Andrea Büttner au MRAC, Sérignan

Jusqu’au 19 février 2017, le MRAC (Musée régional d’art contemporain Languedoc Roussillon Midi Pyrénées) présente à Sérignan la première exposition personnelle en France de l’artiste allemande Andrea Büttner.

Andrea Büttner et Céline Kopp, la commissaire, proposent deux installations pour découvrir le travail de cette artiste rarement montré en France :

  • Le vaste espace du rez-de-chaussée accueille « Piano Destructions », un projet spectaculaire, conçu et produit par la Walter Phillips Gallery du Banff Centre (Alberta, Canada), en 2014.
  • Pour le cabinet d’arts graphiques du MRAC, Andrea Büttner a imaginé « Alle Bilder » (Toutes les images), un étrange parcours rétrospectif de son œuvre.

« Piano Destructions »

Andrea Büttner, Piano Destructions, 2014, Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Banff, Canada, vue d'installation vidéo, cinq écrans et neuf sources sonores. Photographie : Rita Taylor. Courtesy Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Canada Hollybush Gardens, Londres et David Kordansky Gallery, Los Angeles. © Andrea Büttner / VG Bild-Kunst, Bonn 2016.
Andrea Büttner, Piano Destructions, 2014, Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Banff, Canada, vue d’installation vidéo, cinq écrans et neuf sources sonores. Photographie : Rita Taylor. Courtesy Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Canada Hollybush Gardens, Londres et David Kordansky Gallery, Los Angeles. © Andrea Büttner / VG Bild-Kunst, Bonn 2016.

Si le caractère sonore de l’installation est perceptible dès le couloir, « Piano Destructions » est toutefois dissimulée derrière une cimaise où une gravure sur bois en diptyque, « Curtain » (2016), accueille le visiteur…

Andrea Büttner,Curtain, 2016. MRAC Sérignan
Andrea Büttner,Curtain, 2016. MRAC Sérignan

Pour « Piano Destructions », le dispositif mis en place par le MRAC reproduit celui conçu pour la Walter Phillips Gallery du Banff Centre, en 2014 et repris par le Walker Art Center (Minneapolis) en 2015/2016.

Quatre larges séquences vidéos sont projetées sur le mur de gauche. Le spectateur y découvre, dans une cacophonie indescriptible et difficilement supportable, les performances d’artistes du mouvement Fluxus où proche de celui-ci. Tous, essentiellement des hommes, s’appliquent à détruire des pianos de diverses manières : en les brûlant, en les renversant, les sciant , en les couvrant de peinture, en les remplissant de lait ou encore en les frappant avec des marteaux, des haches, des pioches ou des marteaux piqueurs…
Parmi ces artistes, les fins connaisseurs de Fluxus et les spécialistes des performances des années 1960 et 1970 reconnaîtront Nam June Paik, Joseph Beuys, George Maciunas, Wolf Vostell, Benjamin Patterson, Emmett Williams, Philip Corner, Raphaël Ortiz ou Ben Vautier…

Soudain, la bande-son s’interrompt. Sur un cinquième écran commence la projection d’une performance filmée, en 2014, à la Walter Phillips Gallery du Banff Center. Andrea Büttner y avait invité neuf femmes à jouer, à l’unisson, sur neuf pianos, des compositions de Chopin, Schumann et un arrangement d’une pièce de Monteverdi…

Andrea Büttner, Piano Destructions, 2014, Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Banff, Canada, vue d'installation vidéo, cinq écrans et neuf sources sonores. Photographie : Rita Taylor. Courtesy Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Canada Hollybush Gardens, Londres et David Kordansky Gallery, Los Angeles. © Andrea Büttner / VG Bild-Kunst, Bonn 2016.
Andrea Büttner, Piano Destructions, 2014, Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Banff, Canada, vue d’installation vidéo, cinq écrans et neuf sources sonores. Photographie : Rita Taylor. Courtesy Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Canada Hollybush Gardens, Londres et David Kordansky Gallery, Los Angeles. © Andrea Büttner / VG Bild-Kunst, Bonn 2016.

