L’exposition « elles obliquent elles obstinent elles tempêtent » d’Agnès Geoffray, présentée à la Commanderie Sainte-Luce dans le cadre des Rencontres d’Arles 2025, s’impose comme l’un des temps forts de cette édition. À découvrir impérativement jusqu’au 21 septembre prochain.
Cette proposition est le fruit d’un travail de recherche mené par l’artiste en collaboration avec Vanessa Desclaux, commissaire de l’exposition, à partir des fonds d’archives relatifs aux « écoles de préservation » de Cadillac, Doullens et Clermont de l’Oise – institutions publiques destinées au placement de jeunes filles mineures en France, de la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle.
L’accrochage articule avec justesse les œuvres d’Agnès Geoffray à une sélection de documents d’archives – photographies, articles de presse, dossiers administratifs. Ses portraits fictionnels mettent en scène des figures féminines dans des gestes de résistance, de défense, de soulèvement, de fugue ou de tentative d’évasion. Par leur posture, ces figures expriment avec force leur volonté d’échapper à la violence de l’enfermement.

Une publication, éditée par Textuel, accompagne l’exposition. Dans son introduction, Vanessa Desclaux revient sur la genèse du projet.
« En 2021, invitée par le Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA à Bordeaux, Agnès Geoffray a débuté une résidence de recherche en Gironde pour travailler sur le château ducal de Cadillac-sur-Garonne, prison pour femmes au XIXe siècle devenue, au tournant du XXe siècle, une école de préservation pour mineures prises en charge par la justice. Grâce à la bourse de recherche et de création de l’Institut pour la photographie des Hauts-de-France octroyée en 2023, nos recherches se sont engagées sur le terrain de l’histoire des écoles de préservation créées à Doullens (Somme) et à Clermont-de-l’Oise (Oise) concomitamment à celle de Cadillac.
Nous avons donc investi les histoires spécifiques de ces trois lieux, à travers des corpus d’archives partiellement préservées et localisées, et nous sommes appuyées sur les travaux d’historiens et d’historiennes qui ont œuvré à leur conservation, permettant de les rendre intelligibles et vivantes ».
Elle précise plus loin : « Tout au long du XIXe siècle et pendant une grande partie du XXe siècle – 1968 incarnant un point important de rupture –, les jeunes filles, en particulier celles issues des milieux les plus modestes, font l’objet d’un contrôle exacerbé. Les lois sur la “correction paternelle” ou le vagabondage font partie d’un ensemble de mesures visant à maintenir un ordre social sexué caractérisé à la fois par une intense moralisation et une obsession concernant la sexualité. Le corps sexualisé des filles est considéré comme un objet de suspicion et de menace pour la société ».

Dans un entretien accordé à Rebecca Amsellem pour le site Les Glorieuses, Agnès Geoffray revient sur l’une des questions centrales de son travail : « Les adolescentes représentent le corps féminin en devenir, le corps qui est en train de se construire, le corps qui commence à se sexualiser, le corps qui commence à se sortir de l’enfance et qui est épris de liberté, c’est la figure même de la sexualité du féminin en construction. Ce corps représente la figure à contraindre, à désexualiser, annihiler toute forme de féminité. On enfermait ces jeunes filles, parfois pendant huit ans, de leur puberté jusqu’à leur majorité à 21 ans, par la peur ancestrale du corps féminin ».
Dans l’ouvrage publié aux éditions Textuel, les auteures rappellent : « Enfermer les mineures considérées comme vagabondes équivaut à leur faire porter la charge de la faute et permet à la force publique d’éviter d’endosser la responsabilité du problème massif des violences sexuelles, en particulier au sein de la famille. Cette police de genre s’affirme dans le contexte de la justice des mineur·es ; elle stigmatise avec violence la sexualité des filles et établit durablement un contrôle sur leur mobilité ».

Lors de sa conversation avec Rebecca Amsellem, Agnès Geoffray revient également sur la portée symbolique de la fuite, récurrente dans ses images : « Nous avons réinvesti la figure de la fuite pour mettre en lumière les fuites ancestrales comme des fuites nécessaires, comme des mouvements de résistance. (…) Là aussi, dans le corpus photographique, il s’agissait de rendre visibles ces figures de la fuite, non pas comme le geste des vaincues, mais comme de véritables gestes de résistance ».

