Hippolyte Hentgen -Friture sur la ligne – Iconoscope à Montpellier

Jusqu’au 23 décembre 2017, Iconoscope présente « Friture sur la ligne », une proposition de Hippolyte Hentgen.

Hippolyte Hentgen « Friture sur la ligne » - Iconoscope à Montpellier. Photo © Iconoscope
Hippolyte Hentgen « Friture sur la ligne » – Iconoscope à Montpellier. Photo Iconoscope

On garde le souvenir du solo show très réussi de Hippolyte Hentgen que Sylvie Guiraud avait exposé lors de Drawing room 017 à La Panacée, en septembre dernier.
Les quatre grands formats, sur des affiches de cinéma de la série « Les Pliées », accrochés sur leur cimaise bleue restent un des moments qui aura marqué de cette 8e édition du salon du dessin contemporain de Montpellier.

Hippolyte Hentgen, Les pliées, 2017 - Drawing room 017 à La Panacée, Montpellier. Photo © Hippolyte Hentgen. Les Pliées 120x160 cm (2017) D'après les affiches "Le rat d'Amérique" de Jean-Gabriel Albicocco (1966), "Le Sauvage" de Jean-Paul Rappeneau (1975), "La chanteuse et le milliardaire" de Jerry Rees (1991), "La maison qui tue"Peter Duffell (1971)
Hippolyte Hentgen, Les pliées, 2017 – Drawing room 017 à La Panacée, Montpellier. Photo © Hippolyte Hentgen. Les Pliées 120×160 cm (2017) D’après les affiches « Le rat d’Amérique » de Jean-Gabriel Albicocco (1966), « Le Sauvage » de Jean-Paul Rappeneau (1975), « La chanteuse et le milliardaire » de Jerry Rees (1991), « La maison qui tue »Peter Duffell (1971)

« Friture sur la ligne » complète et prolonge avec pertinence l’exposition montrée à La Panacée. La couleur bleue qui habille le long mur qui fait face à la rue du général Maureilhan construit une heureuse continuité entre les deux événements.

Hippolyte Hentgen « Friture sur la ligne » - Iconoscope à Montpellier. Photo © Iconoscope
Hippolyte Hentgen « Friture sur la ligne » – Iconoscope à Montpellier. Photo Iconoscope

Dans son texte de présentation, Mickaël Roy explique les raisons du titre choisi pour cette exposition. Il évoque les « hypothèses aussi fictionnelles que frictionnelles, propices à produire des situations visuelles sujettes à quelques défaillances de communicabilité » que créent les images d’Hippolyte Hentgen. Puis il ajoute : « Quand on en parle, ça résiste au langage, on dirait d’ailleurs qu’il y a de la friture sur la ligne ».

« Friture sur la ligne » rassemble une vingtaine d’œuvres sur papier qui conjuguent techniques diverses et collages. Toutes sont issues de séries récentes : « 1, 2, 3 » (2017), « Les résistantes » (2016) ou encore « Documents » et « Cartoon sur Roche » (2015/2016).

Cet ensemble est complété par un curieux film d’animation « The Hound and the rabbit (d’après Rudolph Ising) » (2015) de la série « Le ruban instable ».

Hippolyte Hentgen,, The Hound and the rabbit (d’après Rudolph Ising), 2015 Série Le ruban instable Encre sur pellicule 16 mm numérisée, bande sonore Pierre-Yves Macé
Hippolyte Hentgen,, The Hound and the rabbit (d’après Rudolph Ising), 2015 Série Le ruban instable Encre sur pellicule 16 mm numérisée, bande sonore Pierre-Yves Macé

Comme toujours à Iconoscope, l’accrochage est construit avec sobriété, cohérence et élégance.

Au milieu du mur bleu, une longue ligne brisée serpente avant de s’épanouir. Avec efficacité et parfois d’intrigants rapprochements, elle enchaîne des œuvres de petit format dont le montage est souvent habile et délicat.

