Béatrice Helg – Géométries du silence au Musée Réattu


Jusqu’au 5 octobre, le musée Réattu consacre une remarquable exposition à la photographe suisse Béatrice Helg, intitulée « Géométries du silence ». Présentée dans le cadre de la séquence « Arles associé », cette proposition s’impose comme l’un des temps forts des Rencontres d’Arles 2025.
Celles et ceux qui se souviennent de « À la lumière de l’ombre », montrée en 2006 à la chapelle Saint-Martin du Méjan, ne manqueront sans doute pas ce nouveau rendez-vous. Les autres y découvriront un travail rare sur la lumière, dont certaines œuvres résonnent de manière singulière alors que disparaît Bob Wilson, autre grand « sculpteur de lumière »…

Un peu plus de soixante-dix tirages photographiques, pour la plupart de grand format et d’une qualité exceptionnelle, sont rassemblés dans un parcours conçu par Béatrice Helg et Daniel Rouvier, directeur du musée Réattu, qui assurent ensemble le commissariat de l’exposition. Délibérément non chronologique, l’accrochage a été pensé en résonance avec l’architecture du lieu. Annoncée comme la plus importante monographie jamais consacrée au travail de l’artiste, « Géométries du silence » présente des œuvres issues de différentes séries – Théâtres de la lumière, Esprit froissé, Crépuscule, Éclats, Cosmos, Résonance, Natura – réalisées au cours des trente-cinq dernières années.

Influencée par l’avant-garde russe et le constructivisme, passionnée de musique, attentive aux notions d’espace et de temps, à l’architecture, à la scénographie de théâtre et d’opéra, Béatrice Helg travaille dans le huis clos de son atelier. À partir d’installations éphémères composées de formes géométriques et de matériaux variés, parfois récupérés, elle réalise des photographies en grand format. Sculpture, peinture, mise en espace et, surtout, lumière interagissent au sein de ses compositions. La lumière devient ici une matière première, « le médium par lequel toute révélation est possible ».

« Minimaliste à bien des égards, l’œuvre de Béatrice Helg nous emmène au-delà du visible », écrit Nathalie Herschdorfer dans le catalogue. Elle poursuit : « Au-delà de la fascination suscitée par la beauté et l’harmonie de ses compositions, notre regard est rapidement attiré vers un ailleurs, comme entraîné vers l’intérieur. »

Béatrice Helg - Cosmos XX, 2022 Épreuve numérique pigmentaire 115 x 149,2 cm | 45 1/4 x 58 3/4 in. © Béatrice Helg
Béatrice Helg – Cosmos XX, 2022 Épreuve numérique pigmentaire 115 x 149,2 cm | 45 1/4 x 58 3/4 in. © Béatrice Helg

La singularité de la démarche de Béatrice Helg rend toute tentative de classification incertaine. Son travail ne s’inscrit ni dans un courant clairement identifié ni dans une tradition photographique déterminée. Dans son texte pour le catalogue, Daniel Rouvier évoque cette difficulté à la situer et cite l’artiste, dont les mots résument la nature profondément singulière de son œuvre :

« Au fil des années, mes photographies sont devenues plus épurées, plus radicales, pour finalement ne se concentrer que sur l’essentiel. Quête d’absolu… exigence de notre époque, d’un moment de vie, recherche d’un équilibre en constante évolution.
Espace, lumière, matière, matière d’ombre, transparence, couleur, construction éphémère, géométrie, harmonie… dans un instant prolongé. L’abstraction me permet de proposer une vue de l’esprit, d’interpeller l’inconscient et l’imaginaire du spectateur, libre de la recevoir et d’y projeter ce qu’il veut.
“Sans lumière, l’espace ne peut se déployer et le temps ne peut pas advenir dans sa plénitude” disait Robert Wilson.
Je crois à la vibration de l’image, à l’interaction des éléments et des formes qui habitent un espace construit, animé par la luminosité du silence, par la vie ». Propos de l’artiste dans le catalogue de l’exposition « Béatrice Helg – Éloge de l’éphémère » à la Galerie Thessa Herold en 2004.

