mardi 28 janvier 2020

Manila Vice au MIAM à Sète


Manila02_1Un regard sur la création contemporaine philippine.
Du 13 avril au 22 septembre 2013.

Après nous avoir bousculé avec l’exposition My Winnipeg en 2011-2012, le MIAM nous propose cette année de découvrir dans Manila Vice un étonnant dialogue entre des productions du génie populaire filipinos et les œuvres de 23 artistes contemporains de Manille.

Dans l’introduction du catalogue publié aux éditions Fage, Hervé DiRosa raconte la genèse de cette exposition, et en particulier, sa rencontre de Manuel Ocampo en compagnie de Pascal Saumade, dans les années 90 en Californie.

DiRosa dit d’Ocampo qu’il «est un artiste unique en son genre, comme on en rencontre rarement dans une vie. Son œuvre « mêle » traditions religieuses coloniales, peinture figurative naïve et surréaliste, punk hardcore californien et tous les classiques européens de l’expressionnisme à toutes les figurations[…] Il aurait pu rester en Californie où il avait passé sa jeunesse dans une famille d’immigrés philippins, et travailler pour les plus grandes galeries nord-américaines, mais, fort de son succès, il préféra rentrer à Manille. Ainsi il s’attacha non seulement à construire une œuvre forte et complexe qu’il diffuse à travers le monde, mais aussi à inventer et gérer des galeries et des espaces pouvant accueillir la création contemporaine des Philippines »[1].

Les trois hommes  partagent une vision commune de la place de l’artiste et conçoivent l’idée d’accueillir une exposition dont le commissariat serait assuré par Manuel Ocampo avec la collaboration de Pascal Saumade à qui l’on doit de mémorables précédent à Sète[2].

Manuel Ocampo n’est pas un commissaire ordinaire. Bien entendu, il choisit de montrer ce  qu’il aime et ceux qu’il défend, mais surtout il nous fait percevoir  l’environnement intellectuel et  esthétique qu’il partage avec ces 23 artistes invités. Ils sont le reflet de la diversité d’approches artistiques nécessairement subjective en réaction aux très rapides changements matériels et culturels de l’archipel.

Douze d’entre se sont déplacé à Sète pour créer ou mettre en place certaines de leurs installations.

Ocampo ne lui présente aucune de ses œuvres à l’exception de la fresque The Vices qu’il a peint dans le hall du musée pour accueillir le visiteur… Son dessin préparatoire reproduit dans le catalogue montre clairement les références à une culture catholique avec les mots Pride (orgueil),  Sloth (paresse), Greed (cupidité) ou encore Lust (luxure), Envy (Envie), Gluttony (Gourmandise)…
Si le nom de l’exposition s’inspire de celui d’un bar de Manille et joue sur le titre d’une série TV à succès des années 1980, Ocampo affirme aussi que, « Manila Vice défend une esthétique de pacotille destinée à dénoncer le rôle oppressant de l’église catholique aux philippines. L’art présenté ici s’inspire du naufrage que représente la ville même de Manille»[3].

Face à la fresque de Manuel,la  gigantesque impression sur papier peint (5 x 3 m.) d’une photographie de MM Yu (A few of My Favorites things,2009) nous immerge dans un océan de déchets d’où Manille tente de surnager.

Dans la galerie ouverte sur le jardin, quelques courtes vidéos et les collages hallucinés de Dexter Fernandez, portraits photographiques monochromes  largement couverts de papiers découpés aux couleurs saturées, improbables tatouages…

Dans l’espace principal d’exposition, le troisième niveau reste réservé, comme d’habitude aux fabuleuses vitrines de Bernard Belluc, noyau de la collection permanente.

Le grand mur qui fait face aux mezzanines est entièrement occupé par Roméo Lee. DiRosa le présente comme un « Elvis filipino, le Johnny Rotten de Manille, le premier punk de l’océan Indien, ancêtre des graffiteurs, maître à peindre et à penser de Manuel et centre tellurique de ce bouillonnement créatif »[4]. Il est venu au MIAM, peindre sur ce mur noir une vaste fresque surréaliste Leebing Things qui met particulièrement en valeur ses huiles figuratives de format moyen.  On y perçoit de multiples influences dont celle probable de Tim Burton. De multiples points de vue sur cet ensemble sont assurés par les ouvertures pratiquées dans le décor de la scénographe Isabelle Allégret.

L’accrochage conçu par Manuel Ocampo et Pascal Saumade  associent avec beaucoup d’à propos Art Modeste et  Art Contemporain.

