Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles

Jusqu’au 3 juin, la chapelle du Méjan présente à Arles une importante rétrospective de l’œuvre de Kim Tschang-Yeul. Cette exposition accompagne la parution d’une monographie consacrée à cet artiste coréen aux éditions Actes Sud.

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition à l'étage
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition à l’étage

Une trentaine de toiles et une sélection d’œuvres sur papier sont accrochées avec beaucoup de soin et de précision sur les deux niveaux de l’espace d’exposition. La plupart appartiennent à l’importante série des « gouttes d’eau », commencée au début des années 1970.
La rétrospective emprunte son titre à « L’Événement de la nuit » (1972), un des premiers tableaux de cette longue série. Une goutte solitaire et transparente se détache d’un fond obscur. Selon les mots de Kim Tschang-Yeul, ce tableau regroupe « le flux des oppositions de l’ombre à la lumière, du vide au plein, de l’important au négligeable ».

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition

À l’étage, on peut également découvrir « Consciousness » (1993), une installation présentée pour la première fois en France.

Né en 1929 dans le village de Maengsan en Corée du Nord, Kim Tschang-Yeul a longtemps vécu et travaillé à Paris. Aujourd’hui, il vit en Corée du Sud où il est considéré comme un artiste majeur, que l’on nomme « Maître ». Depuis septembre 2016, sur l’île de Jeju, un musée lui est entièrement dédié. Avec Paik Nam-June et Lee Ufan, Kim Tschang-Yeul est une figure incontournable de l’art contemporain coréen.

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition à l'étage
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition à l’étage

Depuis le début des années 1970, il peint un motif formel récurrent, la goutte d’eau, réalisée en trompe-l’œil.
Ce texte « Les récurrences de Kim Tschang Yeul », extrait du blog « Cahier de Séoul », résume assez bien la nature de son travail :

« Des gouttes d’eau parsèment les peintures de Kim Tschang Yeul. Des gouttes de pluie, de rosée ou de condensation. Elles sont là, immobiles, délicatement posées sur la surface des toiles monochromes ou recouvertes d’idéogrammes. L’illusion sur l’allusion. Traces évanescentes et fragiles du temps qui passe, du monde qui change. Il suffirait d’un simple mouvement pour rompre l’équilibre : qu’elles ruissellent ou imprègnent la toile. Mais ces gouttes d’eau sont un leurre, des formes figées peintes avec dextérité et de manière hyperréaliste.

Les œuvres de Kim Tschang Yeul, par un processus de mise en abîme qui mêle sans annuler (au contraire, révèle) la représentation et le support (simple feuille ou toile posée sur un châssis), engagent une réflexion sur l’art, l’image et l’illusion. En outre, l’utilisation de la goutte d’eau comme motif récurrent ouvre, par sa répétition et son symbolisme, des espaces de méditation multiples ».

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition

Pour celles et ceux qui ignorent ou connaissent mal l’histoire et le travail de Kim Tschang-Yeul, une petite salle de projection à l’étage permet de découvrir son itinéraire avec « L’homme qui peint des gouttes d’eau », un film très attachant réalisé par Oan Kim. Il n’est pas sans intérêt de commencer la visite de l’exposition en regardant ce document.

Tout au long du parcours, plusieurs extraits d’entretiens de l’artiste avec Michel Enrici – directeur de l’ouvrage publié par Actes Sud – et un tapuscrit apportent plusieurs éléments complémentaires qui éclairent et enrichissent l’expérience de visite.

Bien entendu, cette rétrospective Kim Tschang-Yeul impose un passage par la chapelle du Méjan à Arles. Sans aucun doute, il comblera ceux qui avaient apprécié la magnifique exposition « Dissonance » de Lee Ufan que l’association du Méjan avait présenté à la chapelle Saint-Laurent, en 2013 et qui accompagnait, elle aussi, une monographie éditée par Actes Sud.

À lire, ci-dessous, quelques regards sur l’exposition et des extraits de la monographie consacrée à Kim Tschang-Yeul, présentés comme texte de salle dans l’exposition.

En savoir plus :
Sur le site de l’association du Méjan
Suivre l’actualité de l’association du Méjan sur Facebook
Sur le site d’Actes Sud
Sur le site la galerie Baudoin Lebon
Sur le site du Kim Tschang-Yeul Art Museum

Le parcours débute par quatre toiles où les gouttes d’eau dialoguent ou s’opposent avec des formes abstraites.

