À la lumière au Frac Occitanie Montpellier

Du 14 avril au 9 juin 2018, le Frac Occitanie Montpellier présente « À la lumière », une exposition qui réunit quatre artistes internationaux de la collection : Ismaïl Bahri, Claude Cattelain, Jesper Just et Adam Vačkář. Rassemblées sous le thème de la lumière, quatre œuvres vidéo sont associées autour de la mise en situation des corps en action…

On attend avec intérêt et curiosité « À la lumière » et en particulier les aménagements de l’espace d’exposition que le Frac Occitanie Montpellier proposera pour montrer ces vidéos.
On sait que l’exposition simultanée de plusieurs œuvres de cette nature est souvent délicate. Assurer des conditions idéales pour valoriser le travail des artistes et offrir un maximum de confort aux visiteurs est un véritable enjeu dans un tel projet.
Par le passé, le Frac Occitanie Montpellier a su faire preuve d’inventivité dans ce domaine. On se souvient, entre autres, du remarquable dispositif mis en place pour
« La Distancia correcta (La distance juste) » de l’artiste barcelonnaise Mabel Palacín, en 2014.

On reviendra donc sur « À la lumière » après le vernissage, vendredi 13 avril 2018 à 18h30.

À lire, ci-dessous, le texte d’intention d’Emmanuel Latreille, directeur du Frac Occitanie Montpellier et commissaire de l’exposition, ainsi qu’une présentation des artistes et des oeuvres extraite du dossier de presse.

En savoir plus :
Sur le site du Frac Occitanie Montpellier
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Sur les sites de Ismaïl Bahri, Claude Cattelain, Jesper Just et Adam Vačkář.

À la lumière au Frac Occitanie Montpellier
À la lumière au Frac Occitanie Montpellier

« À la lumière » : Présentation d’Emmanuel Latreille, directeur du Frac OM et commissaire de l’exposition

La lumière peut être envisagée de deux façons. D’un côté, elle est ce qui permet l’apparition des êtres, ou leur compréhension (si on en fait une métaphore de tout « éclaircissement ») ; elle est alors une simple « condition » de ce qui est, de ce qui se trouve en elle, et qu’elle rend visible. D’un autre côté, on peut l’envisager pour elle-même, comme une puissance propre, une réalité certes, que l’on peut nommer, mais qui est pourtant différente des « choses ». Dans ce second sens, « À la lumière » serait à entendre sous la forme dédicataire, une dédicace à la spatialité cosmique dans son expansion infinie, ignorant les limites (et la finitude) des corps. C’est cette double orientation de notre relation à la lumière que cette exposition voudrait suggérer : car la lumière, en tant que telle, ne pourra jamais être abordée « à la lumière » de sa propre mise en abyme ! Et, pas plus que la pensée ne peut se penser elle-même, la lumière ne saurait apparaître en dehors des corps opaques qui se consument en elle.

Ou encore : la lumière fait le lien entre le dedans et le dehors des êtres qui ont nécessairement des limites. Est-ce que le regard n’est pas la fonction où se joue cette « rencontre » entre l’extériorité et l’intériorité des corps ? Entre l’énergie provenant de la nécessité d’apparaître de tout individu et l’énergie lumineuse qui manifeste la spatialité réelle où se trouvent d’autres individus (également porteurs de ces mêmes énergies, parfois menaçantes, parfois « nourrissantes »), la vision serait le moyen par lequel chacun agit et réagit vis-à-vis de tout ce qui le dépasse, dans une tension permanente.

