poursuivre. Ce motif qu’elle répète inlassablement dans des séries de dessins au fusain, à l’encre de chine et dans des peintures, vient nourrir sa pratique plus récente du tissage. Sanaa Mejjadi se souvient aussi des tentures tissées par les femmes bédouines dans le Sud du Maroc dans l’œuvre Sans titre-D08 (2021). En poils de chameau ou de dromadaire, bardées de sublimes variations de beiges, d’écru, de blanc, au fil des voyages, les tentures s’agrandissent. Elles deviennent une cartographie mémorielle du déplacement. Sans titre-D02 (2018) et Sans titre-P04 (2018) évoquent à elles deux cette notion de mouvement, sans châssis ou encadrement, elles sont des espaces d’introspection et de contemplation.

Aussi, si Sanaa Mejjadi ré-investit son histoire et lui fait face par le tissage, elle déplace la fonction de cet acte. De l’espace domestique — lieu où elle découvre la broderie et le tissage à Casablanca en regardant les femmes qui l’entourent préparer la laine pour la chaîne de tissage — au champ artistique, elle investit d’autres imaginaires et réalités. L’œuvre Sans titre-T-5 (2020) évoque la fonction mémorielle du tissu. Elle prend comme point de départ un carré de tissage surmonté d’ajouts, d’augmentations et de superpositions de fils issus de différentes laines. L’œuvre — ou bien l’armure ? — est une défiance, le symbole du rejet de toute autorité. Elle évoque aussi par son volume et l’excroissance qui la caractérise, le poids des traditions sur la construction de l’identité. Agissant comme une catharsis, des souvenirs s’intègrent dans la structure du tissage qui pourrait probablement évoquer le ventre d’une mère en devenir. Les fils qui se prolongent sur le sol s’échappent comme des ombres. Le rapprochement avec ces paroles de Maya Angelou est alors inévitable pour saisir la force de l’œuvre : « On ne quitte jamais vraiment son foyer. Je crois qu’on charrie les ombres, les rêves, les peurs et les monstres de sa maison sous la peau, qu’on les transporte, blottis dans le coin de ses yeux et jusque dans le cartilage des lobes de l’oreille.(2) »

Textiles are materials to the words
Les textiles sont les matériaux des mots

« Il vaut mieux que la matière parle que nous parlions nous-même.(3)»

Si l’artiste évoque Anni Albers lorsqu’il est question de ses influences c’est qu’au-delà du geste et du médium commun qu’elles partagent, c’est aussi leur résistance aux mots qui les lient. Par la non-référentialité des titres des œuvres — qui sont uniquement utilisés dans une perspective de classification — par le choix de l’abstraction et par la répétition, Sanaa Mejjadi accorde à la ligne et aux points le pouvoir de traduire l’expérience de la pensée. Lorsqu’elle travaille sur son métier à tisser, le geste répété du fil horizontal passant sous et au-dessus du fil vertical s’apparente à une composition musicale : à un langage insubordonné où les phrases se transforment en partitions. Les différentes épaisseurs de laines utilisées deviennent des guides dans la quête du rythme qui l’intéresse.

Ainsi, afin que ne persiste plus que l’expérience de la matérialité, Sanaa Mejjadi occulte tout langage connu. Perpétuant le flou, elle dissimule volontairement le sens et plonge Blurring the lines dans un brouillard épais où font irruption des lignes, des points et des pelotes de laines qui forgent l’écosystème d’une émancipation.

Textiles are bodies
Les textiles sont des corps

« Les textiles sont les otages de leur propre fragilité. Contrairement à celle du métal ou de la pierre, la durée de vie du textile n’est pas différente de celle de notre propre corps : la nouveauté est progressivement remplacée par l’usure jusqu’à l’épuisement.(4) »

Des mains se lient et se délient au rythme du tissage et de l’entremêlement des fils qui agissent comme un réseau de communication sensoriel et palpable. Dans la pratique de Sanaa Mejjadi, le dessin est une empreinte, l’archive matérielle du tissage. De cette interdépendance naissent des dialogues à la fois formels et corporels. L’œuvre Sans titre-P03 (2021) est la trace de Sans titre-T06 (2021). Volontairement placées face à face dans l’espace, les deux oeuvres content le récit d’une ancienne étreinte — comme le souvenir de deux peaux collées l’une contre l’autre, elles agissent en tant que corporalités et évoquent l’engagement du corps qu’implique l’acte de tisser. Dans l’installation Sans titre-T13 (2021), le corps fait de nouveau irruption. En suspend dans l’espace, l’oeuvre surmonte des pelotes de laines placées à même le sol laissant ainsi transparaître le geste de la main qui tisse, qui enroule, déroule, et démêle. Ce que montrent les œuvres tissées de Sanaa Mejjadi c’est que le tissage rend possible l’activation du corps dans l’espace contraint du foyer. Le travail caché, dissimulé et les voix silenciées explosent et retentissent ainsi de toute leur force. Sans titre-P11 (2020) qui a subit des reprises successives fait écho à cette notion de dissimulation. Des lignes ont été cachées, recouvertes, effacées puis re-dessinées, se sont accumulées. Cette stratégie est une manière pour l’artiste d’incorporer de multiples interprétations, de former un langage insaisissable. Dans Blurring the lines : the textiles are elusive. les textiles sont insaisissables

Comme des actes agissant à la marge, en suspension, les œuvres de Sanaa Mejjadi détiennent en elles de multiples résistances. Elles communiquent par des voies camouflées, peinent à être décodées, se dérobent à l’interprétation : elles sont des sources intimes que Blurring the lines tente de traduire.

Laureen Picaut

Curatrice de l’exposition.

1 Sanaa Mejjadi, Entretien avec Laureen Picaut, Septembre 2021
2 Maya Angelou, Lettre à ma fille, 2008, p.32.
3 Anni Albers, On Designing, Pelango Press, New Heaven, 1959, p.45 : “It is better than the material speaks than that we speak ourselves.
Jessica Hemmings (ed.), The Textile Reader, Berg Publisher, New York, 2021, p. 57 : “Textiles are hostage to their own
fragility. Unlike that of metal or stone, the life span of the textile is not dissimilar to that of our own bodies: newness gradually replaced by wear and tear until worn out
.”

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