Escape au Frac Occitanie Montpellier

Du 26 janvier au 24 mars 2018, le Frac Occitanie Montpellier présente « Escape », une exposition construite en collaboration avec le Rectorat de l’académie.

Le texte d’intention souligne que l’ensemble d’œuvres de la collection, dont plusieurs acquisitions récentes sont « réunies autour de la question de la représentation de “l’autre” et du lieu dans lequel il évolue. Le titre, “ Escape ”, suggère la recherche d’une sortie du contexte, vers un ailleurs, par un sujet qui peut être l’artiste lui-même ».

L’accrochage rassemble des œuvres de : Hervé Beurel, Benoît Broisat, Thibault Brunet, Nicolas Daubanes, Agnès Fornells, Nan Goldin, Anna Malagrida, Fiorenza Menini, Valérie Mréjen, Nedko Solakov, The Atlas Group

« Escape » se développe dans les espaces conçus pour le précédent projet au FRAC OM. On retrouve donc la salle de projection aménagée au fond de la salle d’exposition. Naturellement, ce dispositif impose quelques contraintes pour l’installation des œuvres.

Escape au Frac Occitanie Montpellier - Vue de l'exposition
Escape au Frac Occitanie Montpellier – Vue de l’exposition

Le texte de Julie Six, disponible à l’accueil, suggère que l’accrochage d’« Escape » est en partie construit sur des échos entre des œuvres récemment acquises par le FRAC OM et une sélection de pièces plus anciennes.
Ces rapprochements sont souvent pertinents.
Ainsi les deux séries d’Agnès Fornells (« De l’autre côté – version 1 » et « Hecho en México », 2016) viennent résonner avec les éléments du « Parasol de Phnom Penh » de la série « Les Témoins » de Benoît Broisat.

Il en va de même avec « La Baule, ciel d’orage » de Valérie Mréjen et les photographies déposées par Fiorenza Menini au FRAC OM (« Transformations d’après Kafka (hôtel St James) », « Little Marmaid » et « Vision 3 »). L’ensemble est subtilement introduit par un tirage du célèbre « Self-Portrait in the Train » de Nan Goldin, issu d’une collection particulière.

Cependant, on peut regretter l’accrochage des trois images de la série « Transformations d’après Kafka (hôtel St James) » de Fiorenza Menini dans la salle de projection. Leur voisinage avec la vidéo « Danse de femme ( Danza de mujer ) » d’Anna Malagrida semble plutôt dérangeant. Doit-on y voir un parallèle entre le rideau/hijab qui flotte au vent et la couverture sous laquelle se cache une femme dans la chambre de l’hôtel St James ?

À lire le texte de Julie Six, le voile noir filmé par Anna Malagrida est supposée résonner avec les « Livres noirs » de Nicolas Daubanes… Pourquoi pas ! Mais il est fâcheux que ces œuvres soient présentées aux deux extrémités de l’espace d’exposition.

Nicolas Daubanes, Les livres noirs, 2016 - Escape au Frac Occitanie Montpellier
Nicolas Daubanes, Les livres noirs, 2016 – Escape au Frac Occitanie Montpellier

Beaucoup plus énigmatique est le rapprochement que la co-commissaire de l’exposition suggère entre la très mystérieuse et inquiétante image de Thibault Brunet (« Sans titre #14 », série « Territoires circonscrits », 2016) et la vidéo « I only Wish That I Could Weep » (2001) de The Atlas Group/Walid Raad… Au-delà d’un bord de mer « partagé », leur écho nous a laissés assez dubitatifs…

Restent les quatre tableaux de la série « Collection Publique » de Hervé Beurel qui semblent sans vis-à-vis et absents du texte de Julie Six. Pourtant, en photographiant ces motifs abstraits sur les murs d’immeubles de cités, « l’artiste redonne à ces décors défraîchis une puissance d’échappatoire, suggérant des “recréations” possibles, invitant chacun à s’en emparer, à les déplacer ailleurs », comme le souligne avec pertinence Emmanuel Latreille.

Hervé Beurel, série « Collection Publique » - Escape au Frac Occitanie Montpellier
Hervé Beurel, série « Collection Publique » – Escape au Frac Occitanie Montpellier

Faut-il imaginer un dialogue entre les images de Hervé Beurel et le texte mural de Nedko Solakov ?

