Roman-Photo au Mucem

Jusqu’au 23 avril 2018, le Mucem présente « Roman-Photo », une des expositions des plus passionnantes et abouties de cette fin d’année 2017. Les deux commissaires, Frédérique Deschamps et Marie-Charlotte Calafat, proposent une analyse riche et subtile d’un genre souvent méprisé bien qu’il ait été un des plus grands succès de la culture populaire du XXe siècle.
La cohérence du discours et l’articulation du parcours de « Roman-Photo » sont parfaitement mises en valeur par la scénographie élégante et réussie de Cécile Degos.

Première exposition sur ce sujet, « Roman-Photo » rassemble plus de 300 objets, films, photographies, documents, et quelques-unes des publications particulièrement significatives du genre.

Dans un entretien avec l’équipe du Mucem, reproduit ci-dessous, les deux commissaires partagent leurs intentions.
Frédérique Deschamps rappelle que le roman-photo « a généré une véritable industrie, produisant des milliers de clichés pour des millions de lecteurs et de lectrices » et qu’il est aussi « un formidable sismographe de la société des Trente Glorieuses. Ces contes de fées modernes sont peuplés de réfrigérateurs, de voitures, de tourne-disques, signes tangibles de la modernité et d’autres objets de romance ou de désir. En faisant défiler ces images, nous retracerons donc aussi l’évolution d’une époque et de ses envies, l’émancipation de la femme et celle des mœurs ».
De son côté, Marie-Charlotte Calafat ajoute que « Roman-Photo » : « est une exposition à prendre au premier et au second degré. Dans le sens où l’on peut, d’une part, l’aborder sous l’angle de la photographie, en ayant un contact direct à l’image, et, d’autre part, regarder ces images en les replaçant dans leur contexte historique et sociétal. Pour nous, il s’agit toujours de montrer en quoi le roman-photo est le témoin de la société de son temps. Le Mucem était aussi sensible à la dimension méditerranéenne de ce moyen d’expression qui a connu un succès phénoménal dans tout l’arc méditerranéen, alors qu’il peinait à s’exporter dans les pays anglo-saxons. Ce projet offre en outre au musée l’occasion d’interroger son vaste fonds autour de l’imagerie populaire ».

« Roman-Photo » : Parcours de l’exposition

Le parcours de l’exposition se développe en deux parties : « Le roman-photo sentimental » et « Avatars et détournement » qui s’articulent autour d’un salon de lecture des années 1960-70, âge d’or du roman-photo.

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

Le roman-photo sentimental

Avec pertinence, cette première partie retrace l’histoire et le développement du roman-photo en plusieurs séquences. Elle explore les ressorts du genre, les processus de production et de fabrication sans oublier la place essentielle de certaines célébrités telles que Sophia Loren, Gina Lollobrigida, Johnny Hallyday, ou encore Dalida…

Le fonds Mondadori

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

Un premier espace s’organise autour d’une rotonde. Ce pavillon circulaire met en valeur de avec de superbes tirages le fonds Mondadori, constitué de milliers de négatifs de romans-photos publiés de la fin des années 1940 jusqu’au début des années 1980. La découverte de ce « trésor », en 2010, par Frédérique Deschamps en 2010 est probablement une des principales raisons d’être de cette exposition.

Le parcours offre également une place importante à un documentaire de dix minutes (L’Amorosa Menzogna / Le Mensonge Amoureux) réalisé en 1949 par Michelangelo Antonioni. Le cinéaste y propose une analyse des débuts de ces histoires « a fumetti » dans l’Italie de l’après-guerre.

Aux origines du roman-photo

Sur la gauche, en entrant dans l’exposition, une première cimaise débute par une brève histoire du roman-photo. Aux origines du genre, l’exposition compare le roman-photo avec les productions populaires de la deuxième moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle.