C’est pourquoi les quatre vidéos de À la lumière mettent en situation des corps en action. Voir ne saurait être autre chose qu’une activité : le regard n’est que la fine pointe d’une fonction globale ayant pour moteur l’organisme tout entier. Si la vidéo d’Adam Vackar, Slap, montre justement un visage (celui de l’artiste) contraint de fermer les yeux sous l’effet d’une gifle répétée, secouant sa tête dans un nuage de poudre blanche, celle de Claude Cattelain, From Sand to Dust le suggère disparaissant lentement avec la fin du jour : nullement attaqué par quelqu’un d’autre, il s’enfonce en marchant indéfiniment au même endroit, sur une plage. Ce sont les pieds de l’artiste qui, alors, paraissent conduire la certitude de sa vision, l’entraînant peu à peu dans les ténèbres. Dans les trois vidéos de la série « Revers », de 2017, ce sont cette fois les mains d’Ismaïl Bahri qui froissent et défroissent énergiquement des pages de magazines : les images qu’elles portaient se volatilisent en une poussière qui recouvre les doigts de l’artiste à chaque manipulation. La vaine imagerie de la société du spectacle et de la consommation fait place à une surface bientôt vide mais froissée, qui permet à chacun de réactiver sa propre fonction imaginaire, qui naît du silence intérieur, du vide que l’on fait au plus profond de soi en effaçant les idées (et les images) inutiles et encombrantes. Il faut faire taire, par des exercices répétés, notre conscience affairée, nos intentions nombreuses pour que le « temps d’être au monde » reprenne ses droits, et permette le surgissement de visions nouvelles, issues de l’activité intérieure.

La quatrième vidéo, de l’artiste danois Jesper Just, rend compte de ce surgissement d’une « vision » : intitulée What a Feeling (« Quelle sensation », 2013), elle montre des poursuites de théâtre qui se croisent dans un espace incertain, faisant songer aux coulisses d’une salle de spectacle ou aux réserves de quelque entrepôt. Parmi les éléments qui surviennent de la pénombre, le regardeur saisira peut-être un corps en mouvement, présence éphémère et énigmatique donnant le sentiment d’un monde sensuel et enchanté. Et en effet, ces quelques pas d’une danseuse ne sont que le prolongement des balayages bleus des projecteurs, comme si la lumière, à force d’activité, faisait naître une créature. Et ainsi en est-il en effet : la lumière est bien ce qui crée, et c’est à notre regard qu’elle confie le soin de reproduire, pour peu qu’on l’y exerce, cet étonnant miracle.

Emmanuel Latreille
Directeur du FRAC Occitanie Montpellier
Commissaire de l’exposition

« À la lumière » : Œuvres et artistes par Emmanuel Latreille

Ismail Bahri

Revers 2, Revers 4, Revers 5, 2016 – 2017
Triptyque vidéo monté en boucle.
Vidéo HD, 16/9 sonore, 5 minutes chacune
Ed. 2/3, 1/3,1/3 + 1EA.

Ismaïl Bahri, Revers 2, 2016 - 2017, triptyque vidéo monté en boucle. Vidéo HD, 16/9 sonore, 5 minutes chacune. Ed. 2/3, 1/3,1/3 + 1EA. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Video still. - À la lumière au Frac Occitanie Montpellier
Ismaïl Bahri, Revers 2, 2016 – 2017, triptyque vidéo monté en boucle. Vidéo HD,
16/9 sonore, 5 minutes chacune. Ed. 2/3, 1/3,1/3 + 1EA. Collection FRAC Occitanie Montpellier.
Video still. – À la lumière au Frac Occitanie Montpellier

Né à Tunis en 1978, Ismaïl Bahri vit et travaille en France depuis les années 2000 mais demeure également actif et présent en Tunisie. En France, il a bénéficié de nombreuses invitations dans des centres d’art, et ses œuvres ont été rapidement acquises par le Frac Lorraine, les artothèques du Limousin et d’Angers, puis le MAC VAL et le CNAP. En 2017 le Jeu de Paume a présenté une première grande exposition de ses vidéos, qui comprend aussi des installations.

Ismaïl Bahri utilise la vidéo pour rendre compte d’expériences souvent très simples venues de l’observation et de la manipulation physique d’éléments communs (une ficelle, une feuille de papier, une goutte ou un filet d’eau, de l’encre, du feu, du sable…) mais aussi des propriétés mêmes des techniques d’enregistrement et des variations qu’elles peuvent connaître en fonction des contextes où elles sont mises en oeuvre (notamment les différences entre les conditions d’un tournage en intérieur et celles en extérieur, avec des rapports affirmés à la lumière et aux forces naturelles – pluie, vent-, qui agissent sur la captation des images et l’enregistrement sonore…). Ainsi, le « lieu » du travail de l’artiste pourrait être situé entre son propre corps et l’espace ouvert du monde. Comme il le dit dans le catalogue Instruments : « D’un côté, j’ai un véritable intérêt pour les choses purement formelles et phénoménales ; de l’autre, j’ai la tentation d’aller voir le dehors avec ce qu’il convoque de politique et de social. Je me sens en tension entre les deux. Il m’arrive d’amorcer mes expériences au milieu pour voir où cela m’amène. » De fait, dans un monde de l’art fortement travaillé par la mise en question de l’européocentrisme et du colonialisme, mais aussi en raison du combat démocratique dans les pays du Maghreb depuis le Printemps arabe de 2014, l’enjeu d’une dimension politique de son travail lui est souvent posée. L’artiste, lucide, répond par la méfiance à ces « attentes » : « Un peu comme s’il s’agissait de penser le politique depuis ses pôles les plus éloignés et de préserver un feuilleté plus complexe de sens ». Révélateur de cette position, le film Foyer (2017) donne à entendre des rencontres informelles de Bahri avec des concitoyens croisés en Tunisie, mais à travers une feuille blanche obturant plus ou moins, en fonction du vent, l’objectif de sa caméra.

