Ai Weiwei – Fan-Tan au Mucem

Jusqu’au 12 novembre 2018, le Mucem invite Ai Weiwei pour « Fan-Tan », une exposition magistrale qui s’impose comme un des événements majeurs de la période estivale à Marseille et dans sa région.

Ai Weiwei – Fan-Tan au Mucem - Vue de l'exposition - Scenographie Cecile Degos - Photographie © François Deladerriere‏
Fan-Tan au Mucem – Vue de l’exposition – Scenographie Cecile Degos – Photographie © François Deladerriere‏

C’est la première grande exposition consacrée à Ai Weiwei en France, après après « Entrelacs », une présentation de son travail photographique et de son action sur les réseaux sociaux en 2012 par le Jeu de Paume, à Paris.

Pour ce projet, l’artiste chinois propose un voyage à travers le temps et son œuvre, qu’il relie à l’histoire de son père. En effet, Ai Weiwei est le fils du poète chinois Ai Qing qui séjourne en France de 1929 à 1932 après avoir débarqué à Marseille, sur les quais de la Joliette, à deux pas du Mucem.

« Fan-Tan » rassemble une cinquantaine œuvres rarement montrées d’Ai Weiwei dont deux productions inédites.

Le projet se développe sur un des plateaux du J4, un espace compliqué où un long couloir relie deux vastes salles dont les hauteurs sous plafond sont différentes.

L’exposition est servie par une scénographie habile, sobre et élégante. Avec la complicité de l’atelier d’Ai Weiwei, elle est signée par Cécile Degos à qui on doit des très belles réalisations au Mucem (« Roman Photo » en 2017 et « Made In Algeria » en 2016).

Ai Weiwei – Fan-Tan au Mucem - Vue de l'exposition - Scenographie Cecile Degos - Photographie © François Deladerriere‏
Ai Weiwei – Fan-Tan au Mucem – Vue de l’exposition – Scenographie Cecile Degos – Photographie © François Deladerriere‏

La commissaire, Judith Benhamou-Huet, promettait de « questionner des concepts opposés comme “Orient” et “Occident”, “original” et “reproduction”, “art” et “artisanat”, “destruction” et “conservation” » et affirmait l’ambition de « remettre en cause la pertinence de nos systèmes d’interprétation » et « d’aborder le travail de Ai Weiwei sous un jour nouveau ».

« Fan-Tan » atteint sans aucun doute ces objectifs.

Le parcours très bien construit est particulièrement fluide et lisible. Il aborde les thèmes essentiels et récurrents dans l’œuvre de l’artiste chinois : L’histoire de la Chine et de ses rapports complexes avec l’occident, les droits de l’homme et la répression, les enjeux autour de la question des migrations, la provocation, les pratiques iconoclastes, le ready-made. L’exposition est aussi traversée par un esprit duchampien cher à Ai Weiwei.

L’accrochage est d’une évidence limpide. Chaque pièce paraît naturellement être à la place qui s’impose. Les dialogues avec les objets des collections du Mucem sont toujours appropriés et éclairants. Parfois, ils sont teintés d’une ironie grinçante ou d’un humour caustique.

Des cartels enrichis apportent avec simplicité et efficacité des informations pertinentes pour apprécier les intentions de l’artiste et les rapprochements mis en place.

Critique d’art et écrivain, Judith Benhamou-Huet, est reconnue comme une des spécialistes de l’étude du marché de l’art contemporain. Elle collabore régulièrement avec Les Echos, Le Point, Art Press, Vogue et Beaux-Arts Mag. Elle a été commissaire de « Warhol TV » à la Maison Rouge, de « Mapplethorpe-Rodin » au musée Rodin et commissaire associé de la rétrospective Mapplethorpe au Grand-Palais.

Une exposition incontournable.
Une importante programmation artistique et culturelle accompagnera ce projet à la rentrée.

À lire, ci-dessous, un compte rendu de visite et une présentation de l’exposition par Judith Benhamou-Huet, commissaire de l’exposition, sous la forme d’un entretien avec l’équipe du Mucem.