Au-delà de ces quelques questions à propos de l’accrochage, « Escape » reste un projet très intéressant avec une sélection d’œuvres particulièrement réussie.
Les récentes acquisitions qui sont présentées justifient à elles seules un passage par le FRAC OM.
On a particulièrement apprécié le montage des photographies d’Agnès Fornells et de Thibault Brunet avec du verre antireflet. On remercie l’équipe du FRAC OM pour cet investissement qui valorise à leur juste mesure leurs œuvres.

Cette quatrième collaboration du Frac OM avec le Rectorat sera accompagnée de deux formations pendant l’exposition. Elles rassembleront une cinquantaine de professeurs de Lettres et d’Arts Plastiques.

À lire, ci-dessous, les textes de présentation d’ « Escape » par Julie Six, co-commissaire de l’exposition (disponible à l’accueil) et celui d’Emmanuel Latreille directeur du FRAC OM qui apporte d’utiles enrichissements.

En savoir plus :
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Présentation de « Escape » par Julie Six

L’exposition qui ouvre l’année 2018 est le fruit de la quatrième collaboration entre le Frac Occitanie Montpellier et le Rectorat de l’académie. Conçue conjointement par Emmanuel Latreille et les IPR de Lettres et d’Arts Plastiques, assistés par la professeure missionnée au service éducatif, Escape proposera un ensemble d’œuvres réunies autour de la question de la représentation de l’autre et du lieu dans lequel il évolue. Le titre, Escape, préfigure une focalisation sur la quête d’un ailleurs, par le sujet, le spectateur ou par l’artiste lui-même.

Une sélection opérée parmi les dernières acquisitions du FRAC OM constitue la colonne vertébrale de l’exposition. Hecho en Mexico et De l’autre côté (Agnès Fornells), Les livres noirs (Nicolas Daubanes), La Baule, ciel d’orage (Valérie Mréjen) et Territoires circonscrits (Thibault Brunet) livrent chacun un aspect de l’échappée belle qu’est la création artistique contemporaine, quand elle explore les limites de la représentation. Chacune aura été mise en regard d’une ou plusieurs œuvres de la collection, pour enrichir les questions communes qu’elles font émerger.

Ainsi, Agnès Fornells livre une série de photographies et de textes réalisés lors d’un de ses voyages à Mexico. La démarche de l’artiste, qui porte un œil étranger sur une ville où elle est de passage, pose la question de l’artiste voyageur. Que va-t-elle chercher au-delà des territoires qui lui sont familiers ? Il est question d’un regard neuf, regard qui capte le réel comme celui d’un enfant dans les reflets des flaques d’eau, ou qui collecte des phrases glanées ici et là pour en faire des poèmes.

Au fond, le voyage permet peut-être alors d’avancer dans une quête ultime, celle de la liberté. Comme Benoît Broisat qui, avec sa série des Témoins, fait la part belle à l’aventure que constitue la redécouverte d’un simple parasol jaune dans les quartiers peu visités de Phnom Penh.

Benoît Broisat, « Parasol de Phnom Penh » de la série « Les Témoins » - Escape au Frac Occitanie Montpellier
Benoît Broisat, « Parasol de Phnom Penh » de la série « Les Témoins » – Escape au Frac Occitanie Montpellier

Nicolas Daubanes choisit de monter l’immontrable, l’interdit. Avec ses livres noirs, il fait sortir de la prison d’Ensisheim les images captées par un prisonnier sur les dix circuits qui font son quotidien. Impossible pour lui de sortir, de s’évader physiquement, mais le lien tissé avec l’artiste lui fournit une sorte d’échappatoire mental et ses images, bien que censurées par des masquages noirs omniprésents, vivent aujourd’hui la vie autonomes propre aux œuvres d’art et suggèrent une évasion symbolique du lieu de détention.

Danza de mujer, vidéo en plan fixe d’Anna Malagrida, résonne avec ces livres interdits. Le voile noir suspendu à la fenêtre d’un abri précaire de Jordanie joue avec le vent et obture le passage de la lumière. On s’imagine dans les pensées d’une femme portant le hijab, tenaillée entre la tradition et l’ouverture sur le monde.

