Jérémie Setton – Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille


Seize ans après sa participation à l’exposition collective « Si Didon rêvait là-haut, Théo la verrait donc d’ici », Jérémie Setton revient au Château de Servières pour « Délais et autres courants d’air », une exposition personnelle d’ampleur, programmée dans le cadre du Printemps de l’Art Contemporain. Particulièrement réussie, imaginative et émouvante, sans être rétrospective, cette proposition illustre la diversité et la cohérence d’un parcours artistique où s’entrecroisent recherches sur la couleur, interrogations sur la peinture et sur son histoire familiale. Jusqu’au 4 juillet, l’accrochage rassemble des œuvres réalisées ces dernières années ainsi que plusieurs pièces produites pour le projet et conçues in situ. Une monographie, publiée par Manuela éditions avec des textes d’Anne Favier, Florian Gaité et Anne Bernou, paraîtra fin juin.

Cette exposition dont le commissariat est assuré par Martine Robin est construite sur deux temporalités. D’une part, elle permet à l’artiste d’interroger, seize ans après, son travail dans l’épaisseur des cimaises. D’autre part, elle rassemble quinze années de recherches qui témoignent d’un parcours où les phénomènes d’apparition et de disparition sont récurrents.

En 2010, à l’occasion de sa première exposition au Château de Servières, Jérémie Setton immergeait les visiteur·euses dans une dimension étrange et insolite avec Le Bureau. Avec cette peinture-installation, l’artiste avait alors effacé les ombres portées des objets. Seul le déplacement des spectateur·rices pouvait alors redonner une profondeur à ce décor.

Jérémie SettonLe Bureau, 2010. Acrylique et pastel sur mur et moquette, objets, ampoule halogène. 305 x 800 x 400 cm. Vues d’exposition, Si Didon rêvait là-haut, Théo la verrait donc d’ici, Chateau de Servières, Marseille, 2010

Son retour dans le même lieu lui permet de mettre en œuvre de véritables fouilles pour retrouver son propre travail. Pour Martine Robin, « la question du déplacement se rejoue dans une épaisseur temporelle, inscrite dans la matière même et le feuilletage des cimaises. À la manière d’un archéologue, l’artiste exhume des strates pour faire réapparaître ses interventions passées ». Cette approche mobilise des gestes et des compétences issus de sa formation initiale en restauration et conservation d’œuvres d’art.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett
Jérémie Setton – Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett

L’exposition s’articule également autour de deux dimensions complémentaires. La première relève des enjeux perceptifs. Martine Robin note qu’« avec Délais et autres courants d’air, il est question de rythme, d’accélération et de souffle : une impulsion qui s’évanouit pour mieux rebondir avant de venir se fixer dans la matière ». L’empreinte s’y décline sous de multiples formes. Dès l’entrée, elle évoque le suaire de Turin dans une curieuse célébration de l’art conceptuel. Plus loin, elle prend l’apparence d’une voie de circulation avant de se prolonger, sur le grand plateau, dans le sillage d’une ligne d’horizon qui guide le regard vers une remarquable série d’imposants dessins corpusculaires réalisés in situ. Au-delà, le souffle d’un ventilateur la fait disparaître dans une étrange vidéo avant d’accompagner les visiteur·euses vers d’autres courants d’air.

Jérémie SettonDélais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett

La seconde dimension de l’exposition touche à la mémoire et à l’histoire. La commissaire souligne que « les notions de disparition et de résurgence déjà insérées dans la dimension temporelle se déploient dans une acceptation plus intime et historique ». Jérémy Setton s’appuie notamment sur des recherches conduites dans les archives familiales, où se croisent mémoire intime et histoire collective. Plusieurs séries présentées dans l’exposition mobilisent ces matériaux. La série « Migration », découverte lors de Paréidolie, ouvre le parcours. Sur le grand plateau, Manuscrit et Figures du déplacement prennent appui sur le témoignage de déportation du grand-père maternel de l’artiste. Dans les espaces plus resserrés situés sur la gauche, Module papier peint intègre un élément des archives familiales dans la série des « Bifaces » qui explore la relativité de la couleur. Les dessins à l’eau et au savon d’Alep de la série « Deuxième Génération » font apparaître des images évaporées qui interrogent la migration et le passage.

Jérémie SettonDélais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett

L’accrochage établit des correspondances subtiles entre les œuvres. Retraits, déjà présenté en 2010, dialogue avec Délai (Le Bureau), l’intervention archéologique de 2026. Les dessins de la série « Deuxième Génération » entourent Bifurquer sans gravité, dont les couleurs reprennent celles des plaques de plâtre. Manuscrit et Figures du déplacement se répondent autour du témoignage de Léon Arditti. Le parcours ménage des circulations fluides et des moments de concentration.