Mise en place du « Grand Lustre » une création de Ai Weiwei pour Fan-Tan au Mucem

En savoir plus :
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À lire, ci-dessous, le poème Marseille de Ai Qing

À écouter « Ai Weiwei, Ai Qing et Marseille », un entretien de Alain Paire avec Patrick Boulanger, ancien conservateur et directeur des collections de la chambre de commerce et d’Industrie Marseille Provence sur la web radio du journal Zibeline :


© Journal Zibeline

En 2017, Ai Weiwei a créé une installation permanente dans le domaine du Château La Coste. En utilisant les anciens pavés du port de Marseille. Le « Ruyi » est inspiré du sceptre cérémonial de la culture Chinoise symbolisant le pouvoir et la bonne fortune. Cette installation était accompagnée d’une exposition « Mountains and Seas ».

Autour d’une Colored House.

Dans le premier espace, le visiteur est accueilli par une imposante structure en bois (10,25 × 6,20 × 7,65 mètres) autour de laquelle s’organise l’accrochage.

« Coloured house » (2015) est l’ossature d’une maison traditionnelle de la province de Zhejiang du début de la dynastie Qing (1644-1912). Recouverte d’une peinture industrielle aux couleurs vives et posée sur des socles en cristal, elle témoigne d’une Chine où l’industrialisation massive tend à effacer le passé et dont les pieds de verre suggèrent une probable fragilité…

Dans les constructions en bois chinoises que collectionne Ai Weiwei, il est aussi question de souligner la dextérité des menuisiers qui, grâce à un savoir-faire ancien, construisent des structures démontables et harmonieuses.

Devant cette monumentale installation, le visiteur rencontre la première des deux œuvres produites pour « Fan-Tan ».

Cubes de savon…

Dans l’esprit du « ready-made » et en reprenant un volume qu’il a souvent utilisé (« Cube Light », « Crystal Cube », « Marble Cube », « Cube of Tea »…), l’artiste a conçu deux savons de Marseille d’un mètre cube, pesant chacun une tonne.

Y sont gravés, pour l’un le texte de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et pour l’autre, celui de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de 1791, rédigée par Olympe de Gouge, avant qu’elle ne soit exécutée en 1793.
Le cartel développé qui accompagne l’œuvre se termine par cette interrogation : « Écrites sur un savon, elles peuvent s’effacer avec l’usage, car, symboliquement, le savon est l’objet qui nettoie. Mais lave-t-il les consciences ? »

Un hommage à Ai Qing…

Sur la gauche de cet espace, en entrant, l’exposition s’attarde sur le voyage de Ai Qing (1910-1996), poète et père de Ai Weiwei, en France au début des années 1930 et plus particulièrement sur son arrivée à Marseille, en 1929.

Une première vitrine présente la maquette et quelques photos d’un paquebot similaire à celui qu’il avait emprunté pour se rendre en France, ainsi que le journal du capitaine du paquebot André Lebon, sur lequel il fit cette traversée.
L’exposition reproduit un poème écrit en 1932 par Ai Qing sur Marseille et de son port. Un film « Marseille Vieux-Port », tourné par László Moholy-Nagy en 1929 lui fait opportunément écho.

Deux élégantes vitrines en bois plaqué complètent cette évocation. La première montre un briquet Douglass produit par une société américaine installée à Paris, dans les 1920-1930.

Briquet Douglass, 1926 - Exposition Fan-Tan au Mucem
Briquet Douglass, 1926 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Pour vivre, tout en étudiant la peinture moderne puis la poésie, Ai Qing a été employé par cette manufacture où il pratiquait le travail de la laque.
Dans la seconde vitrine, on découvre le masque mortuaire (2014) en bronze de Ai Qing, réalisé à partir de l’empreinte prise par Ai Weiwei à la mort de celui-ci, en 1996.

Ai Weiwei, Masque mortuaire de Ai Qing, 2014 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Masque mortuaire de Ai Qing, 2014 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Il y a quelque chose de troublant et d’émouvant dans cet hommage de l’artiste à son père. Avec sa famille, il a été exilé de force pendant vingt ans dans le nord du pays, lors de la révolution culturelle chinoise, et humilié avec pour tâche le nettoyage quotidien des latrines du village… Ai Weiwei est né à cette époque.

