Julianknxx – « In Search of… Incredible » à Luma Arles


Jusqu’au 10 janvier 2027, Luma Arles présente « In Search of… Incredible » de Julianknxx. L’exposition est installée dans l’Underground, au niveau moins trois de la Tour. Elle est née de la résidence que l’artiste y a effectuée pendant l’été 2025. Foisonnante, parfois déroutante, c’est une des propositions les plus marquantes dans la très riche programmation du centre d’art fondé par Maja Hoffmann.

Première exposition personnelle de l’artiste en France, elle permet de découvrir le travail de Julianknxx, poète et artiste visuel né à Freetown, en Sierra Leone. Pendant la guerre, sa famille s’installe en Gambie ; il rejoint l’Angleterre à 15 ans. Dans l’entretien publié par Luma, il raconte avoir appris à emporter ce sentiment de chez-soi partout où il allait, entre nostalgie et ouverture des possibles.

Portrait of Julianknxx, 2026, LUMA Arles, France. © Victor&Simon – Iris Millot
Portrait of Julianknxx, 2026, LUMA Arles, France. © Victor&Simon – Iris Millot

Le déracinement traverse une pratique qui mêle film, sculpture, installation, poésie, sons et récits oraux. Julianknxx explore l’héritage, la migration et la transmission de la mémoire, notamment celles de l’Afrique et de ses diasporas. La mer, les villes portuaires et les corps en transit parcourent son œuvre comme les traces d’un passé en mouvement, de récits qui migrent et se transforment au fil des océans.

De Chorus in Rememory of Flight au sel de Camargue

Si l’exposition a été conçue à Arles, elle trouve ses racines dans les recherches menées par Julianknxx à Marseille et dans huit autres villes portuaires européennes. Pour ce projet, il s’était immergé dans les communautés de la diaspora africaine. Sa collaboration avec des chorales, des personnalités politiques, des danseurs, des activistes et des figures marquantes de ces communautés a donné naissance à « Chorus in Rememory of Flight », présentée en 2023-2024 à la galerie Curve du Barbican à Londres. Les collaborateurs de l’artiste y apparaissent tout au long du film comme interprètes et narrateurs, décrivant leur rapport à l’eau, au voyage et aux traditions culturelles. Dans cette œuvre, Julianknxx expliquait avoir exploré « la dimension collective du chœur, qui rassemble des voix diverses comme un puissant vecteur de mémoire et un témoignage de résistance ».

Julianknxx, Production still of Chorus in Rememory of Flight, 2023 © Studioknxx
Julianknxx, Production still of Chorus in Rememory of Flight, 2023 © Studioknxx

Vassilis Oikonomopoulos, directeur artistique de Luma, avait rencontré Julianknxx à l’occasion d’une exposition collective à la galerie 180 The Strand à Londres en 2021. Après l’installation du projet au Barbican, il lui propose de poursuivre son travail de recherche à Arles.

Pendant sa résidence, la découverte du sel en Camargue s’avère déterminante : sa place dans les paysages, dans l’économie, dans l’histoire de la région, des marais salants de Salin-de-Giraud jusqu’à ceux d’Aigues-Mortes. « Retracez l’histoire du sel, et vous retracez l’histoire de l’humanité », déclarait déjà l’artiste à Harriet Lloyd-Smith dans la revue Ursula. « Le sel est l’un des matériaux les plus profonds à explorer. Dans le sens où il existe partout. Et il apparaît dans tout », ajoute-t-il dans l’entretien publié par Luma.

Julianknxx, Image extraite de la vidéo What Colours Can We Dream In This Night Filled With Salt, 2025 © Studioknxx
Julianknxx, Image extraite de la vidéo What Colours Can We Dream In This Night Filled With Salt, 2025 © Studioknxx

« Pour apprendre l’histoire des échanges commerciaux, on commence par le sel et cela se répand dans le monde entier. Mais on peut aussi y penser d’une façon plus intime, comme le sel dans notre corps, le fait qu’il soit dans la sueur et les larmes. […] il apparaît aussi dans la nourriture et le goût. Et il apparaît aussi dans la façon dont on préserve. On préserve la viande et le poisson en mettant du sel et en les laissant au soleil. » L’eau salée relie et sépare les continents et les peuples. Elle est intimement liée à l’histoire du commerce, des migrations, de la colonisation et de l’esclavage. Pour Julianknxx, le sel devient un témoin, un messager. Il s’impose comme l’une des matières autour desquelles s’organise « In Search of… Incredible ».