Le travail de Jérémie Setton se caractérise par une exigence formelle constante qui n’empêche pas une grande diversité de médiums. Il utilise la peinture, le dessin, la vidéo, l’installation, le moulage. Il détourne des matériaux ordinaires comme le savon d’Alep, les plaques de plâtre ou les poils de barbe. Il invente des dispositifs comme la machine aspirante pour Demi-vie et dissimule astucieusement des ventilateurs pour Déplacer des courants d’air. Cette hybridité témoigne d’une liberté de création au service d’une pensée artistique cohérente.

Jérémie SettonDélais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett

L’exposition parvient ainsi à déployer les multiples dimensions d’une pratique qui interroge sans cesse les modalités d’apparition et de disparition, la matérialité de la peinture et les processus de transmission de la mémoire. Délais et autres courants d’air confirme la richesse et la cohérence du travail de l’artiste. Le parcours articule avec finesse dimension perceptive et épaisseur historique, recherche formelle et trame mémorielle. Il démontre la capacité de Jérémie Setton à déplacer les enjeux de la peinture dans l’espace tout en questionnant les processus de fabrication et de réception des images.

Le commissariat de Martine Robin pour Délais et autres courants d’air témoigne d’une connaissance approfondie du travail de l’artiste. Son texte propose une analyse précise de la pratique de Jérémie Setton, dont il identifie les principaux enjeux tout en restituant la complexité d’une démarche qui articule recherche formelle et épaisseur historique.

La mise en scène et l’accrochage mettent particulièrement en valeur un travail exigeant, qui demande du temps et de l’attention, mais offre en retour une expérience visuelle et intellectuelle particulièrement stimulante. Un moment rare et incontournable dans un paysage artistique encore largement marqué par l’accumulation de toiles figuratives convenues, dont les sujets, les préoccupations et les compositions semblent souvent façonnés par les flux d’images débordant des réseaux sociaux.

L’exposition bénéficie d’un soutien à la production qui a permis la réalisation de plusieurs œuvres in situ. Délai (Le Bureau), Dans les grandes lignes, l’épaisseur du trait, Orientations, Déplacer des courants d’air et Module papier peint ont ainsi été spécialement conçus pour le Château de Servières. Cette générosité de moyens témoigne de l’engagement du centre d’art en faveur de la création contemporaine.

À lire ci-dessous : un retour sur le parcours de l’exposition ainsi que le texte de Martine Robin.

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Jérémie Setton – « Délais et autres courants d’air » : Regards sur l’exposition

Trace fantomatique et documents d’archives

Jérémie SettonOff Kiss, 2026. Verre (ancienne protection de l’œuvre Kiss Off de Vito Acconci), encadrement en bois. 76,4 x 57,4 cm. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett

Dans le court sas d’entrée qui ouvre sur le vaste plateau du centre d’art, Jérémie Setton accueille le visiteur avec Off Kiss (2026), une œuvre récente particulièrement forte qui donne le ton de l’exposition. Il s’agit du verre de protection de Kiss Off, une lithographie de Vito Acconci datant de 1971, que l’artiste a récupéré dans un musée. Martine Robin commente : « Dans cette exposition, on parle de traces, de fugacité, de mouvements de déplacements. Pour moi, cette œuvre que j’adore, c’est en fait comme le Saint Suaire de l’art contemporain. C’est la trace de l’œuvre, cette présence fantomatique qui nous accueille ». Cette empreinte d’une œuvre absente ouvre d’emblée une réflexion sur la pérennité des productions artistiques et leur possible disparition, mais aussi sur les formes de survivance, parfois altérées, qu’elles trouvent dans la mémoire des regardeurs comme dans les textes des critiques et des historien·nes de l’art.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton – De la série « Migration» : at de réfugié, 2025. Pierre noire sur papier. 40 x 30,2 cm. Collection particulière ; E DE POLICE, 2025. Pierre noire sur papier. 60 × 41 cm. Collection de l’Arthotèque de la Maison Salvan, Labège, France ; Tampon de départ n°2, 2025. Pierre noire sur papier. 13 x 31 cm. Collection particulière ; provenant, 2025. Pierre noire sur papier. 32 x 42 cm. Collection particulière – Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

