Harun Farocki – Empathie à la Friche la Belle de Mai à Marseille

Mis à jour le 10 janvier 2018

Jusqu’au 18 mars 2018, la Friche la Belle de Mai et le Goethe-Institut présente « Harun Farocki – Empathie » une exposition qui rassemble neuf installations vidéo de Harun Farocki réalisées entre 1995 à 2014.
Il faut saluer cette proposition qui permet de découvrir ou de revoir une partie de l’œuvre du cinéaste allemand qui s’attache à disséquer et à analyser le sens des images, leur histoire et leurs relations au pouvoir.

Vue d’exposition « Harun Farocki - Empathie », Friche la Belle de Mai, 2017 ®jcLett 01
Vue d’exposition « Harun Farocki – Empathie », Friche la Belle de Mai, 2017 ®jcLett 01

Ce projet reprend largement les éléments montrés par la Fondation Antoni Tàpies à Barcelone, en 2016. Le titre « Empathie » fait écho à un court essai de Harun Farocki, « Einfühlung », publié en 2008. Dans le catalogue de l’exposition barcelonaise, Antje Ehmann revient sur cette idée :

« La notion d’empathie, tirée d’un texte de Harun Farocki, guide la sélection des œuvres qui seront présentées à Barcelone. Alors qu’à partir des années 1960, l’effet de distanciation de Brecht impose un besoin de “dé-romantiser” et d’objectivité dans les pratiques documentaires, Farocki se demande vers la fin de sa vie pourquoi le précieux terme d’“empathie” a été remis à l’ennemi, c’est-à-dire au cinéma grand public et à l’industrie du divertissement. Harun Farocki plaide alors pour une reconsidération du terme, ainsi que sa réappropriation : pour un autre type d’empathie. Nous considérons que l’utilisation de la caméra par Farocki, particulièrement patiente et sans jugement, est un outil permettant de filmer les personnes au travail et les espaces de travail sans ingérence, sans manipulation, preuve précieuse de ses capacités d’empathie ».

Vue d’exposition « Harun Farocki - Empathie », Friche la Belle de Mai, 2017 ®jcLett 02
Vue d’exposition « Harun Farocki – Empathie », Friche la Belle de Mai, 2017 ®jcLett 02

Les installations de Farocki imposent un engagement du spectateur. L’exposition « Harun Farocki – Empathie » est donc exigeante. Elle nécessite du temps et de l’attention. Souvent, c’est au regardeur de faire son propre « montage », de construire le sens que produit le rapprochement entre deux séquences, d’entrer dans ce que l’artiste nomme « empathie ».

L’exposition « Harun Farocki – Empathie » présente les œuvres suivante :

La scénographie sobre valorise avec efficacité les installations présentées. En revanche, le parcours en boucle est un peu déroutant.

Comme à Barcelone, le commissariat est assuré par Antje Ehmann.
Cette proposition, partenaire du 40e anniversaire du Centre Pompidou, est une coproduction Harun Farocki GbR avec le Goethe-Institut et la Friche la Belle de Mai.

À n’en pas douter, ce projet marque la fin de l’année 2017 et le début 2018 à Marseille.
Une exposition à ne pas manquer !

On regrette que le catalogue « Harun Farocki : Another Kind of Empathy », publié pour l’exposition à la Fondation Antoni Tàpies, ne soit pas traduit.

Une fiche de salle est disponible à l’entrée de la salle d’exposition. Les textes donnent les repères essentiels pour percevoir les intentions de l’artiste et du commissariat.
Cependant, son format A3 n’est pas très facile à manipuler pendant le parcours de visite. De plus, la taille réduite des caractères imprimés rend sa lecture difficile dans la pénombre de l’espace d’exposition. « Harun Farocki – Empathie » méritait certainement d’autres dispositifs d’aide à la visite.
Un dossier pédagogique est téléchargeable à partir du site web de la Friche. Après une présentation de l’exposition, il suggère un premier parcours accompagné de pistes pédagogiques pour les collégiens et un second pour les élèves plus âgés.
On regrette que ces outils d’aide à la visite ne soient pas complétés par des repères bibliographiques et des ressources en ligne pour que le visiteur puisse préparer ou enrichir son expérience de visite.
L’équipe de la Friche annonce, pour les vacances de février, une mallette ludique et pédagogique à destination des familles pour accompagner les jeunes publics dans la découverte de l’exposition. On devrait y trouver un ensemble de propositions de jeux intitulés les Devenir Spect’Acteurs.