New York et Duchamp…

Plusieurs œuvres exposées dans cette première salle évoquent le séjour de Ai Weiwei à New York entre 1981 et 1993 et son intérêt pour Marcel Duchamp et le ready-made.

En témoigne « Hanging Man / Le pendu » (1985), portrait de Duchamp réalisé à partir d’un cintre… Avec un certain humour, ce profil du français naturalisé américain en 1955 est présenté en face à face avec celui stéréotypé d’un Kabyle assurant la promotion d’un savon de Marseille sur une plaque émaillé…

Ai Weiwei, Chaussure pour un homme, 1987 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Chaussure pour un homme, 1987 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Parmi ces œuvres « duchampiennes », connues à travers des publications et présentées ici pour la première fois au sein d’une exposition, on remarque une improbable « Chaussure pour un homme » de 1987 et « Violin » de 1985 où un manche de pelle prolonge la caisse de résonance d’un violon.

Ai Weiwei, Violon, 1985 - Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Violon, 1985 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Le cartel suggère que cette pièce « pourrait évoquer l’ouvrier qui peut être un artiste, mais aussi l’artiste qui doit être un ouvrier à certaines périodes de sa vie ». En effet, Ai Quing a travaillé dans une fabrique de briquets à Paris et Ai Weiwei a été, entre autres, charpentier et peintre en bâtiment à New York…

« Sexe protégé » est un autre ready-made réalisé en 1988. Cet imperméable et son préservatif évoquent l’époque où les années Sida décimaient la communauté artistique newyorkaise.

Ai Weiwei, Sexe protégé, 1988 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Sexe protégé, 1988 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Regards sur la culture classique chinoise.

Au centre de « Coloured house », trois figurent semblent suspendus… Avec « Guanxiong Guo » (2015), Ai Weiwei montre des personnages qui illustrent des légendes de l’Antiquité chinoise du Shanhai jing, le Classique des monts et des mers. Ils sont réalisés en bambou et en soie, selon la technique traditionnelle de fabrication des cerfs-volants.

Ai Weiwei, Guanxiong Guo, 2015 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Guanxiong Guo, 2015 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Un peu plus loin, on retrouve le regard critique de l’artiste sur la course éperdue de la Chine vers le progrès. Avec « Table with Two Legs on the Wall / Table à Deux Pieds sur le Mur » (1997), Ai Weiwei transforme une table datant de la dynastie Qing. Devenue inutilisable, c’est une anomalie contemporaine…

Ai Weiwei, Table avec deux pieds sur le mur, 1997 - Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Table avec deux pieds sur le mur, 1997 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Le long d’un grand papier peint…

« L’animal qui ressemble à un lama mais qui est vraiment un alpaga » (2017) est donc le titre énigmatique de ce papier peint qui couvre toute la partie droite du long couloir qui relie les deux espaces du plateau d’exposition. Les motifs de cette tapisserie entremêlent logos de Twitter, caméras de surveillance, chaînes et menottes.

Ai Weiwei, Version simple de l'animal qui ressemble a un lama mais qui est en réalité un alpaga, 2017 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Version simple de l’animal qui ressemble a un lama mais qui est en réalité un alpaga, 2017 – Exposition Fan-Tan au Mucem

À l’évidence, ces éléments graphiques renvoient à la liberté d’expression d’Ai Weiwei sur les réseaux sociaux, à ses 81 jours détention en 2011, puis à sa résidence surveillée en Chine.
Quant au titre, le dossier de presse avance l’explication suivante  : « Le mot  » alpaga « , prononcé en chinois d’une certaine manière, correspond clairement à une insulte qui serait l’équivalent de « nique ta mère » en français : une fronderie vis-à-vis des autorités de propagande qui musèlent les réseaux sociaux en Chine ».

On retrouve ces motifs parmi les objets souvent en matériaux précieux (caméra en marbre, menottes en jade), parfois plus ordinaires (logo Twitter estampé sur un savon de Marseille) que présentent des vitrines très élégantes qui s’enchaînent tout au long de ce couloir.

Tout commence par un acte iconoclaste de 1996, où Ai Weiwei casse un ancien et précieux bol chinois. Les fragments de ce bol de l’époque du règne de l’empereur Kangxi sont accompagnés d’une photographie de la performance de l’artiste.