Dans cette volonté de rendre visibles ces figures indisciplinées et d’inscrire leurs gestes, Agnès Geoffray a constitué un saisissant corpus photographique. Ses images construisent des postures imaginées à partir de la lecture des archives et d’un ensemble de sources iconographiques variées. Il ne s’agissait pas pour elle d’illustrer, mais de faire émerger des gestes ambivalents, porteurs de tensions, où se mêlent récits intimes et mémoire collective. Ces postures suggèrent d’autres formes de résistance, d’autres élans de révolte. Par leur caractère intemporel et décontextualisé, les photographies d’Agnès Geoffray ouvrent « un espace de projection à travers lequel peuvent s’incarner des existences oubliées ».
À propos de sa collaboration avec les modèles, elle précise qu’elle ne les a pas confrontées directement aux documents d’archives : « En revanche », dit-elle, « je leur ai expliqué le contexte. Certaines sont comédiennes, mais l’idée n’était pas de “jouer un rôle”, d’incarner un personnage. Je leur donnais plutôt des indications de gestes et de postures : des tensions intérieures, des formes de révolte souterraine… sans forcément passer par la notion de personnage au sens strict ».

Dans son échange avec Rebecca Amsellem, la photographe revient également sur la l’aspect formel de son travail : « Dans les images en noir et blanc, ce qui ressort, ce sont ces murs – récurrents, omniprésents – qui apparaissent dans chaque photo. Ce sont ces murs qui enferment. Mais en même temps, les filles se tiennent devant eux — droites, ou non. Dans mes images, les contextes sont souvent dépouillés, les figures assez isolées. Le noir et blanc introduit une forme d’intemporalité. Il permet de convoquer des images évocatrices, qui peuvent entrer en résonance avec des luttes passées ».
Dans la première salle de la Commanderie Sainte-Luce, l’exposition établit un dialogue entre une ou plusieurs photographies en noir et blanc d’Agnès Geoffray et une sélection de documents d’archives, présentés sous plexiglas teintés en rouge.
L’expression du modèle photographiée fait parfois écho, de manière indirecte, à l’un ou plusieurs de ces documents. Parfois encore, c’est l’agencement des tirages qui répond à celui des archives.

Chaque cimaise propose une mise en page autour d’affirmations en majuscules, disposée en hauteur, sur deux ou trois lignes. Ces énoncés semblent rythmer l’ensemble et proposer une forme de ponctuation du parcours.
Les premières séquences de l’exposition s’organisent autour de figures qui ne sont pas dans l’action, mais dans « l’instant juste avant la fureur »…


À gauche : Photographies studio Henri Manuel, 1929-1931. (École de préservation pour jeunes filles de Cadillac ; Pupilles devant leur cellule « cage à poule», à l’école de préservation de Cadillac ; Pupilles assistant à l’office religieux, à l’école de préservation de Cadillac ; Filles-mères à l’école de préservation de Doullens ; Travaux agricoles au pied des remparts de l’école de préservation de Doullens ; Coiffure à l’école de préservation de Cadillac ; Réfectoire de l’école de préservation de Cadillac ; Examen gynécologique d’une pupille à l’école de préservation de Clermont ; Pupilles sortant dans la cour intérieure de l’école de préservation de Cadillac). Avec l’aimable autorisation de l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse.
À droite : Registre d’entrée et de libération de D. Brigand, 1934-1937, école de préservation de Doullens. Archives départementales de la Somme, 99Y448. Avec l’aimable autorisation des Archives départementales de la Somme
Après le texte d’introduction, on rencontre Désirée Brigand enfermée à 18 ans « pour vagabondage et usurpation d’état civil » et La Femme Penchée (2023), sous les affirmations :
« JE ME RELÈVERAI/JE NE CHUTERAI PAS/JE SUIS LE CORPS OBLIQUE ».

« Le corps oblique c’est un corps qui s’échappe, un corps qui s’extrait de la norme, qui se maintient dans un équilibre précaire, mais qui résiste, et qui se tient. C’est un corps en marge, un corps de côté, un corps dissident ».
Sur la gauche, le parcours débute avec Tout geste est renversement (2024), qui fait de toute évidence écho au poème-manifeste en majuscules (« ELLES AFFIRMENT TRIOMPHANT QUE/TOUT GESTE EST RENVERSEMENT ») qui ouvre et clôt Les Guérillères de Monique Wittig, et qui donnait son titre à une exposition d’Agnès Geoffray, présentée à l’automne 2023 par Contretype à Bruxelles.

Les photographies suivantes, Levée (2024) et L’Étendard (2024), semblent poursuivre le mouvement de révolte de ces guérillères, qui pourraient s’appeler Marie S., Jeanne L., ou Marcelle C.

Un peu plus loin et en face, le regard résolu d’une jeune femme (Lucie I et Lucie II, 2024) attire l’attention. Dans la première image, elle croise les bras devant sa poitrine, dans un geste de protection. Dans la seconde, ses poings sont serrés, prête à l’affrontement.