Hippolyte Hentgen « Friture sur la ligne » - Iconoscope à Montpellier. Photo © Iconoscope
Hippolyte Hentgen « Friture sur la ligne » – Iconoscope à Montpellier. Photo Iconoscope

Cet assemblage conduit le visiteur vers une petite salle de projection pour y découvrir d’étranges collages d’encre craquelée sur un cartoon de Rudolph Ising réalisé 1937 et accompagné d’une fascinante bande-son de Pierre Yves Macé.

Hippolyte Hentgen,, The Hound and the rabbit (d’après Rudolph Ising), 2015 Série Le ruban instable Encre sur pellicule 16 mm numérisée, bande sonore Pierre-Yves Macé
Hippolyte Hentgen,, The Hound and the rabbit (d’après Rudolph Ising), 2015 Série Le ruban instable Encre sur pellicule 16 mm numérisée, bande sonore Pierre-Yves Macé

L’angle saillant de la galerie est occupé par deux encres sur papier de grand format (160 x 120 cm) appartenant à la série « Les résistantes » (2016). Leur association « en coin » produit un effet visuel à la fois déroutant et irrésistible qui dirige naturellement l’œil vers un petit dessin de la série « Documents » dont le modèle antique semble regarder cela avec une certaine distance…

Hippolyte Hentgen « Friture sur la ligne » - Iconoscope à Montpellier. Photo © Iconoscope
Hippolyte Hentgen « Friture sur la ligne » – Iconoscope à Montpellier. Photo Iconoscope

S’il oriente avec habileté le regard du visiteur, cet accrochage lui laisse aussi la liberté de divaguer, d’interpréter les improbables amorces narratives brouillées par la « friture sur la ligne », ou encore de rebondir sur les assemblages, collages ou citations composés par les quatre mains de Gaëlle Hippolyte et Lina Hentgen.

Gaëlle Hippolyte et Lina Hentgen avec Sylvie Guiraud - « Friture sur la ligne ». Iconoscope à Montpellier
Gaëlle Hippolyte et Lina Hentgen avec Sylvie Guiraud – « Friture sur la ligne ». Iconoscope à Montpellier

À ne pas manquer.

À lire, ci-dessous, « Grains de sel et pot-aux-roses », un texte de Mickaël Roy à propos de « Friture sur la ligne ».

En savoir plus :
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Hippolyte Hentgen sur le site de la galerie Semiose

L’Atelier A : Hippolyte Hentgen – ARTE Creative 15 Mars 2017.
Cet entretien a été réalisé à l’occasion de l’exposition collective « L’Archipel » au CRAC à Sète en 2014.

Grains de sel et pot-aux-roses

Hippolyte Hentgen n’est pas un homme, mais Hippolyte Hentgen n’est pas une femme non plus. Hippolyte Hentgen est une figure d’artiste transgenre, sans genre, en deçà et au-delà, une entité artistique à deux têtes pensantes et quatre mains faisantes – Gaëlle Hippolyte et Lina Hentgen. Soit un corps double, mais qui garde la ligne à bout de bras, à bout de mains, un être multiple et un esprit coordonné, à l’avenant des figures et des compositions hybrides qui souvent peuplent les dessins, les collages et les images, au sens élargi de l’œuvre graphique qu’il/elles poursuit/vent depuis le début des années 2000 avec une curiosité et un appétit insatiables pour la variété des cultures visuelles, savantes ou vernaculaires, que charrient les époques.

Hippolyte Hentgen fait/font des images comme il/elles passent des coups de fil, prennent des nouvelles, ou s’envoient des télégrammes. Les échanges s’enchaînent avec fluidité mais les messages connaissent des états de transmission en suspend. Opérant par emprunts, associations, superpositions et assemblages citationnels, cette pratique de création-conversation qui ajoute de la complexité aux images culturellement assimilées, fait cohabiter des figures, documents, signes et traces de dessin, en les déplaçant dans le champ d’un travail dont la destination énigmatique repose sur une dynamique d’incorporation des sources et des gestes les uns aux autres à dessein d’établir des hypothèses aussi fictionnelles que frictionnelles, propices à produire des situations visuelles sujettes à quelques défaillances de communicabilité.