What Colours Can We Dream In This Night Filled with Salt?

Les vastes paysages des salins deviennent le décor de What Colours Can We Dream In This Night Filled with Salt?, film conçu pendant la résidence de l’été 2025 et œuvre centrale de l’exposition.

Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles
Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles

Présenté pour la première fois à la 36e Biennale de São Paulo, il suit le Chœur Boras, ensemble vocal marseillais qui perpétue les traditions orales comoriennes par le chant, et Mbaé Tahamida Mohamed, dit Soly, auteur, compositeur et poète slameur. Selon Harriet Lloyd-Smith dans la revue Ursula, il s’est rendu aux îles Comores et en a rapporté des berceuses pour Fatima Ahmed, sa femme, qui a fondé le chœur pour maintenir vivantes ces histoires que les mères chantaient à leurs enfants.

Sur une bande-son aérienne se superposent un poème de Julianknxx et les berceuses du chœur. La musique du film a été composée avec les musiciens Thabo, Aron Kyne et Paul Cousins, qui avaient déjà collaboré au projet du Barbican. « Il s’agissait d’écouter, de transformer, puis de présenter », résume l’artiste.

Le film convoque aussi des récits situés entre histoire et légende. L’un d’eux concerne Gang Gang Sarah, une femme africaine du XVIIIe siècle dont l’histoire existe sous de nombreuses versions. Dans l’une d’elles, elle traverse l’Atlantique en volant pour libérer sa famille réduite en esclavage à Tobago, y demeure pour enseigner et soigner, y trouve l’amour. À la mort de son mari, elle grimpe dans un fromager pour s’envoler vers l’Afrique et fait une chute mortelle : ayant consommé du sel, elle aurait perdu ses pouvoirs. Une femme dont le personnage s’en inspire danse au sommet du marais, présence fantomatique traversée de frustration. « C’est l’histoire du sort des femmes, explique Julianknxx. Je voulais un personnage qui se sente prise au piège, comme si elle avait atterri sur cette plaine salée et ne pouvait plus s’envoler ».

Julianknxx, Image extraite de la vidéo What Colours Can We Dream In This Night Filled With Salt, 2025 © Studioknxx
Julianknxx, Image extraite de la vidéo What Colours Can We Dream In This Night Filled With Salt, 2025 © Studioknxx

Deux jeunes filles en robes blanches, interprétées par les filles de l’artiste, errent de leur côté dans les marais salants de Camargue. Le paysage devait être « à la fois magnifique et fantomatique », comme suspendu au-dessus des nuages. Il n’est pourtant pas purement imaginaire : en y regardant de près, l’eau apparaît teintée de rouge. « La beauté n’est pas complète s’il n’y a pas de sang », dit-il.

Julianknxx, Image extraite de What Colours Can We Dream In This Night Filled with Salt, 2025
Julianknxx, Image extraite de What Colours Can We Dream In This Night Filled with Salt, 2025

Une autre référence traverse le film : celle des Igbo. En 1803, un groupe d’hommes originaires de l’actuel Nigeria, réduits en esclavage et vendus en Géorgie, se révolte sur une île. Selon les récits historiques, plutôt que de suivre leurs ravisseurs sur la terre ferme, les captifs retournent vers l’eau : ils choisissent la mort plutôt que l’esclavage. Mais la tradition orale, transmise de génération en génération, raconte que certains ont traversé la mer à pied, jusqu’en Afrique. L’histoire devient légende.

Pour Julianknxx, le film ne relève pas de la rêverie, mais du présent : « Ce n’est pas quelque chose de lointain et de mystique. L’histoire de Gang Gang Sarah peut s’appliquer à aujourd’hui. Les gouvernements tentent encore d’empêcher les femmes d’accéder à l’éducation. Les institutions sont détruites. On entrave les gens ».

Le film se referme sur un écran devenu blanc. « Plus on fixe le sel, plus on réalise qu’on est attiré par lui à cause de sa façon de réfracter la lumière, explique-t-il. Je réfléchissais à la façon dont la lumière peut être utilisée comme une arme : si on n’est pas sous sa lumière, on est dans l’obscurité. Mais au milieu, dans les zones grises, c’est là que les contours se dessinent. C’est là que les choses deviennent intéressantes ».

