Saâdane Afif « Là-bas. » à La Panacée

Jusqu’au 14 janvier 2017, dans le cadre de son troisième cycle d’expositions, La Panacée présente une proposition de Saâdane Afif construite autour de trois projets récents : « Donner la Réplique ou Ubu Roi disséminé », « Là-bas. » et « Heritages ».

Chaque installation occupe une des trois salles de la première galerie. La cimaise peinte en bleu pour Drawing room 017 a retrouvé le blanc immaculé du White Cube. L’accrochage et la mise en espace sont sans fioritures, efficaces et neutres. L’éclairage homogène est sans défaut.
L’exposition peut intriguer et même déconcerter le visiteur qui ignore le travail de Saâdane Afif. Son « art de la traduction » impose engagement et attention de son spectateur. Celui-ci trouvera dans un entretien avec l’artiste, reproduit dans un livret d’accompagnement, les repères nécessaires pour comprendre sa démarche et apprécier les enjeux des installations qu’il a choisi de présenter à La Panacée.

Donner la Réplique ou Ubu Roi disséminé

Saâdane Afif , « Donner la Réplique ou Ubu Roi disséminé » à La Panacée
Saâdane Afif , « Donner la Réplique ou Ubu Roi disséminé » à La Panacée

Ce projet trouve son origine dans « Play Opposite », la réponse que Saâdane Afif avait apportée à la question « Comment se rassembler ? » que posait la 6e Biennale de Moscou en octobre 2015.
Installé dans des bureaux au sein de la biennale, l’artiste avait imprimé les répliques de la traduction russe de la pièce « Ubu Roi » (король Ubu en russe) d’Alfred Jarry, sur des feuillets de format A5. Ces fragments de l’œuvre de Jarry avaient ensuite été distribués comme des tracts dans l’espace public.

Cette performance a été rejouée en novembre 2015 pendant l’exposition « Political Populism » au Kunsthalle de Vienne.

À La Panacée, « Donner la Réplique ou Ubu Roi disséminé » occupe la première salle de l’exposition. Au centre, à la disposition des visiteurs, une pile de feuillets A5 de couleur verte reproduit les dialogues d’« Ubu Roi ». Sur chaque mur, on découvre un des posters qui a accompagné les trois versions de la performance « Donner la Réplique /  Play Opposite » : à Moscou, à Vienne et à Montpellier.

Mais là, n’est pas l’essentiel. Dans le livret qui accompagne l’exposition, Saâdane Afif souligne :
« L’espace d’exposition est plus anecdotique ; ce qui est intéressant c’est plutôt la forme distribuée dans la ville. La forme est celle de la propagande politique ou celle de la propagande publicitaire à vocation mercantile, alors que ce qui est distribué est un texte qui critique les autoritarismes et les abus de pouvoir ».

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Distribution de fragments du texte « Ubu Roi » à Montpellier © La Panacée

Il reste à apprécier la réception de ces interventions dans l’espace public…

Là-bas.

Saâdane Afif , « Là-bas. » à La Panacée
Saâdane Afif , « Là-bas. » à La Panacée

Présentée au Düren Museum, pendant la 8° Biennale de Berlin, en 2014, l’installation est réactivée pour cette exposition qui lui emprunte son titre.
Au centre, une réplique d’un poteau de la gare de Düren équipée d’un haut-parleur annonce régulièrement le trafic des trains en direct.

Saâdane Afif , « Là-bas. » à La Panacée
Saâdane Afif , « Là-bas. » à La Panacée

Au sujet de cette pièce, Saâdane Afif explique :
« Ici./Là-bas. est une sorte de retournement, qui questionne avant tout la notion de ce que veut dire être ici, à travers son antithèse. Que signifie être local ? Qu’est-ce qu’avoir le sentiment d’être soi ? Qu’est-ce que sentir, qu’est-ce que vivre ? On se pose toutes ces questions qui renvoient en général aussi à un ailleurs qui est ce là-bas. En l’occurrence, mon sujet est une petite ville allemande : Düren, un là-bas qui se trouve en Allemagne. Mais pour moi, c’est un ici banal qui renvoie à tous les ici du monde. Ces notions du sensible, du vivre, de présence immédiate au monde, sont aussi liées à ces notions plus politiques, ou plus géographiques, d’être d’ici, d’être de là-bas… Ce sont des termes qui englobent des champs assez vastes de la pensée ».

Sur trois des quatre murs, sont reproduits quinze textes commandés par Afif à des artistes ou à des proches.