À lire, ci-dessous, notre compte-rendu de visite. Il est accompagné pour certaines œuvres d’un commentaire, traduction des textes disponibles en anglais et allemand sur le site de Harun Farocki. On trouvera également une présentation de « Harun Farocki – Empathie » et quelques repères biographiques à propos du cinéaste, extraits du dossier de presse.

L’exposition est enrichie par une importante programmation « Du Travail : Travailler/Œuvrer ». Elle s’organise autour de rencontres, de débats, de projections, qui « entendent mettre en partage les interrogations que pose le travail aujourd’hui, à travers toutes les disciplines artistiques ». Détails disponibles sur le site de la Friche.

En savoir plus :
Sur le site de la Friche la Belle de Mai
Suivre l’actualité de la Friche la Belle de Mai sur Facebook, Twitter et Instagram
Sur le site Harun Farocki
« Harun Farocki. Empathy » sur le site de la Fondation Antoni Tàpies à Barcelone

Harun Farocki – Empathie : Parcours de l’exposition

« Interface / Schnittstelle » (1995)

Le parcours de visite débute logiquement par « Interface » une installation qu’Harun Farocki a réalisée pour le Musée Moderne d’art de Villeneuve, en 1995.

Harun Farocki,  Interface - Schnittstelle, 1995 ®jcLett
Harun Farocki,  Interface – Schnittstelle, 1995 ®jcLett

C’est la première production du cinéaste dans le champ des arts plastiques et pour l’espace de l’exposition.
Pour la première fois, Harun Farocki expérimente un dispositif à deux moniteurs qu’il réutilisera par la suite. Avec « Interface », Farocki met le regardeur devant un choix, analogue à celui dans lequel le cinéaste se trouve dans sa salle de montage… Il interroge cet « endroit où on coupe » (Scnnittstelle), la combinaison de deux séquences, point de départ d’un film… Il se penche également sur la question de savoir ce que signifie travailler avec des images existantes plutôt que de produire ses propres images…

Harun Farocki, Section / Interface.1995 2 vidéos, chacune sur moniteur Durée : 24 minutes 29 secondes Musée Moderne d’art de Villeneuve d’Ascq ; Harun Farocki GbR
Harun Farocki, Section / Interface.1995 2 vidéos, chacune sur moniteur Durée : 24 minutes 29 secondes Musée Moderne d’art de Villeneuve d’Ascq ; Harun Farocki GbR

« Interface » est aussi un autoportrait du cinéaste dans lequel il construit parfois de surprenantes mises en abîme. Ainsi, le réalisateur, assis à sa table de montage en 1995, visionne et comment une scène extraite d’Inextinguishable Fire (Feu inextinguible) où on voit Farocki en action sous l’œil de sa caméra, en 1969…

Après cette « introduction », le parcours s’organise en une boucle qui logiquement débute en face du visiteur et qui s’achève sur sa droite. Toutefois, selon l’encombrement du couloir où est présenté « Travailleurs quittant l’usine en onze décennies / Arbeiter verlassen die Fabrik in elf Jahrzehnten » (2005), il est assez facile de s’engager à droite, vers le dernier projet à long terme de Farocki, réalisé avec Antje Ehmann, en 2011-2014… Le texte de présentation considère ces dispositifs comme un complément de la sélection d’œuvres autour du travail du cinéaste…

Ces deux itinéraires démarrent avec une installation qui fait écho à une scène récurrente dans le regard que porte Farocki sur le travail et avec l’unique film de l’exposition: « Travailleurs quittant l’usine / Arbeiter verlassen die Fabrik », réalisé en 1995.
Cette œuvre majeure de Farocki est essentielle dans la compréhension de l’exposition. On peut donc regretter qu’elle ne soit projetée qu’en milieu du parcours, là où les deux « circuits » bouclent et se rejoignent.

« Travailleurs quittant l’usine / Arbeiter verlassen die Fabrik » (1995)

Dans cet essai documentaire de 1995, Harun Farocki pose un regard aigu sur le « premier film » de l’histoire du cinéma, réalisé en 1895 et projeté 100 ans plus tôt : Sortie d’usine des Frères Lumière.

