L’art total et mystique d’Alphonse Mucha


À l’Hôtel de Caumont, la commissaire Tomoko Sato éclaire d’un jour nouveau l’œuvre d’Alphonse Mucha en révélant son ambition sociale et humaniste.

Quelque 120 œuvres provenant de la Fondation Mucha à Prague donnent une lecture augmentée de celui que l’on considère de manière réductrice comme « le maître de l’Art nouveau », lui qui affirmait qu’il n’y avait rien de nouveau dans l’art puisque les artisans mettaient de l’art partout et dans tous les intérieurs ! Les salles de l’ancien hôtel particulier du XVIIIe siècle, ornées à la manière des appartements bourgeois de l’époque, se prêtent idéalement aux peintures, affiches et objets publicitaires qui ont fait la réputation de l’artiste.

Formé d’abord à Vienne au début des années 1880 comme peintre de décors de théâtre, puis à Munich et enfin à Paris, il a mis tout son savoir-faire dans l’exercice de panneaux purement esthétiques et décoratifs : un nouveau type d’affiches sans slogan, dirait-on aujourd’hui, dont la célèbre série Les Saisons inspirée par Sarah Bernhardt. Une pratique démocratisée par la publication d’un manuel de motifs destiné aux artisans et aux fabricants, Mucha ayant toujours à cœur de créer un art accessible à tous. Et un engagement dont il ne se départira jamais sous l’influence des idéaux de l’anglais William Morris (1834-1896).

Alphonse Mucha, Étude pour Russia Restituenda [La Russie doit se redresser], 1922, Encre et aquarelle sur papier, 79,7 x 45,7 cm © Mucha Trust 2023
Alphonse Mucha, Étude pour Russia Restituenda [La Russie doit se redresser], 1922, Encre et aquarelle sur papier, 79,7 x 45,7 cm © Mucha Trust 2023

Sarah Bernhardt l’inspiratrice

Affiches, lithographies, illustrations de programmes et de billets de spectacles, photos des décors, bijoux et costumes de scène, archives témoignent de la collaboration prolifique entre Mucha et celle qui tenait le haut de l’affiche à l’époque. Cette amitié avec la « Reine » est particulièrement détaillée dans le catalogue de l’exposition sous la plume de Stéphanie Cantarutti qui souligne leur admiration réciproque, leur puissance de travail hors du commun et leur idée commune d’un art total. Et de citer le fils de Mucha qui, dans une interview accordée en 1975 à la télévision, se souvenait de l’admiration portée par son père à l’actrice, le présentant comme son « directeur artistique ». Bien au-delà du théâtre comme en témoigne l’affiche créée pour la journée-hommage à Sarah Bernhardt en 1896 qui la représente auréolée de sa couronne de lys.

« Mucha, maître de l’art nouveau » à l’Hôtel de Caumont, Aix-en-Provence – Photo ©Culturespaces - Camille Moirenc
« Mucha, maître de l’art nouveau » à l’Hôtel de Caumont, Aix-en-Provence – Photo ©Culturespaces – Camille Moirenc

1900, une année décisive

Désormais connu, célébré et réputé grâce aux succès partagés avec la comédienne, et à son nouveau statut d’artiste populaire, Mucha va se lancer dans la réalisation de séries décoratives (après Les Saisons viendront Fleurs puis les Moments de la journée et Les Arts), de nombreuses commandes d’illustrations d’ouvrages, d’objets publicitaires dont quelques beaux spécimens réunis à l’Hôtel de Caumont… jusqu’en 1900, année de l’Exposition universelle à Paris, qui marque pour lui un nouveau départ. A l’aube du nouveau siècle il écrit : « C’est à cela [les livres, les affiches et les dessins produits au cours des années précédentes] que j’ai consacré mon temps, mon temps précieux, quand mon pays ne pouvait qu’étancher sa soif dans l’eau des fossés. Et dans mon âme, je me suis senti coupable de détourner ce qui appartenait à mon peuple ».

Alphonse Mucha, Boîte à biscuits Lefèvre-Utile,
1899, Boîte ronde en fer-blanc avec couvercle
et poigné, impression sur métal, 20,5 cm
(hauteur avec poignée),
45,5 cm (diamètre plus large)
© Mucha Trust 2023
Alphonse Mucha, Boîte à biscuits Lefèvre-Utile, 1899, Boîte ronde en fer-blanc avec couvercle et poigné, impression sur métal, 20,5 cm (hauteur avec poignée), 45,5 cm (diamètre plus large) © Mucha Trust 2023

L’Épopée slave

Notre intérêt pour l’exposition s’intensifie dans les dernières sections sur son engagement dans la conquête de liberté de son pays natal, l’actuelle République Tchèque, et des peuples slaves. Quand il retourne dans son pays habité par le désir de mettre son art au service de son pays. Si le célèbre décorateur répond toujours aux commandes, il met la dernière touche à son œuvre ultime : L’Épopée slave, œuvre monumentale composée de 20 tableaux conservée dans la ville de Moravsky Krumlov, dont l’exposition révèle l’ampleur dans un dispositif vidéo immersif. Une fresque historique à valeur symbolique et historique considérée aujourd’hui comme une œuvre testamentaire, souvent réalisée à partir de photographies de personnages historiques figurant l’histoire du peuple slave. L’Épopée slave, considérée à juste titre comme son héritage philosophique et artistique, vient judicieusement clore le parcours ponctué d’une section consacrée à la photographie. Car Mucha était aussi un talentueux photographe ! On y découvre des autoportraits, l’incroyable cliché de Paul Gauguin jouant sur l’harmonium de Mucha dans son atelier de la rue de la Grande-Chaumière à Paris vers 1893, des poses de modèles, des études, et des séances d’occultisme et d’ésotérisme qui le fascinaient. Une autre facette méconnue de ce personnage décidemment plus complexe qu’il n’y paraissait.

« Mucha, maître de l’art nouveau » à l’Hôtel de Caumont, Aix-en-Provence – Photo ©Culturespaces - Camille Moirenc
« Mucha, maître de l’art nouveau » à l’Hôtel de Caumont, Aix-en-Provence – Photo ©Culturespaces – Camille Moirenc

Mucha, maître de l’art nouveau, Hôtel de Caumont centre d’art, Aix-en-Provence, jusqu’au 24 mars 2024.
Catalogue « Mucha maitre de l’Art nouveau », textes inédits de Tomoko Sato, conservatrice de la Fondation Mucha à Prague et commissaire de l’exposition, Stéphanie Cantarutti, Philippe Thiébaut, agrémenté de nombreuses reproductions et photographies, coédition Hazan et culturespaces, 192 pages, 29,95 €.

Alphonse Mucha, Chant de Bohême, 1918 , Huile sur toile, 100 x 138 cm © Mucha Trust 2023
Alphonse Mucha, Chant de Bohême, 1918 , Huile sur toile, 100 x 138 cm © Mucha Trust 2023

En savoir plus :
Sur le site de l’Hôtel de Caumont centre d’art
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Autoportrait au travail sur l’af!che de l’imprimerie
Cassan Fils, 1896
© Mucha Trust 2023
Autoportrait au travail sur l’af!che de l’imprimerie Cassan Fils, 1896 © Mucha Trust 2023

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