 Béatrice Helg - Émergence IV, 2008 Cibachrome 150 x 108,9 cm | 59 x 42 7/8 in. © Béatrice Helg
Béatrice Helg – Émergence IV, 2008 Cibachrome 150 x 108,9 cm | 59 x 42 7/8 in. © Béatrice Helg

L’évocation de Robert Wilson résonnera sans doute auprès de celles et ceux qui ont eu l’occasion de découvrir le travail du metteur en scène, dramaturge et plasticien américain, notamment à travers ses collaborations marquantes avec Philip Glass et Lucinda Childs pour Einstein on the Beach, créé au Festival d’Avignon en 1976, ou encore I was sitting on my patio this guy appeared I thought I was hallucinating, conçu avec Lucinda Childs en 1977.
Daniel Rouvier rappelle que Robert Wilson avait rédigé un poème-dédicace pour la monographie de Béatrice Helg parue en 2019.

Robert Wilson - poème-dédicace pour la monographie de Béatrice Helg parue en 2019 aux Editions 5 Continents
Robert Wilson – Poème-dédicace à Béatrice Helg pour la monographie parue en 2019 chez 5 Continents Editions

Il cite également ce propos du dramaturge dans le décor de I was sitting on my patio, qui semble faire écho au travail de la photographe :
« Vous n’avez pas à penser à l’histoire, car il n’y en a pas. Vous n’avez pas à écouter les mots, car ils ne signifient rien. Vous avez juste à apprécier le décor, les éléments architecturaux dans le temps et l’espace, la musique, les sentiments qu’ils évoquent. Écoutez les images. »
On pourrait également rappeler le souvenir des vases Concept, réalisés par Wilson au Cirva entre 1994 et 2003. Leur forme, toujours semblable, mais leur traitement à chaque fois différent, captait de manière saisissante la lumière changeante et singulière de chaque chapelle de la crypte Saint-Benoît de Montmajour, lors de l’exposition Mon île de Montmajour, dont Christian Lacroix avait assuré le commissariat et la scénographie en 2013.

Béatrice Helg dans les collections du Musée Réattu

Quelques œuvres récemment entrées dans les collections du musée – par acquisition avec le soutien du FRAM ou par don de l’artiste – sont intégrées au parcours des collections permanentes.

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – « Géométries du silence » au Musée Réatturies du silence au Musée Réattu

Trois épreuves issues de la série Esprit froissé (1999-2001), à la fois énigmatiques et envoûtantes, sont présentées à côté des Grisailles du Temple de la Raison peintes par Jacques Réattu en 1795.

Béatrice HelgEsprit froissé V, 1999. Cibachrome Ε.Α. Collection musée Réattu, achat avec l’aide du FRAM ; Esprit froissé XV, 2001. Cibachrome. 7/8. Collection musée Réattu, achat avec l’aide du FRAM et Esprit froissé XI, 2000. Cibachrome. Ε.Α. Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Les papiers sculptés par la lumière, suspendus comme des présences flottantes, dialoguent de manière inattendue avec les drapés un peu figés des compositions néoclassiques.

Béatrice HelgCosmos XI, 2015. Épreuve pigmentaire 3/8. Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Un peu plus loin, un premier Cosmos (Cosmos XI, 2015), aux teintes métalliques, prend place entre entre Le Griffu (1952) de Germaine Richier et le Christ de l’église de Mas-Thibert. Dans la salle suivante, Crépuscule XVII (2009),dans des tons cuivrés, fait face à l’Odalisque (1932) d’Ossip Zadkine. Pour ces deux épreuves pigmentaires, on peut regretter les reflets et effets de miroir que renvoient leurs verres de protection…

Béatrice HelgCrépuscule XVII, 2009. Épreuve pigmentaire 5/8. Collection musée Réattu, don de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Les « Géométries du silence » dans les espaces d’exposition du Grand Prieuré

L’exposition se déploie dans l’ensemble des salles dédiées aux expositions temporaires aux premiers et deuxièmes étages du musée. Le parcours se termine avec le splendide Cosmos XVIII (2018) dans la Chapelle du Grand Prieuré de l’Ordre de Malte.

Au premier étage, Géométries du silence propose une sélection remarquable d’œuvres récentes issues des séries Cosmos (2013–2023), Résonance (2017–2022) et Natura (2023–2025).

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice HelgCrépuscule XIV, 2006. Cibachrome. Ε.Α. Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

En introduction, deux œuvres emblématiques accompagnent un texte qui présente le travail de Béatrice Helg ainsi que quelques repères biographiques. Crépuscule XIV, un grand cibachrome réalisé en 2006, accueille les visiteur·euses ; il semble faire écho à celui présenté dans le parcours des collections permanentes.
Sur la droite, l’alcôve obscure abrite Cosmos X (2015), une épreuve pigmentaire mise en valeur par un éclairage particulièrement soigné.