Si la mise en place est efficace, l’installation laisse toutefois un peu dubitatif.
Cette opposition, entre la dissonance insupportable produite par des hommes qui détruisent avec violence des instruments de musique et « l’harmonie de neuf femmes, neuf individus au sein d’un groupe » qui interprètent des airs romantiques, n’est-elle pas quelque peu caricaturale ?

Andrea Büttner, Piano Destructions, 2014, Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Banff, Canada, vue d'installation vidéo, cinq écrans et neuf sources sonores. Photographie : Rita Taylor. Courtesy Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Canada Hollybush Gardens, Londres et David Kordansky Gallery, Los Angeles. © Andrea Büttner / VG Bild-Kunst, Bonn 2016.
Andrea Büttner, Piano Destructions, 2014, Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Banff, Canada, vue d’installation vidéo, cinq écrans et neuf sources sonores. Photographie : Rita Taylor. Courtesy Walter Phillips Gallery, The Banff Centre, Canada Hollybush Gardens, Londres et David Kordansky Gallery, Los Angeles. © Andrea Büttner / VG Bild-Kunst, Bonn 2016.

Le texte mis à la disposition des visiteurs n’est guère plus explicite sur le sens de cette œuvre. Certes, il fait mention du caractère documentaire des performances rassemblées par Andrea Büttner. Il rappelle très brièvement que ces destructions, parmi de multiples éventements, avaient pour objet de remettre en cause une culture bourgeoise… Oubliant l’humour, l’ironie et la dérision de ces « happenings » comme les liens de Fluxus avec de nombreux compositeurs contemporains ( John Cage, La Monte Young ou Stockhausen), le texte semble ne retenir que le caractère « masculin » et « l’agressivité de ces destructions »…

Faut-il y voir un questionnement de Fluxus ? L’installation interroge-t-elle le moment qu’incarne Fluxus dans l’histoire de l’art contemporain ?
La présentation de la pièce et de l’artiste par le musée et par la commissaire est, sur ces questions et sur la motivation profonde de l’artiste, trop floue…

L’entretien d’Andrea Büttner avec Fionn Meade à l’occasion de la présentation de « Piano Destructions » au Walker Art Center permet d’en appendre un peu plus. On y comprend l’importance de la notion de « répétition » et peut-être de « reproduction » pour l’artiste allemande. Si elle est assez fuyante sur la question de la critique adressée à Fluxus, Büttner est plus affirmative sur l’importance du caractère « masculin » des performances collectées, comme sur l’éducation des femmes :

« I think one aspect that becomes apparent when you see this gathering of piano destructions is the sheer masculinity of the history of piano destruction within art—a masculinity that’s very, well, straightforward. I answer with a very straightforward femininity that has to do with also a repressive history of the education of females. It’s not that I celebrate feminine pianists. I just show how female education was also conceptualized. »

Un peu plus loin, à propos des performances de Nam June Paik et de Wolf Vostell, elle est encore plus claire :

« He smashes the piano onto eggs he lays on the floor. And this was particularly distressing to the pianists who performed the concert in Banff. The eggs being destroyed, and the milk being used to destroy a piano by Wolf Vostell in one of his performances, they really both speak about the female body. And this is something about this instrument that is also speaking about the female body, perhaps ».

Un article très intéressant de Julia Bryan-Wilson « Andrea Büttner’s Little, Queer Things » dans le numéro 97 de la revue Parkett (2015) permet de saisir plus complètement la démarche et l’engagement de l’artiste. Sa lecture laisse entendre que la compilation des performances de Fluxus ne prend sens que dans la probable adhésion de l’artiste aux théories Queer. Un regard critique sur l’histoire de l’art contemporain, n’existe sans doute que dans cette perspective…

« Alle Bilder »

Dans le cabinet d’arts graphiques, Andrea Büttner propose avec « Alle Bilder », une installation pensée comme une rétrospective « faite à la photocopieuse » !!!
Sandra Patron, directrice du musée, n’a jamais caché son « embarras » avec cet espace muséographique. En 2015, elle avait demandé à la Plateforme Roven d’investir les lieux et on se souvient des tissus accrochés par Reto Pulfer pour d’improbables « chambres des états ». Cette année, Bruno Peinado avait fait « disparaître » ce cabinet d’arts graphiques derrière des cloisons de « placo brut »…