Ismaïl Bahri, Revers 4, 2016 - 2017, triptyque vidéo monté en boucle. Vidéo HD, 16/9 sonore, 5 minutes chacune. Ed. 2/3, 1/3,1/3 + 1EA. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Video still. - À la lumière au Frac Occitanie Montpellier
Ismaïl Bahri, Revers 4, 2016 – 2017, triptyque vidéo monté en boucle. Vidéo HD,
16/9 sonore, 5 minutes chacune. Ed. 2/3, 1/3,1/3 + 1EA. Collection FRAC Occitanie Montpellier.
Video still. – À la lumière au Frac Occitanie Montpellier

Les vidéos intitulées Revers relèvent de deux séries réalisées entre 2016 et 2017. La manipulation qu’elles donnent à voir fait suite à la scène finale d’une autre vidéo, Dénouement (2011), montrant les mains d’un homme au travail. Dans ses Revers, les mains de l’artiste s’emparent d’une page imprimée tirée d’une revue, la froissent et la compressent en une boule compacte avant de la déplier ; le processus est répété plusieurs fois jusqu’à ce que les images et écritures qui étaient visibles sur les deux côtés de la feuille aient disparu, dans la dispersion même de la pellicule glacée en une poussière toujours plus volatile à chaque opération. Alors, l’artiste pose la feuille froissée et blanchie devant lui, sur sa table de travail, mettant fin à l’expérimentation. Il est important d’indiquer que les gestes de compression et de dépliement du papier, apparemment simples, ont fait suite à un authentique apprentissage mené durant « des semaines ». Comme la référence au film de Kirk le suggère, ils s’inscrivent dans une famille universelle de gestes proches, mais c’est leur intégration (selon le concept élaboré par Jean-François Billeter) par le corps d’Ismaïl Bahri qui leur donne une vraie singularité.

Ismaïl Bahri, Revers 5, 2016 - 2017, triptyque vidéo monté en boucle. Vidéo HD, 16/9 sonore, 5 minutes chacune. Ed. 2/3, 1/3,1/3 + 1EA. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Video still. - À la lumière au Frac Occitanie Montpellier
Ismaïl Bahri, Revers 5, 2016 – 2017, triptyque vidéo monté en boucle. Vidéo HD,
16/9 sonore, 5 minutes chacune. Ed. 2/3, 1/3,1/3 + 1EA. Collection FRAC Occitanie Montpellier.
Video still. – À la lumière au Frac Occitanie Montpellier