Au bout de ce couloir, une pièce murale, réalisée en brique de Lego, « Laisser tomber une urne de la dynastie Han » (2016), reproduit trois photographies qui témoignent d’un autre geste iconoclaste produit dans le cadre d’une performance de 1995, « Dropping a Han Dynastie Urn / Laisser tomber une urne de la dynastie Han ».

Ai Weiwei, Laisser tomber une urne de la dynastie Han, 2016 et Vases colorés, 2016 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Laisser tomber une urne de la dynastie Han, 2016 et Vases colorés, 2016 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Au pied de ces bas reliefs en Lego, « Coloured Vases / Vases colorés » (2016), une série de huit vases du néolithique (5000-3000 av. J.-C.) recouvert de peinture industrielle, témoignent d’une Chine contemporaine préoccupée par sa productivité et sa richesse quitte à détruire les précieux témoignages de son histoire.

Plusieurs vitrines associent les objets usuels transformés par Ai Weiwei et ceux qu’il a choisi dans les collections du Mucem.
Leur dialogue est parfois cocasse comme le Château Lafite (1986) au titre très duchampien et le moule utilisé pour la fabrication des bouteilles de Châteauneuf-du-pape.

Ai Weiwei, Château Lafite , 1986 et Moule à Bouteille – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Château Lafite , 1986 et Moule à Bouteille – Exposition Fan-Tan au Mucem

Les correspondances sont parfois plus politiques. Ainsi les menottes en jade (2015) qui évoquent la détention de l’artiste cohabitent avec une sélection de Cartes-réclames racistes et xénophobes que l’on trouvait en France dans les de la fin du XIXe au début du XXe. Ces objets conservés par le Mucem ont, semble-il, particulièrement intéressés l’artiste chinois.

Ai Weiwei, Menottes, 2015 et Cartes-réclames 1875-1920 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Menottes, 2015 et Cartes-réclames 1875-1920 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Ainsi, on découvre sur la cimaise en face, une série de plaques de lanterne magique des années 1850-1900. Certaines montrent une arrestation qui fait écho à celle d’Ai Weiwei en 2011 par les autorités chinoises. D’autres, dont une série d’«ombres chinoises», évoquent le récit d’expéditions françaises en Chine…

Un peu plus loin, un Caméscope en marbre de 2009 rappelle les documentaires réalisés par Ai Weiwei, sur le sort des réfugiés dont « Calais » que l’on peut voir en face.

L’attention du visiteur rebondit ensuite vers une autre vitrine où sont rassemblées une série de « Bombes lacrymogènes » (2016) utilisées par les forces de l’ordre contre les réfugiés de « la Jungle» à Calais…

Ai Weiwei, Savons avec motifs, 2018 et Pot de chambre, 1850-1900 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Savons avec motifs, 2018 et Pot de chambre, 1850-1900 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Au milieu de cet alignement de vitrines, l’assemblage de quatre savons de Marseille avec un pot de chambre et surtout la lecture des deux cartels permettent de comprendre le titre que Ai Weiwei a choisi pour cette exposition :

« Fan-Tan » fait référence à un char d’assaut anglais qui opérait sur le sol français durant la Première Guerre mondiale. Il avait été offert par un homme d’affaires chinois dans le cadre de l’effort de guerre. Il était décoré sur chacun de ses flancs d’un œil, le même que celui qui figurait sur certains bateaux chinois. Il a été peint par des engagés volontaires des forces chinoises (Chinese Labour Corps) qui contribuaient eux aussi à l’effort de guerre auprès de l’Angleterre et de la France.

Pipe à opium, art des tranchées, Première guerre mondiale - Exposition Fan-Tan au Mucem
Pipe à opium, art des tranchées, Première guerre mondiale – Exposition Fan-Tan au Mucem

On sera donc pas étonné de rencontrer une Pipe à opium, réalisée dans une douille d’obus par un membre des Chinese Labour Corps pendant la première guerre mondiale. Ai Weiwei ne pouvait passer à côté d’un tel objet conservé par le Mucem.