Quand on en parle, d’ailleurs, ça résiste au langage, on dirait qu’il y a anguille sous roche, comme on dit, ça se cache, ça se montre et ça se tait à la fois. Et, quand on y accède, c’est alors qu’il y de la friture sur la ligne – ça grésille, ça bourdonne dans tous les sens. Dans les dessins d’Hippolyte Hentgen, ça marche en même temps que ça pose un problème de compréhension, car cette pratique artistique qui fait image ne répond à juste titre à aucun impératif de communication, c’est tant mieux et cela ferait bien plaisir à Gilles Deleuze – lui qui voyait dans l’acte de création et ce faisant dans l’œuvre, une sérieuse affaire, irréductible à toute logique d’information. Et en effet, les images d’Hippolyte Hentgen ne diffusent aucun mots d’ordre, ce sont des véhicules de souvenances – ce qui suscite l’apparition du souvenir par une association mentale, dit le dictionnaire -, et il s’agit bien de se souvenir que ce qui vient à l’œil, ce qui se soulève – le pot-aux-roses – revient de loin en proche, au risque de la perte en cours de route, évidemment.

La proposition d’Hippolyte Hentgen pour la double exposition présentée à Drawing room, salon du dessin contemporain et à la galerie Iconoscope à Montpellier qui articule des compositions issues de séries récentes sur papier et sur affiches est à l’avenant de cette approche éclectique et électrique – ce qui entre dans le giron du collage et du montage des images s’accroche à la ligne, et au bout du fil, pour faire mouche au risque de faire tomber le regardeur sous l’effet de l’esprit d’escalier, de se mettre le doigt dans la prise, et par relation de cause à effet, de prendre un coup de jus – ça fuse, ça détonne, ça surprend. Car quand on rencontre et quand on quitte une image d’Hippolyte Hentgen on ne sait pas toujours bien ce qu’elle nous a dit et ce qu’on pouvait bien lui répondre, mais elle reste avec nous, sur le bout de la langue.

Ainsi, cette production graphique tous azimuts qui bien que contribuant à l’augmentation du monde des images et des artefacts visuels, s’emploie à ne rien faire sans regarder en arrière, à ne rien produire de nouveau en ne composant qu’avec ce que la traversée des images constitue déjà comme iconothèque partagée. En ce sens, les nouvelles images qui émergent de cette dynamique, relèvent d’une volonté de déconstruction d’une hiérarchie académique des signes, tant elles tâchent de ménager des zones de décalage, de télescopage et d’équilibrisme – ça bascule comme un singe sautant sur une partition de musique -, de résurgence et de stratification des sources et des ressources.

Dans ce régime d’existence des images par addition les unes aux autres, ce qui s’ajoute côtoie ce qui se trame aux gestes et appendices graphiques et plastiques qui font tenir l’ensemble. Ce sont là des images qui se disputent et qui se rabibochent. C’est encore de l’art – de l’art qui fait avec. Un coup de ciseau ou un coup de bombe. Une orange qui vole ou un oeuf au plat. Un doigt sur le menton ou une main ouverte. Une figure féminine anonyme digne de Balthus, incorporée à un mouvement de lignes traitées à la façon d’un post-cubisme flou. Des fragments de bandes dessinées, des images d’époque. Un gymnaste moustachu côte-à-côte d’une précieuse demoiselle. Cling, chic et choc. Des visages de stars de cinéma sans identité, emportées par la foule des recouvrements. Une sorcière, un fantôme ou une figure persistante, en négatif et ce faisant en mémoire, une résistance ? Oui, voilà, les images d’Hippolyte Hentgen résistent au sens commun tout en puisant dans ce qui appartient à tous et chacun.

Ça tient, ça s’écarte et ça s’étire – les figures sont élastiques autant que les lignes et les surfaces posées, tirées, tendues et reliantes qui recouvrent et font co-exister les éléments dispersés et composés de chacun de ces rébus qui nous tiennent en haleine parce qu’ils ajoutent dans le monde des informations simples autant de grains de sel qui deviennent autant de grains de sable dans le dispositif de nos (re)connaissances. Car entre les hiatus, il y a ce que l’on ne sait et, somme toute, ce que l’on a en commun.

Mickaël Roy, septembre 2017

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