Katerina Jebb – Untitled Nudes et Arlésiennes au Musée Réattu


Avec « Réattu Réinventé », le Musée Réattu propose une relecture exigeante de ses collections fondée sur un dialogue continu et attentif entre l’art ancien et la création contemporaine, du XVIIIᵉ siècle à aujourd’hui. L’invitation faite à Katerina Jebb s’inscrit dans cette dynamique, en lui confiant la Galerie gothique, désormais dédiée aux projets temporaires liés à la photographie et aux arts graphiques. Jusqu’au 29 mars 2026, l’artiste y présente la série Untitled Nudes, accompagnée, au deuxième étage du Grand Prieuré, des douze portraits des Arlésiennes entrés récemment dans les collections.

Les corps recomposés des Untitled Nudes

Proche du musée depuis l’inoubliable carte blanche offerte à Christian Lacroix en 2008, Katerina Jebb inaugure ce nouvel espace avec la série Untitled Nudes, dans une présentation particulièrement maîtrisée. Andy Neyrotti souligne : « Lorsque le projet “Réattu Réinventé” s’est construit, avec cette idée de circulations et de croisements entre les époques, de montrer comment les formes s’influencent, se rejouent, se réinventent, cette série s’est imposée assez rapidement. Et Katerina Jebb a eu la grande générosité de nous prêter ces œuvres et de venir elle-même les installer dans cette salle ». C’est sans aucun doute une réussite majeure de ce nouveau parcours.

Réattu Réinventé - Katerina Jebb - Untitled Nudes
Réattu Réinventé – Katerina Jebb – Untitled Nudes

Ces images, montrées auparavant uniquement à Rome en 2023 dans l’exposition « Tra noi e gli Antichi. L’istante e l’eternità» aux Thermes de Dioclétien, trouvent ici un contexte particulièrement intéressant.
À l’occasion de visite de presse, Katerina Jebb racontait ainsi leur origine : « Au départ, c’était une projection de nus sur les murs qui accompagnait un défilé de John Galliano dans les ateliers de la Maison Margiela au printemps 2019. J’avais treize images, mais je trouvais que la projection restait quelque chose de très éphémère. Quand j’ai été invitée par le musée d’archéologie de Rome, j’ai repensé à cette série avec l’idée de reprendre les images issues du mapping ».

Katerina JebbUntitled Nudes – Projections murales pour le défilé de John Galliano dans les ateliers de la Maison Margiela au printemps 2019 – Photo @minruir

« Au début, je souhaitais réaliser des rhodoïds pour les suspendre dans les Thermes de Dioclétien. Après un an de discussions, finalement, cette proposition a été refusée. J’ai donc dû produire des tirages plus classiques, mais exposés sans verre. Je trouvais que la poussière, le contact direct, rendaient les images plus sauvages. L’ensemble était présenté dans une salle remplie d’antiques et de Vénus »…

Les cinq images de la série Untitled Nudes étaient accrochées en hauteur, à l’arrière-plan d’un ensemble de sculptures et de céramiques renvoyant au jugement de Pâris et à la beauté incomparable du corps divin d’Aphrodite et du corps humain d’Hélène.

Katerina JebbUntitled Nudes – « L’istante e l’eternità. Tra noi e gli antichi » Thermes de Dioclétien, – Photo ©Aleph Molinari/Purple Diary

Dans Purple Diary, Aleph Molinari écrivait à propos de cette exposition : « Présentées aux côtés d’une sélection de sculptures, vases et antiquités du musée, les œuvres scanographiques de Jebb représentent des Vénus nues assemblées à partir de scans de corps féminins. Ces œuvres juxtaposent des canons de beauté intemporels, traversant les millénaires, à l’“impartialité” brute et quasi médicale de la technologie de numérisation. À taille réelle, ces scans superposés de corps physiques capturent la vulnérabilité et l’intimité du corps. À mesure que le scanner enregistre et aplatit le corps en une image, les œuvres se transforment en reliques et s’imprègnent d’une aura particulière. La vitalité palpable des œuvres, avec leurs sujets vivants et charnels, contraste avec la collection du musée : froide, immobile et figée dans le temps ».

