vendredi 10 avril 2020

Visages – Picasso, Magritte, Warhol …au Centre de la Vieille Charité, Marseille

Du 21 février au 22 juin 2014, le Centre de la Vieille Charité à Marseille et la Réunion des musées nationaux-Grand Palais proposent Visages – Picasso, Magritte, Warhol …, une exposition thématique autour de la représentation de la figure humaine au XXème et XXIème siècle.

Un ensemble de cent cinquante œuvres, peintures, sculptures et photographies de quatre-vingt-dix-sept artistes occupent quatre salles du rez-de-chaussée et la chapelle.

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On connaît les fortes contraintes du lieu, l’étroitesse de ses galeries, les problèmes d’éclairage et de circulation qui ont parfois été préjudiciables à une bonne valorisation des œuvres lors d’expositions passées. Il faut donc souligner la pertinence de l’accrochage et les choix scénographiques qui réussissent à contourner intelligemment les principales difficultés. Toutefoiś, on regrette les ombres portées qui subsistent pour certaines toiles et l’on conseillera vivement d’éviter les heures d’affluence.

Dans son article du catalogue, « D’un visage à l’autre », Christine Poullain, directrice des musées de Marseille et commissaire de l’exposition, présente ainsi le propos de cette exposition :

« Sujet éternel de la peinture, la représentation de la figure humaine a considérablement évolué depuis la Renaissance et emprunte des chemins nouveaux au début du XXe siècle. Elle se libère des codes picturaux des siècles précédents et dépasse les lois de l’apparence pour privilégier l’expression de la subjectivité et tenter de saisir et rendre compte du fonctionnement de la pensée humaine lié aux mutations contemporaines. Avec les transformations de la société dues à la deuxième révolution industrielle et au progrès de la technoscience, avec l’épanouissement de l’individualisme et l’atrocité des guerres et des génocides, le sujet apparaît souvent en décalage avec son environnement et par là-même, empreint d’une certaine étrangeté. Ces métamorphoses ne sont pas sans conséquences sur la représentation picturale de l’individu et de nouvelles questions se posent qui font émerger une nouvelle position de l’homme, étranger au monde qui l’entoure, tout autant qu’à lui-même.

Comment s’exprime son étrangeté ? Comment s’articule son rapport à l’altérité, tout autant que la relation à sa propre image et dans le regard de l’autre ?

Nombre d’artistes, de Picasso à Warhol, ont exploré ces questions plus actuelles que jamais. Ils s’attachent à exprimer l’inquiétude, l’interrogation (Bacon, Artaud), le déplacement, la présence dans l’absence, le sujet face à un impossible, au bord de l’effacement (Giacometti) mais aussi, le rêve, le fantasme, la force du désir (Magritte, Ernst), les mystères de l’inconscient, la traversée du miroir.

Scènes urbaines, scènes de café, de cinéma, d’intérieur, portraits et autoportraits, figures fondues dans un paysage, visages dans la foule, révèlent un décalage, font énigme. Les figures torturées de Bacon, les traversées du miroir de Magritte, l’inexorable marche vers leur destin des personnages de Giacometti, les visages immobiles de Streuli, les portraits inexpressifs et absents de Katz, sont autant de réponses artistiques possibles aux interrogations contemporaines ».

Pour éclairer son discours, le commissariat propose un parcours « qui part du macrocosme des visages mêlés dans la foule et dans l’espace extérieur de la société, en passant par ceux saisis dans l’intimité, pour aboutir au microcosme du fonctionnement mental de l’individu ».

L’exposition propose, en conséquence, trois univers, trois séquences chronologiques différentes de la représentation de l’individu :

  •          Visages de la société
  •          Visages de l’intimité
  •          Visages de l’esprit

On peut, sans retenue, affirmer que la présentation proposée à la Vieille Charité atteint ces objectifs. L’accrochage sobre et efficace illustre parfaitement le propos du commissariat. Les rapprochements des œuvres sont souvent très pertinents. Le rythme de la présentation maintient, sans difficulté, l’attention du visiteur. Le parcours ménage des effets de surprise et  d’émotion particulièrement réussis. L’association de la peinture et de la photographie, tout au long du parcours, est sans aucun doute une très belle réussite. L’accrochage a profité avec intelligence de toutes les opportunités offertes par le placement des cimaises afin d’assurer des conditions d’éclairage à la fois satisfaisantes pour le visiteur et la conservation des œuvres, et, pour offrir une très bonne fluidité au parcours. On regrette que cela n’ait pas été possible pour les dessins présentés dans la séquence « Visages de l’esprit », salle 4. Les esprits pointilleux remarqueront que certaines œuvres sont passées d’une section à  une autre entre la publication du catalogue et l’accrochage dans les salles. Ils souligneront que des rapprochements proposés dans le catalogue ne se retrouvent pas toujours sur les cimaises… On objectera, sans difficultés, que le lieu de l’exposition impose toujours des contraintes et qu’une exposition, c’est aussi un dialogue avec un lieu… Par ailleurs, il est logique que certaines œuvres soient dans les lisières d’un découpage thématique qui reste, au bout du compte, une construction intellectuelle « anachronique » par rapport aux œuvres utilisées.