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

Une pertinente sélection d’estampes, de bandes dessinées, de romans dessinés ou encore de cartes postales illustre ce que le genre doit à ces formes de littérature populaire. Ici, le fonds du Mucem a été largement exploité.

De l’artisanat à l’industrie culturelle

Les documents de cette section montrent que les techniques de réalisation du roman-photo sont assez proches de celles du cinéma. Le temps consacré aux tournages de ces feuilletons est contraint. Les appareils Rolleiflex, Mamiya et, plus tard, Hasselblad sont utilisés pour réaliser les prises de vue. Les pellicules sont de format 6 × 6, ou 6 × 9 pour les couvertures. Les images sélectionnées sont tirées, recadrées et retouchées. Les phylactères (bulles de texte) sont superposés aux images à l’aide d’un calque ou directement collés sur les photos…

Un ingénieux dispositif scénographique permet de comprendre, avec un ensemble de maquettes, comment textes et photographies viennent s’ajuster.

Détail scénographie - Exposition Roman-photo au Mucem, 2017
Détail scénographie – Exposition Roman-photo au Mucem, 2017

Ciné-photo

Le parcours accorde ensuite une place particulière au ciné-photo, genre avec lequel le roman-photo aurait quelques parentés. Créé en 1915, il permet l’adaptation d’un scénario de film illustré de photogrammes ou de photographies de plateau. Le ciné-photo a rencontré un certain succès en particulier à la campagne où les salles de cinéma étaient assez rares.

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

Cette section bénéficie de l’exceptionnelle acquisition par le Mucem de 48 maquettes originales et 23 plaques d’impression pour le ciné-roman « A bout de souffle », publié dans Le Parisien Libéré en 1969, auprès de Raymond Cauchetier, photographe de plateau de la Nouvelle Vague.

Raymond Cauchetier, maquette originale du ciné-roman A bout de souffle paru dans Le Parisien Libéré en 1969. Adaptation du film de Jean-Luc Godard avec Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo sorti en 1960. Carton, tirages photographiques collés. Collection Mucem © Raymond Cauchetier. Cliché: Mucem/Yves Inchierman
Raymond Cauchetier, maquette originale du ciné-roman A bout de souffle paru dans Le Parisien Libéré en 1969. Adaptation du film de Jean-Luc Godard avec Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo sorti en 1960. Carton, tirages photographiques collés. Collection Mucem © Raymond Cauchetier. Cliché: Mucem/Yves Inchierman

Célébrités

L’exposition montre ensuite la place des célébrités et en particulier les vedettes de a chanson et du cinéma dans le succès du genre. Une cimaise est consacrée à Sophia Loren pour les couvertures du magazine Sogno dans lequel elle commence sa carrière avec le roman photo Non posso amarti (Je ne peux pas t’aimer), en 1950.

Rayonnement international et controverses.

Cette première partie se termine par l’illustration du développement du roman-photo à travers le monde méditerranéen, sans ignorer les quelques tentatives du genre dans les cultures anglo-saxonnes et en extrême orient.

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

L’exposition n’ignore pas les controverses et surtout la réprobation quasi unanime dont le roman-photo fut l’objet. Avec une certaine malice, elle n’oublie pas de souligner que l’Église catholique comme le Parti Communiste se sont essayés au genre…

Piero Orsola, diapositive pour un roman-photo, Rome, années 1960. Ektachrome 120. Collection particulière © Piero Orsola. Cliché : Josselin Rocher
Piero Orsola, diapositive pour un roman-photo, Rome, années 1960. Ektachrome 120. Collection particulière © Piero Orsola. Cliché : Josselin Rocher

Le salon de lecture

Cette partie consacrée à l’histoire du « roman-photo sentimental » débouche sur un salon de lecture qui évoque l’âge d’or du genre dans les années 1960-70, qui interroge aussi le roman-photo contemporain.