Ai Weiwei, Sex Toy, 2014 et Cosmetiques, 2013 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Sex Toy, 2014 et Cosmetiques, 2013 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Au fil de la déambulation, on découvre aussi un « Sex Toy » (2014), un ensemble de flacons de « Cosmétiques » (2013) ou encore la « Découpe d’iPhone » (2015). Dans l’esprit du « ready-made » ces objets du quotidien sont devenus des objets d’art par la volonté de l’artiste qui a choisi de les restituer en jade, matière précieuse de la culture chinoise…

Ai Weiwei, Découpe d'iPhone, 2015 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Découpe d’iPhone, 2015 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Un peu plus loin, c’est la porcelaine qu’utilise Ai Weiwei pour reproduire avec « Restes » (2014) des ossements humains, traces de ceux retrouvés sur le site d’un camp de travail que la dictature avait créé pendant les années 1950. C’est dans un camp de ce type que le père d’Ai Weiwei avait été envoyé.

Ai Weiwei, Restes, 2014 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Restes, 2014 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Porcelaine encore pour une Assiette bleue et blanche (Manifestations), 2017 où l’artiste raconte « les protestations des réfugiés installés dans des camps de fortune, l’inaction des États européens, ainsi que la violence des autorités qui les repoussent ».

Ai Weiwei, Assiette en porcelaine bleue et blanche (Manifestations), 2017 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Assiette en porcelaine bleue et blanche (Manifestations), 2017 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Le parcours dans ce grand couloir se termine par un ensemble de « doigts d’honneur » en relation avec sa célèbre série photographique « Study of Perspective / Étude de Perspective ». En dehors des deux clichés de la série exposés ici, le geste est décliné sur des tasses de porcelaine et avec une sculpture en verre « Up Yours / À votre santé » (2017)… Ai Weiwei ne pouvait manquer un rapprochement avec un Bras-reliquaire de la deuxième moitié du XVIIe siècle conservé par le Mucem.

Autour d’un Grand lustre…

Ai Weiwei – Fan-Tan au Mucem - Vue de l'exposition - Scenographie Cecile Degos - Photographie © François Deladerriere‏
Ai Weiwei – Fan-Tan au Mucem – Vue de l’exposition – Scenographie Cecile Degos – Photographie © François Deladerriere‏

Le dernier espace de l’exposition s’organise autour d’une imposante installation, produite pour « Fan-Tan ». Dans un hommage à Marcel Duchamp, et dans l’esprit du ready-made, Ai Weiwei présente une version monumentale du Porte-Bouteilles auquel il suspend une collection de lustres créés à l’origine dans les années 1920 et 1930 en France et en Allemagne…
Son titre provisoire « Grand lustre » est évidemment une autre allusion à Duchamp et à son « Grand Verre »…

Ai Weiwei, Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Fan-Tan au Mucem

Avec cet assemblage malicieux et ironique, l’artiste moque la décoration clinquante des grands hôtels de toutes les métropoles chinoises.

Autour de cet imposant luminaire, il déploie « Circle of Animals / Cercle d’animaux » (2011). En bronze doré, douze têtes d’animaux du zodiaque chinois, posées sur des supports installées en demi-cercle, flamboient à la lumière du « Grand lustre ».

Ai Weiwei, Cercle d'animaux, 2011 – Exposition Fan-Tan au Mucem
Ai Weiwei, Cercle d’animaux, 2011 – Exposition Fan-Tan au Mucem

Cet ensemble versaillais ou plutôt impérial est surmonté par une citation de Bruno Le Maire, actuel ministre de l’Économie et des Finances, prononcée le 9 janvier dernier, lors d’un voyage en Chine  :

Ce propos ministériel ne manque pas de sel après la lecture du cartel qui résume l’histoire de ces douze têtes d’animaux.
Dessinées par deux prêtres jésuites (le père Castiglione, un Italien, et le père Benoît, un Français), ces douze sculptures étaient installées sur une fontaine du Palais d’Été de l’empereur Qianlong au XVIIIe siècle.