Saâdane Afif , « Là-bas. » à La Panacée
Saâdane Afif , « Là-bas. » à La Panacée

Depuis 2004, Saâdane Afif demande à ses amis d’écrire des textes inspirés de ses œuvres. Au-delà d’interprétations et de commentaires de ses œuvres, ils sont un matériau essentiel de sa pratique artistique. Dans le contexte de ses expositions, Saâdane Afif donne ces textes à différents musiciens. Leurs interprétations, mutations des idées originales, sont enregistrées et produites en éditions limités sur Lyrics Records, label créé par l’artiste. Ces disques apparaissent comme une archive de ce processus de « traduction / interprétation »…
Mais attention au sens de cette traduction ! Il s’agit ici de transposition de ses œuvres… En effet, Saâdane Afif tient à préciser : « Les gens écrivent dans la langue qu’ils veulent et je ne traduis jamais ces textes de chansons. La langue fait partie de la forme du texte et participe à sa poésie ».

Pour cette réactivation de « Là-bas. », Afif a donc demandé à Pierre Peres et à Anas Maghrabi de composer plusieurs morceaux à partir de ces quinze textes. Deux concerts sont annoncés l’un à Montpellier, au Black Sheep et l’autre à Berlin.

Saâdane Afif , « Là-bas. » à La Panacée
Saâdane Afif , « Là-bas. » à La Panacée

Chaque exposition ou performance de Saâdane Afif est accompagné par la création d’un poster original. Sorte de générique de l’événement, l’affiche est alors tirée en quelques exemplaires. On trouve logiquement sur le quatrième mur de la salle le poster de cette version de « Là-bas. » pour La Panacée…

Héritages

Saâdane Afif , « Heritages » à La Panacée
Saâdane Afif , « Heritages » à La Panacée

« Heritages » est une installation conçue pour la 11° Biennale de Sharjah.
Lors d’une visite dans les Émirats arabes unis, Saâdane Afif avait été frappé par des meubles en arish, ou feuilles de palmier. Pour la biennale dont le thème était « Vers une nouvelle cartographie culturelle », il demande à un artisan de Sharjah de suivre le plus fidèlement possible les instructions du designer italien Enzo Mari pour la construction d’une chaise, mais en remplaçant le bois par des feuilles de palmier.

Saâdane Afif , « Heritages » - 11e Biennale de Sharjah, 2013
Saâdane Afif , « Heritages » – 11e Biennale de Sharjah, 2013

Souvent considéré comme un acteur emblématique du Do It Yourself (DIY), Enzo Mari a publié en 1974 « Proposta per un autoprogettazione ». Ce livre-manifeste à reliure spirale contenait la marche à suivre pour la fabrication de chaises, de tables et d’étagères de base à réaliser soi-même avec des matériaux simples. Son ambition était de tisser des liens directs entre créateurs et consommateurs, sans passer par le secteur de la distribution.

Enzo Mari, « Proposta per un autoprogettazione », 1974
Enzo Mari, « Proposta per un autoprogettazione », 1974

Avec ce projet, il s’agissait pour Saâdane Afif d’observer les modifications imposées par le changement de matériau, mais aussi, et surtout de constater les problèmes et les malentendus culturels éventuels liés à l’interprétation des instructions d’Enzo Mari.

Saâdane Afif , « Heritages » à La Panacée
Saâdane Afif , « Heritages » à La Panacée

Pour cette installation à La Panacée, les sièges réalisés en arish à Sharjah sont accompagnés avec la reproduction sur un des murs de la traduction d’un entretien émaillé de répétitions et incompréhensions qui réunissait Saâdane Afif, l’artisan et les interprètes de la biennale…

Saâdane Afif , « Heritages » à La Panacée
Saâdane Afif , « Heritages » à La Panacée

Comme il se doit, deux posters complètent cette version montpelliéraine de l’installation. Ces affiches lui donnent son titre : « Héritages : Lectures (à propos de traductions et de mal entendus culturels) ».

Les trois salles de l’exposition sont équipées de chaises construites en planches selon les instructions de « Proposta per un autoprogettazione »… Ces sièges évoqueront quelques souvenirs à ceux qui avaient visité la « Machine à habiter » proposée par Tropisme 2015

Ces trois projets de Saâdane Afif méritent sans aucun doute un passage par La Panacée.

En savoir plus :
Sur le site de La Panacée
Suivre l’actualité de La Panacée sur Facebook et Twitter
Saâdane Afif sur les sites des galeries Xavier HufkensRaebervonStenglinMehdi Chouakri.
Sur le site de son label Lyrics Records.
« Play Opposite » sur le tumblr Play Opposite et sur le site de la 6e Biennale de Moscou
« Là-bas. » sur le site de la 8e Biennale de Berlin et sur le site Universes in Universe
« Heritages » sur le site de la Sharjah Art Foundation.
A propos de Enzo Mari sur le blog La pigiste et sur YouTube

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