Sur des cimaises peintes en rose, une mosaïque de couvertures du magazine « Nous Deux » délimite des espaces de lecture dont le mobilier rappelle la période évoquée. « Nous Deux » se vend aujourd’hui à 230 000 exemplaires en France. Plusieurs sont à la disposition du public et permettent une expérience de lecture.

En face, neuf portraits de lecteurs et lectrices de Nous Deux à Marseille et dans sa région, réalisés par Thierry Bouët, évoquent le lectorat actuel du magazine.

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

À propos de cette commande du Mucem pour l’exposition, le photographe précise :
« Le roman-photo n’existerait pas sans ses lecteurs. Ils sont un tissu collaboratif de petits producteurs qui financent l’écriture et l’image d’histoires qui finissent bien. Ils ne se connaissent pas, mais participent à l’existence d’un genre littéraire. À la rencontre des fidèles abonnés, nous partons à la recherche de leurs belles histoires.
Rebondissent-elles comme dans les romans-photos ou sont-elles rattrapées par la réalité de la vie ?
Pour le savoir, le propos photographique se centralise sur le lieu où l’action se déroule. La rencontre, l’émotion, le premier baiser sont un souvenir précis sur une scène de théâtre précise. L’histoire vient de là, le temps passe, les rôles se définissent et l’on retrouve son chemin qui mène à aujourd’hui. Toutes les vies ont un potentiel narratif pour qui s’emploie à les observer. »

Avatars et détournement

Un roman-photo érotico-sadique…

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

Cette deuxième partie de l’exposition commence par un changement radical d’ambiance.
Au rose un peu mièvre et sentimental du salon de lecture succède une galerie aux cimaises peintes en noir, consacrées à « Killing / Satanik », héros sulfureux d’un roman-photo érotico-sadique qui parait en 1966 en Italie et en France. Le succès du criminel vêtu d’un costume de squelette est phénoménal. Dès le mois de juin 1967, la parution est interdite en France…

La scénographie de cet espace, particulièrement soignée, n’oublie pas l’espace pour les selfies en compagnie de Killing alias Satanik.

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

Le parcours aborde ensuite le roman-photo porno avec un petit cabinet de curiosité consacrée à « La veine sexy de Genius et Supersex », où l’on découvre quelques titres parmi une abondante production. À l’extérieur de cet espace interdit aux moins de 16 ans, on trouve quelques publications porno-soft et un curieux roman-photo naturiste…

Le roman-photo comique et satirique

L’exposition aborde ensuite une production satirique qui naît dans les années 60 avec Hara-Kiri et les fiches bricolages du Professeur Choron et les romans-photos dont les scénarios sont signés Gébé et Wolinski, avec les Hara-Kiri girls et quelques amis de passage.

Professeur Choron : réponse à tout, dans Hara-Kiri no 115 Chenz (photographie), Wolinski (scénario) Avec Chrys, Gébé et le Professeur Choron Paris, France, 1971 Collection Maryse Wolinski © CHENZ_Mephisto/DALLE. Cliché : Mucem/Yves Inchierman
Professeur Choron : réponse à tout, dans Hara-Kiri no 115 Chenz (photographie), Wolinski (scénario) Avec Chrys, Gébé et le Professeur Choron Paris, France, 1971 Collection Maryse Wolinski © CHENZ_Mephisto/DALLE. Cliché : Mucem/Yves Inchierman

Les rapprochements des originaux, des planches contacts, des scènes de maquillages ou des « trucages » avec les publications sont particulièrement intéressants et hilarants…

Georges Wolinski et Christine Reynolds lors du tournage des Aventures de la reine de France contre la République française, 2e épisode : « La Réconciliation », photographie de Michel Lépinay, extrait de Hara-Kiri n° 57, Paris, 1965. Collection Maryse Wolinski © Lépinay. Cliché: Mucem/Yves Inchierman
Georges Wolinski et Christine Reynolds lors du tournage des Aventures de la reine de France contre la République française, 2e épisode : « La Réconciliation », photographie de Michel Lépinay, extrait de Hara-Kiri n° 57, Paris, 1965. Collection Maryse Wolinski © Lépinay. Cliché: Mucem/Yves Inchierman