En face, quatre dessins à la pierre noire de la série « Migration » (2025) prolongent la réflexion sur la trace et la mémoire et sont liés à des archives familiales de l’artiste. Début 2025, Jérémie Setton découvre une enveloppe contenant des photographies d’identité de ses grands-parents paternels, arrachées à leurs documents administratifs.
Sur son site, Jérémy Setton explique : « Ces formes laissent entrevoir les visages de mes grands-parents paternels et des indices de leur passé de réfugiés, suite à leur départ d’Égypte en 1956.
Pour les dessiner, j’ai observé ces documents sous une forte lumière rasante de manière à faire ressortir l’épaisseur des tampons gaufrés, les aspérités et les déformations des supports ; autant de témoignages matériels de leur histoire.
Les fortes ombres portées produites par cet éclairage latéral renforcent l’impression de mouvement et appuient l’idée de déplacement, d’instabilité, constitutif des migrations à toutes les époques ».
Dans un entretien avec Marie de la Fresnaye, Jérémie Setton rappelait que cette méthode d’observation trouve son origine dans sa formation de restaurateur de tableaux. « La lumière rasante, explique-t-il, permet de faire ressortir non plus l’image ou la peinture, mais la matérialité du support et de la couche picturale. Un petit pas de côté qui permet de regarder une image non plus pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle devient, comme le ferait un enquêteur qui révèle l’identité du document lui-même, son histoire physique ».

Un théâtre d’ombres transitoires

Avant d’accéder au grand plateau, dans une petite salle sur la droite, un écran vertical attire irrésistiblement le regard. Projetées sur celui-ci, des traces et des zébrures énigmatiques et fugaces apparaissent et disparaissent. Ces phénomènes naissent d’ombres portées fugitives, un motif qui traverse le travail de Jérémie Setton depuis sa première intervention au Château de Servières il y a quinze ans.

Jérémie Setton« Marseille, Nice, les faux papiers, nos chimères… ». (Le Camion), 2025. Vidéo, 2 h 12 min. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett

« Marseille, Nice, les faux papiers, nos chimères… ». (Le Camion) (2025) est une vidéo d’un peu plus de deux heures qui montre le défilement d’un paysage vu à travers ses ombres portées qui semblent s’évanouir à l’infini. Ces projections ont été capturées par une caméra embarquée à l’arrière d’un camion circulant dans la région de Marseille et de Nice. À la manière d’un chasseur d’ombres, Jérémie Setton conduit le véhicule en suivant la course du soleil comme boussole.

Ce « théâtre d’ombres transitoires » provoque une troublante sensation de vertige et d’effondrement dans une fuite en avant qui semble à la fois incontrôlable, tragique et peut-être poétique, si l’on en croit le cartel.

Délai (Le Bureau) : archéologie d’une intervention passée

Les interventions dans l’espace à gauche de l’entrée et l’accrochage qui les accompagnent constituent le point de départ du projet « Délais et autres courants d’air ».
Une archive vidéo documente l’expérience troublante à laquelle l’artiste invitait les visiteurs en 2010, exactement au même endroit, pour Si Didon rêvait là-haut, Théo la verrait donc d’ici, dont le titre s’amusait avec les syllabes dans un palindrome approximatif. Pour Le Bureau (2010), Jérémie Setton jouait alors avec les ombres des objets et avec la perception des regardeurs dans une étrange peinture-installation réalisée in situ.

Martine Robin, commissaire de l’exposition raconte : « Il y a quinze ans, j’ai découvert Jérémy Setton lors d’ouvertures d’ateliers d’artistes, et ce fut un véritable coup de cœur. C’était en septembre et, dans l’année, je l’ai invité à participer à un projet réunissant deux autres artistes. Parmi les œuvres présentées, il y avait notamment Le Bureau. En entrant ici, on regardait sa proposition à travers un œilleton. Une sensation d’étrangeté se dégageait déjà, avant de se confirmer lorsque l’on pénétrait dans l’espace où se trouvaient tous les éléments qui occupaient alors mon bureau. Les murs étaient entièrement peints en rouge et il avait effacé les ombres des objets. Lorsqu’on se plaçait entre la source lumineuse et ces objets, les ombres réapparaissaient, recréant ainsi une forme de troisième dimension.

Quinze ans plus tard, il revient avec un véritable travail d’archéologue. Il a ouvert les murs, gratté les différentes couches de peinture jusqu’à retrouver les traces de son intervention initiale. Il avait également conservé des fragments de moquette portant ses interventions, qu’il présente aujourd’hui dans cet espace.

Jérémie SettonDélai (Le Bureau), 2026. Acrylique retirée du mur (fenêtres de dégagement), moquette peinte (fragments de l’installation initiale), moquette. 620 x 500 cm. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Il y a aussi cette peinture (Retraits, 2007) qui évoque Le Déjeuner sur l’herbe – sans le représenter exactement – où l’on distingue en creux l’empreinte du personnage féminin, notamment sa main en appui. Je lui ai demandé de raccrocher cette œuvre, déjà présente il y a quinze ans. Pour moi, elle synthétise de nombreuses recherches qu’il développera par la suite : le travail de la lumière, de la couleur, l’héritage de sa formation en restauration-conservation, mais aussi la question de l’empreinte.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton – Retraits, 2007. Aquarelle sur panneau mélaminé, 110 x 120 cm. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Pour réaliser cette installation “archéologique”, il a fait appel à des étudiant·es en restauration ainsi qu’à des restaurateur·rices rencontré·es durant ses études. Cette exposition, à la fois riche et dense, mais pensée comme aérienne, s’intitule “Délai et autres courants d’air”. Et pour ce qui est du délai, c’est ici qu’il se manifeste. »