L’activité artistique n’est pas, contrairement à un impératif connu de la modernité, l’invention d’une forme inédite dont le créateur serait seul responsable. Au contraire, l’artiste, grand observateur de choses proches, s’incorpore, à force de répétition, des formes communes à tous afin de leur donner une direction personnelle. De la même façon, les images des revues utilisées sont banales, mais c’est leur transformation par un individu qui permet de retrouver la réalité sensible, manifestée par la poussière s’élevant dans la lumière et recouvrant finalement les mains de celui qui les a prises en charge.
Toutefois, la dispersion des images et des signes sur les pages manipulées ne signifie pas l’effacement des formes symboliques au profit d’une concrétude qui serait leur source première (comme pourrait peut-être le signifier la table en bois de la seconde série des Revers ?). Le spectateur voit bien que les signes conventionnels de la société marchande disparaissent dans la matière pulvérulente. Mais peut-il deviner aussi que ces mêmes signes se sont inscrits et seront conservés, grâce au processus répétitif, dans sa propre mémoire ? Et qu’il lui incombe de les transformer à son tour ? Subrepticement, Ismaïl Bahri met à contribution le corps d’autrui, à travers son regard. Le savoir pratique dont il s’est doté n’a de sens à être mis en images que parce qu’il est prolongé par l’activité mentale de ceux qui en sont les dépositaires, par leur imaginaire, dimension plus invisible que la poussière elle-même mais tout aussi corporelle. En somme, avec les Revers, la faculté d’imagination est engagée comme pouvoir collectif. C’est en quoi le projet artistique d’Ismaïl Bahri serait bel et bien concerné par un enjeu d’essence politique : faisant le lien entre l’unicité radicale de sujets actifs (présupposé fondamental du projet démocratique) et le partage de la réalité selon des degrés d’activité qui sont simultanément sensibles (avers) et idéels (revers), il explicite artistiquement quelques principes sur lesquels nos sociétés contemporaines pourraient se réinventer.

Emmanuel Latreille, 2018

Expositions Récentes (sélection)

2018
Instruments, Centro Cultural Porto Seguro, São Paulo, Brésil (exposition personnelle)
2017
Ce qui demeure, Galerie Selma Feriani, Tunis, Tunisie(exposition personnelle)
Instruments, Jeu de Paume, Concorde, Paris, France (exposition personnelle) Soulevements, Jeu de Paume Sans réserve, Mac Val, France
Ghosting of beings and worlds, Grey Noise, Dubai Biennale de Sharjah 13, Emirats Arabes Unis
2016
Incorporated ! Ateliers de Rennes – biennale d’art contemporain, La Criée, France
Do It, Sharjah Art Foundation, Emirats Arabes Unis
2015
Film à blanc, Galerie Les filles du calvaire, Paris, France (exposition personnelle)

Claude Cattelain

From Sand to Dust, 2011,
Video HD, 16/9 vertical, 3 h 57 mn.
Collection de l’artiste

Claude Cattelain, Fromsand to dust, 2011, video HD, 16/9 vertical, 3 h 57 mn. Collection de l’artiste. Video still. - À la lumière au Frac Occitanie Montpellier
Claude Cattelain, Fromsand to dust, 2011, video HD, 16/9 vertical, 3 h 57 mn. Collection de l’artiste.
Video still. – À la lumière au Frac Occitanie Montpellier

Claude Cattelain, de nationalité belge, est né en 1972 à Kinshasa (Zaïre). Il étudie d’abord les arts de l’image et l’illustration à l’École supérieure des arts Saint-Luc puis à l’Académie des beaux-arts de Molenbeek-Saint-Jean à Bruxelles dont il sort diplômé en 2003. Il participe à de nombreux festivals et résidences de performances en Belgique et dans toute la France, puis est régulièrement invité à partir de 2013 en Grande-Bretagne. Début 2014, le musée de beaux-arts de Calais lui consacre une monographie(1). Les invitations dans des établissements d’enseignement, dès 2006, l’ont conduit à l’écriture de certaines situations(2), et à des échanges à partir de ses expérimentations avec des acteurs de divers champs de la connaissance et des étudiants(3). En France, il est représenté dans les collections du CNAP, des musées des beaux-arts d’Arras et de Calais.

Les performances de Claude Cattelain sont souvent des actions courtes, exigeant un investissement physique de grande intensité. Elles sont réalisées avec des éléments naturels (les vagues de la mer, le sable des plages, le feu) ou avec des matériaux communs mais employés de sorte à pousser les capacités de l’artiste à leur limite, et parfois à quelque impossibilité physique. D’une très grande variété, ces performances sont des inventions quotidiennes que l’artiste conserve et diffuse dans des séries de films ayant chacun la durée de l’action enregistrée, de quelques secondes à plusieurs heures. Ce qui compte pour Cattelain n’est cependant pas de mettre en forme une action pouvant être apparentée à une « œuvre », à la manière des One minutes performances de Robert Filliou ou des One minutes sculpture d’Erwin Wurm, mais de témoigner d’une confrontation de son propre corps avec les forces ou les formes d’autres entités matérielles. Il en va comme si ses performances tentaient de modifier la forme naturelle des choses en agissant avec (ou contre) elles avec la plus grande insistance ; ou, à l’inverse, à mettre en question son propre corps en le soumettant à la résistance que lui oppose des éléments (souvent inanimés) dans des luttes étranges (ainsi, une simple chaise, des tasseaux de bois, un parpaing pendu à une corde, etc. sont des « agents » à la fois actifs et passifs dans les confrontations voulues par l’artiste). Autrement dit, l’intention esthétique parait secondaire dans ces actions où prévaut une indéniable gravité existentielle, une subjectivité sans concession. C’est probablement la raison pour laquelle les performances de Claude Cattelain ne sauraient être conservées sous forme de protocoles à l’usage d’autrui, comme l’a fait le mouvement Fluxus. Car chacun peut-il être responsable des gestes d’autrui ? Et si l’artiste enregistre aussi ses actions dans des dessins ou des installations (mais jamais de photographies), c’est toujours l’activité de son corps qui en donne la véritable mesure et le sens individuel.