Pendant une année, il a recherché cette scène dans des documentaires, des fictions, des films industriels et de propagande, des actualités et des reportages.
Dans un montage d’une trentaine de minutes, Farocki rapproche des séquences extraites d’Intolérance, de Metropolis, des Temps modernes ou encore des Tueurs de Siodmak ou du Désert rouge d’Antonioni, avec des films soviétiques, des documentaires de la RDA et des actualités sociales tournées à Lyon, chez Ford à Détroit ou devant Wolkswagen à Emden. Il y ajoute des images de télésurveillance et celles issues de films d’entreprise qui « glorifient » portails sécurisés, alarmes, barrages anti-intrusion, et bien sûr systèmes de vidéosurveillance.

Harun Farocki, Travailleurs quittant l’usine - Arbeiter verlassen die Fabrik, 1995 - Extrait de Clash by Night. de Fritz Lang (1951)
Harun Farocki, Travailleurs quittant l’usine – Arbeiter verlassen die Fabrik, 1995 – Extrait de Clash by Night. de Fritz Lang (1951)

Le cinéaste construit une analyse sans concession du cinéma, de son histoire et de ses rapports avec le monde du travail. Dans un entretien reproduit par la revue québécoise « Hors Champs », il déclare en 2007 :

« Ce que je tente de souligner dans le film, c’est cette règle qui consiste à dire que la vie commence quand le travail finit, et qui correspond à peu près à l’apparition du cinématographe. Dans Clash by night (1951) de Lang, Marilyn Monroe, en quittant l’usine, n’est plus une ouvrière, elle devient une personne. C’est aussi le cas de Chaplin. Ils doivent toujours être montrés devant l’usine. Ils sont donc définis par l’usine, mais toujours en arrière-fond. La vraie vie commence alors, et la vraie vie c’est la vie du divertissement, des produits commerciaux, du spectacle. C’est un peu le terrain de jeu du film ».

« Travailleurs quittant l’usine en onze décennies / Arbeiter verlassen die Fabrik in elf Jahrzehnten » (2005)

Onze ans après son hommage au centième anniversaire du cinéma à travers « Travailleurs quittant l’usine », Harun Farocki revisite ici son propre travail.

Harun Farocki, Travailleurs quittant l’usine en onze décennies - Arbeiter verlassen die Fabrik in elf Jahrzehnten, 2005 ®jcLett
Harun Farocki, Travailleurs quittant l’usine en onze décennies – Arbeiter verlassen die Fabrik in elf Jahrzehnten, 2005 ®jcLett

« Travailleurs quittant l’usine en onze décennies » est une installation pour douze moniteurs en ligne, chacun diffuse un film ou un extrait qui documente le thème de la sortie d’usine, de 1895 à 2000. À gauche, La sortie de l’usine Lumière à Lyon, emblématique « premier film » de l’histoire du cinéma réalisé en 1895, et à droite Dancer in the Dark de Lars von Trier (2000). Dans cet intervalle, Farocki montre un film par décennie, en couleur ou en noir et blanc, muet ou accompagné de dialogues ou de commentaires, films documentaires ou de fiction. Parmi ces derniers, on retrouve les Temps Modernes de Chaplin, Metropolis de Fritz Lang ou encore Accattone de Pasolini…

Harun Farocki, Workers Leaving the Factory in Eleven Decades / Travailleurs quittant l’usine en onze décennies. 2005 12 vidéos, chacune sur moniteur Durée : 23 minutes Harun Farocki GbR
Harun Farocki, Workers Leaving the Factory in Eleven Decades / Travailleurs quittant l’usine en onze décennies. 2005 12 vidéos, chacune sur moniteur Durée : 23 minutes Harun Farocki GbR

On avait pu voir cette installation à Arles, dans « Picture Industry » de Walead Beshty, cette curieuse proposition que la Fondation Luma avait montrée parmi les quatre expositions qui inauguraient avec « Systematically Open ? » la réouverture de La Mécanique Générale, au Parc des Ateliers. On pouvait aussi y regarder dans une salle de projection « Travailleurs quittant l’usine ».

« Re-verser. Variation de l’opus 1 de Tomas Schmit / Umgießen. Variation von Opus 1 von Tomas Schmit  » (2010)

Au-delà du face à face avec les 12 moniteurs de « Travailleurs quittant l’usine en onze décennies », l’œil du visiteur est irrésistiblement attiré par une boucle vidéo intrigante qui occupe toute la hauteur de l’espace d’exposition.