Sur le grand plateau : Circulation, dispersion et témoignage

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton – Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Pour le grand plateau du centre d’art, l’artiste et la commissaire proposent une mise en espace et un accrochage remarquables, qui mobilisent avec justesse et finesse les contraintes comme les atouts du lieu. L’ensemble favorise une circulation libre des visiteurs autour des deux piliers métalliques qui soutiennent le plafond des anciens ateliers de confection du boulevard de Boisson.

Autour du premier, Jérémy Setton a installé une mosaïque composée de pavés en béton moulés à partir de savons d’Alep (Pavés cherchant une destination, 2016-2026). Réalisés fin 2016 à Essen, en Allemagne, avec les usagers d’un centre d’accueil et de formation pour migrants, ces éléments prenaient place dans le contexte de la bataille d’Alep et de la guerre civile en Syrie, période durant laquelle les savonneries se délocalisent, allant parfois jusqu’à quitter le pays. Initialement présentés sous la forme d’un cube massif, pouvant évoquer un usage potentiel comme armes d’un soulèvement, ces pavés sont-ils aujourd’hui réduits à une fonction décorative ?

Jérémie Setton – Pavés cherchant une destination, 2016-2026. Béton, moulages de savon d’Alep. Dimensions variables. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Entre les deux colonnes se déploie un ensemble monumental de dessins corpusculaires, long de plus de sept mètres (Dans les grandes lignes, l’épaisseur du trait, 2026), qui reproduit les traces de pneus du camion utilisé pour la vidéo « Marseille, Nice, les faux papiers, nos chimères… ». Ces empreintes, réalisées sur des plaques d’isolation, sont teintées d’une couleur d’ombre. Les microreliefs sont ensuite révélés par un saupoudrage de pigments clairs, produisant une impression de lumière directionnelle et un effet de clair-obscur.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton – Dans les grandes lignes, l’épaisseur du trait, 2026. Série Dessins corpusculaires. Acrylique, pigment et vernis mat sur plaque d’isolation. 728 x 60 cm. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Cette fascinante ligne d’horizon, à la fois continue et mouvante, guide le regard et accompagne les visiteur·euses vers le second poteau, sur lequel est fixée une table d’orientation – ou de désorientation (Orientations, 2026).

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton – Dans les grandes lignes, l’épaisseur du trait, 2026. Série Dessins corpusculaires. Acrylique, pigment et vernis mat sur plaque d’isolation. 728 x 60 cm et Orientations, 2026. Série Dessins corpusculaires. Acrylique, pigment et vernis sur plaques d’isolation. Ø 150 cm. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Ici, les multiples nuances de jaune reproduisent le sol du centre d’art au pied des visiteur·euses… Le cartel explique que ces dessins corpusculaires fonctionnent aussi comme d’étranges doublures : « le volume bien réel de l’empreinte en relief se confond avec son image. Mais la lumière pigmentaire ne coïncide pas avec l’éclairage réel de la salle d’exposition ; en jouant sur le décalage de ces deux sources lumineuses – l’une représentée, l’autre effective – l’artiste propose une expérience de désorientation sensible ».

Jérémie SettonOrientations, 2026. Série Dessins corpusculaires. Acrylique, pigment et vernis sur plaques d’isolation. Ø 150 cm. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Pour Martine Robin, « ces deux nouvelles production, réalisées in situ pour l’exposition nous invite à circuler au milieu de tout cet ensemble. On est dans le déplacement physique… »

Au delà, le regard est happé par une étrange vidéo (Temps Humide, 2014) projetée dans le couloir situé en contrebas de la voie ferrée, ici habilement transformé en salle de projection. Cette disposition scénographique modifie profondément la perception habituelle du centre d’art. Ici, Jérémy Setton joue habillement sur ce que l’on croit voir et prolonge ses recherches sur la couleur et les images fantômes.

Temps Humide montre une forme nuageuse qui pénètre le champ de l’écran et avance lentement jusqu’à en occuper toute la surface. Ce plan fixe filme en réalité un aplat de peinture en train de sécher en temps réel, laissant apparaître au fur et à mesure une teinte plus claire. Le phénomène, dirigé par un ventilateur hors champ, s’impose comme une expérience hypnotique entre le monochrome et le ciel nuageux du romantisme.
Jérémy Setton précise dans son portfolio : « Ce projet de vidéo a été initié dans le cadre de ma résidence à la Fondation Josef et Anni Albers aux États-Unis en 2014. Le travail effectué dans ce contexte a permis de prolonger mes recherches sur la couleur (et les images/fantômes) abordées avec mes Modules Bifaces. La vidéo a ensuite été montrée dans plusieurs expositions, en projections immersives ou sur écrans à l’échelle du tableau ».

