Au bord de l’eau – Vincent Bioulès au Musée Regards de Provence – Marseille


Jusqu’au 21 mai 2023, avec l’exposition « Au bord de l’eau – Vincent Bioulès », le Musée Regards de Provence fête son dixième anniversaire avec un « hommage à l’une des figures majeures de l’art d’aujourd’hui ». L’intention annoncée par Adeline Dumon, directrice du Musée, et Pierre Dumon, président de l’Association Regards de Provence, est de « révéler le travail de l’artiste qui saisit l’atmosphère et la saveur des paysages méditerranéens ».

Une quarantaine de toiles, de grand format, illustrèrent les sensations et les émotions de Vincent Bioulès mais aussi les tourments du peintre face à des paysages qui sont fréquemment des lieux familiers.

« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

L’accrochage fait une large place aux toiles peintes dans les années 1990 à la suite de plusieurs séjours à la Villa Bianco aux Catalans. Invité par le galeriste Jean-Pierre Alis, Bioulès y a multiplié dessins, aquarelles et pochades exécutées sur le motif. Parmi les tableaux réalisés ensuite dans son atelier montpelliérain, onze sont au catalogue de l’exposition « Au bord de l’eau – Vincent Bioulès ». Rares sont ceux qui manquent à l’appel et certains, comme Saint-Henri (1994) et son paysage autour de la tuilerie Monier, sont hors du cadre thématique choisi.

À ces grands formats qui avaient été présentés en 1995 à la Galerie Athanor, s’ajoutent trois toiles exposées dans « Marseille à nouveau… » à la Galerie Béa-ba, en 2018. Vincent Bioulès répondait alors à l’invitation par Béatrice Le Tirilly et Barbara Satre de revisiter les paysages peints 25 ans auparavant.

« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Aux côtés de ces tableaux « marseillais », « Au bord de l’eau – Vincent Bioulès » accorde une très large place aux paysages du littoral languedocien où Bioulès travaille depuis toujours sur le motif.

Une dizaine de grands formats représentent l’Étang de l’Or vu depuis les Cabanes de Perols en direction de L’Avranches, à différentes heures et saisons, peint depuis 2015. Quatre de ces toiles appartiennent à la magistrale série des « douze mois de l’année » réalisées en 2019 et montrée trop brièvement à la galerie La Forest Divonne au printemps 2020.

« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

L’ensemble est complété par des œuvres dans lesquelles Bioulès exprime ses sensations au bord du Salagou, sur le port de Carnon, sur la plage ou au Grau du Prévost à Palavas.

Les deux premières toiles (Le chant des sirènes, juillet 1994 – mars 1995 et La Ponche V (Saint-Tropez),1981) sont accrochées dans le hall d’accueil du Musée Regards de Provence parmi les œuvres de l’exposition « Vues sur Mer ».

Vincent Bioulès - Le chant des sirènes, juillet 1994 - mars 1995 et La Ponche V (Saint-Tropez),1981 « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Le chant des sirènes, juillet 1994 – mars 1995 et La Ponche V (Saint-Tropez),1981 « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

L’essentiel de « Au bord de l’eau – Vincent Bioulès » se déploie dans l’espace dit « Vieux Port », au premier étage, côté sud de l’ancienne Station Sanitaire dessinée entre autres par F. Pouillon. Quelques tableaux sont également présentés dans les circulations entre le rez-de-chaussée et la salle « Estaque ».

L’accès à l’étage peut se faire dans la continuité d’une visite de « Vues sur Mer » en suivant « Le chant des sirènes, soit directement en empruntant l’escalier à droite de « La Ponche »… Si le premier choix semble plus « naturel », le second n’est pas préjudiciable.

« Au bord de l’eau – Vincent Bioulès » ne s’articule pas sur un parcours très rigoureux, mais sur la juxtapostion de deux ensembles d’œuvres dans lequels Bioulès exprime ses sensations et ses sentiment face à deux espaces très differents par leur géographie et par les relations que l’artiste a entretenu avec ces lieux…

« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Construit autour de ces deux thématiques, Marseille et les rivages languedociens, l’accrochage semble avoir été en grande partie dicté par les dimensions des œuvres et les cimaises en place. Aucun aménagement scénographique ne paraît avoir été mis en place pour « Au bord de l’eau – Vincent Bioulès ».