Un peu plus loin, on (re)découvre les « Les Pauvres sont des cons » de Coluche dans le Charlie Hebdo de la fin des années 70, ou encore les « photos-BD » de Bruno Léandri avec Marcel Gotlib dans Fluide Glacial.
Impossible de manquer l’hilarante parodie des Nuls dans « Nous Quatre ». Elle accompagne avec évidence le « Doux Nœud » d’Actuel

Le roman-photo et le théâtre de rue

L’exposition évoque ensuite une production du Royal de Luxe de 1987, « Parfum d’Amnésium » ou « Roman-photo : tournage ». Joué 240 fois dans 22 pays, ce spectacle mettait en scène le tournage d’un roman-photo.

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

Les quelques accessoires, une superbe photographie et quelques extraits en vidéo du spectacle sont particulièrement mis en valeur par la scénographie. Ils offrent un contrepoint très réussi dans le parcours de visite.

Jordi Bover, photographie du spectacle "Parfum d’Amnésium" de la compagnie Royal de Luxe, Avignon, 1987 © Jordi Bover 941-44
Jordi Bover, photographie du spectacle « Parfum d’Amnésium » de la compagnie Royal de Luxe, Avignon, 1987 © Jordi Bover 941-44

Le photo-roman

Après un rapprochement entre ciné-photo et roman-photo dans sa première partie, l’exposition ne pouvait pas ignorer le film « La Jetée (1962) », sous-titré : « un photo-roman de Chris Marker ».

Cet objet cinématographique singulier, composé presque entièrement d’images fixes, renvoie sans conteste au genre du roman-photo. Dans un article du catalogue, Jan Baetens souligne à juste titre : « La Jetée a aussi eu un impact réel sur la découverte des enjeux narratifs de la photographie, enfermée dans le modèle de l’instant décisif de Cartier-Bresson, qui tendait à privilégier dans l’acte photographique la dimension de l’instantané. La mise en séquences et le passage à la fiction, tous deux caractéristiques de la photographie contemporaine, doivent beaucoup au nouvel élan du roman-photo après le film de Marker ».

Extrait de Deux, de Jacques Monory (images) et Franck Venaille (texte), Paris, 1973. Collection de l’artiste Jacques Monory © Adagp, Paris, 2017. Cliché : Josselin Rocher
Extrait de Deux, de Jacques Monory (images) et Franck Venaille (texte), Paris, 1973. Collection de l’artiste Jacques Monory © Adagp, Paris, 2017. Cliché : Josselin Rocher

Cette avant-dernière section accompagne l’évocation du film de Marker avec le « Droit de regards » (1985) de Marie-Françoise Plissart ou encore l’étrange collaboration de Jacques Monory et Franck Venaille pour « Deux » (1973).

Le roman-photo des situationnistes

Cette dernière section nous a semblé être la moins convaincante, malgré la présence de quelques documents intéressants. L’article qu’Emmanuel Guy signe dans le catalogue n’est pas beaucoup plus persuasif…

Fin/ The End

Le parcours s’achève avec Fin / The End (1978/2010), une installation majeure d’Eugènia Balcells, composée d’une centaine de photographies en noir et blanc, scènes finales d’autant de roman-photo. Ce clap de fin sur « Le roman-photo sentimental » conclut magistralement l’exposition avec le regard aigu d’une artiste féministe sur la représentation des femmes dans l’histoire de l’art et dans les médias.