Harun Farocki, Re-verser. Variation de l’opus 1 de Tomas Schmit - Umgießen. Variation von Opus 1 von Tomas Schmit, 2010 ®jcLett 01
Harun Farocki, Re-verser. Variation de l’opus 1 de Tomas Schmit – Umgießen. Variation von Opus 1 von Tomas Schmit, 2010 ®jcLett 01

Dans le cadrage serré d’un alignement de bouteilles, un bras de robot saisit la première, remplie d’eau, pour la vider dans la suivante et ainsi de suite. Au bout de la ligne, la dernière bouteille est à nouveau vidée dans la première. À chaque opération, des gouttes d’eau s’échappent et le niveau diminue. Après une vingtaine de minutes, les bouteilles sont vides… Cette installation est la seule sans aucune présence humaine.
Le site www.harunfarocki.de, reproduit la note de production suivante, signée par Antje Ehmann :

« Cette œuvre renvoie directement à la performance de Tomas Schmit intitulée Zyklus für Wassereimer (oder Flaschen) (Cycle pour un seau d’eau [ou des bouteilles]), réalisée le 18 décembre 1983 à Amsterdam. Pour l’occasion, l’artiste du mouvement Fluxus s’était agenouillé au sol à l’intérieur d’un cercle constitué de bouteilles de lait vides, avant de verser de l’eau contenue dans une bouteille dans la suivante jusqu’au total épuisement du contenant.
L’“action” revendique Farocki, “échappe ici au symbolisme… par son manque de qualité vitale. La simplicité de son dénouement rappelle les pièces de Beckett. Malgré le conformisme de l’événement, il y avait un développement, une anti-action trouvait une fin à sa propre initiative.” 
Harun Farocki a transformé le rituel en un film de vingt-deux minutes, sans montage. L’eau est versée par un robot dont le bras traverse l’espace pictural étendu, exécutant une action spectaculaire du re-versement de l’eau ».

Harun Farocki, Re-Pouring. Variation on Opus 1 by Tomas Schmit / Re-verser. Variation de l’opus 1 de Tomas Schmit. 2010 Installation vidéo, 7 variations Durée : 20 minutes 9 secondes Harun Farocki GbR, Osram Art Projects : Seven Screens, Munich
Harun Farocki, Re-Pouring. Variation on Opus 1 by Tomas Schmit / Re-verser. Variation de l’opus 1 de Tomas Schmit. 2010 Installation vidéo, 7 variations Durée : 20 minutes 9 secondes Harun Farocki GbR, Osram Art Projects : Seven Screens, Munich

Cette boucle vidéo ouvre un large espace où sont présentés trois installations à double projection.
Du mobilier de jardin permet au visiteur de regarder confortablement ces œuvres.

Re-Pouring, Variation on Opus 1 by Tomas Schmit Re-verser, Variation de l’opus 1 de Tomas Schmit, 2010 et Contre-musique, 2004 ®jcLett
Re-Pouring, Variation on Opus 1 by Tomas Schmit Re-verser, Variation de l’opus 1 de Tomas Schmit, 2010 et Contre-musique, 2004 ®jcLett

« Contre-musique / Gegen-Musik » (2004)

Cette installation, réalisée au Fresnoy, dans le cadre de Lille 2004 – Capitale Européenne de la Culture, met en relation des extraits de films (L’homme à la caméra de Dziga Vertov ou de Berlin Symphonie d’une grande ville de Walter Ruttman) avec des images produites par des caméras de surveillance.

Harun Farocki, Contre-musique - Gegen-Musik, 2004®jcLett
Harun Farocki, Contre-musique – Gegen-Musik, 2004®jcLett

Farocki en fait le commentaire suivant :

« La ville est aujourd’hui tout aussi matérialisée et régulée qu’une chaîne de production. Les images qui caractérisent désormais la journée d’une ville sont des images opérationnelles, des images de contrôle : Les représentations de la régulation du trafic, en voiture, train ou métro, les représentations déterminant la hauteur des transmetteurs de téléphonie mobile ou encore celle des trous dans les réseaux, les images produites par des caméras thermiques pour enregistrer la perte de chaleur d’un bâtiment. Et les modèles numériques des villes, représentées avec moins de formes de bâtiments ou de toitures qu’au 19ème siècle quand surgirent les villes industrielles, dont Lille. Malgré leurs boulevards, promenades, places de marché, arcades et églises, les villes sont déjà des machines à vivre et à travailler. Je veux, moi aussi, “reconstruire” le cinéma urbain, mais avec des images différentes. Temps et moyens limités induisent de se concentrer sur quelques chapitres archétypaux. Des fragments, ou des études préliminaires ».