Réattu Réinventé - Katerina Jebb - Untitled Nudes
Réattu Réinventé – Katerina Jebb – Untitled Nudes

Le fragment et la recomposition sont au cœur de la pratique de Katerina Jebb. À l’occasion d’une exposition en 2024 à la Giovanni’s Room de Los Angeles, elle exposait entre autres six grandes études d’une figure féminine singulière, la danseuse et chorégraphe Sharon Eyal proches dans leur construction des cinq images de la série Untitled Nudes. L’artiste décrivait alors le dispositif utilisé : « Ces œuvres sont créées à l’aide d’un scanner numérique auquel je demande d’effectuer une tâche pour laquelle il n’a pas été initialement configuré. Le procédé est le suivant : je retire le couvercle de l’appareil et le maintiens immobile contre la surface du sujet pendant 45 secondes. Le sujet doit également rester immobile. Je répète ce geste environ quatre-vingts fois jusqu’à ce que la superposition de la figure entière soit reproduite. Les fichiers en haute résolution sont ensuite intégrés dans un fichier Photoshop de six gigaoctets afin de pouvoir construire une composition grandeur nature du sujet. Je partage ces informations techniques avec vous pour que vous compreniez que le résultat final n’est pas une simple photographie prise en un soixantième de seconde, mais bien un travail de longue haleine exigeant du temps, de la patience et de la confiance ».

Réattu Réinventé - Katerina Jebb - Untitled Nudes
Réattu Réinventé – Katerina Jebb – Untitled Nudes

Dans la série des Arlésiennes, présentée au deuxième étage du Grand Prieuré, mais également dans d’autres projets, les scans sont généralement fondus dans les images. Pour ces Untitled Nudes, « les images sont plus découpées, plus fractionnées, plus télescopées, plus syncopées aussi », remarque Andy Neyrotti, avant d’ajouter « c’était important, dans cette salle, de revenir à cette idée de fragments ».

Pour « Réattu Réinventé », cette série fait écho à la figure antique comme fragment, parfois recomposée. Le commissaire de cet accrochage, rappelle à ce propos le caractère composite de nombreuses sculptures, à l’image de la Vénus d’Arles, dont les bras sont rapportés.

Réattu Réinventé - Katerina Jebb - Untitled Nudes
Réattu Réinventé – Katerina Jebb – Untitled Nudes

L’historien de l’art et les habitué·es des musées de Beaux-Arts ne manqueront pas de convoquer devant les postures de ces corps recomposés une histoire de la représentation du nu. Pour Andy Neyrotti, « il y a quelque chose de très pictural dans ces images. Les fonds noirs, pour moi, évoquent clairement Cranach. On peut aussi penser aux odalisques, à Ingres, à William Bouguereau, ou encore à la Léda de Léonard ». Mais, ajoute-t-il, « ça, c’est le commentaire du commissaire. Le vrai discours, c’est celui que Katerina, avec la question centrale du scan… »

Réattu Réinventé - Katerina Jebb - Untitled Nudes
Réattu Réinventé – Katerina Jebb – Untitled Nudes

Dans une conversation avec Joan Agajanian Quinn, elle précisait : « Les œuvres scanographiques confèrent à l’objet une forme d’altérité. Le scanner est une trajectoire en mouvement qui produit une image au fil du temps. En scanographie, il n’y a ni fraction de seconde ni instant décisif. Le temps nécessaire à la réalisation d’une œuvre pourrait être considéré comme équivalent à celui de la création d’une peinture. Le temps est l’élément essentiel qui distingue la scanographie de la photographie. C’est un exercice hautement imaginatif qui me permet d’être spontanément créatif, car je réalise l’œuvre sur le champ, comme une peinture. Je construis une composition ».