From Sand to Dust (« Du sable à la poussière »), 2011, est probablement l’action la plus longue que Claude Cattelain ait réalisée à ce jour. L’artiste la résume ainsi : « Marcher sur place en creusant le sable sous mes pas ». Deux ans auparavant, il avait effectué des performances visant à « creuser un passage pour les vagues » (Vidéo Hebdo 29, 2009) avec ses pieds puis, en 2013, il s’ensevelira sous le sable du Lido de Venise, avec l’objectif de « tenir le plus longtemps possible en respirant avec une paille » (Beneath the Sand, 2013). From Sand to Dust peut donc être envisagé comme une performance intermédiaire dans une suite de confrontations avec le sable. On peut aussi la considérer comme le commencement de l’invention d’un geste (d’une amplitude et d’une qualité résultant de plusieurs essais) qui sera mis en oeuvre dans les Dessins répétitifs réalisés à partir de 2013 et que l’artiste poursuit toujours.
Dans ces dessins comme dans la performance, il s’agit de marcher sur place, dans la matière placée sous les pieds afin de la creuser. Dans les dessins, la surface du papier est arrachée à travers des tas de poudre noire qui se dispersent autour des pieds et que l’artiste fixe en plusieurs moments successifs, la place des pas restant la seule trace lumineuse. Dans la performance, le sable est chassé de dessous le corps dans une action de plusieurs heures. Le sol se creuse et le corps s’enfonce, tandis que la nuit tombe et rend invisibles les derniers moments de l’ensevelissement. En un double sens, le spectateur assiste à une disparition dans des ténèbres, et la tonalité biblique du titre de la vidéo (« Tu es poussière et tu retourneras à la poussière », Genèse : 3-19) confirme le sens du travail. Il s’agit d’une évocation de la « mort », d’une simulation de sortie – littérale et imaginaire – du monde des vivants. Or on notera que, pour l’artiste, cette « disparition » ne semble devoir advenir que comme l’aboutissement final de son action longue et méthodique. Elle le sera aussi au terme d’une recherche générale menée dans et avec les matières les plus nombreuses, au moyen de toutes ces actions visant à les intégrer à sa propre individualité.
Ainsi, comme l’écrit le philosophe Jean-François Billeter : « La vie qui a le plus grand prix pour l’homme n’est pas la vie biologique, qui lui est donnée, mais celle qu’il crée en lui par l’intégration sous toutes ses formes(4)». La pratique de l’art peut être, pour chaque corps, l’enjeu d’une telle production de vie, au bout de laquelle la mort sera bien davantage un accomplissement de l’activité qu’une perte dénuée de sens.

Emmanuel Latreille, 2018

1 Claude Cattelain, catalogue 2003 – 2013, cat. expo., Calais, Musée de beaux-arts (18 janvier-18 mai 2014) Édition Calais (s.d.)
2 C. Cattelain, Inverted structure, cat. expo., Trith-Saint-Léger, galerie municipale G. Ansart (10-24 avril 2015), 2014
3 Tentatives, n° 9 (mars – 2017), Arras, Association d’art L’être lieu, 2017
4 J-F. Billeter, Un paradigme, Éditions Allia, Paris, 2012, p. 121

Expositions Récentes (sélection)