Andrea Büttner, pour qui le papier est un des matériaux essentiels, choisit donc (on suppose avec ironie et distance) de nous présenter des photocopies en noir et blanc d’une sélection de ses estampes… questionnant ou moquant ainsi « l’accès limité, rare et précieux » des collections d’arts graphiques.
Une fois passé l’effet « je tourne en dérision les dispositifs muséographiques » et « j’interroge la pratique de l’estampe et la valeur des multiples », on peut légitimement s’interroger sur l’intérêt qu’il faut porter à cette fausse rétrospective avec ses photocopies de gravures sur bois, eaux fortes, sérigraphies….
Mais après tout, si les artistes de Fluxus détruisaient des pianos, pourquoi ne pas admettre un peu de provocation et la remise en cause de sa propre exposition par l’artiste ?
Néanmoins, il faut prendre le temps d’attraper (et de lire) la fiche de salle disponible à l’entrée du cabinet d’art graphique… Le propos est dense, mais il mérite attention. Il avance quelques clés de lecture intéressantes pour découvrir de l’œuvre et la personnalité d’Andrea Büttner…

À la suite de l’exposition, le MRAC publiera un livre d’artiste créé par Andrea Büttner.

Sandra Patron et Celine Kopp, MRAC Sérignan
Sandra Patron et Celine Kopp, MRAC Sérignan

On décèle une vraisemblable complicité entre l’artiste et la commissaire… ou pour le moins des préoccupations partagées.
Confronté à une certaine forme d’entre soi, à un discours parfois énigmatique et lacunaire, le visiteur peut avoir l’impression d’être un peu laissé sur la touche.
Pénétrer dans l’univers à la fois intime et réservé d’Andrea Büttner impose quelques efforts… Une visite accompagnée ou des échanges avec les médiatrices en salle ne sont certainement pas inutiles.

Céline Kopp, commissaire de cette exposition et directrice de Triange France, animera une conférence intitulée « Little Works », consacrée au travail d’Andrea Büttner, le dimanche 11 décembre. Sans doute, l’occasion de comprendre un peu mieux le travail de cette artiste.

En savoir plus :
Sur le site du MRAC
Sur la page Facebook du MRAC
Sur le site du Banff Centre
Sur le site de Walker Art Center
Sur le site de la revue Parkett
Andrea Büttner sur le site de la Hollybush Gardens Gallery
Andrea Büttner sur le site de la David Kordansky Gallery

À propos d’Andrea Büttner
(texte extrait du dossier de presse)

Le travail d’Andrea Büttner (née en 1972 à Stuttgart) a récemment fait l’objet d’un grand nombre d’expositions personnelles dans des institutions internationales parmi lesquelles la Kunsthalle de Vienne (2016); le Walker Art Center de Minneapolis (2015) ; le Museum Ludwig, Cologne ; la Tate Britain, Londres ; la Walter Phillips Gallery, au Banff Center, Canada ; le National Museum Cardiff, Pays de Galles (2014); Tramway, Glasgow ; le MMK Museum für Moderne Kunst, Francfort ; la MK Gallery, Milton Keynes(2013) ; l’International Project Space, Birmingham (2012) ; la Whitechapel Gallery, Londres ; la Maramotti Collection en Italie, et Artpace, San Antonio, TX (2011).
Son travail a été inclus dans de nombreuses biennales et expositions de groupe à l’international dont Documenta 13 à Kassel et la 29e Biennale de São Paulo, Brésil. Andrea Büttner a obtenu son diplôme de MFA à l’Université des Arts, Berlin, ainsi qu’un Master en histoire de l’art et philosophie à l’Université Humboldt de Berlin. Elle détient également un Doctorat délivré par le Royal College of Art à Londres avec une thèse sur les relations entre l’art et la honte. Elle partage actuellement son temps entre Francfort et Londres.

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