Tamar Hirschfeld – Grillée au Musée des Beaux-Arts de Marseille


Jusqu’au 23 avril 2023, Tamar Hirschfeld propose avec « Grillée » un projet ambitieux et audacieux qui vient perturber avec humour, impertinence, ironie et parfois avec gravité les œuvres présentées au premier niveau du Musée des Beaux-Arts.

On attendait avec beaucoup d’intérêt de découvrir comment Tamar Hirschfeld allait s’emparer des salles au rez-de-chaussée du Palais Lonchamp. On était tout aussi curieux de constater avec quelle malice et quelle folie, elle nous confronterait à l’énigme des origines et de la destinée comme elle l’annonçait… Sans aucun doute, « Grillée » est à la hauteur de ces attentes et Tamar Hirschfeld nous offre une expérience jubilatoire. C’est incontestablement un des événements les plus enthousiasmants et réjouissants de ce début d’année 2023 à Marseille.

Tamar Hirschfeld - « Grillée » au Musée des Beaux-Arts de Marseille
Tamar Hirschfeld – « Grillée » au Musée des Beaux-Arts de Marseille

Dans une large mesure, « Grillée » s’inscrit dans le prolongement d’une longue résidence de l’artiste au Cirva (Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques) et de plusieurs séjours marseillais depuis 2020.

Tamar Hirschfeld - « Grillée » au Musée des Beaux-Arts de Marseille
Tamar Hirschfeld – « Grillée » au Musée des Beaux-Arts de Marseille

Stanislas Colodiet, directeur du Cirva et commissaire de l’exposition, résume avec clarté et brio l’esprit et les enjeux de « Grillée » dans le premier paragraphe d’un essai passionnant qui signe pour le Cahier du Cirva consacré à Tamar Hirschfeld :

« Nous voici en présence d’un charivari de mots et de formes ; une cohorte discordante de poêles et de balais mêlés à des fragments de la haute Antiquité. Le murmure des langues mortes et des dialectes d’aujourd’hui tisse un chemin entre les trajectoires des missiles dont les fumées embrassent les volutes de la peinture baroque du Musée des Beaux-Arts. Des animaux pleurent, d’autres s’en vont en guerre ; on perd ses repères au milieu de la création menacée. S’agit-il d’une protestation organisée ou bien d’un nouvel avatar de l’algorithme postmoderne infiniment renouvelé qui fait coexister les contraires avec peu de scrupule ? »

Tamar Hirschfeld - « Grillée » au Musée des Beaux-Arts de Marseille
Tamar Hirschfeld – « Grillée » au Musée des Beaux-Arts de Marseille

Dans un entretien avec le commissaire, Tamar Hirschfeld explique les raisons qui l’on conduite à choisir le Musée des Beaux-Arts pour cette exposition à Marseille :

« Les objets que je produis sont très baroques et j’aime beaucoup la théâtralité du décor de ce musée, il y a beaucoup de scènes très vivantes dans les peintures exposées. Je suis intéressée par leurs détails, et ai pensé que toutes les pièces que j’ai créées au Cirva fonctionneraient bien en relation avec eux. Je voulais mettre en rapport le passé avec le présent…
Regardons ces peintures que nous appelons “chefs-d’œuvre” : elles représentent des scènes de la vie quotidienne, ce sont des gens qui boivent et qui mangent, qui dorment et qui parlent. J’ai souhaité prendre des objets simples et les mettre à côté, ils donnent vie aux personnages “congelés” dans les cadres.
Cela marche dans les deux sens : les objets du quotidien nous font regarder la peinture autrement, mais ces peintures nous permettent également de redécouvrir notre quotidien, d’être conscients de la façon dont nous communiquons avec les objets qui nous entourent ».

Tamar Hirschfeld - « Grillée » au Musée des Beaux-Arts de Marseille
Tamar Hirschfeld – « Grillée » au Musée des Beaux-Arts de Marseille

Le titre choisi pour l’exposition renvoie au « Roasted » des Anglo-saxons, souvent utilisé pour moquer ou ridiculiser une attitude ou un comportement… Pour Tamar Hirschfeld, cette expression fait écho aux décalages, aux rapports comiques, parfois grotesques qui s’établissent dans les relations entre ses œuvres et celles du musée des Beaux-Arts, au-delà des situations tragiques qu’elles évoquent…

Il est impératif et urgent d’aller à la rencontre de madame Kebab et de monsieur, de l’indécis et incompréhensible monsieur Covid et de l’inquiétant monsieur Pyromane. Ces sculptures sont des copies inspirées d’un guerrier celte accroupi, d’une figurine chypriote, ou encore d’une urne cinéraire étrusque conservés dans les collections du musée d’histoire et d’archéologie de Marseille.

Elles nous racontent d’étranges récits marmonnés où s’entremêlent langues mortes orientales, provençal, arabe dialectal et hébreux. Parfois, quelques échos semblent résonner avec ce que l’on peut entendre à Marseille.

Ici et là, d’étonnantes conversations se nouent avec certains tableaux du XVIIe et du XVIIIe siècle : ceux de Michel Serre, de Carlo Dolci, de Philippe de Champaigne, de Jean Daret ou de Guido Gagnacci…

« “Grillée” parle des catastrophes et de la façon dont on les représente », affirme Tamar Hirschfeld avant d’ajouter : « Je mets en scène des situations tragiques : il y a des choses qui brûlent et qui explosent, il y a des choses qui coulent, il y a plein de petites “catastrophes congelées” [qui] dialoguent avec les peintures du musée dont la plupart sont également tragiques ».