2017
Dig Up, Galerie Archiraar, Bruxelles (exposition personnelle)
Step By Step, Galerie l’H du Siège, Valenciennes (exposition personnelle)
A bout de bras, L’Être Lieu et Musée des beaux-arts, Arras (exposition personnelle) Soulevements, MUNTREF, Buenos Aires
Deux temps, trois mouvements, Le Radar
Bayeux le sable, le feu, Œuvres du Frac OM, Moulin des Evêques, Agde
2016
Trying To Keep The Sand In My Hand, Espace d’art contemporain Camille Lambert, Juvisy-sur-Orge (exposition personnelle)
TWEE, avec Mélanie Berger, Clovis XV, Bruxelles
Maisons folles, Ronchin (exposition personnelle)

Jesper Just

What a Feeling, 2014
Vidéo, 13’14’’ en boucle
Édition de 2/7 + 3 AP

Jesper Just, What a feeling, video, 13’14’’ en boucle, édition de 2/7 + 3 AP. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Photo P. Scwhartz À la lumière au Frac Occitanie Montpellier
Jesper Just, What a feeling, video, 13’14’’ en boucle, édition de 2/7 + 3 AP. Collection FRAC Occitanie
Montpellier. Photo P. Scwhartz
À la lumière au Frac Occitanie Montpellier

Jesper Just est né en 1974 à Copenhague (Danemark), où il étudie entre 1997 et 2003 à la Royale Académie des Beaux-arts. Dès 2004, son travail filmique suscite un large intérêt international, notamment aux Etats-Unis où l’artiste s’installera rapidement. Dès lors, sa visibilité ne cessera de croître jusqu’à faire de Just l’un des représentants le plus en vue d’un art contemporain danois qui ne cesse de contribuer aux enjeux de la création visuelle sous diverses formes d’engagement (Olafur Eliasson, Elmgreen & Dragset, Christine Melchiors, Superflex, Jeppe Hein, etc.). Jesper Just a représenté le Danemark à la 55e Biennale de Venise en 2013. En France, il a été essentiellement présenté au MAC/VAL en 2011 (« The Unknown Spectacle », catalogue) et au Palais de Tokyo en 2015 (« Servitudes », catalogue). Outre la double vidéo panoramique intitulée The Nameless Spectacle, 2011, appartenant au MAC/VAL, son travail figure dans la collection du Frac Champagne-Ardenne, avec le film Lonely Villa, 2004. L’artiste est représenté en France par la galerie Perrotin.

Jesper Just est assurément un artiste qui questionne avec force la manière dont les êtres humains ne peuvent être compris et représentés qu’à travers les contraintes qui pèsent sur leur corps, sur leurs affects et leurs rapports intersubjectifs, sur leurs perceptions et leurs sentiments les plus intimes. Les espaces urbains, les architectures, les contextes de vie privée ou collective (parcs, cafés, voitures, appartements bourgeois, terrains vagues, cités, etc.) semblent bien être des (f)acteurs qui déterminent les individus dans leurs relations mais aussi dans leur identité propre. Des lieux, des sites urbains ou ruraux, des espaces toujours singuliers doivent ainsi être envisagés comme des « agents » à part entière dans la représentation que Just s’efforce de donner des conditions de l’existence contemporaine. Signe de cette importance, l’artiste a peu à peu intégré ses films dans de véritables dispositifs architecturaux, proposant à un spectateur mobile l’expérience physique d’un espace contraignant, à l’accès ou à la circulation problématiques (ainsi les deux niveaux inférieurs du Palais de Tokyo pour l’exposition « Servitudes » en 2015). Autrement dit, les corps des êtres sont toujours liés au corps social, à la réalité physique et « idéologique » du monde. Malgré un apparent pessimisme et une dureté incontestable suggérés par les déséquilibres entre ces corps (l’artiste est très attentif aux diverses formes de l’injustice sociale), l’art de Jesper Just paraît supposer néanmoins qu’une communication est toujours possible entre les êtres. C’est que tous participent d’une même réalité sensible, d’une même condition matérielle, dans laquelle ils cherchent des voies les uns vers les autres.

