Dans la série regards d’un collectionneur, il nous a déjà été donné de voir, notamment, la collection Planque (Suisse) en 2011, la collection Frieder Burda (Baden Baden) en 2012 et la collection Pearlman (New York) en 2014 au Musée Granet à Aix-en-Provence, la collection d’Anne Gruner Schlumberger pour la Fondation des Treilles (Tourtour) en 2006 ou encore la collection Burrell (Glasgow) en 2018 au musée Cantini à Marseille. Avec l’exposition « Regards d’un collectionneur, chefs-d’œuvre de la collection Ghez » présentée à Caumont-centre d’art, l’occasion nous est une nouvelle fois donnée de lire l’histoire d’une époque à travers les goûts affichés d’un amateur d’art.
La genèse de la collection
Né à Sousse en Tunisie en 1905, exilé à Marseille, puis en Italie où il épouse Nella Treves, sœur du peintre turinois Dario Treves, Oscar Ghez s’installe à Lyon où il dirige l’usine Pirelli, avant de passer quatre années aux USA pendant la Seconde Guerre mondiale. De retour à Lyon après-guerre, il commence à fréquenter galeries et musées, et à développer son goût pour la peinture. Mais il faudra attendre 1955, soit dix années plus tard, pour qu’il se lance dans l’acquisition d’œuvres : d’abord celles du post-impressionnisme, puis de l’École de Paris, et marquer un intérêt affirmé pour les artistes femmes. Une présence particulièrement frappante dans la section de l’exposition consacrée à L’École de Paris avec des œuvres singulières de Jeanne Hébuterne (Autoportrait de 1916), Suzanne Valadon (L’Avenir dévoilé ou La tireuse de cartes de 1912 et Nu au canapé rouge de 1920), Nathalie Kraemer (La femme au tabouret, non daté), Marie Laurencin (La Funambule de 1920), Tamara de Lempicka (Perspective ou Les Deux amies de 1923). Des artistes liées par leur indépendance vis-à-vis des institutions qui ont su séduire le regard du collectionneur en herbe.




Jeanne Hebuterne – Autoportrait, 1916. Huile sur carton, 50 x 33.5 cm ; Suzanne Valadon – Nu au canapé rouge, 1920. Huile sur toile, 80 x 120 cm ; Nathalie Kraemer – La femme au tabouret, Sans date. Huile sur toile, 146 x 97 cm et Tamara De Lempicka – Perspective ou Les deux amies, 1923. Huile sur toile, 130 x 160 cm. Association des amis du Petit Palais, Genève – « Regards d’un collectionneur, chefs-d’œuvre de la collection Ghez » à l’Hôtel de Caumont- Centre d’art, Aix-en-Provence
Direction la Suisse
Dès 1957, le voici aspiré par la tentation d’œuvres de plus grandes dimensions ou de qualités muséales reconnues tels le Portrait de la Commodore Drouilly de Van Dongen et Lupana à Montparnasse de Foujita. Trois ans plus tard, Oscar Ghez saute le pas, vend son usine de caoutchouc pour se consacrer à sa nouvelle vie : celle d’un collectionneur à temps plein prompt à acquérir une œuvre majeure : Le portrait de la poétesse Alice Vallières-Merzbach de Renoir ! Dès lors, sa collection ne cessera de croitre et de se dévoiler au public à l’occasion d’une série d’expositions à Turin, Annecy, Besançon, Tel-Aviv, Vevey, Genève, Charleroi, Tokyo, Le Creusot…jusqu’à ce qu’il acquière en 1966 un hôtel particulier de style néo-classique à Genève.
Le 21 novembre 1968, l’inauguration de son Musée du Petit Palais de Genève conçu par l’architecte genevois Christian Hunkizer lui permettra de déployer non seulement des espaces d’exposition, mais également de révéler les vestiges des anciens remparts de la vieille ville sur trois étages en sous-sol… D’expositions intra-muros en expositions à l’étranger, de commémorations en rétrospectives, le Musée du Petit Palais concentre l’essence d’une collection qui reflète les différents courants artistiques qui ont traversé le XXème siècle, des impressionnismes et des nabis jusqu’au modernisme. Une collection qui allie artistes iconiques – Vuillard, Dufy, Manet, Picasso – et d’autres moins connus ou délaissés, qui, à ses yeux, méritaient une véritable reconnaissance. Le même Picasso dont il acheta les Personnages de 1929 et le célèbre L’Aubade de 1965 qui figurent en bonne place dans le parcours d’exposition à Caumont-centre d’art.