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition, à l'accueil
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition, à l’accueil

Un portrait de l’artiste accompagne une intrigante citation :

« Quant à moi, j’ai vécu avec le sérieux de quelqu’un qui aurait attrapé la queue d’un tigre. Une fois qu’on a attrapé la queue d’un tigre, on ne peut plus la lâcher, il faut le suivre jusqu’au bout, sous peine de se faire dévorer. J’ai l’impression d’avoir vécu toute ma vie de cette manière ».

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition, portrait de Kim Tschang-Yeul
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition, portrait de l’artiste

L’accrochage se développe ensuite dans les chapelles en abside qui rayonnent autour de la nef de l’édifice. Toutes les œuvres de cette série sont d’un format moyen, carré ou rectangulaire.

Sur une toile de lin brute, les compositions sobres et épurées opposent fréquemment des traces d’humidité et des gouttes d’eau lumineuses et transparentes, certaines sont immobiles comme en suspens, d’autres semblent glisser doucement à la surface du tableau.

Ces « affrontements » paraissent construire de mystérieuses conversations, incitations à la méditation…

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition, niveau 0 - Choeur
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition, niveau 0 – Choeur

Dans le chœur, une série de six toiles produisent un contraste surprenant… Leurs formes comme leurs couleurs vives intriguent. Elles évoquent d’improbables coupes microscopiques de gouttes d’eau… Faut-il y voir une invitation à spéculer sur le visible et l’invisible, à songer l’infini ?

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition, niveau 0 - Face au choeur
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition, niveau 0 – Face au choeur

En face, un grand format horizontal tranche également avec les œuvres précédentes. Ici, aucune tache d’humidité ne s’est infiltrée dans la toile de lin… Les gouttes d’eau semblent suspendues, comme épinglées sur le tableau…

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition, dans la montée d'escalier
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition, dans la montée d’escalier

Dans la montée d’escalier, un assemblage de gouttes dorées apparaît comme posé sur une composition abstraite et circulaire, rapidement brossée sur la toile. L’œuvre rappelle celles qui sont présentées en introduction…

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition à l'étage
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition à l’étage

À l’étage, l’espace s’organise autour de deux cimaises placées face à face dans la longueur. Elles conduisent le regard vers l’installation « Consciousness » (1993) qui occupe l’abside de la chapelle haute. Une goutte de verre, remplie d’eau, repose sur une pyramide tronquée qui émerge d’un tas de sable…

Kim Tschang-Yeul, Consciousness, 1993 - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition à l'étage
Kim Tschang-Yeul, Consciousness, 1993 – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition à l’étage

Deux grands formats horizontaux, dont un triptyque accompagnent le visiteur vers cet « autel » nimbé d’une lumière aux nuances rosées.

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition à l'étage

Sur les toiles de grandes dimensions, les compositions sont plus complexes et plus tendues. L’idéogramme et le motif de la goutte dialoguent et semblent apporter une nouvelle dimension dans la peinture de Kim Tschang Yeul.

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition à l'étage

La plupart appartiennent à la série « Récurrence », parfois encore à celle des « Water drop », plus rarement à celle plus ancienne des « Phénoménologies ».

Kim Tschang-Yeul , Phénoménologies 3, 1971 - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition à l'étage
Kim Tschang-Yeul , Phénoménologies 3, 1971 – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition à l’étage

C’est ici que l’on découvre l’emblématique « L’Événement de la nuit » (1972).

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition

Quelques vitrines exposent des carnets de croquis, des pages isolées, un tapuscrit ainsi que de délicates gouttes peintes sur trois feuilles de marronnier…

De chaque côté des cimaises sont aménagés deux cabinets graphiques. Le premier, sur la droite, montre six peintures sur des pages du journal « Le Monde ».

Le second, côté fenêtre, présente une série sur feuilles colorées et un étonnant ensemble peint sur papier Kraft où l’illusion des traces laissées par les gouttes d’eau est particulièrement déroutante. Toutefois, on regrette les désagréables reflets et effets de miroir qui troublent la contemplation de ces dernières œuvres graphiques.