Anna Malagrida, Danse de femme (Danza de mujer), 2007, vidéo, 3’26’’. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : extrait de la vidéo - Escape au Frac Occitanie Montpellier
Anna Malagrida, Danse de femme (Danza de mujer), 2007, vidéo, 3’26’’. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : extrait de la vidéo. – Escape au Frac Occitanie Montpellier

La Baule, ciel d’orage de Valérie Mréjen nous fait également pénétrer dans l’intimité d’une femme. La narratrice de la vidéo nous lit des lettres destinées à un amour qui l’a laissée partir seule en vacances. Toujours optimiste, cherchant à croire que l’absence de l’être aimé est supportable, la voix est pourtant d’une mélancolie glaçante, et les lettres restent sans réponse, obligeant le personnage à un monologue de plus en plus gênant.

Valérie Mréjen, La Baule, ciel d’orage (extrait), 2016, vidéo HD, couleur, son, 2’50’’. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Visuel : Valérie Mréjen. - Escape au Frac Occitanie Montpellier
Valérie Mréjen, La Baule, ciel d’orage (extrait), 2016, vidéo HD, couleur, son, 2’50’’. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Visuel : Valérie Mréjen. – Escape au Frac Occitanie Montpellier

Le diaporama, constitué de cartes postales aux couleurs jaunies, vides de toute présence humaine, appuie ce sentiment d’une échappée belle ratée, d’un départ pour être plus mal, plus seule, un départ qui ne change rien à une vie de couple perdue d’avance. Dans Escape, la tonalité du film de Mréjen résonne avec série de Fiorenza Menini, Transformations d’après Kafka (hôtel St James), déposée au Frac Occitanie Montpellier par l’artiste. Dans une impersonnelle chambre d’hôtel, une femme se cache sous des meubles, devient meuble elle-même. Que fuit-elle ? Que croit-elle devenir ?

Fiorenza Menini, «  Transformations d’après Kafka (hôtel St James) » - Escape au Frac Occitanie Montpellier
Fiorenza Menini, «  Transformations d’après Kafka (hôtel St James) » – Escape au Frac Occitanie Montpellier

Cette sélection est complétée notamment par une vidéo de The Atlas Group, qui a pu récupérer les images d’un opérateur de caméra de surveillance de Beyrouth. Celui-ci a pendant des mois focalisé sa caméra sur le coucher du soleil, au lieu de filmer les passants sur le bord de mer. Une façon, comme le fait l’art, d’échapper au quotidien, en donnant une certaine vision du réel ou en créant une espace où la fiction peut s’épanouir et nous transporter.

De cette façon, les fascinants Territoires circonscrits de Thibault Brunet, ni totalement réels, ni totalement inventés, permettent à son tour au spectateur de s’évader par la simple contemplation d’une image magnétique d’une fascinante étrangeté.

Julie Six
Co-commissaire de l’exposition
Professeure missionnée au Frac Occitanie Montpellier

Présentation de « Escape » par Emmanuel Latreille, commissaire de l’exposition et directeur du Fra Occitanie Montpellier.

L’œuvre d’art contemporain peut être envisagée sur le mode d’une « rencontre » entre différents acteurs et éléments du monde, faisant l’expérience d’une situation commune mettant en jeu leur identité propre, à travers des différences ou des complémentarités. Dans cette rencontre, ce n’est toutefois pas le « sens » définissant chacun (et chaque chose) qui est à saisir, mais le processus actif permettant à tous ces acteurs de se transformer au moyen de techniques, de langages, de formes, de matériaux toujours singuliers. Autrement dit, l’œuvre d’art ne saurait obéir à une absolue nécessité. Elle est plutôt une expérience relative, temporaire, à laquelle le spectateur est lui-même mêlé. Par cette expérience, chacun peut apprendre à mieux appréhender les déterminations toujours changeantes qui le relient aux autres et au monde.

Dans le cadre de cette conception de l’art, on peut tenter d’identifier la relation des « acteurs » à l’espace ouvert par le processus de l’œuvre. Celle-ci propose logiquement un contexte dans lequel des sujets apparaissent, ou agissent, ou semblent collaborer en vue d’un échange. Mais les êtres en question ne sont pas foncièrement et définitivement fixés à cet espace : ils en font partie d’une manière que l’on pourrait dire occasionnelle ou conjoncturelle (c’est-à-dire uniquement « sociale »). Dès lors, ils pourraient en sortir, manifester (d’une manière quelconque) qu’ils viennent d’ailleurs, ou vont vers un ailleurs, et que l’espace de l’art n’est pour eux que temporaire, et éphémère. « Escape » (mot anglais signifiant sortir, s’échapper) est ainsi le titre de cette exposition de plusieurs œuvres de la collection du Frac Occitanie Montpellier : toutes explorent les déterminations spatiales inhérentes aux langages des formes, qui n’ont qu’une légitimité relative et ne sauraient contraindre essentiellement les êtres et les choses. Mais comment s’échapper ?