Pierre Auguste Renoir – Portrait de la poétesse Alice Vallières-Merzbach, 1913. Huile sur toile, 92 x 73 cm et Pablo Picasso – L’aubade, 19-20 janvier 1965. Huile sur toile, 130 x 195 cm. Association des amis du Petit Palais, Genève – « Regards d’un collectionneur, chefs-d’œuvre de la collection Ghez » à l’Hôtel de Caumont- Centre d’art, Aix-en-Provence
De l’impressionnisme au XXème siècle
À Aix-en-Provence, nul besoin d’impressionner le visiteur par une scénographie époustouflante pour révéler l’importance de la collection Oscar Ghez qui s’expose désormais à l’international depuis la fermeture du Musée du Petit palais de Genève en 2000. Les œuvres trouvent tout simplement leur juste place dans les espaces feutrés aux tons chauds de Caumont selon un parcours chronologique et thématique bienvenu. D’autant que figurent aussi des toiles jamais présentées en France acquises par son fils Claude en 2025.
L’exposition s’ouvre sur un grand portrait d’Oscar Ghez réalisé par Davio Treves en 1947, les monumentaux Pont de l’Europe de Gustave Caillebotte et l’Apothéose des chats à Montmartre de Théophile-Alexandre Steinlen. Contrairement aux goûts de l’époque, Oscar Ghez a posé tôt son regard sur les scènes d’intérieur et les portraits comme cet intriguant Portrait de Berthe Morisot à la voilette par Edouard Manet. On découvre également dans une salle consacrée au néo-impressionnisme son intérêt marqué pour les œuvres d’artistes qui se sont installés dans la commune du Lavandou, particulièrement Théo Van Rysselberghe (Madame Van de Velde et ses enfants de 1903 ou Portrait de la violoniste Irma Sèthe de 1894) et Henri Edmond Cross (Nocturne aux cyprès, 1896 ou Baigneur s’essuyant à Saint-Tropez de 1908).
Le parti pris de l’exposition permet de témoigner de l’industrialisation de la France à travers la représentation de l’enrichissement bourgeois et du monde du labeur avec, face à face, les toiles de Maximilien Luce (L’Aciérie de 1895) et Maurice Denis (Devoirs de vacances de 1906). L’autre dialogue judicieux étant celui instauré entre les Nabis Louis Valtat et Félix Vallotton (« artiste le plus Suisse des Français »), très présents dans la collection, pour ouvrir la section consacrée à l’idée de modernité. Avec ses épisodes de très grande rupture que furent le fauvisme, le cubisme et la naissance de l’art moderne : Manguin, Chabaud, Camoin, Dufy, l’Ecole de Paris ; l’art décoratif singularisé ici par l’impressionnante peinture à la colle sur toile, Le Grand Teddy d’Edouard Vuillard, de forme oblongue ; puis Léopold Survage, Arthur Segal, Albert Gleizes, Jean Metzinger et Pablo Picasso dans son caractère le plus « figuratif ». Une collection de premier plan marquée, comme s’il s’agissait de lire le sous-titre en négatif, par un désintérêt total pour l’abstraction.





Dario Treves – Portrait de Monsieur Ghez, 1947. Huile sur toile, 76 x 61,3 ; Henri Edmond Cross – Nocturne ou Nocturne aux cyprès, 1896. Huile sur toile, 65 x 92 cm ; Maximilien Luce – L’aciérie, 1895. Huile sur toile, 116 x 89 cm. Huile sur toile, 65 x 92 cm ; Félix Edouard Vallotton – La toilette, 1911. Huile sur toile, 81 x 116 cm et Henri Charles Manguin – Nu au canapé bleu, Anita Champagne, 1908. Huile sur toile, 73 x 60 cm. Association des amis du Petit Palais, Genève – « Regards d’un collectionneur, chefs-d’œuvre de la collection Ghez » à l’Hôtel de Caumont- Centre d’art, Aix-en-Provence
(*) titre emprunté au texte de Florian Rodari, Le roman d’un collectionneur, en introduction au catalogue « Collection Planque, L’exemple de Cézanne » publié en 2011 par la Rmn-Grand Palais et la Communauté du Pays d’Aix.
Commissariat de l’exposition : Marina Ferretti Bocquillon
Catalogue coédité par Culturespaces, Paris 1925 et les éditions Hazan, Vanves 2025. Textes de Claude Ghez et Marina Ferretti Bocquillon (« En conversation »), Ségolène Le men (« Le collectionneur d’art moderne en France au XIXe siècle, Il faut être de son temps », Marina Ferretti Bocquillon (« La révolution impressionniste », « Le néo impressionnisme », « Les nabis »), Mathias Chivot (« La peinture décorative »), Vérane Tasseau (« Les avant-gardes du XXè siècle ») agrémentés de biographies des artistes par Floria Azoulay.
À voir, jusqu’au 22 mars 2026 à L’Hôtel de Caumont Centre d’art, Aix-en-Provence.
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