Two moons (ol bodi na sta) et Constellations (ol bodi na sta)

Dans une pièce plus petite, étroite et sombre, face à l’imposante installation vidéo What Colours Can We Dream In This Night Filled with Salt?, on découvre Two moons (ol bodi na sta). Le film est né d’une rencontre à Marseille avec les danseurs Karel Kouelany et Joël Assebako, dont le duo de danse Systèmes, créé en 2023, constitue le point de départ de l’œuvre.

Julianknxx, Extrait de Sans titre (ɔl bɔdi na sta) , 2024
Julianknxx, Extrait de Two moons (ol bodi na sta), 2026

Alors qu’il menait ses recherches à Marseille pour son projet au Barbican, Julianknxx a rencontré ces deux jeunes Congolais, qui l’ont invité à filmer leur performance. « C’était dans une pièce sombre, le sol recouvert de sel, et ils étaient nus. Ils utilisaient le sel pour se préparer à ce rite de passage ; on n’entendait que le sel sur leur peau », raconte-t-il à Harriet Lloyd-Smith. Cette performance lui a rappelé une phrase de Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, paru en 1952 : « Si je suis Noir, ce n’est pas à la suite d’une malédiction, mais c’est parce que, ayant tendu ma peau, j’ai pu capter toutes les effluves cosmiques. Je suis véritablement une goutte de soleil sous la terre ».

In Search of Incredible, Julianknxx, 2026 - 2027, La Tour, Underground, LUMA Arles, France
In Search of Incredible, Julianknxx, 2026 – 2027, La Tour, Underground, LUMA Arles, France

Sur une composition musicale de l’artiste, les corps des interprètes semblent flotter dans un vide noir. Émergeant d’un espace aux profondes nuances de noir et de bleu, ils dansent avec le sel, en brossent le sol, le dispersent dans l’air.

In Search of Incredible, Julianknxx, 2026 - 2027, La Tour, Underground, LUMA Arles, France
In Search of Incredible, Julianknxx, 2026 – 2027, La Tour, Underground, LUMA Arles, France

La vidéo est flanquée, à chaque extrémité de la salle, de deux sculptures de bois, de corde et de sel, Constellations (ol bodi na sta). Associées au mouvement des deux performeurs dans le film, ces deux compositions circulaires retracent les constellations dans le ciel nocturne tel qu’il était à Freetown, en Sierra Leone, au moment de la naissance des deux frères de l’artiste.

From the cardboard box your mother sent

Sur le mur au fond de la galerie est accroché From the cardboard box your mother sent, une vaste composition qui assemble photographies, fragments de texte et petites sculptures en bois, certaines recouvertes de sel.

Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles
Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles

Extraites pour la plupart d’archives personnelles, les photographies sont imprimées sur les panneaux de bois. Enfants, mères et grands-mères voisinent avec des figures culturelles telles qu’un souverain yoruba en tenue de guerre cérémonielle.

La pratique du dessin a toujours accompagné Julianknxx. Récemment, il a pris l’habitude d’envoyer chaque jour des dessins à sa mère, institutrice retraitée vivant en Gambie, comme une pratique méditative. Elle les confie à des menuisiers, qui les interprètent et les transforment en petites sculptures en bois de rose, avant de les expédier à Londres. En bas de la composition, un paquet en carton ouvert contient un bas-relief. Ce colis était-il destiné à l’artiste ? Les mots qui y sont imprimés (In Search of Incredible) semblent témoigner de l’importance de l’objet dans le projet de l’exposition. Plusieurs statues, parfois couvertes de sel, paraissent tisser un lien entre les photographies et les textes.

Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles
Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles

Le premier texte, à gauche de la composition, précise ce qui ressemble à la fois à un storyboard et à une carte mentale : « Le résidu du temps de traversée. Une archive pour la langue, un conte de fréquences. Le temps se déplaçant à travers le corps. Qu’est-ce qui a été préservé et à quel prix ? »

Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles
Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles

Un peu plus loin, l’artiste poursuit : « Montrer que le souvenir persiste non seulement dans l’esprit, mais aussi dans la bouche, à l’arrière de la langue, dans les coins du palais où le chagrin se dissout lentement ».