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice HelgCosmos X, 2015. Épreuve pigmentaire 5/8. Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Un texte de Paul Éluard, extrait de Donner à voir (1939), introduit l’accrochage de la première salle.
Les teintes cuivrées, rouilles et bistres de trois œuvres de la série Résonance (Résonance I, II et III, 2017–2018) y dialoguent avec celles de deux Cosmos (Cosmos XIV, 2016 et Cosmos XX, 2022).

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – Résonance I et III, 2018. Épreuve pigmentaire ; Cosmos XIV, 2016. Épreuve pigmentaire (2024) Ε.Α. Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

La série Résonance s’affirme par une approche résolument abstraite. Chaque image y déploie des surfaces structurées par des lignes droites ou courbes, des plans de densités et de tonalités variées. Sans narration explicite, ces œuvres invitent à une expérience que les commissaires considèrent comme « proche du concept de “cosa mentale” cher à Léonard de Vinci ». La matière, indéfinissable, semble s’animer sous l’effet de la lumière : les pigments vibrent, tandis que l’espace devient mouvant.

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – Résonance II, 2017. Épreuve pigmentaire 2/5 Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Le cartel accompagnant ces trois œuvres est enrichi d’un extrait d’un texte de François Cheng, tiré de Œil ouvert et cœur battantComment envisager et dévisager la beauté (2011) :
« D’expérience, nous savons que la beauté est tout sauf une plate répétition du même ; elle est chaque fois un « apparaître » dans la fulgurance de son élan. Son mode d’être est dans l’instant. Instant fugace, saillant, qui transcende l’insipide écoulement du temps ; et l’art n’est autre qu’une suite illuminante de ces instants de dévoilement, de révélation, qui nous fait pressentir l’éternité, sans que cela n’enlève rien à son aspect pathétique.

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – Cosmos XX, 2022. Épreuve pigmentaire 5/8 Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Le cartel des deux Cosmos revient sur l’origine de cette série :
« En 2013, pour le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner, la Fondation Martin Bodmer, établie à Cologny en Suisse, invite Beatrice Helg à créer plusieurs œuvres pour exposition “Wagner ou l’opéra hors de soi”. S’inspirant de la notion d’œuvre d’art totale (Gesamskunstwerk), chère au compositeur, elle conçoit le triptyque Espace sacré I, II, III Wagner étude de scène, qui donnera naissance à la série “Cosmos” (2013-2023). Dans ces univers d’ombre et de lumière évolue une sphère. Elle avance, irradiant doucement, comme soumise aux lois secrètes de la mécanique céleste ».

Dans la seconde salle, une citation de Mark Rothko – que l’artiste a fait sienne – accompagne les œuvres exposées : « Sentir la beauté, c’est donc participer à l’abstraction à travers un agent particulier. En un sens, c’est un reflet de l’infini de la réalité ». Mark Rothko, The Artist’s Reality, 2004

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Une cimaise au rouge profond barre partiellement l’espace, dessinant deux zones distinctes.
La première présente cinq fascinantes épreuves pigmentaires de la série Natura (2023-2024), dans lesquelles des sarments tortueux semblent flotter devant des fonds d’or chiffonnés.

Béatrice HelgNatura VII, 2003 ; Natura I, 2023 ; Natura X, 2024 ; Natura II, 2023 et Natura XI, 2024. Épreuves pigmentaires. Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Une dimension presque sacrée se dégage de ces images, qui évoquent la fragilité d’une nature ancestrale et rappellent combien notre équilibre est lié à notre environnement. À propos de cette série, Béatrice Helg confie : « l’artiste n’est pas indifférent à ce qui se passe dans le monde — l’urgence climatique est un sujet qui me tient à cœur. »

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – Résonance VII, VI et IX, 2019. Épreuves pigmentaires. Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Cette cimaise grenat masque partiellement trois épreuves pigmentaires de la série Résonance dont les plans gris bleutés contrastent avec les ors froissés de la série Natura. Le cartel qui les accompagne cite un texte de Philippe Piguet :
« Toute relation avec le réel (espace, nature des matériaux) est enlevée au regard. Plus d’idée de construction ou de scénographie, mais une surface structurée en plans définis que distingue le seul jeu de lignes qui les dessinent. Simples modulations de clair-obscur qui créent l’illusion d’un relief renforcé par l’intensité chromatique ».

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – Horizon(s) II, 2021 ; Cosmos VII, 2014 et Résonance VII, VI et IX, 2019. Épreuves pigmentaires. Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Face à ces œuvres, une nouvelle porte s’ouvre-t-elle comme le laisse entendre le titre de l’œuvre Horizon(s) II et comme semble aussi le suggérer Daniel Rouvier dans les dernières lignes de son texte pour le catalogue ?