Les toiles réalisées à partir des séjours de Bioulès à Marseille dans les années 1990 et 2018 sont rassemblées dans la partie centrale du bâtiment. Elles terminent le parcours si l’on commence par « Vues sur Mer » et à l’inverse elles l’initient si l’on décide de monter directement à l’étage. Cet ensemble remarquable est incontournable pour tout amateur marseillais de Bioulès, pour celles et ceux qui ont un souvenir ému de ses expositions en 1995 à la Galerie Athanor de Marseille et au Musée d’Art de Toulon. Les œuvres des années 1990 éclairent avec évidence les évolutions de son travail et la manière dont, dit-il, elles ont « fécondé la poursuite de ma peinture ».

« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Cette « chapelle marseillaise » est encapsulée dans un superbe ensemble de grands formats réalisés à partir du motif de l’Étang de l’Or, un lieu cher à l’artiste, que Michel Hilaire, directeur du Musée Fabre, perçoit comme « l’équivalent de la forme ou du haricot de son camarade Viallat ; il lui permet d’infinies variations, toujours les mêmes, jamais les mêmes »…

L’ensemble magistral est une extraordinaire leçon de peinture qui mérite à lui seul un passage par le Musée Regard de Provence.

L’accrochage n’est cependant pas exempt de critiques. On regrette avant tout les mauvaises conditions qui ont été réservées à deux vues du Port de Carnon (Le port de Carnon, 2004 et Le lendemain, 2016) confinées dans un couloir borgne, mal éclairées et sans recul suffisant pour en apprécier toutes les richesses. Une situation semblable concerne Le Grau du Prévost (2016) et Midi (2013), isolés dans une circulation entre les salles « Vieux Port » et « Estaque ». En effet, il faut se placer sur le côté pour apercevoir l’ensemble de ces deux compositions et ne pas se retrouver le nez dans la peinture…

On passera vite sur l’éclairage du tableau Le mois d’août (2019)… Ici, l’ombre portée de la tête du visiteur vient rapidement de superposer à l’Étang de l’Or à mesure qu’il s’en approche. Et de méchants reflets troublent la richesse de ce magnifique ciel d’encre…

Un peu de temps a été nécessaire avant de comprendre pourquoi des cimaises n’avaient pas été ajoutées dans le grand vide qui occupe le centre de la salle « Vieux Port », face au Mucem et à la Villa Méditerranée… Leurs présences auraient sans doute permis plus de souplesse et de cohérence à l’accrochage. Mais, cela aurait été fait aux dépens des offres de privatisation du musée et notamment pour les réunions, les séminaires ou les cocktails dînatoires qui peuvent y être organisés…

Cependant, on peut tout à fait admettre ces « contraintes ». Toutes les institutions privées ne disposent pas des mêmes moyens que les Fondations Vuitton, Pinault, Cartier ou Carmignac…

« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Le commissariat est assuré par Vincent Bioulès, Pierre Dumon, président de l’Association Regards de Provence et Adeline Dumon, directrice du Musée.
Catalogue publié par la Fondation Regards de Provence avec un avant-propos de Vincent Bioulès, une introduction de Romain Mathieu et la reproduction de toutes les œuvres exposées.

« Au bord de l’eau – Vincent Bioulès » rassemble des œuvres de la collection de la Fondation Regards de Provence, du Centre national des arts plastiques (Cnap), du Musée des Beaux-arts de Rennes, du Musée Fabre de Montpellier, du Musée d’Art de Toulon, du Musée Estrine, de la Fondation Vacances Bleues, de la Galerie Béa-Ba à Marseille, de la Collection Yves Michaud – dépôt au Musée d’Art Moderne de Cérét, de la Galerie La Forest Divonne à Paris, de la Collection Paul Dini à Lyon, de la Collection Hélène Trintignan, de la Collection Brigitte Eiglier, de la Collection Les Peintures JEFCO et de collectionneurs privés.

À lire, ci-dessous, quelques regards sur l’exposition.

En savoir plus :
Sur le site du Musée Regards de Provence
Suivre l’actualité du Musée Regards de Provence sur Facebook et Instagram
À lire l’article d’Alain Paire Vincent Bioulès, à redécouvrir absolument dans le journal La Marseillaise du 10 décembre 2012
À lire le catalogue de l’exposition « Vincent Bioulès, les douze mois de l’année » à la galerie La Forest Divonne et Journal (1972-2018) aux éditions méridianes.