Exposition à voir, sans aucun doute !

Une critique cependant, l’inqualifiable présentation intitulée « Visages… au commencement, portrait d’une exposition » que propose le Musée d’Archéologie Méditerranéenne (MAM)  dans une salle du  premier étage. Dans une ambiance sépulcrale, seuls sont maintenus les éclairages d’une quarantaine de pièces qui font écho au sujet de l’exposition Visage. Ce qui pouvait être une bonne idée se transforme en une proposition pitoyable qui donne l’image d’une collection archéologique en déshérence…  Comment peut-on avoir un tel mépris des visiteurs qui viennent  pour voir les collections permanentes du musée d’archéologie !

Commissariat : Christine Poullain, Conservateur en chef du patrimoine et directrice des musées de Marseille et Guillaume Theulière, Conservateur et adjoint à la directrice des musées de Marseille. Scénographie : Jean-Paul CamargoSaluces Catalogue aux éditions de la Réunion des musées nationaux Grand Palais

En savoir plus : Sur le site de la RMN-GP (Réunion des musées nationaux-Grand Palais) Sur le site de la Ville de Marseille

Textes de salle (extraits du dossier de presse)

LES VISAGES DE LA SOCIÉTÉ  – de George Grosz à Dicorcia

Depuis le début du XXe siècle, l’individu est confronté à une société en perpétuelle évolution, au rythme effréné, dans laquelle il semble parfois évoluer contre-courant. Les événements tragiques et les mouvements de pensées influent les artistes cherchant à représenter la condition de l’individu face aux bouleversements qui l’entourent.

Les blessures laissées par la première guerre mondiale et le basculement de l’Allemagne dans le national socialisme constituent le terreau d’où émerge le courant de la Nouvelle Objectivité. Celui-ci dépeint le « vrai visage » de la société pour retranscrire avec une troublante précision les tares d’une époque. Cette représentation de « la réalité positive tangible » s’inscrit dans un retour à la figuration, teinté d’une veine caricaturale chez George Grosz, critiquant la mécanisation et l’aliénation de l’individu.

Au-devant de la guerre, l’artiste entame ainsi une remise en question des fondements de la modernité basés sur l’émancipation subjective, expressive et abstraite des codes de la représentation. Ce revirement s’illustre dans la série des têtes d’hommes de Jean Hélion, qui en 1939, avant son enfermement dans un stalag allemand rejette un style abstrait : « d’autres révolutions, d’autres troubles agitaient le monde et le démolissaient comme j’avais moi-même détruit mon abstraction ».

Humiliée et convalescente, la société de l’après Seconde Guerre mondiale s’accompagnera d’une représentation de la vanité et de la vulnérabilité de la figure humaine, traduction des thèses de l’existentialisme. Les contours déchiquetés des figures aux jambes filiformes, à l’équilibre fragile de Giacometti suggèrent ce que Jean-Paul Sartre nomme « l’accentuation des distances avec les hommes ».

Cette distance traverse les créations des années 1960, de Warhol et ses influences. Tandis que Giacometti débarrasse l’individu de son apparence physique, Warhol fait une apologie du physique, de l’apparence, du superflu, qui s’empare de la personnalité pour la hisser au rang d’icône, de logo publicitaire.La reproductibilité technique de l’œuvre d’art déshumanise les visages de stars médiatisés, qui deviennent objets de fascination des sociétés contemporaines.

Dans un univers urbain, de transit et de passage, les individus semblent parfois figés dans un état de sidération, ou au contraire, tentent de s’émanciper de leur statut social comme en témoigne le monumental fusain de Robert Longo incarnant un homme des villes, en costume-cravate, pris dans une danse énigmatique.

L’effacement de l’identité est au centre de la peinture de Djamel Tatah. « Expression abstraite d’une représentation de l’homme », la figure statique sombre sur fond bleu s’arrête d’exister. Êtres fantomatiques, ombres qui marchent, visages effacés, brouillés, l’insaisissable traverse les œuvres de nombre de peintres contemporains. Marc Desgrandchamps dans ses polyptyques diaphanes composés comme des travellings de cinéma, exprime « le doute de la figure, et le doute de la peinture », tandis que Yan Pei-Ming, par la violente mobilité des coups de brosse, brouille les traits dans la matière : « là où le visage disparaît, commence la peinture ».

De l’effacement de la figure humaine à l’hyperréalisme photographique, les artistes cernent les visages d’une société en perte de repère,, ou prise dans la vitesse d’un flux urbain symptomatique des transformations technologiques. Les photomontages de Laetitia Molenaar revisitent les ambiances métaphysiques d’Edward Hopper. Les citadins de Philip-Lorca di Corcia évoluent dans les fourmilières des mégalopoles, uniformisés, anonymes. Enfin les visages d’Alex Katz et de Valérie Belin semblent voués à être érigés en modèles publicitaires dotés d’une beauté glacée d’une inquiétante perfection.