Dans la pénombre de la tribune surplombant la chapelle, plusieurs Esprits froissés semblent livrer une étrange danse improvisée… Certaines et certains y verront des corps féminins, d’autres les silhouettes de créatures éthérées. S’agit-il d’anges gardiens veillant sur la chapelle du Grand Prieuré, d’apparitions fantomatiques de chevaliers de l’Ordre de Malte, ou encore de corps en mouvement, rejouant des séquences chorégraphiques d’Einstein on the Beach ?

Béatrice HelgEsprit froissé IV, 1999. Cibachrome Ε.Α ; Esprits froissés II et III, 1999. Cibachrome (2006) Ε.Α. et Sans titre, 1997. Cibachrome (2002) 7/8. Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Le cartel indique que l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet a perçu dans ces images une résonance avec les représentations de l’univers qu’il développait alors dans L’Univers chiffonné. À lire son propos reproduit dans le catalogue, la proximité avec l’univers plastique et sonore de l’opéra de Glass et Wilson ne semble pas si incongrue :
« Ne modélisons-nous pas, à l’aide de la théorie de la relativité générale d’Einstein et d’arides équations, la structure de l’univers en termes d’un espace-temps souple, courbé par la matière, tissé par la lumière ? N’envisageons-nous pas, dans le cadre de la topologie cosmique, que l’espace puisse être troué, plié, froissé ? »

Dans la chapelle, Cosmos XVIII (2018) s’impose par sa présence lumineuse, monumentale et empreinte de mystère.

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice HelgCosmos XVIII, 2018 – « Géométries du silence » au Musée Réattu

La loggia qui ouvre sur la cour d’honneur du Grand Prieuré expose une impression jet d’encre sur vinyle de Cosmos I Wagner, étude de scène (2013) œuvre majeure qui initie cette série centrale dans l’œuvre de Béatrice Helg.

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – Cosmos I Wagner, étude de scène, 2013. Impression jet d’encre sur vinyle. E.A. Collection de l’artiste – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Elle est accompagnée d’un très beau texte sur la lumière de Claude Régy, extrait de L’état d’incertitude (2002) :
« Un des aspects de la lumière, c’est qu’elle relie les choses ensemble.
Elle dépend de tout, mais tout dépend d’elle.
Elle est, à la fois, visible et impalpable.
Il est de sa nature de conduire au-delà des limites.
Elle participe au grand mouvement d’apparition et de disparition.
Elle est, si le doute la fait poudreuse, chemin de l’infini ».

L’exposition se prolonge au deuxième étage, dans la grande salle qui domine le Rhône, avec une sélection d’œuvres significatives réalisées entre 1976 et 2013.

Sur la gauche en entrant, une séquence intitulée Développement d’une écriture retrace la manière dont Béatrice Helg a élaboré, dès ses débuts, un langage visuel singulier où espace, lumière et matière sont étroitement liés.

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Dès 1976, elle adopte la chambre photographique 4×5 pouces, qu’elle utilise dans des décors architecturaux — un choix déterminant qui impose une rigueur de composition et oriente durablement son approche.

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Travaillant d’abord en noir et blanc, puis, à partir de la fin des années 1970, en couleur et en atelier, elle commence à sculpter la matière par la lumière : textures, opacités, transparences, variations d’échelle et perception du temps deviennent des éléments fondamentaux, déjà présents dans ses premières expérimentations.

En 1982, lors d’une résidence à Offenbach, en Allemagne, elle travaille avec la chambre Polaroid 50×60 cm. Cette confrontation à un format exceptionnel l’amène à interroger autrement l’espace et le rapport à l’image. Cette expérience marque un tournant dans l’évolution de son écriture : ses mises en scène deviennent plus audacieuses, plus complexes, affirmant une esthétique propre.

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – Visages de Silence, 1981. Cibachrome – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Avec Perpendiculum I (1983), la série Visages de Silence et ses expérimentations en Polaroid, Béatrice Helg poursuit son exploration de la couleur, qu’elle considère comme un vecteur symbolique indissociable des effets de lumière.