« Au bord de l’eau – Vincent Bioulès » : Regards sur l’exposition

Marseille

« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Les toiles réalisées à partir des séjours de Bioulès à Marseille dans les années 1990 et 2018 sont rassemblées dans la partie centrale du bâtiment. Elles ont été regroupées autour de quelques « amorces de séries » avec notamment la juxtaposition des deux majestueuses représentations de L’Île Maïre des collections du Musée d’Art de Toulon et de la Fondation Vacances Bleues. Cette séquence est sans conteste un des moments forts de l’exposition où le paysage submerge littéralement le regardeur.

Vincent BioulèsL’Île Maïre I, 1994-1995. Huile sur toile 200 x 300 cm. Collection Musée d’Art de Toulon, inv. 996.5.15 et L’Île Maïre II, 1994-1995. Huile sur toile 200 x 310 cm. Collection Fondation Vacances Bleues, inv. 1995/34 – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

À propos de ce bout du monde de la cité phocéenne, l’artiste s’exprimait ainsi dans le catalogue de l’exposition « Vincent Bioulès, parcours 1965 – 1995 » au Musée d’Art de Toulon en 1995 :

« J’étais sur le Finistère de quelque chose et commençait un autre monde. Pour moi, c’était, au fond, un monde des mythes grecs… C’est l’île de Calypso, à la fois grandiose, fascinante, dangereuse, où rien ne pousse. Il paraît qu’elle est infestée de rats… Il y a le mythe de l’île heureuse, Cythère, et celui de l’île des morts. Là, c’est l’île des mythes méditerranéens, où l’homme va s’affronter, rencontrer le Minotaure ou une nymphe, qui va le pervertir, l’arracher aux siens… Ce rocher dans sa solitude, c’est comme une énorme matière brute ; une sorte de météorite, qui serait tombée comme Zeus, qui jette l’Omphalos à Delphes en disant : voici le centre du monde ».

Dans son journal, suite au passage de Jean Pierre Blanche, le 3 juin 1994, Bioulès note :

« J.-P. Blanche est venu mardi voir les tableaux de Marseille. Il a beaucoup aimé L’Île Maïre presque entièrement faite d’un seul coup. Je ne cesse de penser aux mérites de ce qui est peint d’un seul coup mais cela demande une surdétermination exceptionnelle, à la fois une prévision intérieure extrêmement grande et une marge, une aire de liberté intérieure suffisante pour faire sien ce qui, en un premier temps, apparaît comme accident de parcours. Ce fut sans doute le cas de Picasso. »

« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Sur la droite, le rapprochement de trois œuvres réalisées à partir des dessins, aquarelles et pochades faites sur la terrasse de la Villa Bianco laisse également le visiteur médusé. Dans le catalogue, Romain Mathieu souligne avec justesse :

« Dans La terrasse à la Villa Bianco, le matin à 7h30 et dans le second tableau du même endroit « à 10h », l’espace dilaté de la mer se déploie, mais néanmoins toujours à partir de la distance qu’instaure la terrasse. La terrasse à la Villa Bianco par Mistral réduit encore cette distance, le fragment de béton dans l’ombre semble être presque débordé par la matière grumeleuse de la mer. Le vent qui donne son titre au tableau et agite cette mer abolit la séparation de la terrasse ».

Vincent Bioulès - La terrasse à la Villa Bianco, le matin 7h30 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – La terrasse à la Villa Bianco, le matin 7h30. Huile sur toile 130 x 195 cm. Collection Musée Estrine – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille
Vincent Bioulès - La terrasse à la Villa Bianco, 10 heures, 1992-1994 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – La terrasse à la Villa Bianco, 10 heures, 1992-1994. Huile sur toile 130 x 195 cm. Collection Yves Michaud, dépôt au Musée d’Art Moderne de Cérét – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille
Vincent Bioulès - La terrasse à la Villa Bianco par mistral, hiver 1992-1993 - Mars 1995 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – La terrasse à la Villa Bianco par mistral, hiver 1992-1993. Huile sur toile 130 x 162 cm. Collection particulière – Mars 1995 – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Un peu plus loin, Mistral (2018) traduit les sensations du peintre face à la digue du large et à la côte bleue depuis les terrasses du Palais Pharo, 25 ans après celles ressenties face aux Iles du Frioul depuis celle de la Villa Bianco, un jour de grand vent…

Vincent Bioulès - Mistral, 2018 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Mistral, 2018. Huile sur toile 130 x 195 cm. Collection Les Peintures JEFCO – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

21 juin 2018 – 15 h. Ce matin, travaillé au Pharo. Trois petites aquarelles : depuis le Pharo tout est immense et sans mesure. Comment faire entrer tout cet espace dans la petite feuille d’un carnet? En fixant le souvenir immédiat, ce dont on se souviendrait si l’on n’était pas là pour peindre. La décision du dessin en est le marchepied.