Harun Farocki, Counter-Music/ Contre-musique. 2004 Installation vidéo Durée : 25 minutes 1 seconde Le Fresnoy, Tourcoing ; Lille 2004 - Capitale Européenne de la Culture ; Délégation aux Arts Plastiques, Paris ; Fonds Image / Mouvement, Centre National de la Cinématographie, Paris ; Fonds DICREAM, Centre National du Cinéma et de l’Image Animée, Paris ; Harun Farocki GbR
Harun Farocki, Counter-Music/ Contre-musique. 2004 Installation vidéo Durée : 25 minutes 1 seconde Le Fresnoy, Tourcoing ; Lille 2004 – Capitale Européenne de la Culture ; Délégation aux Arts Plastiques, Paris ; Fonds Image / Mouvement, Centre National de la Cinématographie, Paris ; Fonds DICREAM, Centre National du Cinéma et de l’Image Animée, Paris ; Harun Farocki GbR

« Comparaison via un tiers / Vergleich über ein Drittes » (2007)

Comparison via a Third Comparaison via un tiers, 2007 ®jcLett
Comparison via a Third Comparaison via un tiers, 2007 ®jcLett

L’historien de l’Art et commissaire d’exposition Matthias Michalka propose l’analyse suivante de cette installation :

« Dans cette installation vidéo, c’est la question du travail et de ses représentations qui est au centre du propos. Les conséquences des processus de rationalisation et d’automatisation sont interrogées à travers l’exemple de la production et de la transformation de briques. Des images tournées dans diverses usines en Inde (Mumbai, Nimbut et Pune) telles que la scène de l’ouvrière assise sont projetées seules ou côte à côte, en alternance ou confrontées à des images tournées dans des usines européennes. À la présentation de procédés de fabrication de plus en plus automatisés, succèdent diverses temporalités et sociétés que Farocki fait dialoguer dans une série de différentes constellations ».

Harun Farocki, Comparison via a Third / Comparaison via un tiers. 2007 Installation vidéo Durée : 24 minutes 47 secondes Harun Farocki GbR avec le soutien du Kulturstiftung des Bundes, Berlin et le Mumok - Museum Moderner Kunst Stiftung Ludwig
Harun Farocki, Comparison via a Third / Comparaison via un tiers. 2007 Installation vidéo Durée : 24 minutes 47 secondes Harun Farocki GbR avec le soutien du Kulturstiftung des Bundes, Berlin et le Mumok – Museum Moderner Kunst Stiftung Ludwig

« L’argent et la croix / Das Silber und das Kreuz » (2010)

Harun Farocki, L’argent et la croix - Das Silber und das Kreuz, 2010 ®jcLett
Harun Farocki, L’argent et la croix – Das Silber und das Kreuz, 2010 ®jcLett

« Farocki résume son installation ainsi : “Les Espagnols ont apporté la croix et ont récupéré l’argent”. L’artiste fait référence à une peinture, Descripción del Cerro Rico e Imperial Villa de Potosí (Description du Cerro Rico et de Potosi, la ville impériale), réalisée par Gaspar Miguel de Berrío 1706-62, à partir de laquelle il développe un discours sur le processus européen de colonisation et le pouvoir qui a découlé du contrôle des méthodes de production. Cette œuvre est une analyse complète par laquelle les villes, les travailleurs et les mines d’argent de Potosi, en Bolivie, étaient représentés pendant toute la période de la colonisation espagnole. Les différentes parties de la peinture sont comparées aux images filmées sur les mêmes sites en 2010 ».

Amanda Cruz, 2011

Harun Farocki, The Silver and the Cross / L’argent et la croix. 2010 Installation vidéo Durée : 17 minutes 36 secondes Harun Farocki GbR
Harun Farocki, The Silver and the Cross / L’argent et la croix. 2010 Installation vidéo Durée : 17 minutes 36 secondes Harun Farocki GbR

L’exposition des installations d’Harun Farocki se termine avec la salle de projection où est montré son film « Travailleurs quittant l’usine ».