VISAGES DE L’INTIMITÉ

Le regard fixe d’un portrait instaure un lien avec le spectateur. Magnétique, il trouble et s’immisce dans le rapport que nous avons avec l’œuvre d’art qui reprend forme humaine. La violente intensité de l’autoportrait de Kirchner montre un artiste en convalescence, prisonnier dans l’exiguïté manifeste de son atelier dépouillé, presque carcéral. Le cadrage serré traduit le désarroi de l’artiste, allégorie de l’homme face à son destin, face à la Première Guerre mondiale qui éclate en 1914.

L’inquiétante étrangeté freudienne (Das Unheimliche, 1919), tire ses racines du terme allemand heimlich, (intime), décrivant l’espace du foyer, de la famille, du secret, qui derrière les apparences du familier peut dissimuler une inquiétude que l’on perçoit dans L’autoportrait de Räderscheidt pointant les problèmes d’incommunicabilité du couple. De même, Pierre Bonnard peint sa femme Marthe telle une apparition fantomatique, tandis que son autoportrait reflété dans le miroir de sa salle de bain est un masque inquiétant, sans regard, presque mortuaire.

Que dissimule le regard du peintre, et celui de son modèle ? Cette troublante proximité réveille un sentiment d’étrangeté, dévoilant les facettes d’une personnalité multiple. En ce sens, La femme au miroir de Picasso a valeur d’icône. Telle Clarissa Dalloway de Virginia Woolf, elle rassemble les « parties éparses » de sa personnalité, découvre dans son propre reflet le profil d’une autre.

L’œuvre d’art devient peu à peu journal intime, de la mise à nu des personnages de Nan Goldin, de l’American way of life d’Eric Fischl ou aux « Photos-Peintures » de Gerhard Richter.

VISAGES DE L’ESPRIT

Dans le registre de la représentation imaginaire, les artistes se livrent à une radioscopie mentale qui fait émerger ce qui se cache derrière les apparences, les rêves, les fantasmes, le désir.

De Chirico ouvre la voie d’une représentation métaphysique où des mannequins dépourvues d’identité évoluent dans des décors de théâtre. Magritte peint un univers mental où « chaque chose que nous voyons en cache une autre » comme l’illustrent ses énigmatiques pommes masquées. L’Heureux donateur et Le visage du génie évoquent des paysages intérieurs rêvés, par juxtaposition d’objets sans lien apparent entre eux, issues du processus de l’association libre, chère aux surréalistes. Les hybridations de Brauner conjuguent ainsi formes animales et humaines, angoissantes où la sexualité y est une équation du monde.

Derrière le masque des apparences, le motif du visage est révélateur des luttes intérieures de l’esprit. C’est par défiguration, à la limite de la monstruosité, que Picasso donne une sombre vision de l’absurde, tandis que Francis Bacon tente de « saisir profondément le comportement des autres » et de lui-même ». Cette inaccessible ressemblance se retrouve dans les traits infinis des visages de Giacometti pour qui « les yeux et le regard comptent le plus dans un visage. Toutes les autres formes sont floues et indécises ».

À rebours, Spaghetti Man de Paul Mc. Carthy jette un regard autrement critique sur la puritaine aseptisation du sexe, tabou de nos sociétés contemporaines. Sous le regard d’une « délicieuse malice » du dandy clownesque, Glenn Brown pointe du doigt avec distance et ironie les tourments de notre âme et l’affranchissement de ses désirs.

CHAPELLE

L’ensemble de têtes sculptures présenté dans la Chapelle illustre le précepte lancé par André Breton en 1924 dans le manifeste du surréalisme, et représente « le fonctionnement réel de la pensée ».

Signe de Brauner matérialise la frontière entre le rêve et la réalité. Deux têtes stylisées, primitives se superposent, l’une les yeux grands ouverts, phares oculaires du monde extérieur, l’autre les yeux clos, perdue dans un songe. L’oiseau tête de Max Ernst , est l’image d’un rêve d’enfance tandis que le buste de Germaine Richier figure un cauchemar, celui de la perte du visage, marqué de sombres cicatrices.

L’humour fait surface dans les autoportraits de Gilles Barbier qui s’échappent d’un univers fictionnel. Son Emmental Head en cire reproduit des trous d’emmental desquels s’échappent des bulles de bande dessinée sur lesquelles sont inscrites des pensées qui tournent en boucle. Détournant la célèbre phrase de Léonard de Vinci « la peinture est chose mentale », Gilles Barbier choisit « l’emmental » pour dénoncer la mollesse d’esprit, dénué parfois d’esprit critique.

Enfin Mixed Feelings de Tony Cragg expriment l’incarnation visuelle de deux forces en conflit. Profils de visages et formes elliptiques abstraites dessinent un flux de pensées évanescentes et créent, par imbrication, une surface dynamique qui encourage les multiples perceptions.

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