Agnès Geoffray – Lucie I et Lucie II, 2024 – « elles obliquent elles obstinent elles tempêtent » à la Commanderie Sainte-Luce, Rencontres Arles 2025
Elle semble exprimer la détermination de celles qui se sont évadées de l’école de préservation de Cadillac en 1940–1941, ou encore celle de Violette Nozière, abusée par son père et jugée pour parricide…



Extraits du dossier de Juliette D., après la chute par une fenêtre de la pupille à l’école de préservation de Clermont, 22 mai 1911. Courrier du directeur, lettres de la pupille Juliette D., certificat du médecin. Archives départementales de l’Oise, 1YP2151 – Fiches de signalement de quatre pupilles après évasion de l’école de préservation de Cadillac, 1940-1941. Archives départementales de la Gironde, 1 Y 467 et Procès-verbal sur l’évasion et la réintégration de six pupilles de l’école de préservation de Cadillac, 14 juillet 1941. Archives départementales de la Gironde, 1 Y 467

Au fond de la salle, Les Échappées (2024) accrochent le regard. Ces trois figures flottent légèrement au-dessus du sol, comme suspendues. Rien n’est dit des causes de leur fuite, mais leur mouvement affirme une volonté de rupture.

L’ouvrage publié par Textuel précise :
« Avec Les échappées, Agnès Geoffray crée ainsi un espace pour reconsidérer la figure de la fugue. Si les filles s’enfuient en raison des violences subies, leur fuite manifeste une volonté de subversion. Elles refusent les rôles qu’une société conservatrice et patriarcale leur destine. Leur fuite est une affirmation : elles entendent mener une autre vie ».
Au-dessus, deux affirmations apparaissent en lettres capitales :
« ELLES DISENT ON VA VOUS FAIRE PLOYER/ELLES DISENT ON VA SE DÉPLOYER ».

Sur la droite, quatre des cinq photographies de la série Les Déployées semblent répondre aux Échappées. Elles aussi offrent au regard l’horizon fermé d’un mur imposant, sans doute celui de l’institution carcérale. Par ces images, Agnès Geoffray évoque la mémoire de sauts dont on trouve quelques traces dans les archives et dans la presse de l’époque. Lucie II fait-elle partie de ces jeunes filles qui, comme le relate L’Humanité en 1908, « se sont lancées dans le vide » ? Est-ce Charlotte-Joséphine C., qui sauta du premier étage dans la cour de la cuisine à l’école de Clermont-de-l’Oise ? Juliette D., tombée d’une fenêtre du même établissement en 1911 ? Ou Albertine Sarrazin qui s’est brisé l’astragale en s’évadant de Doullens en 1957 ? La jeune femme aux poings serrés serait-elle ainsi passée à l’acte ?

L’ouvrage qui accompagne l’exposition propose aussi cette analyse. « Les déployées sont figées par la prise de vue dans le suspens de leur saut. Ce saut s’inscrit en contrepoint de la chute dont les jeunes filles sont continuellement accusées, métaphore matérialisant leur déchéance morale et sociale. En sautant, les filles, au contraire, se réapproprient leur destin, leur existence, tout en mettant en danger leur vie. Le suspens photographique diffère la fatalité même de la chute, moment gelé entre l’effondrement et l’élévation, l’image latente convoquant tous les possibles ».
Il rappelle aussi que « L’idée d’échapper au réel, c’est-à-dire aux normes et aux injonctions sociétales, est un thème récurrent dans le travail d’Agnès Geoffray où prolifèrent des corps convulsés, des corps troubles et flottants, insaisissables ».

En revenant vers l’entrée de la Commanderie Sainte-Luce, deux photographies intitulées L’attaque I & II (2023) sont précédées par les affirmations :
« NOUS SOMMES SANS PEUR/NOUS SOMMES LA FUREUR/NOUS SOMMES LA RÉVOLTE »…

Un peu plus loin, six portraits photographiques de communardes – celles que l’on a appelé les « pétroleuses » – réalisés par Ernest Charles Appert à la prison de Versailles en 1871 précèdent trois images des Orageuses (2023) d’Agnès Geoffray.

Ces jeunes femmes font face à l’objectif, le regard plein de défi. Si la photographe reprend les postures des communardes, elle semble également puiser dans les codes du portrait de célébrité autant que dans ceux du portrait judiciaire… Lucie ne pourrait-elle pas appartenir à cette lignée des Orageuses ?