Face aux deux versions de L’Île Maïre, les deux vues du Fort Saint-Jean de 1994 et de 2018 prêtées par la Galerie Béa-Ba témoignent du regard de Bioulès sur les rencontres de la mer avec la ville…

« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Fort Saint-Jean, 1994. Huile sur toile 130 x 162 cm. et Fort Saint-Jean, 2018. Huile sur toile 130 x 162 cm. Courtesy Galerie Béa-Ba, Marseille « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Naturellement accrochée côte à côte, ces deux toiles peintes depuis pratiquement le même point de vue (sans doute le feu du fort Saint-Nicolas à l’entrée du Vieux-Port) montrent combien ce regard, mais aussi sa manière ont évolué… Le rapprochement de ces deux tableaux illustre assez bien ces propos que l’artiste exprimait lors d’un entretien avec Marie-Caroline Allaire Matte en 2019 :

« Il y a une période de ma vie de peintre pendant laquelle j’étais retenu par une sorte de crispation presque appliquée pour m’emparer de ce réel avec le plus d’exactitude possible. Je me suis alors imposé une discipline assez sévère pour relâcher cette vigilance. (…) et d’exprimer très librement un monde de sensations que j’ai éprouvées devant la nature ».

« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
« Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

On regrette que la même disposition n’ait pas été reproduite pour la présentation de La Tourette II, Février 1994 – Janvier 1995 du musée Fabre et La Tourette peinte en 2018 pour l’exposition « Marseille à nouveau… » à la Galerie Béa-ba… Leur accrochage face à face ne permet pas de constater avec la même facilité la manière avec laquelle Bioulès a su « relâcher sa vigilance »…

21 juin 2018 : Trop travaillé tout hier et systématiquement. Suis rentré fourbu. Triste de cette fatigue qui aurait dû être bienheureuse. Dans l’après-midi, j’ai tenté de retrouver les lieux peints voici plus de vingt ans et devenus méconnaissables d’être trop apprêtés. Seule la mer était belle, la lumière mais je n’ai pas su en devenir le serviteur attentif et fidèle en ayant la même attitude que le matin.

L’ensemble est complété par deux toiles qui évoquent des lieux emblématiques du littoral balnéaire marseillais proche de la Villa Bianco (Les Catalans, 1994-1995 et Les Bains du Petit-Pavillon, Avril-Mai 1995). Déserts à l’exception d’une silhouette solitaire qui longe les cabines de bains des Catalans, ces deux paysages urbains et l’étonnante lumière qui les construit peuvent interroger sur les relations ambivalentes et compliquées que Vincent Biouès pouvait alors entretenir avec Marseille…

Vincent Bioulès - Les Bains du Petit-Pavillon, Avril-Mai 1995 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Les Bains du Petit-Pavillon, Avril-Mai 1995. Huile sur toile 97 x 130 cm. Collection particulière – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Ainsi, Romain Mathieu rapporte dans son introduction ces propos de Bioulès:

« Le journal de Vincent Bioulès témoigne de la difficulté qu’il ressent face à cette ville qui lui échappe, il note dans son journal “ le sentiment d’être confronté à l’insaisissable. Et la mélancolie profonde ensuite. Cette ville ne sera jamais mienne. Elle est trop vaste, trop diverse pour l’étreindre et pour la comprendre ”. Mais quelque temps plus tard, on peut lire : “je retrouve Marseille avec une sorte de joie fébrile, submergé par le désir de peindre, de tout peindre” ».

Vincent Bioulès - Les Catalans, 1994-1995 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Les Catalans, 1994-1995. Huile sur toile 114 x 146 cm. Collection Fondation Regards de Provence, Marseille – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Dans son journal, l’artiste note à la date du 29 mars 1994 :

« Le plaisir d’aquareller est venu peu à peu. Terriblement anxieux le matin à l’idée d’avoir à travailler coûte que coûte dans le temps et l’espace et face à face, une fois de plus, avec le mystère d’une ville. L’après-midi derrière les doutes, soudain bonheur comme autrefois — immémorial et limpide. Sentiment d’accord bienheureux avec ce sujet ingrat parmi tous. Silence, solitude, exquise tiédeur de l’air. Jamais aussi bien, aussi en accord avec moi que dans ces lieux nuls et abandonnés. Impression de retrouver une situation première, primitive celle même où se constitue ce si douloureux bonheur d’exister, d’être en vie. Détritus, voies ferrées désertes, les docks que l’on adapte au goût du jour, à ce monde sans travail et sans but. Il y a des chats à demi sauvages et faméliques, le ciel couleur de lavande, la brise, le bruit sourd et doré de la ville ».