Harun Farocki, Travailleurs quittant l’usine - Arbeiter verlassen die Fabrik, 1995 ®jcLett
Harun Farocki, Travailleurs quittant l’usine – Arbeiter verlassen die Fabrik, 1995 ®jcLett

Le parcours s’achève avec la présentation, pour la première fois en France, du dernier projet à long terme de Farocki, réalisé avec Antje Ehmann : Labour in a single shot que l’on peut traduire par Le travail en une seule prise. L’exposition en propose deux installations :

« Le travail en une seule prise / Eine Einstellung zur Arbeit » (2011-2014)

De 2011 à 2014, Harun Farocki et Antje Ehmann ont organisé des ateliers avec des cinéastes et des artistes dans 15 villes du monde entier. Ensemble, ces laboratoires d’images ont produit plus de 400 films, de une à deux minutes, sur le sujet du travail.

L’exposition propose 54 vidéos extraites de cet ensemble, tournées dans 9 villes : Bangalore, Buenos Aires, Hanoï, Johannesbourg, Le Caire, Mexico, Moscou, Rio de Janeiro et Tel Aviv.

Harun Farocki et Antje Ehmann, Le travail en une seule prise - Eine Einstellung zur Arbeit, 2011-2014  ®jcLett
Harun Farocki et Antje Ehmann, Le travail en une seule prise – Eine Einstellung zur Arbeit, 2011-2014  ®jcLett

Le dispositif scénographique utilise un ensemble de 9 écrans suspendus dans la pénombre. Chacun est accompagné d’une douche sonore. Le visiteur déambule librement dans cet espace, passant d’une ville à l’autre. La durée brève de ces courts métrages est parfaitement compatible avec cette installation.
L’exposition réussit parfaitement à rendre compte de la richesse et de la diversité de ce projet particulièrement intéressant.

Le site web dédié au projet en définit ainsi les concepts :

« Labour in a Single Shot, ou Le travail en une seule prise, est un projet initié en 2011 par Antje Ehmann et Harun Farocki constitué de workshops avec des cinéastes et des artistes dans 15 villes du monde entier. À partir de février 2013, une série d’expositions présentent les résultats d’ateliers sélectionnés dans un contexte plus large.
Ces laboratoires d’images aboutissent à la production de vidéos de 1 à 2 minutes, réalisées en une seule prise : le plan peut être fixe, panoramique ou en travelling, seules les coupes doivent être exclues.

Leur sujet d’investigation est le travail : rémunéré ou non rémunéré, matériel ou immatériel, métiers traditionnels ou entièrement nouveaux. Une sélection de 54 vidéos produites dans 9 villes (Bangalore, Buenos Aires, Le Caire, Hanoï, Johannesburg, Mexico, Moscou, Rio de Janeiro, Tel-Aviv) sont présentées dans l’exposition. Labour in a Single Shot/Le travail en une seule prise soulève autant qu’il capture les caractéristiques spécifiques à chaque projet réalisé dans ces 9 villes et régions. Ehmann et Farocki sont les témoins de diverses formes de travail à l’œuvre : cordonniers, cuisiniers, serveurs, laveurs de vitres, infirmières, tatoueurs, ou encore éboueurs. Mais la plupart du travail se déroule derrière les portes closes. Souvent, le travail est non seulement invisible, mais insoupçonné. Il est donc vital d’entreprendre des recherches afin de garder les yeux ouverts et de rester en mouvement. Où voir quel type de travail ? Quelle en est la part cachée ? Que se passe t-il en ville, et en périphérie ? Quelles sont les pratiques caractéristiques et les pratiques inhabituelles dans telle ou telle ville ? Quel type de processus de travail permet des défis cinématographiques intéressants ?

Par ailleurs, les contraintes liées à ces ateliers soulèvent des questions sur la forme cinématographique et sur le processus de la réalisation. Presque toute forme de travail est répétitive. Aussi, comment en définir le début et la fin au moment de la prise ? La caméra doit-elle être fixe ou en mouvement ? Comment filmer cette chorégraphie en une seule prise et de façon efficace et pertinente ? Néanmoins, les vidéos produites à l’issue des ateliers montrent qu’une seule prise de 1 à 2 minutes suffit à créer une narration, un suspense, un effet de surprise.