Au-dessus, une nouvelle série d’énoncés résonne :
« NOUS SOMMES LA FOUDRE/NOUS SOMMES LE TONNERRE/NOUS SOMMES LA TEMPÊTE ».
Sur la cimaise centrale, La Colonne (2024) pourrait évoquer le montage réalisé par Appert, recomposant à partir de portraits individuels de communardes une foule féminine enfermée, perçue comme dangereuse aux yeux des détracteurs de la Commune.

Mais ici, Agnès Geoffray précise : « Il y a une résonance avec les colonnes de grévistes du début du siècle, les manifestantes féministes, les cortèges d’aujourd’hui ».

Sur la droite, le portrait barbouillé de Jeanne (2024) semble faire écho à un article de France-Soir daté du 25 mai 1947, titré : « La vérité sur la révolte des enfants perdues ». On y lit, en caractères gras : « Ivres de vin et de sang, les filles terminent leur sabbat au dépôt »…
Dans l’espace qui prolonge cette salle, l’installation Ripostes (2024) se compose de quatre carrousels de diapositives. Ils projettent sur les fragments de corps (yeux, bouche, nuque, main) des énoncés, des affirmations qui font écho aux affirmations en majuscules rencontrées plus tôt dans le parcours.

Le cliquetis répétitif du projecteur rythme l’apparition et la disparition des fragments, dans une recomposition continue du sens :
« nous sommes des femmes/et ils ont peur de nous ; elles disent on va vous dévorer ; armées de tessons ; je suis corrosive ; méfiez-vous ; ; appelle moi puissante ; je suis une bombe prête à exploser ; serre les poings ; ton corps enfin cadenassé ; je me fissure ; femme à vendre »…






Agnès Geoffray – Ripostes, 2024 – « elles obliquent elles obstinent elles tempêtent » à la Commanderie Sainte-Luce, Rencontres Arles 2025
Ces « poèmes offensifs » d’Agnès Geoffray exprime sa volonté de « re-figurer ces corps absents, de redonner à entendre des voix dissidentes, des voix corrosives à ces jeunes filles ».

Dans l’ouvrage publié chez Textuel on peut lire à propos de Ripostes :
« Les mots se juxtaposent dans l’espace, composant des narrations syncopées qui percutent notre imagination grâce aux images qu’elles figurent. Vocifération. Déflagration. On ne peut plus ignorer ces femmes violées, humiliées, camisolées, forcées au silence. Elles chantent leurs amours et leurs rages, elles hurlent leurs douleurs et font éclater les carcans qui, depuis si longtemps, les entravent ».
Ce texte est accompagné d’une citation d’Hélène Cixious extraite de Le Rire de la Méduse et autres ironies :
« Si la femme a toujours fonctionné “dans” le discours de l’homme. Il est temps qu’elle disloque ce “dans”, qu’elle l’explose, le retourne et s’en saisisse, qu’elle le fasse sien, le comprenant, le prenant dans sa bouche à elle, que de ses dents à elle, elle lui morde la langue, qu’elle s’invente une langue pour lui rentrer dedans »…
L’ouvrage de Vanessa Desclaux et Agnès Geoffray publié par les éditions Textuel est beaucoup plus qu’un catalogue d’exposition. Il réunit un corpus photographique plus large que celui qui est présenté à la Commanderie Sainte-Luce qui est articulé avec un très riche ensemble de documents d’archive – photographies anciennes (reportages, portraits, clichés de presse), illustrations et archives textuelles.

Vanessa Desclaux en extrait des fragments qu’elle met en relation, de manière indirecte, avec des textes critiques, littéraires et poétiques. Les cinq essais qui structurent le livre – « Corps dressés, corps redressés », « Elles obliquent », « Elles tempêtent », « Elles fugitivent » et « Elles écrivent » – sont pour les autrices « inspirés par les motifs que nous associons aux actes de subversion, de résistance et de révolte ».
L’exposition « elles obliquent elles obstinent elles tempêtent » est coproduite par les Rencontres d’Arles et le Musée des Beaux-Arts Le Locle (MBAL) qui accueillera l’exposition en fin d’année.
Le projet a été soutenu par une bourse de recherche et création de l’Institut pour la photographie de Lille.
Les tirages ont été réalisés par Fred Jourda (Picto, Paris) et les encadrement par Bernard Wéber.
La scénographie a été réalisée par Amanda Antunes.
Exposition absolument incontournable !
En savoir plus :
Sur le site des Rencontres d’Arles 2025
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Agnès Geoffray sur le site de la galerie Maubert
Les photos d’Agnès Geoffray à Arles dans Arte Journal. Juillet 2025. Journaliste : Richard Bonnet – Image : Christian Mignard – Montage : Anna Destrac














