Jaume Plensa – Mirage, le silence comme espace commun

Carré Sainte-Anne, Montpellier, jusqu’au 1er novembre 2026


Après l’intervention spectaculaire de JR en 2025, le Carré Sainte-Anne accueille une exposition d’une tout autre nature. Avec « Mirage », Jaume Plensa investit l’ancienne église montpelliéraine avec des œuvres qui invitent au recueillement et à l’écoute. Portée par l’installation magistrale des Invisibles, cette présentation compte parmi les expositions les plus justes et les plus sensibles que le lieu ait accueillies.

Une invitation au silence

L’an dernier, JR remplissait le Carré Sainte-Anne d’une installation participative foisonnante et proliférante qui « envahissait » l’espace jusque dans ses moindres recoins. Avec « Mirage », Jaume Plensa emprunte un chemin opposé. Jusqu’au 1er novembre, l’artiste catalan transforme la nef de l’ancienne église en un espace de suspension où le silence devient une expérience partagée.

Jaume Plensa - « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier
Jaume Plensa – Invisibles, 2018. Acier inoxydable, 650 x 400 x 500 cm chacun – « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier

Au centre de l’exposition, deux sculptures monumentales en maille d’acier, Invisible Laura et Invisible Ruirui (2018), se font face. Les yeux fermés, un doigt posé sur les lèvres, elles semblent engager une conversation intérieure. Dans les collatéraux, deux gisantes d’albâtre, Le rêve de Martine et Le rêve d’Isolde (2025), prolongent cette atmosphère méditative. Dans le chœur, trois visages sculptés dans le bois, Maria, Zvetlana et Keying (2022-2023), accueillent les visiteurs, les yeux clos, comme une invitation discrète, mais insistante à ralentir et à écouter.

Jaume PlensaLe rêve de Martine, 2025. Albâtre. 70 x 150 x 104 cm et Le rêve d’Isolde, 2025. Albâtre. 53 x 146 x 110 cm. « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier

Jaume Plensa - « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier
Jaume Plensa – Maria, Zvetlana et Keying, 2022-2023. Bois – « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier

Dans un monde saturé de prises de parole, d’injonctions contradictoires et de conflits, Plensa propose moins un refuge qu’une autre manière d’être présent. Face au vacarme médiatique et numérique, ses œuvres ouvrent un espace où le regard et la pensée peuvent retrouver leur propre rythme.

Parler plus profondément

Dans son texte d’introduction, Numa Hambursin rappelle que le Carré Sainte-Anne fut construit à la fin du XIXe siècle comme symbole de réconciliation entre catholiques et protestants. Cette histoire résonne avec la proposition de Plensa. Les deux visages des Invisibles se font face dans la nef sans imposer une quelconque autorité. Leur geste n’ordonne pas le silence. Il l’appelle.

Jaume Plensa - Mirage au carré Sainte-Anne photo ©Ludovic Séverac/Montpellier3M
Numa Hambursin et Jaume Plensa – « Mirage » au carré Sainte-Anne photo ©Ludovic Séverac/Montpellier3M

Pour le commissaire de l’exposition, cette installation prolonge une recherche ancienne de l’artiste autour du langage et de ses limites. Dans un univers saturé de messages, de slogans et de commentaires, le silence devient la condition d’une véritable écoute. Plensa lui-même résume cette position : « Nous sommes dans un moment particulier pour le monde, la politique et la société. Tout est extrême et violent. Je crois, au contraire, qu’il est nécessaire de parler plus profondément, au lieu de parler plus fort. »

Hambursin souligne également la manière dont l’artiste dialogue avec l’architecture du lieu. Les transparences des Invisibles prolongent les élans verticaux de la nef. Les sculptures de bois répondent aux tonalités des décors muraux, tandis que les gisantes d’albâtre évoquent discrètement l’histoire de l’art religieux. Rien n’est démonstratif. Les œuvres semblent plutôt révéler des caractères déjà présents dans l’édifice.

Les Invisibles, une conversation intérieure

Le cœur de l’exposition est constitué par Invisible Laura et Invisible Ruirui. Réalisées en maille d’acier, ces deux têtes monumentales semblent à la fois présentes et immatérielles. Le regard traverse leurs volumes ajourés. La lumière et les ombres portées participent ensemble à l’existence de ces formes à la fois présentes et immatérielles.

Jaume Plensa - « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier
Jaume Plensa – Invisibles, 2018. Acier inoxydable, 650 x 400 x 500 cm chacun – « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier

Plensa explique avoir immédiatement perçu dans le Carré Sainte-Anne « un sentiment de spiritualité énorme ». Sans référence religieuse explicite, le lieu lui est apparu comme « une maison faite pour accueillir des gens en train de réfléchir, de penser » ou animés par « une envie de quelque chose difficile à définir, plus invisible, telle que l’espoir ».
L’artiste revient souvent sur l’importance du silence dans son travail : « Grâce au silence, nous pouvons ressentir la vibration du corps, de l’esprit et de l’âme. » Plus loin, il ajoute : « Le silence est un espace où tout le monde est le bienvenu. »

Jaume Plensa - « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier
Jaume Plensa – Invisibles, 2018. Acier inoxydable, 650 x 400 x 500 cm chacun – « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier

Les deux figures ne demandent pas de se taire au sens d’une injonction. Elles invitent plutôt à retrouver une disponibilité intérieure. « Ce n’est pas un silence imposé, mais bien l’idée qu’il faut retrouver son calme et baisser la voix », précise-t-il. Pour Plensa, ce silence permet de recréer les conditions de l’écoute dans un monde où « nous recevons une grande quantité de messages » et où « il y a un bruit énorme dans notre tête qui nous empêche d’écouter nos pensées ».