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

« Roman-Photo » :  Une scénographie et un accrochage très réussi

La scénographie de Cécile Degos est particulièrement aboutie et elle sert parfaitement le propos des deux commissaires.
On avait pu apprécier son travail dans le même espace du Mucem pour « Made in Algéria », en 2016. Elle reprend quelques éléments qu’elle avait expérimentés dans cet espace d’exposition complexe et assez difficile. Ainsi, on retrouve des cimaises, volontairement non jointives, qui créent des perspectives intéressantes, des effets de surprise, de découverte avec des rapprochements inattendus.

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

Dans des notes d’intention, reproduites dans le dossier de presse, Cécile Degos précise : « Le travail de l’espace, base de la scénographie, est ici conçu à partir d’une trame rappelant la trame des romans-photos (…) Le travail sur le vide, le plein et la transparence donnera un rythme et une respiration au parcours scénographique (…) Le rythme des renvois et des perspectives est présent tout au long du parcours. La scénographie tend à mettre en exergue le plaisir des sens, le rêve et l’évasion que procure ce support à travers les formes généreuses et sensuelles du parcours, mais également à travers un style graphique travaillant sur les échelles de représentation tout en communiquant avec des originaux. Le travail de présentation des œuvres est particulièrement étudié avec la scénographie afin d’avoir plusieurs modes de présentations différents adaptés au support et au thème permettant ainsi de rythmer le parcours : utilisation de mobilier, de cadres transparents, d’agrandissement, de zooms, d’animations visuelles ».

Vue de l'exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere
Vue de l’exposition Roman-photo au Mucem, 2017. Photo © Francois Deladerriere

À l’évidence, la réalisation est à la hauteur de ces intentions.

On pourrait ajouter que le choix des teintes pour les cimaises souligne habilement l’articulation du discours et ponctue clairement le parcours du visiteur. Pour l’encadrement des publications, la présentation entre deux feuilles de plexiglas est particulièrement réussie même si quelques reflets désagréables apparaissent ici ou là. Les textes de salles, clairs et concis, sont mis en valeur par un principe de bulles qui reprend celui utilisé dans le catalogue.

L’éclairage, très soigné, participe à la réussite de la scénographie et à la valorisation des documents, tout en assurant les conditions de conservations préventives imposées par les matériaux souvent fragiles.
En multipliant les « mises en page », les changements de rythme et en réservant quelques surprises, l’accrochage maintient l’attention du visiteur avec élégance et discernement.

« Roman-Photo » :  Préparer et enrichir sa visite de l’exposition

Le dépliant disponible à l’entrée de la salle propose quelques repères essentiels pour une visite individuelle. Il peut être utilement complété par l’audio guide qui offre des regards particuliers autour de 13 œuvres ou documents, avec les commentaires précieux des deux commissaires.
Rappelons que les audio guides sont téléchargeables sur smartphone à partir des QR Code présents dans l’exposition.

Les textes de salle extraits du catalogue permettent une bonne compréhension des documents et de l’articulation du parcours de l’exposition.

Pour préparer la visite, le site du Mucem offre des informations utiles et quelques ressources. Un dossier pédagogique très complet est à la disposition des enseignants. Il est disponible en ligne.

Le catalogue de l’exposition, une coédition Textuel / Mucem est à la hauteur de l’exposition.
Sous la direction des commissaires Frédérique Deschamps et Marie-Charlotte Calafat, les textes sont signés par Marcela Iacub, Gérard Lefort, Christophe Bier, Jan Baetens, Emmanuel Guy, Grégory Jarry, Frédérique Deschamps et Marie-Charlotte Calafat.