Réattu Réinventé - Katerina Jebb - Untitled Nudes
Réattu Réinventé – Katerina Jebb – Untitled Nudes

Toutefois, Katerina Jebb reste généralement peu loquace sur son travail. Dans le catalogue qui accompagnait « Language Nudity Smoking » son exposition californienne de 2024, elle commençait par déclarer : « Je n’aime pas écrire sur moi-même ou sur mon travail. C’est généralement une tâche pénible, car cela revient à fouiller dans son esprit pour essayer de se découvrir à travers le texte. Je suis la seule à savoir ce que je voulais dire ». Un peu plus loin, elle ajoutait à propos des cinq collages « scanographiques » du corps de Sharon Eyal : « L’ineffabilité est l’un de mes mots préférés. La qualité de quelque chose qui dépasse la capacité du langage à l’exprimer, souvent sous la forme d’un tabou ou d’un terme incompréhensible. Ainsi, “Nudity” suggère cette notion. (…) Les portraits grandeur nature et les études de parties de son corps reflètent notre société fracturée, brisée, mais fonctionnelle ».

Language Nudity Smoking - Giovanni’s Room, 2024 - Photo © Giovanni’s Room
Katerina Jebb – « Language Nudity Smoking  » – Giovanni’s Room, 2024 – Photo © Giovanni’s Room

Dans son article, Aleph Molinari soulignait à propos de l’exposition romaine une tension entre la vitalité des corps scannés et la fixité des antiquités. À Arles, cette tension se rejoue autrement, dans un espace plus resserré, mais non moins exigeant par son environnement. Les correspondances et les frottements sont particulièrement riches avec les œuvres de la salle dite des Corps contrariés et celle des Corps érotiques. Les noirs des Untitled Nudes entrent en résonance avec ceux veloutés des 12 études de nu (1980-1982) de Rachel Théret et avec ceux plus métalliques de Javier Pérez (Oda I, II et III, 2008). À la mise en scène de Pérez, au cadrage très serré, jouant des contrastes et du contact charnel entre l’homme et le cheval, les images numériques de Katerina Jebb semblent imposer une intransigeance presque chirurgicale, où le scan aplanit les formes et neutralise toute tentation expressive. Il en va de même dans leur opposition au flou maîtrisé et à l’utilisation subtile du virage au sélénium de Rachel Théret…

Réattu RéinventéKaterina JebbMother with child, 2023. Scan numérique sur papier. Collection de l’artiste et Zadkine Torse de femme, 1935 –

Un peu plus loin, parmi les Corps érotiques, le Torse de femme (1935) de Zadkine, dont la surface porte les marques du ciseau, semble trouver un prolongement dans l’énigmatique et troublante maternité de Katerina Jebb (Mother with child, 2023).

La scénographie de la Galerie Gothique mérite ici d’être saluée. L’accrochage est sobre, l’éclairage précis, sans effets inutiles. Le choix d’exposer les tirages sans verre de protection favorise une proximité rare. Les œuvres, à taille réelle, conservent une présence physique forte, presque troublante. Ce contact direct rend-il pour autant les images plus « sauvages », comme l’affirmait l’artiste lors de la visite de presse ?

Réattu Réinventé
Réattu Réinventé – Katerina Jebb – Untitled Nudes

Ce parti pris contraste avec les expositions antérieures de Katerina Jebb. Au Musée Réattu, on se souvient notamment de « deus ex machina » en 2016. De multiples reflets et effets de miroirs envahissaient alors ses œuvres et en particulier la série spectaculaire de huit photographies Untitled Icon – 1 à 8, présentées dans la Chapelle Saint-Jean. À l’occasion d’un échange, l’artiste revendiquait, avec une certaine véhémence, la confrontation des visiteur·euses à leur propre image. Ce que confirmait le critique Francis Hodgson dans son essai pour le catalogue. À propos des portraits accrochés dans la salle des Archives, expliquait -il, Katerina Jebb avait récupéré dans les réserves un ensemble de cadres conçus par Jean-Michel Wilmotte. Pour leur montage, elle avait délibérément décidé de ne pas utiliser de verre antireflet. « Les spectateurs n’ont d’autre choix que de voir leurs propres réflexions dans les images. Une autre spécialité dans laquelle elle excelle », écrivait-il.