À droite de cette projection, les investigations de l’artiste se prolongent à travers deux œuvres majeures et emblématiques de ce projet.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett
Jérémie Setton – « Déplacer des courants d’air », 2026. Ventilateur, pigments. Installation in situ et Stations, 2026. Pigments sur papier. Ø 20 cm (chaque).Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett

Déplacer des courants d’air (2026) matérialise le processus de dispersion évoqué par le titre de l’exposition. Cette installation in situ mobilise un ventilateur et des pigments. À intervalles réguliers, une machinerie invisible projette, à l’aide d’un flux d’air, quelques grains de pigment ocre qui viennent colorer progressivement l’espace d’une petite boîte aménagée dans la cimaise.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett
Jérémie Setton – « Déplacer des courants d’air », 2026. Ventilateur, pigments. Installation in situ. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett

L’artiste propose ici un moment suspendu, presque magique, autour de ces souffles discrets. Une autre manière de peindre, ou du moins d’interroger la peinture.

Jérémie Setton« Déplacer des courants d’air », 2026. Ventilateur, pigments. Installation in situ et Stations, 2026. Pigments sur papier. Ø 20 cm (chaque). Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett

Autour de cette installation, une envolée de pales de ventilateur en papier (Stations, 2026), recouvertes d’une accumulation de pigments, laisse deviner par touches la machinerie derrière la « machine à peindre ».

À droite de ce grand plateau, deux œuvres font écho à l’ouvrage Vouloir vivre. Deux frères à Auschwitz de Léon Arditti, le grand-père de l’artiste.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton – Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Manuscrit (2024), déjà présenté lors de Paréidolie, en propose une retranscription manuscrite intégrale au crayon gris : les 184 pages du livre sont condensées sur une seule feuille de papier posée directement sur le bureau en bois de Léon Arditti. Pour faire tenir l’ensemble du texte sur la surface du bureau, l’artiste a dû adapter la taille de son écriture en calculant précisément le nombre de caractères de l’ouvrage.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton – Manuscrit, 2024. Crayon gris sur papier 70 g/m². 61 × 116,5 cm. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Le recouvrement de la totalité du plateau par ces lignes d’écriture fines fonctionne comme une forme de frottage, une empreinte du bureau, marquée par de multiples perforations de la mine du crayon traversant le papier.
L’artiste précise : « Comme dans tous les témoignages fondés sur la mémoire, il y a des manques. J’ai fait ce travail pour donner une forme à ces mots, à ces manques, et parce que j’ai voulu relire ce texte à la loupe, en prenant le temps nécessaire pour le décrypter, le ressentir, l’assimiler ».

Un peu plus loin, Figures du déplacement (2026) reprend le livre de Léon Arditti. Réalisée spécialement pour l’exposition, l’installation consiste en une extraction de tous les mots liés au déplacement, au mouvement et aux courants d’air. Martine Robin en propose le commentaire suivant : « Cela produit des listes de mots répétés qui agissent comme des poèmes posés sur ce pupitre courbe. Ce répertoire de mots crée un rythme, mais aussi un déplacement. La forme elle-même propose un déplacement et un rythme ». Une lecture performée a eu lieu lors du vernissage, et une pièce sonore devrait en découler ultérieurement.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton – Figures du déplacement, 2026. Mots découpés, pochettes pour classement de timbres, livre découpé (Vouloir vivre – deux frères à Auschwitz de Léon Arditti), pupitre en bois peint. 108 x 225 x 75 cm. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Entre ces deux œuvres, dix dessins d’un ensemble intitulé Les Disparus (2024) fonctionne comme une réflexion sur la nature lumineuse de l’image, son émergence, sa mise au point, sa captation, son emplacement, sa perte.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton – Les Disparus, 2024. Pierre noire sur papier Bristol. Ensemble de 10 dessins. Dimensions variables. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Ces dix dessins à la pierre noire ont été réalisés par compensation des valeurs de gris d’une même image projetée : l’affiche du film Les Disparus de Bob Misiorowski (1994), choisie pour son titre au milieu d’une quarantaine de films populaires produits entre 1937 et 2023 et comportant le mot « disparu » en version française. Entre chaque dessin, la distance du projecteur a été modifiée sans ajuster la mise au point, générant des images de tailles et de densités variables.