En plus de ces analyses et critiques, l’ouvrage propose des entretiens avec Raymond Cauchetier, photographe de plateau et réalisateur de romans-photos, Aldo Agliata, l’acteur de Killing ainsi que des portraits de Jean-Maurice et Huguette Piettre, réalisateurs et photographes, de Pierre Charles créateur de « Ciné zine zone » et de Chrys Hara-Kiri Girl.
Son organisation est proche de l’articulation du parcours. Les articles, entretiens et portraits offrent un véritable enrichissement de la visite. Une partie des œuvres reproduites est commentée avec pertinence. Parmi les 300 illustrations, on remarque un portfolio des photos de la collection Mondadori. Il faut souligner la qualité de la mise en page comme celle des reproductions.
Cet ouvrage, accompagné d’une bibliographie et de la liste des œuvres reproduites, est un vrai catalogue, ce qui est aujourd’hui de plus en plus rare y compris parfois au Mucem

Enfin, une programmation importante accompagne et prolonge l’exposition. Les événements, projections, journées d’étude et la nuit vernie sont présentées sur le site du Mucem.

Commissaires de l’exposition :

  • Frédérique Deschamps, journaliste et iconographe, elle a longtemps collaboré au journal Libération. Elle a ensuite dirigé le service photo du Monde au moment du lancement de la nouvelle formule du quotidien. Elle est aujourd’hui iconographe free lance.
  • Marie-Charlotte Calafat, adjointe du département des collections et ressources documentaires du Mucem, elle est responsable du pôle documentaire et du secteur Histoire du musée.

L’exposition « Roman-Photo » a permis d’enrichir les fonds d’archives du Mucem consacrées à la presse populaire. De nombreuses revues et publications ont été collectées dans différents pays d’Europe pour la documentation du sujet.
Des matériaux et documents originaux ont été également acquis et sont présentés dans l’exposition : maquettes de romans-photos, dessin original de Walter Molino pour un roman-dessiné et surtout les 48 maquettes originales et 23 plaques d’impression pour le ciné-roman A bout de souffle publié dans Le Parisien Libéré en 1969 et la maquette du roman-photo La Cousine Bette et deux planches contact qui ont été acquises auprès de Raymond Cauchetier.

À lire, ci-dessous, les intentions des deux commissaires dans un entretien extrait du dossier de presse.

Roman-photo est un évènement MP2018, Quel Amour !

Après « Vies d’ordures », « Document bilingue » et « Nous sommes Foot », le Mucem propose à nouveau avec « Roman-photo » une exposition de grande qualité qu’il ne faut pas manquer !

En savoir plus :
Sur le site du Mucem
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Entretien avec Frédérique Deschamps et Marie-Charlotte Calafat, commissaires de l’exposition.

Une exposition sur le roman-photo… Est-ce bien raisonnable ?

Frédérique Deschamps : Oui ça l’est ! Il n’y a encore jamais eu d’exposition sur ce sujet, alors que le roman-photo a constitué l’un des plus grands succès de la culture populaire du XXe siècle. Il a généré une véritable industrie, produisant des milliers de clichés pour des millions de lecteurs et de lectrices. L’exposition ne cherche pas à présenter cela comme de la grande littérature : son propos est de donner à voir ce qu’est et était le roman-photo, un genre méprisé, car très mal connu.
Le roman-photo est un formidable sismographe de la société des Trente Glorieuses. Ces contes de fées modernes sont peuplés de réfrigérateurs, de voitures, de tourne-disques, signes tangibles de la modernité et d’autres objets de romance ou de désir. En faisant défiler ces images, nous retracerons donc aussi l’évolution d’une époque et de ses envies, l’émancipation de la femme et celle des mœurs.

Marie-Charlotte Calafat : En effet, le roman-photo est souvent perçu comme un genre à l’eau de rose, aux intrigues immuables. Pourtant, il tisse des liens avec les revendications sociales de son temps. Le sens de la révolte et des conflits sociaux y est depuis ses débuts régulièrement traité autour des questions du divorce, des droits des femmes au travail, – et contrairement à nos a priori, il peut aussi quelquefois dénoncer une société matérialiste et superficielle. Le roman-photo mérite de ne pas être systématiquement subordonné à une image rétrograde, bien au contraire ! J’ajoute que le roman-photo n’est pas mort : le magazine Nous Deux, est vendu chaque semaine à 250 000 exemplaires en France. De plus, cette forme d’expression est actuellement réinventée par de nouveaux acteurs qui l’utilisent pour des projets documentaires, artistiques, satiriques… Alors cette exposition est tout à fait raisonnable pour un musée de société comme le Mucem !