Dans l’avant-propos qui introduit cette séquence marseillaise, le peintre ne cache pas son regard singulier sur Marseille où « la seule chose que les hommes ne sont pas parvenus à abimer est bien la lumière, l’incomparable lumière tenant dans ses bras la totalité d’une ville et sa compagne la mer ». Il y souligne aussi l’importance qu’ont pu avoir ses séjours à la Villa Bianco : « Les conséquences de ce travail accompli à la Villa Bianco, grâce à la bienveillance de Jean-Pierre Alis, ne cessèrent de me vivifier et de conduire mon regard sur d’autres lieux et d’autres paysages, fort désormais d’une leçon acquise sur le « motif » et qui est devenue tout naturellement le thème de ma peinture ».

L’Étang de l’Or et paysages du littoral languedocien

Les œuvres « marseillaises » sont entourées par un superbe ensemble représentant l’Étang de l’Or vu depuis les Cabanes de Perols en direction de L’Avranches, à différentes heures et saisons. Aux six tableaux de 2015 et 2016 s’ajoutent quatre toiles qui appartiennent à la magistrale série des « douze mois de l’année » réalisée en 2019 et montrée trop brièvement à la galerie La Forest Divonne au printemps 2020.

  • Vincent Bioulès - Juillet sur l’étang de l’Or, 2015 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
  • Vincent Bioulès - Un soir d’été, 2015 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
  • Vincent Bioulès - Un soir, l’étang, 2016 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
  • Vincent Bioulès - L’étang de l’Or, 2015 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille

On ne sait rien des toiles de 2015 et 2016, le journal de Bioulès est muet à leur propos. Peut-être ont-elles été réalisées après prise de notes sur le motif comme pourrait le suggérer la séquence du film de Guy Lochard, « Vincent Bioulès, la nostalgie du paysage ».

Vincent Bioulès, la nostalgie du paysage – images extraie du film de de Guy Lochard

Devant ce motif qui lui est cher, il confie :

« … Je crois qu’on a comme ça un attachement très grand pour certains sites, certains paysages que l’on a parcourus et qui définisse au fond un peu l’espace, j’allais dire l’espace de notre âme, l’espace de notre sensibilité… Alors bien sûr, au fur et à mesure que l’on avance en âge, la sensibilité s’exaspère… Je sais que maintenant, il ne me reste que quelques années à vivre… et donc le monde est d’une présence et d’une beauté de plus en plus grande ».

Vincent Bioulès, la nostalgie du paysage – images extraie du film de de Guy Lochard

Dans la préface qu’il signe pour le catalogue de l’exposition « Vincent Bioulès, les douze mois de l’année » à la galerie La Forest Divonne, Michel Hilaire, directeur du musée Fabre, écrivait :

«Ce paysage élémentaire – une étendue d’eau séparée du ciel par une langue de terre sur laquelle se dresse à l’extrémité la cabane du garde-pêche satisfait son goût pour un paysage abstrait qui le relie aux bandes verticales hard edge du temps de Supports/Surfaces. Ce qui est nouveau cette fois, c’est la fougue, presque l’euphorie, avec laquelle il s’est jeté dans l’entreprise. Sachant désormais que le temps lui est compté, il s’est dispensé de revisiter les lieux pour y réaliser, selon son habitude, des pochades sur le vif. C’est de l’intérieur que Bioulès reconstitue ce paysage selon le rythme des saisons : il en connaît toutes les nuances, toutes les métamorphoses, tous les caprices, toutes les fulgurances aussi comme un vieil ami qui a été le confident de toute une vie. Cette liberté, cette audace qui a pointé son nez dans son travail depuis une quinzaine d’années. Bioulès la révèle comme rarement auparavant dans cette série magistrale. On y glisse d’un sentiment à un autre avec une sorte de jubilation comme si chacune de ces toiles était le reflet de notre moi changeant. Parfois l’étang se présente à nous dans son éclat virginal comme au premier matin du monde, parfois il s’enlise dans une boue fangeuse et sans issue, parfois il se réveille et devient étrangement menaçant et hostile ».