Introduction

Jusqu’à aujourd’hui, Kim Tschang-Yeul occupe une place à part. Son itinéraire personnel, qui le conduit, à dix-sept ans, du Nord de la Corée qu’il fuit, en 1946, à Séoul puis à New York et enfin à Paris dès 1970, accentue sans doute les aspérités d’une démarche réticente à toute forme de labellisation. Il faudrait ajouter à la densité de ce parcours le mille-feuille foisonnant d’une vie placée, par la grâce d’un grand-père aimant, au confluent de la pensée chinoise du taoïsme, du confucianisme et du bouddhisme, sans oublier la présence du christianisme en la personne de sa mère, fidèle pratiquante. Cette dernière, outre sa foi, cultivait un intérêt non moins original pour l’art occidental et possédait la reproduction d’un tableau de Jean-François Millet dont son fils se souvient encore aujourd’hui. Kim Tschang-Yeul s’attarde, dans le livre de Ronny Cohen, sur ce goût qu’elle lui a transmis et sur son grand-père, le doyen du village de son enfance campagnarde. De par sa réputation de lettré, on venait le consulter pour sa science de l’interprétation des oracles du Yi king. Ce Livre des mutations aux origines mythiques, embrassant le passé et le futur, et dans lequel le taoïsme et le confucianisme enrouleront leurs racines, orchestre la constante transformation d. signes. Face au déchiffrement ardu de ses prédictions, l’aide d’un guide s’avérait essentielle.

À propos de L’Événement de la nuit

Kim Tschang-Yeul - L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l'exposition
Kim Tschang-Yeul – L’Événement de la nuit à la chapelle du Méjan – Arles -Vue de l’exposition

Partons de la distinction qu’opère la langue coréenne entre la goutte sonore entendue comme un grelot et le silence de la larme. Kim Tschang-Yeul jouera de ces contrastes, passant constamment d’un terme à l’autre. Il n’hésite pas à comparer L’Événement de la nuit (1972), l’un des premiers tableaux de goutte solitaire et transparente se détachant d’un fond obscur, à l’effet de surprise d’un dialogue zen. Cet échange teinté d’un humour corrosif, dans lequel le dérisoire et le sérieux indissociablement mélangés prennent l’interlocuteur à centre-pied et provoquent (éventuellement) l’éblouissement de l’éveil. Quant au tableau en question susceptible de générer ce genre de rupture, cet Événement de la nuit bien nommé, il regroupe, selon les mots de Kim Tschang-Yeul, le flux des oppositions de l’ombre à la lumière, du vide au plein, de l’important au négligeable. Métamorphoses des contraires ici encore annoncées, ce qui nous amène à ne pas restreindre l’appréciation esthétique au seul regard et l’image à sa seule fonction décorative. La peinture peut être aussi considérée comme une manière de vivre, comme une invitation à sortir du cadre de la représentation. Toute la tradition chinoise classique témoigne de cette attitude et, parmi les nombreux exemples cités par François Cheng, retenons le suivant. Au temps ancien de la dynastie Tang, l’empereur Hsüan Tsung ordonne que ses paravents soient recouverts de scènes où les montagnes et l’eau se rencontrent sans cesse. Ainsi fut fait à l’admiration de tous.

Kim Tschang-Yeul, souvenirs de Corée

Le 15 août 1945 marque la fin de la Seconde Guerre mondiale et la fin de l’occupation japonaise. Il s’ensuit une désorganisation et un chaos total dans le pays. L’école est obligatoire, mais il n’y a plus d’enseignants. Des missionnaires viennent faire des discours sur la démocratie, la liberté. Des communistes, aussi, viennent nous raconter leurs exploits contre les Japonais et ils s’installent de plus en plus en Corée.
J’essaie d’organiser dans les sous-sols de l’école des cours de dessin au fusain, d’après des moulages de sculptures classiques. Mais en 1947, après avoir été emprisonné pour avoir écrit un pamphlet anticommuniste puis relâché (grâce à l’intervention de mon grand-père), je décide de m’enfuir en Corée du Sud, les arrestations et les déportations ne faisant qu’augmenter. Ayant atteint Séoul, je vais vivre pendant un an dans un camp de réfugiés. Me retrouvant seul, je fréquente assidûment la bibliothèque municipale et, n’ayant plus aucun moyen de continuer la peinture, j’envisage un moment de devenir écrivain.
Mais, par le plus grand des hasards, je vais retrouver mon père, parti en Corée du Sud un an avant moi ; je vais vivre avec lui et reprendre la fréquentation des ateliers de dessin. Cela va me permettre de me présenter au concours d’entrée de la faculté des beaux-arts de l’université de Séoul l’année suivante. Les artistes, entre eux, parlent beaucoup de ce qui se passe à l’étranger sur la scène artistique et Paris, à cette époque, est l’un des pôles majeurs de la scène artistique. J’essaie de suivre des cours de français donnés par un sculpteur coréen qui avait séjourné quelques années à Paris et connaissait un peu la langue. Car tous, nous rêvions de pouvoir aller un jour dans cette ville. À l’école des beaux-arts, j’ai étudié l’histoire de l’art puis, l’année suivante, la peinture à l’huile.
En 1950, des soldats nord-coréens attaquent par surprise Séoul. Je suis très vite enrôlé et la guerre commence avec toutes ses horreurs. C’est, pour moi, la période la plus terrible, la plus douloureuse et la plus humiliante de ma vie. J’ai gardé pendant très longtemps les visions d’horreur à la suite des bombardements et il m’arrive encore parfois de faire des cauchemars à ce sujet.