Pour l’élaboration du projet, Ehmann et Farocki s’inspirent de la méthode de réalisation des premiers films à la fin du 19ème siècle. En effet, ils sont réalisés en un seul plan séquence et attestent que chaque détail du monde en mouvement est digne d’être considéré et filmé ».

« Workers Leaving their Workplace/Travailleurs quittant leur lieu de travail » (2011-2014)

Labour in a Single Shot comprend également la production, dans chacune des villes, d’un remake contemporain de La sortie de l’usine Lumière à Lyon des Frères Lumière.

Harun Farocki et Antje Ehmann, Workers Leaving their Workplace - Travailleurs quittant leur lieu de travail , 2011-2014  ®jcLett
Harun Farocki et Antje Ehmann, Workers Leaving their Workplace – Travailleurs quittant leur lieu de travail , 2011-2014  ®jcLett

L’exposition s’achève donc par 9 de ces remakes créés entre 2011 et 2014.

Le catalogue en ligne (http://www.labour-in-a-single-shot.net/en/films) recense non pas une sélection des meilleurs travaux, mais l’intégralité des vidéos produites lors de ces ateliers.

Antje Ehmann et Harun Farocki, Labour in a Single Shot, 2011-2014_1
Antje Ehmann et Harun Farocki, Labour in a Single Shot, 2011-2014_1

La scénographie reproduit les pictogrammes créés pour l’installation par Andreas Siekmann et Alice Creischer.

Lors de l’exposition à la Fondation Antoni Tàpies, Antje Ehmann avait animé une conférence à propos du projet « Labour in a Single Shot ». De larges extraits sont disponibles en ligne sur la chaîne Youube de la Fondation :

Harun Farocki – Empathie : Présentation du projet

Coordonnant leurs énergies, le Centre Pompidou, la Friche la Belle de Mai et le Goethe-Institut s’associent pour donner à voir l’oeuvre fondamentale du cinéaste allemand Harun Farocki. Le Centre Pompidou se consacre à l’analyse de l’image par Harun Farocki ; la Friche et le Goethe- Institut à Marseille déploient une ample exposition et de multiples propositions autour de la notion de travail, largement mise en jeu dans l’oeuvre de l’artiste : relation au travail, image du travail, déshumanisation du travail et nouveaux enjeux du travail dans le monde actuel sont discutés, éprouvés, visibles pendant toute la fin 2017 et début 2018 en plusieurs temps à Marseille.

Harun Farocki - Empathie - Slide

Harun Farocki (1944–2014) est l’un des réalisateurs allemands les plus influents au monde. Son travail comprend plus de 100 documentaires, films expérimentaux, essais, courts et longs métrages auxquels s’ajoute un large corpus de travaux théoriques encore inédits. Exerçant également comme professeur et conférencier, Farocki est un ethnographe des espaces capitalistes de vie, qu’il s’attache à disséquer et analyser. Cette analyse du sens des images, de leur genèse, et, plus particulièrement, des structures de pouvoir sous jacentes, est donc indissociable de sa pratique et de son oeuvre.

« Empathie — Harun Farocki » réunit neuf installations vidéo de Harun Farocki datant de 1995 à 2014. Présenté pour la première fois à la Fondation Antoni Tàpies (Barcelone, 2016), ce corpus d’oeuvres vidéo consacré au travail témoigne également d’un tournant dans la carrière et la pratique artistique de Farocki qui passe, en 1995, au double écran et crée, à partir de Section/Interface présenté également au Centre Pompidou, des installations pensées pour l’espace d’exposition. « Empathie – Harun Farocki » regroupe des oeuvres vidéo telles Workers Leaving the Factory/ Travailleurs quittant l’usine, essai documentaire sur la disparition anticipée du travail industriel, ou encore la vidéo Comparison via a Third/ Comparaison via un tiers sur l’industrie traditionnelle en contrepoint de celle des pays industrialisés.

Empathie. Cette notion chère au réalisateur est le fil rouge des oeuvres qui sont présentées à la Friche la Belle de Mai. À partir des années 1960, Farocki se pose la question, les années avançant, du glissement du terme « empathie » vers ses ennemis, à savoir le cinéma grand public et l’industrie du divertissement. Harun Farocki plaide alors pour une reconsidération du terme, ainsi que sa réappropriation : pour un autre type d’empathie. « Nous considérons que l’utilisation de la caméra par Farocki, particulièrement patiente et sans jugement, est un outil permettant de filmer les personnes au travail et les espaces de travail sans ingérence, sans manipulation, preuve précieuse de ses capacités d’empathie » (Antje Ehmann/ Carles Guerra).