Au cours de la seconde guerre de l’opium, en 1860, lors du sac du Palais d’été, elles ont été pillées par les armées anglaise et française.
En 2009, la mise en vente de deux de ces têtes, qui faisaient alors partie de la collection Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent, a suscité une polémique internationale. Devenues emblématiques de cette période sombre, elles ont servi de justification aux arguments nationalistes. Depuis ces effigies du Rat et du Lapin ont été offertes par le groupe Kering à l’État chinois.

Si cette pièce interroge la pratique de la copie – une pratique courante depuis longtemps en Chine -, elle pose aussi pour Ai Weiwei plusieurs questions et en particulier : la célébration des faits historiques, la spoliation et la nature du droit de propriété.

En face, l’artiste a choisi d’accrocher plusieurs estampes, du début du XXe siècle, destinées à raconter aux scolaires les épisodes de la révolte des Boxers. Elles accompagnent deux planches d’un jeu de société « La guerre de Chine », éditées par la maison Leon Saussine. Avec cette sorte de Monopoly guerrier, il s’agit de conquérir ce territoire « barbare » en 42 étapes…

Le parcours se termine avec deux œuvres qui interrogent une nouvelle fois la question des migrants : « Conteneur de Bijie » (2014) et « Pneu » (2016).
Avant de quitter l’exposition, une photographie numérique « Illumination » (2009) fait un étrange écho lumineux au « Grand lustre ». Elle incarne parfaitement l’utilisation habile que fait Ai Weiwei des réseaux sociaux… Faut-il y voir une suggestion à le suivre sur Twitter et Instagram  ?

Ai Weiwei Illumination 2009 © Image Courtesy Ai Weiwei studio
Ai Weiwei Illumination 2009 © Image Courtesy Ai Weiwei studio

Judith Benhamou-Huet, commissaire de l’exposition et Jean Francois Chougnet, Président du Mucem
Judith Benhamou-Huet, commissaire de l’exposition et Jean Francois Chougnet, Président du Mucem

Pourquoi Ai Weiwei est-il considéré comme l’un des plus grands artistes de la scène contemporaine ?

C’est un artiste complet, dans le même esprit qu’Andy Warhol : il crée à la fois des formes – c’est un héritier des artistes surréalistes et de Marcel Duchamp – mais investit aussi de nouveaux domaines, comme les médias sociaux, où il est très efficace. Il appartient pleinement à notre époque et sait communiquer avec les moyens du XXIe siècle : il a ainsi su s’emparer des réseaux sociaux, comme Andy Warhol a pu le faire en son temps, notamment avec la télévision. Enfin, il est un pont entre la culture occidentale et la culture chinoise, même s’il s’est opposé de manière évidente au gouvernement chinois. Son courage a d’ailleurs eu un effet d’exemplarité.

En quoi son œuvre se rapproche-t-elle des thématiques explorées par le Mucem ?

Le Mucem est un musée de société, et ses collections témoignent de la vie quotidienne : elles nous racontent la manière dont on se nourrit, dont on se divertit, dont on se vêtit, ce en quoi l’on croit… Ai Weiwei, selon les principes de Duchamp, reprend cette même approche en s’intéressant à des objets du quotidien qu’il transforme en œuvres d’art. L’artiste et le musée partagent donc une matière première commune : l’observation du quotidien.

Ai Weiwei à Marseille 2017 © Judith Benhamou-Huet
Ai Weiwei à Marseille 2017 © Judith Benhamou-Huet

À travers cette exposition à Marseille, il revient aussi sur les pas de son père…

Ai Qing, le père d’Ai Weiwei est l’un des grands poètes de la modernité chinoise. Pour parvenir à créer cette modernité, il s’est frotté aux idées de l’avant-garde en France à partir de 1929. Avant d’aller à Paris, son premier contact avec l’Occident fut le port de Marseille, où il a débarqué. Il a d’ailleurs écrit un poème magnifique décrivant le chaos marseillais de cette époque. La cité phocéenne était alors considérée comme un lieu de modernité, notamment pour son fameux pont transbordeur, véritable monument moderniste à l’architecture métallique, qui intéressa de nombreux photographes de l’époque, comme Germaine Krull ou László Moholy-Nagy. Marseille était alors la « porte de l’Orient ». Ai Qing est donc arrivé par les quais de la Joliette. On se devait de rendre hommage à ce poète qui a, pendant la révolution culturelle chinoise, été exilé de force vingt ans dans le nord du pays avec pour tâche principale le nettoyage quotidien des toilettes communes d’un village… Ai Weiwei est né à cette époque, et j’imagine que c’est là que réside le point de départ de sa révolte et de son refus de l’injustice.