Dans un entretien avec Anne Favier et Romain Mathieu en 2024, reproduit sans le portfolio, l’artiste explique : « [Pour cette série,] le protocole est le suivant : j’ai recherché dans l’histoire du cinéma toutes les affiches de films avec le mot « disparu » en français dans leur titre. Pour l’heure, j’ai pu trouver presque 40 affiches de films datant des années 1930 jusqu’à aujourd’hui, comportant ce mot diversement accordé. Des films de toutes les époques et de tous les styles, depuis « Un Homme a disparu » (1937), jusqu’à « Portées disparues » (2023). Il y a un lien étroit entre la notion de disparition et la production d’images. Si le cinéma appelle « les disparus », c’est sans doute parce qu’ils agissent sur notre esprit comme le font les spectres ou les images, en étant constamment présents dans leurs absences. Et quoi de plus spectral que des personnages de lumière scintillant 24 fois par seconde dans l’obscurité des salles de projection, disparaissant et réapparaissant au gré du montage ? La première affiche de cinéma de ma collection des Disparus que je choisi de travailler porte le titre générique « Les disparus » ; elle donne son nom à l’ensemble du projet. (…)
Je travaille sous vidéoprojection, par effacement de l’image source. (…) Je produis une image « en négatif » de cette affiche de cinéma. (…) De plus, je développe ce passage au dessin à partir d’une même image, retranscrite plusieurs fois en modifiant la distance de la source de projection, sans jamais changer la mise au point du projecteur. Ceci a pour conséquence de produire plusieurs dessins à partir de la même source, mais de tailles et de nettetés différentes.

Plus ces dessins sont réalisés proches de la vidéoprotection, plus ils sont petits et flous. Le plus petit, de la taille d’un timbre-poste est très sombre, car à cette distance, le vidéoprojecteur produit beaucoup de lumière. L’image dessinée n’est alors plus du tout identifiable, c’est un « condensé » d’image, une « compression » ; une forme noire indiscernable d’une grande densité qui contient pourtant toute l’image.
En revanche, les dessins réalisés plus loin que la zone de mise au point sont grands, voire très grands ; ils perdent aussi leur définition mais leurs gris palissent à la mesure de l’éloignement et de la déconcentration de la lumière de projection.
Seule une image au centre de la série dessinée est nette. Et dans ces variations, l’image et le texte initial de l’affiche (mentionnant donc le titre avec son « disparu ») apparaissent ou disparaissent de façon plus ou moins forte en fonction de la profondeur de champ définie par le cône de projection.

Au-delà d’une réflexion sur la mise au point des images – sur l’image qui cherche sa juste place, sa juste forme – ce travail joue sur l’apparition ou la disparition des « disparus » du cinéma. Il se fait l’écho d’un siècle de disparitions dans l’imaginaire collectif – à travers le filtre du cinéma populaire.
Une fois de plus, la lumière est centrale. C’est sur elle que je m’appuie pour produire ces dessins. Les noirs dessinés sont l’empreinte des lumières de l’image. L’outil vidéoprojecteur n’est pas seulement une aide pour saisir la forme à dessiner, il est un véritable médium dans mon rapport à la nature spectrale des images. Il me permet d’éprouver les images à travers une expérience graphique et physique intense. Jusqu’à me mettre violemment à l’épreuve lorsque les toutes petites projections viennent griller l’image en les inondant de lumière éblouissante sur le papier blanc qui est réfléchissant. Pour ces dernières, je dois d’ailleurs utiliser des lunettes de soleil quand je dessine pour ne pas me brûler les yeux ».

Biface, barbe et savon d’Alep

En revenant vers l’entrée, plusieurs petits espaces accueillent des œuvres qui articulent dimension mémorielle et recherche formelle. Module papier peint (2026) constitue une nouvelle occurrence de la série des « Modules Bifaces ». Depuis 2011, Jérémie Setton développe cette série de volumes anguleux peints, éclairés latéralement et soumis au regard. Ils sont soit de grands formats dans l’espace d’exposition à l’échelle du corps, soit de petites tailles dans des boîtes indépendantes placées à hauteur des yeux.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton – Module papier peint, 2026. Série Modules Bifaces. Acrylique sur bois, éclairage latérale (néon), sérigraphie sur papier peint. Module : 192 x 60 x 42 cm. Installation : 300 x 200 x 400 cm. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Ces objets paradoxaux présentent, dans leur partie supérieure, une surface de couleur monochrome qui n’existe pas physiquement.
Pour « Délais et autres courants d’air », l’artiste a utilisé des lais de papier peint sur lesquels il a sérigraphié un motif présent sur une tapisserie chez ses grands-parents. Martine Robin précise : « C’est la première fois qu’il expérimente un environnement avec déjà des couleurs très prégnantes. Donc, il fallait qu’il fasse un ajustement complexe pour que le biface fonctionne avec cette tonalité de jaune et de orange ». Le papier peint impose sa couleur réfléchie sur la face dans l’ombre restée blanche. Pour annuler le volume, Jérémie Setton a cherché l’anti-couleur de ce reflet.