On trouve donc d’étonnants moyens de transport, certains issus du quartier le plus déshérité de Manille, où  « des « taxis », tricycles et sidecars bâchés handmade à moteur de tondeuse à gazon ont encore le droit de circuler. D’une beauté sauvage, ils rappellent les montures délirantes des bikers de Mad Max »[5]. Une des fameuses Jeepney,  ces Jeeps abandonnées par les troupes américaines et  rallongées de 8 à 24 places assises, a été collectivement décorée par les artistes présents à Sète pour le montage de l’expo.
Dans les montagnes de Baguio, chez les mâcheurs de Bétel, des personnages grandeur nature ont  été commandés aux sculpteurs à la tronçonneuse de Wood Carving. Pape, flics et Gloria Macapagal-Arroyo , ex-présidente de la république, ponctuent ainsi le parcours…
Collections de Lime Containers (boîtes à Bétel), de comics ou de jouets voisinent avec installations de bougies, de vierges et de saints en plastique made in China. Témoins d’un art populaire, ils ont aussi influencé d’une manière ou d’une autre le travail des artistes de Manila Vice.

C’est particulièrement évident  chez Gerardo Tan dont l’installation Apparition associe vidéo et étagère de bougies en forme de Vierge.  Son voisinage avec une statue du pape et celle de la très pratiquante Gloria Macapagal-Arroyo s’impose. Un peu plus loin, on remarquera un diptyque à l’huile Dead End, étrange paysage nocturne à la lumière phosphorescente.
Chez Kwayan de Guia, on retrouve les chromes et les paillettes qui décorent les  Jeepney dans son Jukebox Homage à Perfumed Nighmare et dans son installation Bomba avec ses étonnantes bombe à facettes !

Le rapprochement du travail de Dina Gadia dans l’esprit des affiches de cinéma des années 1950 avec l’abondante production de comics est une évidence.
Le film de MM Yu Untiled Manila montre d’étonnantes scènes tournées à l’occasion de la semaine sainte ou la flagellation des pénitents, la reconstitution de la crucifixion voisine avec les centurions romains en scooter…

La majorité des œuvres présentées reflètent l’extrême tension, l’énergie exubérante de la ville mais aussi ses multiples contradictions, ses excès, la drogue, la prostitution, la corruption, la grande pauvreté qui voisine avec une richesse tapageuse, l’architecture de verre et d’acier qui côtoie d’improbables quartiers de cabanes construites avec les moyens du bord…

On remarque ainsi  Detritus Mindfield of Reality, installation mise en in situ par Carlo Ricafort. Deux installations de la jeune Maria Joena Zoleta 5 $tar Hotel  et Kinder Garden illustrent très explicitement l’urbanisme « créatif » de la population. Sa peinture est un étrange mélange de l’univers de la poupée Barbie et d’allusions sexuelles explicites.

La peinture est très présente dans l’exposition. Manuel Ocampo explique que c’est « un medium peu cher, accessible et qui se porte bien à la profusion visuelle viscérale de la ville – saleté,pollution et parfum bon marché »[6].

Avec beaucoup de pertinence, l’accrochage permet aux œuvres de s’exprimer, de dialoguer entre elles. Pas de discours, mais une volonté de partage, de surprendre et d’émouvoir. Une large place est laissée au visiteur pour qu’il construise sa propre vision de Manila Vice. Soyons honnête, tout n’est pas remarquable… Mais la sincérité du travail présenté est évidente. Il est impossible d’être indifférent à l’énergie qui se  dégage de ces œuvres. La découverte de ces artistes méritent  sans aucun doute le déplacement à Sète !

Le MIAM s’est associé au Carré Sainte-Anne à Montpellier . Numa Hambursin y propose une exposition personnelle de Manuel Ocampo pendant la même. Bien entendu, la visite des deux expos s’impose.

Grâce à un partenariat entre le MIAM et K-LIVE,  Roméo Lee, Carlo Ricafort et Jayson Oliveria,  ont réalisé, début avril 2013, un wall painting dans le centre ville de Sète, place des puces (rue de la Révolution). Cette fresque vient enrichir le MaCO (Musée à Ciel Ouvert) de Sète.

Liste des artistes :
Poklong Anading, Argie Bandoy, Bea Camacho, Valeria Cavestany, Lena Cobangbang, Louie Cordero, Maria Cruz, Gaston Damag, Kawayan De Guia, Dex Fernandez, Arvin Flores, Dina Gadia, David Griggs, Robert Langenegger, Romeo Lee, Pow Martinez, Jayson Oliveria, Katwo Puertollano, Carlo Ricafort, Timo Roter, Gerardo Tan, Mm Yu, Maria Jeona Zoleta

En savoir plus :
Sur le site du MIAM
Sur la page Facebook du MIAM
Catalogue publié aux éditions Fage
Sur le site KLive


Sujet de la télévision publique greque (ERT) – Interview en anglais de Manuel Ocampo


[1] Hervé DiRosa, Manila Vice, catalogue de l’exposition, p. 9
[2] Au MIAM entre autres : Cinemodeste , il était une fois de Broadway à Accra, 2002.  L’art modeste sous les bombes, 2007. Kitsch Catch, 2008. Sur le Fil, 2009.
[3] Manuel Ocampo, Temête sous un crâne, catalogue de l’exposition, p. 24
[4] Hervé DiRosa, p.12
[5] Pascal Saumade, Next exit to Manila, catalogue de l’exposition, p. 56.
[6] Manuel Ocampo, p. 26

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