Les livres noirs, 2016, bibliothèque de 10 livres (250 à 1 000 pages), feutre noir, bois, 20,5 x 39 x 26 cm
Les livres noirs, 2016, bibliothèque de 10 livres (250 à 1 000 pages), feutre noir, bois, 20,5 x 39 x 26 cm

Les livres noirs (2016) de Nicolas Daubanes accueillent le spectateur et posent l’enjeu dans toute sa force. Ces dix livres ont été réalisés à partir de vidéos tournées par des détenus de la centrale pénitentiaire d’Ensisheim, à l’occasion de promenades avec l’artiste dans leur établissement de détention. Ces images ne pouvant « sortir » (pour des motifs de prévention), l’artiste a néanmoins décidé d’en faire la matière de dessins reliés en ouvrages, en recouvrant chaque image-page d’une couche de feutre noir. Toute information sur les contextes de détention est supprimée. Mais les auteurs de ces images sont bien présents à travers l’engagement particulier qui leur a permis de les réaliser. En effet, sans l’intention d’une quelconque évasion, leur « vision » du monde s’y est inscrite complètement, dans l’oubli radical de la contrainte carcérale. Chacun d’entre nous n’est-il pas inévitablement délimité et enclos par l’espace social, d’une façon ou d’une autre ? Le geste de l’artiste suggère, pour lui-même comme pour les autres, un « retrait » du déterminisme commun vers une intériorité active, probablement plus corporelle que consciente, dans la solitude d’une activité poussée à son comble, et de ce fait n’exigeant rien d’autre que son propre accomplissement lent. L’oeuvre qui en résulte, inutile en tant que telle, permet de partager cette leçon, de la lire dans ces livres muets.

Agnès Fornells, Sans titre 01, de la série De l’autre côté - version 1-, 2016, tirage sur papier Fine Art, contrecollé sur dibond, encadré, 40 x 60 cm. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : A. Fornells
Agnès Fornells, Sans titre 01, de la série De l’autre côté – version 1-, 2016, tirage sur papier Fine Art, contrecollé sur dibond, encadré, 40 x 60 cm. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : A. Fornells

La photographie est souvent la saisie d’individus dans leur contexte de vie. Agnès Fornells effectue, depuis plusieurs années, des voyages à Mexico, où elle explore la ville et les usages de ses habitants. De l’autre côté (2016) est l’une des séries d’images par lesquelles elle tente de rendre compte d’une forme de traversée de l’espace public, et quelque chose comme son retournement. Les êtres sont des apparitions, ou sont signalés par quelque objet (moto, voiture, ustensiles…) ou des signes que l’artiste a saisis comme à la volée sur des murs ou sur le goudron. Ceux-ci peuvent être aussi des mots, compilés par Agnès Fornells sous forme de « poèmes » libres (Hecho in México, 2016) qui produisent un reflet mystérieux de la ville, comme son double spirituel, néanmoins issu du combat quotidien pour l’occupation des rues par les habitants de Mexico. C’est comme si l’idée des choses planait au-dessus ou autour d’elles, permettant d’échapper à leur spatialité restreinte.

Hervé Beurel, Tableau 24, Amsterdam, de la série Collection Publique, 2009, tirage lambda sur papier, contre-collé sur aluminium, châssis bois, 100 x 160 cm. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : Hervé Beurel.
Hervé Beurel, Tableau 24, Amsterdam, de la série Collection Publique, 2009, tirage lambda sur papier, contre-collé sur aluminium, châssis bois, 100 x 160 cm. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : Hervé Beurel.