Jesper Just, What a Feeling, 2014 © Jesper Just 2014

What a Feeling, 2014 (que l’on peut traduire en français par « Quel sentiment ») est représentatif de l’importance que les lieux peuvent prendre dans le travail de J. Just. Tourné dans un abri antiatomique de Los Angeles, cet espace par définition fermé à toute extériorité est balayé par les faisceaux lumineux de quelques projecteurs. L’artiste s’est servi du rythme de la chanson « What a Feeling » (morceau principal du film pop Flashdanse en 1983), pour monter les plans d’un film muet. L’image, verticalisée et allongée à l’extrême, propose ainsi la danse de poursuites bleues qui auraient oublié leur fonction de surveillance pour s’offrir, dans le secret d’un espace clos, la gratuité d’une exploration plus intime, plus profonde aussi. La sensualité est indéniable, prenant appui sur la force éblouissante des projecteurs que la caméra de l’artiste affronte parfois, entraînant le regard et le corps du spectateur dans cette valse qui n’est pas sans risque. Une éphémère figure de jeune femme apparaît quelques instants, fugace apparition dans cette rêverie confuse, par là même ouverte à l’autre et à ses sentiments.

Emmanuel Latreille, 2018

Expositions Récentes (sélection)

2018
Jesper Just, Anahuaccali Museo, Mexico (exposition personnelle)
Contemporary Art from Denmark, Reykjavik Art Museum
2017
Jesper Just, Eye Filmmuseum, Amsterdam (exposition personnelle)
Jesper Just : Continuous Monuments, Pays-Bas (exposition personnelle)
Jesper Just : Continuous Monuments, Galerie Perrotin, Hong Kong (exposition personnelle) Currents, San Jose Museum of Art, San Jose, U.S.A.
The Arcades : Contemporary Art and Walter Benjamin, Jewish Museum, New York
2016
Love, Devotion, and Surrender, 22 London, Asheville, NC
The People’s Cinema, Salzburger Kunstverein, Salzburg
2015
Servitudes, Palais de Tokyo, Paris, France (exposition personnelle)
Jesper Just, Various Small Fires, Los Angeles, CA (exposition personnelle)
In the shadow/ of a spectacle/ is the view of the crowd, (with FOS), PERFORMA 15, New York (exposition personnelle)

Adam Vackar

Slap, 2007
Vidéo HD, 1’49’’ en boucle
Édition 5+2 EA

Adam Vačkář, Slap, 2007, video HD, 1’49’’ en boucle, édition 5+2 EA. Collection FRAC Occitanie Montpellier. Video still. À la lumière au Frac Occitanie Montpellier
Adam Vačkář, Slap, 2007, video HD, 1’49’’ en boucle, édition 5+2 EA. Collection FRAC Occitanie
Montpellier. Video still.
À la lumière au Frac Occitanie Montpellier

Adam Vačkář est né en 1979 à Prague (République Tchèque), où il a suivi les cours de l’École d’arts appliqués avant de venir étudier à l’École des beaux-arts de Paris (dont il est sorti diplômé en 2005) et d’être artiste résident dans divers centres d’art en France et aux États-Unis. Polyglotte, issu d’une famille d’intellectuels engagés dans la Révolution de velours qui a conduit à la séparation de l’ex-Tchécoslovaquie, il connaît aussi le Japon où il va régulièrement et dont il maîtrise parfaitement la langue. Il a été présenté dans des expositions monographiques et collectives au Centre Pompidou-Metz (dont l’une en tant que commissaire) et au Palais de Tokyo mais aussi à la Foire de Bâle, et ses oeuvres sont souvent présentées en Allemagne. Il est représenté par la Dauwens&Beernaert gallery à Bruxelles.

Le travail d’Adam Vačkář est principalement orienté par une pratique de la performance qui vise à mettre en question la validité des codes sociaux, à partir d’interventions dans l’espace urbain (Zebra Blurred, 2007), dans des lieux d’exposition (One Minute of Silence, 2006, Palais de Tokyo), ou à travers la perturbation des systèmes de la communication visuelle (Sputnik Black, 2006) ou langagière (Random password, 2010). L’engagement de Vačkář procède d’une lucidité sur le caractère effréné de la « course de la société(5) » qui touche aussi la fonction artistique. Face au changement social constant, l’artiste s’efforce d’abord de tenir son rôle d’éveilleur de conscience en restant lucide quant à la tension entre la liberté créatrice et les contraintes des contextes institutionnels et marchands. Les performances sont souvent restituées par des vidéos, des photographies ou des installations, ou bien ces médiums sont envisagés par eux-mêmes comme moyens d’une expérience. Comme pour tout artiste questionnant la « réalité », l’enjeu fondamental consiste à déterminer si celle-ci ne résulte que de constructions symboliques (des langages au sens large) partagées par les êtres, ou si elle détient une dimension universelle, objective, malgré la contingence des situations et des signes qui semblent indispensables à son apparition et à son sens.