On ne peut que se réjouir du choix inverse fait pour Untitled Nudes, tant il sert la lecture des œuvres. Cette présentation sans verre de protection et donc sans reflets semble être un cas unique. À la Giovanni’s Room de Los Angeles, Jebb exposait les six portraits grandeur nature de Sharon Eyal, en utilisant le dispositif refusé à Rome pour les Untitled Nudes. Mais elle soulignait : « Les images sont imprimées sur du plastique et suspendues avec du ruban adhésif aux poutres de la galerie. Le plastique est très réfléchissant et vous pouvez voir votre propre reflet ainsi que celui de la personne qui se tient de l’autre côté ».

On peut s’interroger sur l’importance pour l’artiste d’imposer aux regardeur·euses de se voir dans ses images… Est-ce une manière de cacher ses scanographies derrière ce qui pourrait être perçu comme un « voile de pudeur » ? Peut-être l’héritage d’une éducation catholique ?

Arlésiennes et reflets

Au deuxième étage du Grand Prieuré, face au Rhône, « Réattu Réinventé » expose dans la séquence Repenser les images / Réinventer Arles les douze images de la série Arlésiennes récemment entrées dans les collections. Ces portraits représentent deux reines d’Arles accompagnées de leurs demoiselles d’honneur en costume traditionnel. Ils ont été réalisés en 2014 à la demande de Christian Lacroix pour une inoubliable exposition présentée à la chapelle de la Charité pendant les Rencontres d’Arles. Cette « Arlésienne » avait alors fait l’objet d’une chronique enthousiaste. Malheureusement, on ne retrouve pas ici la mystérieuse impression d’irréel et l’aspect insaisissable qui nous avait alors séduit. La technique maîtrisée du scanner transformait ces jeunes femmes en personnages évanescents à la présence incertaine et distante.

Réattu Réinventé
Réattu Réinventé – Katerina Jebb – série Arlésiennes, 2014. Scanographie. Achat avec l’aide du Fonds régional d’Acquisition des Musées et du mécénat des Amis du Musée Réattu, 2024

Les conditions d’éclairage compromettent malencontreusement la lecture de ces œuvres. Les six portraits installés côte à côte et à contre-jour demeurent plus ou moins visibles selon la luminosité extérieure. Mais les six autres, placés face aux deux fenêtres qui ouvrent sur le Rhône, sont presque rendus invisibles par d’insupportables reflets et effets de miroir.

Réattu Réinventé – Katerina Jebb – série Arlésiennes, 2014. Scanographie. Achat avec l’aide du Fonds régional d’Acquisition des Musées et du mécénat des Amis du Musée Réattu, 2024

Faut-il voir dans cet « éblouissement » une intention de rejouer le mythe de l’absente ? L’ambition de reproduire « une invisibilité quasi palpable, l’empreinte d’un passage, comme le sillage d’un parfum que l’on suit à la trace jusqu’à l’effacement, la disparition, l’anonymat volontaire » voulue par Christian Lacroix en 2014 ? Mais, cette éventualité peine à convaincre devant l’impossibilité matérielle de voir la moitié des œuvres exposées.

Cette situation rappelle malheureusement celle à laquelle on avait été confronté en 2016 pour « deus ex machina ». En témoignent ces deux photographies prises il y a presque dix ans au même endroit.

Katerina JebbUpper Torso, 2013 et Tablier de Balthus, The Balthus Inventory, 2011 – deus ex machina, Musée Réattu, 2016

Reste le souvenir ébloui et sans doute idéalisé des photocopies de Katerina Jebb qui accompagnaient deux modèles Haute Couture de Christian Lacroix. Elles entretenaient alors une étonnante conversation sur la disparition avec les photogrammes de Nancy Wilson-Pajic dans son « Déjeuner de soleil », au deuxième étage du Réattu en 2008, dans ces deux salles, face au Rhône.

Katerina Jebb, Photocopies, 1997-2007 et deux modèles Christian Lacroix, Haute Couture. © Olivier AmsellemNancy – Wilson-Pajic, quatre cyanotypes de la série Les Déesses, 2003 et trois modèles Christian Lacroix, Haute Couture. © Olivier Amsellem

Une rencontre privilégiée avec Katerina Jebb au Musée Réattu est annoncée pour le jeudi 26 mars 2026 à 18h30. Sur réservation uniquement auprès du Musée.

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