Hervé Beurel réalise une collection photographique de motifs artistiques réalisés sur les murs des immeubles des cités : ce sont des déclinaisons des formes de l’abstraction moderniste que des architectes progressistes ont imaginées pour décorer leurs immeubles, souvent en céramique. Conçues pour « libérer » l’individu de toute signification univoque, les formes de l’abstraction avant-gardiste sont devenues à leur tour des langages convenus. Le vide poétique qu’elles offraient originellement n’a pas déstabilisé (malgré l’utopie des artistes du début du XXe siècle) la pesanteur des déterminismes sociaux, et certainement pas l’urbanisme de masse qui correspond, pour beaucoup de gens, à une réalité immuable. En en faisant de nouveau des tableaux (Tableaux 24, 32, 33, 35), mobiles, allégés par la lumière photographique, l’artiste redonne à ces décors défraîchis une puissance d’échappatoire, suggérant des « recréations » possibles, invitant chacun à s’en emparer, à les déplacer ailleurs. Car ce ne sont pas les formes elles-mêmes qui sont des moyens de liberté : ce sont les techniques qui les renouvellent en visions inédites, susceptibles de mutations indéfinies.

Thibault Brunet, Sans titre #14, de la série Territoires circonscrits, 2016, tirage jet d’encre sur papier, 133 x 200 cm. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : T. Brunet
Thibault Brunet, Sans titre #14, de la série Territoires circonscrits, 2016, tirage jet d’encre sur papier, 133 x 200 cm. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : T. Brunet

Thibault Brunet (Sans titre #14, 2016) propose une très étonnante image qui paraît nocturne. Mais comment pourrait-elle être telle, si l’on prend conscience des nombreux personnages occupant le paysage qu’elle restitue ? Pourtant, il ne s’agit pas non plus d’un négatif tiré en positif, sans l’inversion des valeurs lumineuses de la photographie argentique. En effet, on remarque plus globalement une configuration étrange de l’espace, qui est comme irréel. Et en y portant plus attention, on perçoit un cercle noir sur le côté droit de l’image. C’est de ce point situé dans le paysage que celui-ci a été virtuellement modélisé (plus que photographié), par un scanner tridimensionnel. Une fois les données encodées, un programme permet de les déployer sur un plan bidimensionnel, comme une image classique. D’une certaine façon, ce que le spectateur voit restitue (sans qu’il s’en ait clairement conscience) le coeur même d’un contexte auquel il se croit extérieur. Son regard, sans qu’il le sache, est une puissance de « vision » qui lui rend accessible l’espace, à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. L’artiste favorise cette double puissance avec des techniques nouvelles, mais il ne s’y substitue pas. Il incite subrepticement chacun à prendre conscience d’une capacité qui a sa source dans le corps et dans la faculté d’imaginer. Ainsi les techniques contemporaines sont, contrairement à ce que l’on pense parfois d’elles, des auxiliaires de l’imaginaire.

Benoît Broisat, Le Parasol de Phnom Penh, 2011, de la série Les Témoins, vidéo, couleur, sonore, 50’. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : extrait de la vidéo.
Benoît Broisat, Le Parasol de Phnom Penh, 2011, de la série Les Témoins, vidéo, couleur, sonore, 50’. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : extrait de la vidéo.

Avec Témoin n°8 (2011), Benoît Broisat articule image, objet et vidéo pour, à sa façon, « entrer dans l’image ». Fixant son intérêt sur un objet vu dans une photographie de magazine (A nous Cities), il part à sa recherche dans le monde. Est-ce entrer dans la photographie, ou sortir dans le monde à partir de cette petite porte que sont les documents qui le redoublent, le multiplient et, finalement, le dispersent ? Ce Témoin est augmenté d’une vidéo qui rend compte de la recherche du Parasol de Phnom Penh : il ne s’agit pas d’un simple documentaire, mais d’un moyen d’inviter le spectateur à sortir de son espace pour en éprouver d’autres. Une invitation au voyage en somme !

Anna Malagrida, Danse de femme (Danza de mujer), 2007, vidéo, 3’26’’. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : extrait de la vidéo
Anna Malagrida, Danse de femme (Danza de mujer), 2007, vidéo, 3’26’’. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo : extrait de la vidéo