Jaume Plensa - « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier
Jaume Plensa – Invisibles, 2018. Acier inoxydable, 650 x 400 x 500 cm chacun – « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier

Cette dimension relationnelle est essentielle. Les sculptures sont engagées dans une « conversation silencieuse » et n’acquièrent pleinement leur sens qu’avec la présence du visiteur. « Si les gens entrent dans cette dualité, alors la pièce est complète », explique l’artiste.

De Madrid à Montpellier

Les Invisibles ont été conçues en 2018 pour le Palacio de Cristal, situé dans le parc du Retiro à Madrid à l’invitation du musée Reina Sofía. Plensa souhaitait alors relever un défi paradoxal : remplir l’immense volume de verre et de métal avec des sculptures transparentes, vidées de leur masse.
À l’origine, l’installation réunissait trois têtes monumentales de jeunes femmes. Réalisées à partir de modèles numériques puis construites en maille d’acier, elles remettaient en question l’idée même de sculpture comme volume plein. Suspendues dans l’espace, privées de corps, elles semblaient flotter entre présence et absence.

Jaume Plensa – Invisibles, 2018. Acier inoxydable, 650 x 400 x 500 cm chacun – Palacio de Cristal. Musée Reina Sofía

En 2023, deux de ces figures furent présentées dans la nef de la collégiale Sainte-Waudru à Mons, dans le cadre de l’exposition « La part du sacré ». Cette configuration annonçait déjà celle aujourd’hui visible à Montpellier.
Entre 2024 et 2025, elles se retrouvaient à Palma de Majorque dans l’exposition « Mirall ». Le dialogue entre les deux visages prenait alors une autre signification. Évoquant alors le Janus de la Rome antique, Plensa y voyait une réflexion sur les dualités qui traversent l’existence : « Le reflet de notre propre visage dans le miroir, dans les visages de tous les autres », mais aussi « la dualité du corps et de l’ombre, du jour et de la nuit, de la joie et de la douleur ».

Jaume PlensaInvisible Laura & Invisible Rui Rui, 2018. Acier inoxydable, 650 x 400 x 500 cm chacun. « Mirall », La Llotja, Palma de Majorque et La part du sacré. BAM-Beaux Arts Mons Collégiale Sainte-Waudru, Mons, Belgique

Au Carré Sainte-Anne, cette conversation semble davantage orientée vers l’écoute mutuelle et la possibilité d’un apaisement.

Rêves de pierre

Présentées dans les collatéraux, Le rêve de Martine et Le rêve d’Isolde appartiennent à une série récente montrée en 2025 à la Galerie Lelong. Ces sculptures en albâtre reposent directement au sol. Leurs formes ovales évoquent aussi bien des pierres polies que des végétaux flottant à la surface de l’eau. Des visages émergent progressivement de la matière, parfois accompagnés de mains, esquissant un geste de tendresse.

Jaume Plensa - « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier
Jaume Plensa – Le rêve de Martine, 2025. Albâtre. 70 x 150 x 104 cm – « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier

Le travail de l’albâtre joue un rôle essentiel. Certaines parties demeurent rugueuses tandis que d’autres sont soigneusement polies et laissent filtrer la lumière. Cette alternance crée une sensation d’incertitude entre poids minéral et légèreté du rêve. Comme les Invisibles, ces œuvres semblent suspendues entre présence et disparition.

Des visages pour l’intériorité

Dans le chœur, Maria, Zvetlana et Keying sont montrées pour la première fois. Sculptées dans des poutres récupérées en Belgique, ces têtes de femmes appartiennent à une famille d’œuvres devenue emblématique chez Plensa. Issues d’éléments autrefois intégrés à des constructions, elles conservent elles aussi la mémoire d’une architecture et d’un lieu.

Leur forme allongée produit un effet optique singulier. L’artiste décrit son processus : « Je commence par photographier des jeunes femmes, puis je scanne leur visage en 3D, avant de l’allonger ». Cette déformation confère un rôle actif au spectateur. En tournant autour de la sculpture, la forme semble continuellement se transformer. « J’adore cette contradiction entre l’invisibilité et l’opacité de la matière, montrer ce qu’on ne voit pas avec des choses tangibles », explique Plensa.

Jaume Plensa - « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier
Jaume Plensa – Maria, Zvetlana et Keying, 2022-2023. Bois – « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier

Ces trois présences silencieuses prolongent ainsi les interrogations ouvertes par les Invisibles. Elles rappellent que l’essentiel n’est peut-être pas ce qui se montre, mais ce qui demeure caché.

Jaume Plensa - « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier
Jaume Plensa – Invisibles, 2018. Acier inoxydable, 650 x 400 x 500 cm chacun – « Mirage » au Carré Sainte-Anne, Montpellier

Par la qualité du dialogue qu’elle établit avec l’architecture du Carré Sainte-Anne, par la cohérence et par la force tranquille des œuvres réunies, « Mirage » s’impose comme une exposition particulièrement réussie. À l’heure où tout semble appeler à réagir plus vite et plus fort, Jaume Plensa rappelle avec simplicité que le silence peut aussi être une manière d’habiter le monde. Une raison suffisante pour prendre le temps de pousser la porte du Carré Sainte-Anne.

En savoir plus :
Sur le site de la ville de Montpellier et sur Facebook
Sur le site de Jaume Plensa et sur Instagram
Jaume Plensa sur le site de la galerie Galerie Lelong, Paris et New York et sur celui de la Richard Gray Gallery, Chicago et New York