En complément de cette sélection d’oeuvres autour du travail, la Friche la Belle de Mai et le Goethe- Institut présentent, pour la première fois en France, le dernier projet à long terme de Farocki, réalisé avec Antje Ehmann : Labour in a single shot que l’on peut traduire par Le travail en une seule prise. De 2011 à 2014, Harun Farocki et Antje Ehmann ont organisé des ateliers avec des cinéastes et des artistes dans 15 villes du monde entier. Ensemble, ces laboratoires d’images ont produit plus de 400 films, de une à deux minutes, sur le sujet du travail. Ces courts films, avec un point de vue unique, sorte de long travelling, illustrent les nombreux types de travail qui coexistent aujourd’hui dans le monde : travail matériel ou immatériel, travail rémunéré ou non rémunéré, professions traditionnelles ou nouvelles.

Harun Farocki – Repères biographiques

Harun Farocki, de son vrai nom Harun El Usman Faroqhi, naît en 1944 à Neutitschein, (ex République Tchèque annexée par l’Allemagne), d’un père indien et d’une mère allemande. Il vivra son enfance en Inde et en Indonésie. La famille s’installera par la suite en Allemagne, où son père exercera son métier de médecin.

Plus tard, Harun Farocki emménage à Berlin, ville où l’artiste restera jusqu’à la fin de sa vie en 2014. En 1966, à l’âge de 22 ans, il intègre l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin (Deutsche Film und Fernsehakademie Berlin), d’où il est exclu en 1968, pour ses activités militantes d’extrême gauche. Cet activisme se ressentira dans son oeuvre, notamment dans ses premiers films tels que White Christmas (1968) ou encore Feu inextinguible (1969) qui dénonceront tous deux la guerre du Vietnam et les actes de barbarie proférés à l’encontre des Vietnamiens, médiatisés à profusion.

Harun Farocki laisse derrière lui une production très importante de plus de 120 films et installations. Son travail, à la croisée de l’essai et du film documentaire, est influencé par les travaux des artistes Jean- Luc Godard, Jean-Marie Straub, Danièle Huillet ou encore Bertolt Brecht. Il porte un regard aiguisé et s’intéresse avec curiosité aux dispositifs de surveillance, de contrôle de l’humain, que ce soit dans le milieu du travail, du quotidien ou de la guerre. L’autonomisation de la machine et du geste sont autant de sujets qui lui sont chers et qu’il passera au crible. Sa démarche oscille entre celle de l’artiste, du chercheur et parfois presque du scientifique, sans porter pour autant un regard clinique mais plutôt critique sur ses sujets d’études.

Le milieu des années 1990 marquera un tournant dans sa pratique.
Le financement qu’il trouvait jusqu’alors auprès de la télévision se fait rare, alors que les institutions muséales commenceront à s’intéresser à son travail.

En 1995, il est invité à participer à l’exposition Le monde après la photographie au Musée d’art moderne de Villeneuve D’Ascq. Il répondra à la demande du commissaire d’exposition, Régis Durand, avec Section/Interface, sa première installation en double écran où l’artiste dévoile d’une manière poétisée ses méthodes de travail en se filmant à sa table de montage. Il continuera à produire des films mais poursuivra également sa recherche à travers ses installations qui se caractériseront souvent par le dédoublement des écrans, travail didactique qui vise à commenter l’image par l’image.

Harun Farocki écrit de nombreux textes sur son cinéma ou le cinéma plus généralement, notamment dans la revue Trafic, fondée par le grand critique de cinéma Serge Daney, où il sera de nombreuses fois invité à écrire. Il dirige également de 1974 à 1984 la revue allemande Filmkritik, première revue critique publiée après la guerre qui fera figure de manifeste pour le nouveau cinéma allemand.

Son approche pédagogique et didactique, que l’on retrouve dans toute sa démarche, se déploie avec son activité de professeur à l’université de Berkeley, à l’Académie des Beaux-arts de Vienne mais aussi à l’Académie allemande du film et la télévision de Berlin où il sera l’enseignant du cinéaste Christian Petzold, ce qui marque le début de leur collaboration.

Avec l’aimable autorisation du Centre Pompidou.

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