Avec Danse de femme (Danza de mujer), 2007, Anna Malagrida questionne aussi la liberté illusoire des images. Une fenêtre ouverte, devant laquelle flotte un voile semi-transparent, révèle les barreaux qui la ferment lorsque le vent ne souffle pas, par atténuation concomitante de la lumière. Mais qu’un courant d’air survienne, et le rideau ne fait plus obstacle aux rayons du soleil qui « irradie » alors celui ou celle qui regarde, effaçant les limites de sa prison. Tournée en Jordanie, cette vidéo est, au premier abord, une subtile méditation sur la condition de la femme dans les pays musulmans. Mais c’en est une aussi sur la conscience de la contrainte, comme sur l’inconscience qu’est (peut-être) la liberté. Faut-il, pour se croire libre, n’être qu’aveuglé ? Suffit-il, pour connaître son enfermement, d’un premier « signe » (aussi léger qu’un voile) posé entre soi et le réel, annulant de facto tout accès direct au monde ? Car un accès au réel qui prétendrait se passer de tout voile, comme de tout langage, n’est-il pas une vaine croyance ? Dès lors, que chacun expérimente, avec l’artiste espagnole, cette danse de la clarté et de l’obscurité, de la confusion et de l’innocence ! En définitive, l’expérience personnelle est la seule façon d’approcher un mystère qui ne se résout pas aisément, celui de la difficile liberté qui se joue à travers le bruissement des formes. Dansons !

Valérie Mréjen, La Baule, ciel d’orage (extrait), 2016, vidéo HD, couleur, son, 2’50’’. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Visuel : Valérie Mréjen.
Valérie Mréjen, La Baule, ciel d’orage (extrait), 2016, vidéo HD, couleur, son, 2’50’’. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Visuel : Valérie Mréjen.

La Baule, ciel d’orage (2012), de Valérie Mréjen, articule différemment des images et des textes. Des cartes postales défilent, accompagnées d’une voix de femme qui s’adresse à son mari, le pressant de venir la rejoindre sur leur lieu de vacances. Mais le mari, qui est resté au travail, ne vient finalement jamais. Pas plus que lui, le spectateur ne semble en mesure de franchir le mur des clichés qui enferment cette femme implorante et triste, à jamais enclose dans sa solitude convenue, sociale. Trop de codes, trop de conventions, trop de langages artificiels et mensongers finissent par tuer la vie, la liberté, et cette circulation insaisissable des énergies indéfinies qui s’appelle l’amour. Dans les images de cartes postales, comme dans les formules banales du langage, on est confronté à un « trop-plein » : trop-plein de sens, de sentiments, de bonnes intentions, de formes, de respect pour les traditions et les usages appris. Le spectateur, atterré par ce sinistre spectacle, est-il certain de n’être pas lui-même, à d’autres occasions, englué dans cette horreur des codifications mort-nées ? Et si, grâce à une artiste décapante, il parvient à en prendre conscience (comme on prend un bon coup de bâton sur le crâne !), cela suffit-il pour qu’il puisse toujours leur échapper ?

Deux autres images, montrant une femme regardant le paysage à travers la fenêtre d’un train, sont une manière de vérifier comment des artistes se risquent avec les conventions de leur genre artistique. Nan Goldin et Fiorenza Menini ne sont pas les premières à avoir tenté cette forme de l’autoportrait : faire mine de ne pas se voir soi-même pour s’absorber ailleurs ! Quelle suprême conscience ne faut-il pas pour risquer cette alliance d’abandon et de capture de soi ? Assurément, une immense maîtrise, si pleinement insouciante de la technique que le calme intérieur est parfaitement rendu au spectateur (qui peut alors approcher cette conscience « visionnaire » de soi-même, marque des grands artistes). Bien entendu, cela exige ce moment de l’évasion qu’est le voyage, ou en tout cas le déplacement d’un lieu vers un autre. Le paysage défile, il se transforme. Ne permet-il pas de saisir le changement intérieur, si souvent englué sous les devoirs sociaux? Ainsi, les deux femmes se présentent-elles de profil, comme étrangères à elles-mêmes, assaillies par les idées que libère le monde environnant, confuses et « autres ». Les wagons sont ces lieux dans lesquels le suspend de la vie fait rêver, oublier (comme The Absent-Minded Man de Nedko Solakov, qui ne se souvient plus de rien…). Or une simple photographie peut-elle saisir cela ? Et si elle le saisit, ne le condamne-t-elle pas au « cliché » ? Assurément, on peut vérifier comment Nan Goldin et Firenza Menini… s’échappent et y échappent !

Walid Raad – The Atlas Group, I Only Wish That I Could Weep, 2001

Enfin, une désertion caractérisée de The Atlas Group (I Only Wish That I Could Weep, 2001) rappelle que seule la rêverie enfantine ouvre des portes à l’adulte enfermé dans sa guérite, faisant appel aux ressources de la Vision silencieuse.

Emmanuel Latreille
Directeur du Frac Occitanie Montpellier
Co-commissaire de l’expos

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