Demi-vie (2023) présente un diptyque de poils de barbe grise, séparés en blancs et noirs. L’artiste explique : « Ce bichrome a été réalisée en 2023 avec mes poils de barbes de l’année 2022, tondus et récupérés toutes les semaines pendant 1 an. Il s’agit de l’année de mes 44 ans, année durant laquelle ma barbe a apparemment été composée d’autant de poils noirs que de poils blancs. Un tel diptyque composé de deux rectangles identiques n’aurait donc pas été possible les années précédentes et ne sera plus possible les années suivantes ».

Jérémie SettonDemi-vie, 2023. Diptyque de poils de barbe grise, séparés en blancs et noirs. 36 × 42 cm avec cadre. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

À l’aide d’une machine aspirante de son invention, Jérémie Setton répertorie minutieusement les poils tondus de sa barbe apparemment grise. Il les trie, classe, scinde en deux catégories tranchées : poils pigmentés d’un côté et dépigmentés de l’autre. Dylan Caruso, commissaire de l’exposition Faire avec à H2M, note que « si le gris est par définition un entre deux, il est aussi pour l’artiste confronté à la proportion pratiquement égale de poils de barbe noirs et blancs, le symptôme du temps qui passe, le signe qu’il est à la moitié de sa vie.
En peintre, l’artiste s’empare de cette matière organique et colorée comme d’un pigment rare et précieux. Pour démêler la touche naturellement pointilliste de sa barbe, il procède à un démélange. Il renvoie le gris à un état antérieur, avant le mélange des valeurs pures sur la palette, pour faire réapparaître un fort contraste noir et blanc. L’œuvre, de 36 × 42 centimètres avec cadre, met au jour l’imperceptible et souligne, à partir d’une forme a priori neutre et sans nuance, nos perceptions manichéennes
 ».
L’accrochage de l’œuvre semble être un clin d’œil à la manière dont Malevich avait installé son Carré noir (1915) lors de la mythique « Exposition 0,10» dans la galerie d’art Dobychina, à Saint-Pétersbourg, du 19 décembre 1915 au 17 janvier 1916…

Quatre dessins à l’eau au savon d’Alep sur plaques de plâtre de la série « Deuxième Génération » représentent les grands-parents sportifs de l’artiste en Égypte..

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett
Jérémie Setton – Série Deuxième Génération : Gymnaste, 2023. Dessins à l’eau et savon d’Alep sur plaques de plâtre phonique (violet), cales en bois. 108 × 150 cm. Collection du Frac Sud – Cité de l’art contemporain et Lanceur de poids, 2023. Dessins à l’eau et savon d’Alep sur plaque de plâtre renforcée (rose), cales en bois. 192 x 110 cm. Collection du Frac Sud – Cité de l’art contemporain ; Skieuse, 2024. Dessins à l’eau et savon d’Alep sur plaque de plâtre renforcée (jaune), cales en bois. 192 × 110 cm et Sauteur en hauteur, 2023. Dessin à l’eau au savon d’Alep sur plaques de plâtre hydrofuge (vert), cales en bois. 190 × 140 cm ; Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett

Dylan Caruso explique le contexte de cette série : « Lorsque la guerre éclate à Alep, Jérémie Setton redécouvre que son arrière-grand-père paternel y est né. Pourtant, d’Alep, l’artiste ne connaît que son savon ». Le savon d’Alep, fabriqué à partir d’huile et ne contenant aucun colorant, est mélangé à l’eau et utilisé comme une peinture réduite à son liant. Ce corps gras tache le support et fait apparaître une image évaporée qui interroge la migration, le passage et la mémoire.

Le support choisi, la plaque de plâtre, présente des teintes qui rejouent étrangement celles des papiers sur lesquels se déploie la correspondance des grands-parents de l’artiste. Les plaques utilisées présentent des colorations différentes : verte pour la plaque hydrofuge, jaune pour la plaque renforcée, rose et violet pour les plaques phonique et renforcée. Dylan Caruso souligne que « cet état transitoire de l’image, au seuil de sa disparition, associé au matériau de construction laisse espérer l’exil comme espace de réparation ».