Kim Tschang-Yeul, entretien avec Michel Enrici

Kim Tschang-Yeul, rencontre avec la peinture occidentale

En 1942, je vais au lycée de Pyongyang où l’enseignement hebdomadaire se divise en trois jours de cours (essentiellement des cours de japonais, de mathématiques mais aussi d’anglais, matière indispensable à connaître pour le Japonais) et quatre jours de travaux forcés. Dans mes rares temps libres, j’aime à peindre, à recopier des tableaux ou à en faire d’après nature.
J’habite alors chez mon grand-père maternel, fondateur et directeur d’un lycée, qui n’approuve pas du tout cette attirance pour la peinture. Il m’écrit une longue lettre pour me prier d’abandonner ce rêve et m’encourage plutôt à me consacrer à l’étude du droit (pour devenir juge ou avocat).
J’allais de plus en plus à la bibliothèque municipale et un jour je suis tombé sur la représentation du portrait de Léonard de Vinci par lui-même, qui m’a plus qu’impressionné. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai pris la décision d’être peintre moi aussi. Évidemment, je faisais face à la désapprobation de ma famille, mais j’avais le soutien de ma mère qui me disait de surtout faire ce qui me plaisait, et aussi celui de mon oncle qui me disait que, lorsque l’on a un don, il faut le poursuivre, car « le don n’est pas donné à tout le monde ».
Et il faut dire que, dans les épreuves assez horribles que nous avons traversées pendant la guerre, l’amour que m’avait apporté ma famille pendant mon enfance a été une vraie bouée de survie pour moi.

Kim Tschang-Yeul, entretien avec Michel Enrici

Kim Tschang-Yeul, rencontres avec Nam June Paik et Lee Ufan

Je suis arrivé à New York à peu près à la même époque que Nam June Paik. Nous nous retrouvions quelquefois ensemble dans notre petite communauté d’artistes coréens. Il venait parfois avec son amie Charlotte Moorman ; son comportement avec elle n’était pas du tout celui que l’on m’avait appris et cela m’a beaucoup choqué au début. Mais, si on me demandait ce que Nam June Paik m’a apporté, je répondrais la liberté, celle d’aller au-delà du conventionnel, de se donner le droit de Faire ce que l’on a envie de faire.
Il a fait plusieurs performances à New York, auxquelles nous assistions toujours. Entre nous au début, puis, avec la notoriété et le succès, avec de plus en plus de monde, le laissant jouer avec la pudeur…, avec la police… et avec son génie.
Lorsque je suis venu m’installer à Paris, bien souvent, quand il passait par la France, il me faisait signe. Nous avons eu quelques soirées mémorables chez nous avec des amis et, comme traditionnellement en Corée tout se terminait par des chansons, lui se mettait au piano et jouait quelques morceaux de musique classique, mais le plus souvent des airs de chansons populaires coréennes. Je crois qu’il avait un grand plaisir à retrouver ses racines et à les partager.
En 2016, la galerie Hyundai, pour commémorer les dix ans de sa mort, avait organisé à Séoul une exposition commémorative. À cette occasion, on m’avait demandé de refaire une de ses performances, celle d’un violon attaché à une corde et traîné sur le trottoir, puis cassé contre un bureau.
Lee Ufan, je l’ai rencontré lors de l’une de ses premières expositions à Paris, en 1970. Il ne connaissait pour ainsi dire personne dans la ville, ni même la langue. Un ami commun lui avait donné mon nom et mon adresse. À l’époque, je connaissais très me le Mono-ha, mais il m’en a donné des explications avec beaucoup de conviction, il m’a aussi beaucoup parlé de philosophie occidentale, domaine que jusque-là j’ignorais entièrement. Nous sommes devenus très complices, ce fut pour moi un grand plaisir que de pouvoir l’aider à concrétiser ses idées et nous avons fait aussi à cette époque beaucoup de voyages ensemble, en Allemagne, en Italie, à Florence et plus particulièrement à Venise, lors des biennales. C’est dans mon atelier à Paris que j’ai fait se rencontrer Nam June Paik et Lee Ufan. Chacun de nous avait, je crois, la même volonté de se dépasser.

Kim Tschang-Yeul, entretien avec Michel Enrici

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