Adam Vačkář, Slap, 2007

Slap (gifle), de 2007, est exemplaire de cette complexité à déterminer la nature de la réalité engagée dans toutes nos actions. Face à la caméra, le visage recouvert de poudre blanche, l’artiste reçoit à plusieurs reprises une gifle de la part d’une personne située hors-champ, comme l’est le spectateur. Cette « punition » se répète ad libitum (la vidéo étant diffusée en loop), sans que l’artiste n’oppose de résistance. L’impact de ces coups, différents les uns des autres, provoque à chaque fois autour de la tête sculpturale de l’artiste (entre « plâtre » classique des beaux-arts et « clown blanc » du cirque) un nuage de poudre qui « symbolise la fulgurance de l’instant dans la continuité infinie du temps(6) ». Faut-il considérer que, à travers l’agression des conventions artistiques qu’il porte sur son corps, l’artiste paye de sa personne pour opposer au spectateur-sadique l’indéniable objectivité d’une réalité commune, que toute attaque non destructrice doit permettre à chacun de finir par admettre ? Le réel est ce qui résiste à nos pulsions négatives comme à nos dénégations intellectuelles. Confortant cette interprétation, on songe à ces moines adeptes du bouddhisme-zen qui, au Japon, « pendant la méditation, (vous) frappent très fort sur le dos pour vous réveiller » (Vačkář). L’artiste serait alors quelque saint païen, livrant son être à l’incrédulité des êtres dépourvus d’imagination à l’endroit du réel… Mais le sacrifice de l’artiste pourrait aussi être d’une autre valeur : cette réalité qu’est le corps ne serait-il pas ce qui fait surgir des formes toujours nouvelles, des figures inédites dans ce que l’artiste nomme la « continuité infinie du temps » ? Les nuages de poudre seraient alors comme des images des idées, des pensées inattendues, voire de « l’esprit humain » qui, loin d’avoir des propriétés différentes de celles du corps, en émanerait directement, sans que l’on s’y attende. Les processus créatifs ne porteraient alors, à l’endroit du réel physique et objectif, aucune dimension d’altération, mais chercheraient plutôt à mettre en échec la clôture subjective que toute notre société impose de respecter, en tablant sur la peur de notre « nature humaine ». Or Slap ne suggère-t-il pas que, par l’art, la relation à l’autre est une affaire de jeu ?

Emmanuel Latreille, 2018

5 Entretien avec A. Vackar, « Culture sans frontières – Adam Vackar », mené par Anna Kubista, Czech Radio, 30 mars 2013
6 A. Vačkář (http://www.adamvackar.com/Slap)

Expositions Récentes (sélection)

2016
This Side of Paradise, Dauwens & Beernaert Gallery, Belgium (exposition personnelle)
Moving Image Department – 5th Chapter, The Economies of Time, Subverted : National Gallery, Prague
SMAK, From the collection, SMAK, Ghent, Belgium
Fotograf Festival, National Gallery, Prague
Laughter and Forgetting, Meetfactory, Prague
Day for Night, Le SHED, Centre d’art contemporain de Normandie
2015
Citizen Archivist, Counter Space, Zurich, Switzerland (exposition personnelle)
More Konzeption Conception Now, Museum Morsbroich, Leverkusen, Germany
Laughter and Forgetting, Bucharest Art Week, Bucharest, Romania
Was it aCcar or a Cat I Ssaw, Galerija Škuc, Ljubljana, Slovenia
In my Beginning is my End, Galerie Alberta Pane, Paris, France
Dimensions Variables, Pavillon de l’Arsenal, Paris, France
2014
First and Last Things, Prague City Gallery- Colloredo-Mansfeld Pallace, Czech Republic (exposition personnelle)
2013
Mixed Feelings, Gandy gallery, Bratislava, Slovakia (exposition personnelle)
50.0833° A, 14.4167° V 40.6700° Z, 73.9400° F, Czech Center, New York, USA (exposition personnelle)

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