Au milieu de ces dessins, Bifurquer sans gravité (2026) introduit une œuvre récente produite spécifiquement pour l’exposition. Un panneau muni de gouttières inclinées est utilisé par l’artiste pour y faire couler par gravité un jaune, un rose et un vert très proches des teintes des plaques de plâtre utilisées pour la série « Deuxième Génération » et probablement de celles des papiers à lettre utilisés par ses grands-parents. Au centre, les couleurs se sont superposées sans se mélanger. Cette œuvre constitue une nouvelle manière à la fois d’interroger un état transitoire de l’image au seuil de sa disparition, mais aussi de questionner la pratique même de la peinture.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille
Jérémie Setton – Bifurquer sans gravité, 2026. Acrylique sur panneau, gouttières. 210 x 140 cm. Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille

Dessins corpusculaires pour terminer

Le parcours s’achève dans le bureau du centre d’art avec un ensemble remarquable d’une dizaine de Dessins corpusculaires (2025) qui tapissent le mur du fond. Cette captivante série avait été découverte à la rentrée 2025 dans l’entrée de la douzième édition de Paréidolie dont Jérémie Setton était l’artiste invité.

Jérémie Setton - Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett
Jérémie Setton – Délais et autres courants d’air au Château de Servières, Marseille Photo ©jcLett

Ces objets énigmatiques sont des empreintes de sols et de murs réalisées en pâte à papier. L’artiste explique qu’elles lui permettent « de prélever dans l’espace publique ou dans mon atelier des fragments de formes graphiques, des aspérités, des lignes, des creux, des bosses ». Une fois sèches, ces surfaces sont recouvertes d’une couche de peinture colorée d’une valeur d’ombre. Dans le frais, une couleur lumineuse faite de pigment pur est saupoudrée de façon à ce que les grains accrochent les reliefs à la façon d’une lumière rasante.

Jérémie Setton précise qu’il s’agit d’« une façon pour moi de souligner, de révéler, à la fois le dessin dissimulé dans les empreintes et la nature corpusculaire de la lumière ». Dans l’espace d’exposition, les lumières saupoudrées entrent en résonance avec la lumière réelle du lieu. Selon l’orientation des objets, qui peuvent pivoter, la sensation de volume, de planéité ou de photographique varie. D’une certaine façon, le réel se superpose à l’image et entraîne un certain trouble dans la perception. Les dimensions de ces pièces varient entre 15 et 60 centimètres de diamètre.

Jérémie Setton – « Délais et autres courants d’air »: Texte de Martine Robin – Commissaire de l’exposition

    La pratique de Jérémie Setton développe une exploration des formes fondée sur les phénomènes d’apparition et de disparition.
    Résolument peintre, il s’attache à déplacer les enjeux de la peinture dans l’espace en élaborant une grammaire du geste liée aux phénomènes d’écoulement, de dépôt et de dispersion. Ces déplacements de la matière prolongent, dans le champ de la pensée, les trajectoires physiques de l’exil.

    Dès sa première exposition au Château de Servières en 2010, dont le titre* palindrome, choisi pour sa bascule grammaticale, faisait écho au renversement spatial de la proposition plastique, l’artiste plongeait le spectateur dans une dimension d’étrangeté : des ombres gommées où le déplacement des corps redonnait leur profondeur aux objets.
    Quinze ans plus tard, la question du déplacement se rejoue dans une épaisseur temporelle, inscrite dans la matière même et le feuilletage des cimaises. À la manière d’un archéologue, l’artiste exhume des strates pour faire réapparaître ses interventions passées. Il mobilise ainsi des gestes et des réflexes issus de sa première formation en restauration-conservation, semant dans l’espace d’exposition des indices qui orientent le regard.

    Avec « Délais et autres courants d’air », il est question de rythme, d’accélération et de souffle : une impulsion qui s’évanouit pour mieux rebondir avant de venir se fixer dans la matière. L’empreinte constitue elle aussi un leitmotiv, une ponctuation qui se décline sous différentes formes. Elle évoque parfois le suaire de Turin, dans une forme de célébration profane de l’art conceptuel. Ailleurs, elle prend l’allure d’une voie de circulation, se prolonge dans le sillage d’une ligne d’horizon et accompagne le regard dans son déplacement. Empreintes encore, cette fois figées dans la matière, avec la série des Dessins corpusculaires, dédiée à la luminescence, ainsi qu’avec cette « table de désorientation » qui installe le visiteur au cœur même du projet.

    Au-delà de ces enjeux perceptifs, les notions de disparition et de résurgence déjà insérées dans la dimension temporelle se déploient dans une acceptation plus intime et historique. L’artiste puise dans une trame mémorielle, en s’appuyant notamment sur des recherches menées dans les archives familiales, où se croisent souvenirs personnels et histoire collective.

    L’ensemble de la pratique de Jérémie Setton, enrichi par les pièces conçues in situ ou spécialement produites pour ce nouvel opus, concourt à créer un espace d’observation active, où se déploie une appréhension de l’intervalle à partir de prélèvements, d’emprunts et d’apparitions.

    L’exposition « Délais et autres courants d’air » propose d’établir de nouvelles correspondances dans un jeu de circulations et de lectures plurielles.

    Martine Robin

    *Si Didon rêvait là-haut, Théo la verrait donc d’ici

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