Comment s’est déroulée la préparation de cette exposition ?

Ai Weiwei est venu l’été dernier à Marseille pour découvrir les collections du Mucem et trouver des résonances avec son œuvre. Nous sommes, entre autres, allés sur les traces de son père. Nous avons visité le port marchand où celui-ci avait débarqué, puis la chambre de commerce et d’industrie, où nous avons retrouvé le carnet de bord du bateau sur lequel il avait voyagé. Cela a particulièrement ému Ai Weiwei.

L’exposition met en parallèle des œuvres d’Ai Weiwei avec des objets des collections du Mucem. Quelles correspondances avez-vous pu mettre en évidence ?

Elles sont de différents ordres. Ai Weiwei s’intéresse beaucoup à la culture chinoise et à la perception des Chinois par l’Occident. Dans les collections du Mucem, nous avons pu trouver un grand nombre de ce que l’on appelle des « cartes-réclames », du début du XXe siècle. À l’époque, un sentiment xénophobe qualifié de « péril jaune » se développait en Europe, dans un contexte de recherche de nouveaux débouchés commerciaux des Occidentaux, qui avait amené à la première et à la deuxième guerre de l’opium. Cela avait entraîné des révoltes de la part de la population locale. Les Chinois étaient alors considérés par les Européens comme des barbares ; et ces cartes-réclames faisaient ainsi l’apologie du soldat français en territoire chinois. On les trouvait dans des produits de consommation comme le chocolat – ce qui nous permet de distinguer une forme de propagande politique à travers des objets du début de la société de consommation. C’est un exemple parmi beaucoup d’autres, du type d’objets qui intéresse Ai Weiwei…

Ai Weiwei 2012 © Ai Weiwei Studio
Ai Weiwei 2012 © Ai Weiwei Studio

Il s’agit de la première grande exposition consacrée à Ai Weiwei en France. Quelles sont les pièces majeures qui seront présentées ? A-t-il créé des œuvres spécialement pour cette exposition ?

Il y a déjà eu une exposition au Jeu de Paume, à Paris, en 2012, mais celle-ci présentait son œuvre de photographe et d’animateur des réseaux sociaux. L’exposition du Mucem est en effet la première de cette importance, en France. Elle est exceptionnelle à deux titres : d’une part, elle présente des pièces réalisées par Ai Weiwei dans les années 1980, lorsqu’il vivait à New York ; un travail inédit, encore rarement montré.
D’autre part, il a en effet créé de nouvelles pièces pour cette exposition, notamment des œuvres en savon de Marseille. Parmi les autres pièces notables, nous pouvons citer la reconstitution d’un temple chinois, ou encore cet immense lustre, créé pour l’exposition selon la méthode du ready-made de Duchamp, mais en y ajoutant une dimension esthétique et une certaine monumentalité : il est en effet constitué d’un ensemble de lustres. En Chine, tous les hôtels qui fleurissent aujourd’hui redoublent de luxuriance avec leurs lustres toujours plus clinquants, plus grands. Il s’agit donc d’un objet « post ready-made », mais aussi d’une référence au nouveau capitalisme chinois.

Entretien réalisé par le Mucem, extrait du dossier de presse.

Une visite en compagnie de Judith Benhamou-Huet, commissaire de l’exposition un Facebook Live de Arte © Arte


Aï Weiwei dans Hors-champs sur France Culture, en avril 2016


(Poème traduit du chinois par Angel Pino et Isabelle Rabut)