Puis il interroge : « À quel point la nuit est-elle proche du mal dans l’esprit de ceux qui redoutent l’obscurité ? Se déplacer à travers la sueur et les larmes pour survivre à tout ce qui vit en nous. « Nous suons et pleurons de l’eau salée, nous savons ainsi que l’océan est vraiment dans notre sang ! » »

Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles
Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles

En bas à droite, il conclut, comme une synthèse : « Demandez à ceux qui viennent par l’eau : la mer a-t-elle toujours transporté du sel ? « Elle devenait plus salée avec l’accumulation de sueur. » Il doit y avoir quelque chose de sacré dans les étoiles pour le trouver sous notre peau ».

Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles
Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles

À côté d’une des figures en bois, une capture d’écran d’un spectrogramme vocal, légendée « Mum Gambia 2 », semble en émerger. Ce geste matérialise-t-il la rencontre entre histoire personnelle et histoire culturelle et ancestrale ?

Cyphers et Alters

À l’entrée de la galerie, deux ensembles, Cyphers et Alters, accueillent les visiteurs au pied de l’escalier. Cette introduction à la fois spectaculaire et énigmatique semble construite pour interpeller le public.

Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles
Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles

Les Cyphers (di tin den we de na di wol) sont des sculptures en bois et teinture naturelle qui réinterprètent en trois dimensions les dessins de l’artiste. Elles développent un lexique de visages, de signes et de présences plus abstraites, et leur opacité est une manière de porter et de préserver le sens. Le sous-titre, en krio, le créole de la Sierra Leone, l’annonce : « les choses qui sont dans le monde ». Ces œuvres trouvent en partie leur explication une fois quittée l’exposition, après avoir regardé avec attention From the cardboard box your mother sent, où le même circuit de dessins, de menuisiers et de colis se déploie.

Les Alters, elles, conservent le mystère. Construites de bois de récupération, de fragments de vieux meubles, d’instruments de musique hors d’usage et d’éléments technologiques, elles apparaissent comme des présences hybrides, à la fois reliques, machines et figures rituelles. L’une prend la forme d’un piano silencieux, muet au toucher mais réanimé en lieu de transmission vidéo, le son se manifestant à travers la danse. Le long de l’escalier, une pièce sonore issue d’un refrain zoulou, Khanyisela — approximativement « Éclaire mon chemin » —, accompagne l’entrée du public.

Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles
Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles

Ce que les récits officiels laissent dans l’ombre

L’ampleur des moyens donnés à Julianknxx frappe d’emblée. La production des œuvres, leur mise en espace et la scénographie qui les accompagne attestent un engagement fort de Luma Arles dans ce projet. Le dispositif de What Colours Can We Dream In This Night Filled with Salt? en est le meilleur exemple : une vidéo 4K à six canaux réalisée à partir d’un film 16 mm numérisé, dans un environnement sonore qui enveloppe complètement le visiteur.

Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles
Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles

L’intelligence de la présentation de Two moons (ol bodi na sta), encadrée par Constellation 1 et Constellation 2, donne à la salle étroite une respiration que sa taille ne laissait pas prévoir. La mise en lumière, enfin, est irréprochable du début à la fin du parcours. De telles exigences ne s’improvisent pas : elles disent l’engagement de l’équipe curatoriale et des équipes techniques aux côtés de l’artiste.

Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles
Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles

On peut en revanche s’interroger sur la construction du parcours. N’aurait-il pas été plus opportun de placer From the cardboard box your mother sent en début de visite ? Ce panneau, qui expose le circuit des dessins, des sculptures et du colis fondateur du titre, aurait peut-être donné plus de lisibilité à l’ensemble. La majorité des Cyphers et des Alters, énigmatiques en ouverture, aurait sans doute trouvé une meilleure place au fond de la galerie, quitte à en conserver quelques-unes pour accueillir les visiteurs au pied de l’escalier.

Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles
Julianknxx – In Search of… Incredible, Luma Arles

Les paratextes sont riches, l’introduction comme les cartels développés, et les textes de l’artiste y sont largement restitués. Leur rédaction, parfois touffue, aurait gagné à être plus accessible, surtout pour un public qui découvre cet artiste. On regrettera aussi, pour le moment, l’absence d’une publication accompagnant l’exposition et la résidence, comme cela avait été le cas en 2022 pour « Orphée ruminait des mots à l’étouffée » de Julien Creuzet.

Avec « In Search of… Incredible », Julianknxx offre une exposition foisonnante, exigeante, qui demande du temps et de l’attention.
On ne sort pas tout à fait indemne de cette plongée dans le sel, la nuit et la mémoire.

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Lire l’article de Harriet Lloyd-Smith dans le numéro 17 de la revue Ursula

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