Ici, le décor sur la panse d’un vase évoque un conflit armé, plus loin des fumées qui rappellent la trajectoire d’un missile. Les références au feu sont particulièrement présentes. Au-delà de la guerre, il y a bien sûr les allusions au réchauffement climatique et à la catastrophe environnementale qui menace la planète. Mais pour Tamar Hirschfeld, « Il y a aussi le feu comme métaphore, c’est une grande force qui est représentée ici avec beaucoup de délicatesse et d’attention. Il y a quelque chose d’absurde dans ce contraste. J’ai la sensation que je suis incapable d’éteindre le feu, que je suis simplement capable d’en donner une image, et de témoigner de la chaleur du monde entier que je ressens à l’intérieur de moi ».

Tamar Hirschfeld – Défi ; le feu avec une seule allumette ! - « Grillée » au Musée des Beaux-Arts de Marseille
Tamar Hirschfeld – Défi ; le feu avec une seule allumette ! – « Grillée » au Musée des Beaux-Arts de Marseille

Dans son essai pour le Cahier du Cirva consacré à Tamar Hirschfeld, après un long développement, Stanislas Colodiet analyse ainsi cette relation au feu, en convoquant Bachelard :

« Le travail de Hirschfeld participe donc à la révolution copernicienne de la pensée actuelle dans laquelle l’Homme n’est plus au centre du monde ; la frontière entre les êtres et les choses, entre le vivant et le non-vivant, n’a jamais été aussi incertaine. L’hyperprésence du feu dans l’exposition sert cette approche dans la mesure où cet élément est décrit par le philosophe Gaston Bachelard comme une source de vie : “Quand on va au fond d’un animisme, on trouve toujours un calorisme. Ce que je reconnais de vivant, d’immédiatement vivant, c’est ce que je reconnais comme chaud. La chaleur est la preuve par excellence de la richesse et de la permanence substantielles ; elle donne un sens immédiat à l’intensité vitale, à l’intensité d’être.” »

Un peu plus loin et avant de conclure, il tente ainsi d’élargir le propos:

« Si le vocabulaire qu’emploie Hirschfeld est éminemment postmoderne, il ne sert pas un discours nihiliste. Nous passons de l’ère de la tour de Babel à celle de l’arche de Noé, en revanche, la foule assemblée dans la première n’est pas la même que dans la seconde. Ces cohortes sont certes toutes deux hétérogènes, mais tandis que la première est divisée par la langue – condamnée à la perte du sens – la seconde est unie par la menace et recherche son salut. Par ailleurs, l’humanité n’en est plus le chef de file, elle se mêle à l’assemblée des animaux et des choses ».

L’exposition est accompagnée par la publication d’un Cahier du Cirva consacré à Tamar Hirschfeld.

  • Cahier du Cirva consacré à Tamar Hirschfeld
  • Cahier du Cirva consacré à Tamar Hirschfeld
  • Cahier du Cirva consacré à Tamar Hirschfeld
  • Cahier du Cirva consacré à Tamar Hirschfeld

Dans une mise en page audacieuse, croquis préparatoires et photographies détourées des œuvres sont cernés par des phylactères qui citent en français, anglais, arabe et hébreux des extraits du texte de « Le postmodernisme incendié » de Stanislas Colodiet. La composition graphique est signée par Johanna Himmelsbach.

« Grillée » est une proposition des Musées de Marseille, en partenariat avec le Cirva, dans le cadre du Festival Parallèle.

Exposition absolument incontournable !!!

Arnaud Laporte s’entretient avec Tamar Hirschfeld à propos l’exposition « Grillée ». Emission « Affaire à suivre » sur France Culture du mardi 17 janvier 2023.

En savoir plus :
Sur le site du Festival Parallèle
Sur le site du Cirva
Sur le site de Tamar Hirschfeld

À propos de Tamar Hirschfeld (extrait du communiqué de presse) :

Tamar Hirschfeld est née en 1984 à Jérusalem. Elle est diplômée de la Bezalel Academy of Arts and Design à Jerusalem où elle reçoit une formation de peintre avant de travailler avec d’autres matériaux tels que la vidéo et l’installation. Elle a également étudié à la Villa Arson (Nice) et au Fresnoy (Tourcoing). Son travail a été présenté au festival international de cinéma de Marseille (FID Marseille).

Tamar Hirschfeld dans l’atelier du Cirva, 2022 - photo © Cirva et Léo Rodrigues
Tamar Hirschfeld dans l’atelier du Cirva, 2022 – photo © Cirva et Léo Rodrigues

Depuis 2020, Tamar Hirschfeld effectue une résidence de recherche au Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques (Cirva) situé à Marseille. L’artiste, qui a l’habitude de créer avec des matériaux simples (le papier, le plâtre ou encore l’argile), se confronte à la préciosité et à la complexité du verre dont la maîtrise nécessite les compétences de mains expertes des artisan·e·s avec lesquel·le·s elle a noué un dialogue tissé de complicité. Les premiers objets qu’elle y conçoit sont ancrés dans l’environnement direct de l’atelier et dans la vie quotidienne en France et en Provence, que Tamar Hirschfeld associe inévitablement à la cuisine : des croissants, des brioches, des aubergines, un kebab, une tomate… C’est avec un sens de l’humour et du décalage caractéristiques du travail de l’artiste que la réalité la plus banale nous apparaît sous un jour étrangement inquiétant.

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