Vincent Bioulès - Le mois de mars 1, 2019 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Le mois de mars 1, 2019. Huile sur toile 130 x195 cm. Collection Hélène Trintignan – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Ce que Michel Hilaire appelle « son goût pour un paysage abstrait qui le relie aux bandes verticales hard edge du temps de Supports/Surfaces » est aussi souligné par Romain Mathieu qui note à propos de la toile Espace rose ou la fenêtre à Saint-Tropez de 1974, conservée au Musée d’Art Contemporain de Marseille :

« Cette grammaire abstraite de la peinture se prolonge néanmoins à l’intérieur des peintures figuratives. Elle transparaît de manière plus évidente dans les Étangs de l’Or dont la forme épurée n’est pas très éloignée des bandes de couleurs que réalisait l’artiste en 1973 et 1974, basculées dans l’horizontalité du paysage »…

Vincent Bioulès - Le mois de mai, 2019 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Le mois de mai, 2019. Huile sur toile 130 x 195 cm. Collection particulière – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

De son côté, le peintre expliquait dans l’avant-propos du même catalogue :

« Pour ne m’être jamais lassé de travailler sur ce thème et depuis de nombreuses années, cet espace constitué d’air et d’eau, seulement ponctué de détails échappant à tout pittoresque — une ligne d’horizon, un fragment de terre flanqué d’une petite maison anonyme, un étroit premier plan — cet ensemble a fini par devenir un pattern ou mieux encore, pour parler comme un musicien, un cantus firmus permettant toutes les variations : une donnée qui s’impose à mon regard sans que je puisse la remettre en question. Et paradoxalement, c’est cet appui, cette évidence qui délivrent en moi le goût de peindre, j’allais presque dire “en fermant les yeux”.

Vincent Bioulès - Le mois d’août, 2019 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Le mois d’août, 2019. Huile sur toile, 130 x 195 cm. Collection particulière – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

C’est sans doute ainsi que j’ai retrouvé, sans le chercher, un geste comparable à celui qui me délivra progressivement de 1973 à 1977 de la rigidité de mes tableaux de l’époque de Supports/Surfaces. Pourrais-je dire vrai afin d’attester de la présence en moi-même d’une même euphorie libératrice et dont il me plairait que cette série dite des Douze mois de l’année puisse à son tour témoigner ».

Vincent Bioulès - Le mois d'octobre, 2019 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Le mois d’octobre, 2019. Huile sur toile 130 x 195 cm. Collection Société Pierre Cotte, Lezoux – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

L’accrochage de ces séries consacrées au motif de l’Étang de l’Or est ponctué, sans qu’on en comprenne la logique, par les vues du Salagou, de port de Carnon, de la plage ou du Grau du Prévost à Palavas.

Certaines de ces œuvres ont fait l’objet de remarques dans le Journal de l’artiste…

Vincent Bioulès - Les immeubles à Palavas, 1996-1997 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Les immeubles à Palavas, 1996-1997.Tempera sur carton 90 x 130 cm Collection particulière – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

29 décembre 1996 : La grande gouache représentant la plage de Palavas encombrée d’immeubles me donne un mal fou. Il y a toujours trop de détails mais l’ensemble est constitué par l’enchaînement de ces détails comme une phrase par des mots. Il faut énormément de temps pour faire apparaître à la surface du tableau la solution contenue, celée dans les prémisses du travail et oubliée mystérieusement une fois le motif abandonné pour l’atelier.

Vincent Bioulès - Le temps s’est arrêté, 2017 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Le temps s’est arrêté, 2017. Huile sur toile 130 x 162 cm. Collection particulière – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

20 novembre 2017. Le soir : Le troisième tableau du Salagou émerge du travail. Il partait mal comme on dit mais l’interrogation du tableau tel quel, si médiocre soit-il, abrite une solution, une issue tenue cachée par notre manque d’imagination. Eh bien, cette issue a pointé son nez. À moi de m’y atteler. Et peut-être, et je le souhaite, ce tableau perdu deviendra une vraie peinture.

Vincent Bioulès - Le port de Carnon, 2019 - « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence - Marseille
Vincent Bioulès – Le port de Carnon, 2019. Huile sur toile 164 x 214 cm avec cadre. Collection Musée Fabre, Montpellier, inv. 2020.14.15 – « Au bord de l’eau par Vincent Bioulès » au Musée Regards de Provence – Marseille

Doit-on répéter notre déception d’un accrochage peu avantageux du superbe Port de Carnon conservé par le Musée Fabre ? On aurait aimé qu’un bel éclairage permette de « naviger » avec délectation dans cette matière colorée…

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