Aujourd’hui
Ma dérive m’a jeté
Sur la grève de ce cap étranger

Je regarde les rues de la ville
Qui vacillent,
Les camions tanguent comme des hommes ivres,
Bousculés par les cahots de la route
Les véhicules, telles des harengères,
Roulent en pestant et en jurant…
Sur les côtés
Devant les innombrables boutiques,
Guettent
Attendent
D’invisibles complots
Et d’invisibles tromperies…
Le vacarme du marché
Pareil aux acclamations de milliers de spectateurs s’échappant d’un stade
Me frappe
De sa vague sonore
Depuis l’autre côté de la rue…
Les piétons en un flot incessant
Pressés,
Titubants,
Débordent mon pas lent…
Leurs yeux à tous
Sont rivés vers l’avant
– Tels des bateaux sur l’océan la nuit
Avançant dans la direction que leur montre le phare,
Comme si une flamme porteuse du bonheur de la vie
Leur faisait signe dans l’immensité lointaine

Chez toi, ville étrangère,
Mes joies et mes chagrins
Se teintent du même sentiment d’ennui et de solitude !
Comme un chameau qui va seul,
Dans le désert sans limites balayé par le vent,
Cheminant de son pas solitaire, solitaire…
Les cris de joie de la foule des rues,
Tels des graviers qu’un ouragan soulève,
Volent vers mon coeur inquiet
Avec une force irrésistible…
Le soleil de midi,
Est un oeil aviné,
Qui irradie une colère trouble
Et un chagrin trouble…
Cet oeil
Tel un client de bordel
Fixe
La haute cheminée
Qui se tend entre les rangées d’usines.
Cheminée !
Femme violée par le Capital !
Crachant avec mélancolie
Au-dessus de ta tête
Un nuage de suie semblable à la chevelure éparse d’une épouse abandonnée…
Tous ces sacs
Remplis de marchandises,
Sont comme les crachats gris d’un tuberculeux,
Que les portes latérales des usines
Expectorent sans fin… Regardez ! Les ouvriers arrivent de leur démarche
chaloupée !
Cette usine gravement malade
Est comme la mère qui les nourrit –
Pour la préservation du lignage,
Ils sont aussi décharnés qu’elle !
Tout en avançant
Ils postillonnent des mots en désordre
Et puis
Ils emmènent leur conversation oiseuse
Jusque dans le tramway
Avec leurs éclats de rire incessants
Avec leurs gestes habituels
Avec leurs bouteilles de vin rouge
Vides.

Sur les quais qui bordent la mer,
Les entrepôts
Et les compagnies de transport
Ainsi que les publicités pour des grands magasins
Se dressent imposants et sévères
Comme des bandits de grand chemin
Attendant l’arrivée opportune du butin.
Le gros paquebot
Les regarde avec des yeux familiers
Et ils conversent dans une mutuelle compréhension.
Si les propos verbeux
Assourdissants
Qu’ils échangent entre eux
Sont des phrases d’acier et de minerai,
Grues et chariots
Sont leurs bouches étranges.
Ah paquebot,
Kidnappeur le plus grandiose au monde !
Il y a quelques années
Quand dans son ventre,
Il m’a transporté jusqu’ici tel un charançon,
J’ai vu
L’effrayant contenu de ses entrailles.
Son insatiable gloutonnerie
Peut causer à la terre fertile de l’Orient
Des dégâts
Plus étendus, plus profonds et plus irrémédiables
Qu’une pluie de sauterelles ou que la sécheresse !
À cause de lui, depuis un demi-siècle,
Plusieurs peuples ont vu les pages de leur histoire
S’emplir de sang et de larmes d’humiliation…
Et moi –
Ce jeune homme déchu
Je ne suis qu’un parmi la multitude
De ces peuples !
Aujourd’hui
Ce paquebot va de nouveau
D’un geste désinvolte
Me jeter dans son ventre
Comme des centaines
D’autres voyageurs.
Marseille !
Sur le point de partir,
Je crie ton nom !
Et
De mes yeux qui voient jusqu’au fond de tes crimes et de tes secrets
Je te regarde, nostalgique
Et j’ai peine à te quitter.
Je regarde, sur la grève de ce cap,
Au milieu des clameurs
Des clameurs
Propageant cette violence
Et cette folie
Ton visage et tes
Bras géants qui se tendent vers la mer,
Car toi
Tu es le trou de la serrure de la richesse et de la pauvreté
Tu es l’antre du pillage et de l’exploitation.
Ah Marseille,
Pays de brigands,
Ville terrible !

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