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – Perpendiculum I, 1983. Polaroid Couleur 60 × 50 cm E.A. et Sans titre, 1987. Polaroid Couleur 60 × 50 cm 3/7 – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Le catalogue rappelle cette analyse formulée en 1994 par Anne Barclay Morgan, qui décrit l’usage de la lumière chez l’artiste comme une écriture plastique à part entière. Elle évoque une lumière blanchâtre, associée à une dimension spirituelle, qui se transforme peu à peu en une lumière ambrée, diffuse et incandescente, jusqu’à une lumière bleue (le bleu Helg) qui crée fréquemment une aura autour de la scène.

Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Béatrice Helg – Metropolis III, 1987. Cibachrome (1994) 46,7 × 51,2 cm E.A. – « Géométries du silence » au Musée Réattu

Dans la série Metropolis, Béatrice Helg utilise des photocopies de dessins d’architectures anciens, établissant ainsi un lien entre passé, présent et futur. Cette approche se prolonge dans les séries Théâtres de la lumière, Labyrinthe et Scala, malheureusement présentées à l’écart, dans une petite salle située à l’autre extrémité de la galerie.

C’est sans doute la seule rupture regrettable dans le parcours. Le regroupement de ces œuvres de la première moitié des années 1990 avec Metropolis III (1987) et les trois cibachromes de la série Espace-lumière aurait renforcé la lisibilité de l’ensemble. Il aurait permis de mieux saisir comment Béatrice Helg approfondit alors sa recherche sur la perspective centrale, au travers de compositions frontales, denses et structurées, où le motif de l’escalier revêt une puissante charge symbolique, et où l’ombre et la lumière s’opposent tout en se rejoignant.

Au centre de cette galerie du deuxième étage, plusieurs séries illustrent la démarche de Béatrice Helg et la manière dont elle compose des espaces à partir de matériaux bruts, d’éléments de construction, de métal rouillé, de verre à la transparence incertaine, de papier… Ces constructions éphémères ne prennent corps que par la lumière, dans un champ optique précisément défini et dans l’instant de la prise de vue. Ce sont des « vues de l’esprit », dont ne subsiste que l’image.
Se déploient ainsi des œuvres issues des séries Crépuscule (2003-2009) et Éveil (2004-2007), suivies de Équilibre (1998-2002), Crépuscule (2003-2009), Profondeurs (2007-2009) et Éclats (2012-2022).

Leurs compositions, d’une rigueur extrême, exercent un pouvoir singulier sur le regard. Elles suscitent l’interrogation et séduisent. Chaque image s’ouvre sur un infini et laisse une vaste espace pour la contemplation.

La plupart des tirages exposés sont des épreuves d’artiste issus de la collection de Béatrice Helg.

À l’occasion de l’exposition, le musée Réattu publie un excellent catalogue bilingue (français / anglais) aux éditions Illustria avec des textes de David Campany (directeur Artistique de l’International Center of Photography, à New York), Nathalie Herschdorfer (directrice du musée Photo Élysée à Lausanne) et Daniel Rouvier (conservateur en chef du Patrimoine, directeur du musée Réattu et commissaire de l’exposition). Toutes les œuvres exposées sont superbement reproduites. Une biographie détaillée de l’artiste accompagne l’ensemble.

Catalogue - Béatrice Helg - Géométries du silence au Musée Réattu
Catalogue – Béatrice Helg – Géométries du silence au Musée Réattu

Il faut également souligner le remarquable travail de mise en lumière des équipes techniques du musée Réattu qui ont réussi à faire des miracles avec un équipement qui n’est plus à la hauteur des expositions qui y sont présentées. Souhaitons de la municipalité d’Arles mobilise prochainement les moyens nécessaires pour mettre enfin à niveau ces dispositifs d’éclairage.

Avec « Géométries du silence », Béatrice Helg signe une exposition d’une rare intensité, à la fois exigeante et profondément sensible. Le parcours témoigne d’un engagement sans compromis envers une forme de rigueur poétique où la lumière devient langage. Il ne s’agit pas ici de documenter le monde visible, mais d’en révéler des strates intérieures, silencieuses, aux confins de l’abstraction, du sacré et de la méditation.
L’exposition affirme avec force la singularité d’un travail qui échappe aux classifications habituelles de l’histoire de la photographie. Elle propose au regard une traversée : celle d’un monde où l’ombre et la lumière dessinent des architectures mentales, où l’espace devient le lieu d’une quête intérieure. Un monde où, comme l’écrit Béatrice Helg, « l’artiste n’est pas indifférent à ce qui se passe dans le monde », mais choisit d’y répondre par la densité d’une image construite, silencieuse et essentielle.

En savoir plus :
Sur le site du Musée Réattu
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Sur le site des Rencontres d’Arles

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