Comment est né ce projet ? Êtes-vous vous-même une lectrice assidue de romans-photos ?

Frédérique Deschamps : Je n’en avais jamais lu jusqu’au jour où, il y a une dizaine d’années, mon regard s’est posé sur une pile de Nous Deux qui partait à la benne. Je me suis dit : « Mais ça existe encore ! » J’étais alors iconographe dans un groupe de presse et comme je m’intéresse beaucoup à l’image, j’ai décidé de faire une enquête sur ce curieux sujet… Au fil des découvertes, il m’a paru évident que cette histoire pouvait être racontée sous la forme d’une exposition.

De quelle façon le Mucem a-t-il abordé ce sujet ?

Marie-Charlotte Calafat : Pour le Mucem, il était important de traiter du roman-photo en tant que phénomène de société. De sa naissance durant l’après-guerre à la façon dont il a su évoluer – ou pas – avec son temps. C’est une exposition à prendre au premier et au second degré. Dans le sens où l’on peut, d’une part, l’aborder sous l’angle de la photographie, en ayant un contact direct à l’image, et, d’autre part, regarder ces images en les replaçant dans leur contexte historique et sociétal. Pour nous, il s’agit toujours de montrer en quoi le roman-photo est le témoin de la société de son temps. Le Mucem était aussi sensible à la dimension méditerranéenne de ce moyen d’expression qui a connu un succès phénoménal dans tout l’arc méditerranéen, alors qu’il peinait à s’exporter dans les pays anglo-saxons. Ce projet offre en outre au musée l’occasion d’interroger son vaste fonds autour de l’imagerie populaire.

L’exposition s’articule en deux parties. La première s’intéresse à l’histoire du « vrai » roman-photo…

Frédérique Deschamps : Le « vrai » roman photo, c’est le roman-photo sentimental, né en 1947, et que l’on trouve encore aujourd’hui dans Nous Deux. Dans l’exposition, objets, images, couvertures et maquettes originales retracent son évolution depuis ses origines jusqu’à nos jours. Le parcours mène jusqu’à un « salon de lecture » des années 1960-1970, dans lequel des exemplaires de Nous Deux seront à disposition du public qui pourra les feuilleter, et même en emporter.

L’exposition montre dans sa deuxième partie que le roman-photo n’est pas seulement une histoire à l’eau de rose…

Frédérique Deschamps : Ce moyen d’expression – à savoir un récit avec des photographies et des bulles – a en effet été repris et détourné de façons très diverses. L’une des productions les plus importantes fut celle du genre « érotico-pornographique » – que nous traitons dans l’exposition au sein d’une salle interdite aux moins de 18 ans. Nous montrons aussi le roman-photo satirique avec Hara-kiri et le Professeur Choron ; puis la façon dont les situationnistes se sont emparés du genre pour le détourner à des fins politiques. Enfin, la dernière partie s’intéresse à la veine « artistique » du roman-photo à partir de La Jetée, le film de Chris Marker qui, faut-il le rappeler, est sous-titré « photo-roman ».

Marie-Charlotte Calafat : Il est aussi intéressant d’observer de quelle manière les détracteurs du roman-photo – intellectuels, catholiques et communistes – ont eux-mêmes eu recours à ce moyen d’expression : nous avons par exemple retrouvé une revue intitulée Famiglia Cristiana, qui raconte la vie des saints en roman-photo… alors même que l’Église dénonçait le genre comme immoral. Dans un tout autre domaine, nous donnerons à voir les décors (dont une Fiat 500 coupée en deux !) d’un spectacle de la compagnie Royal de Luxe qui raconte un tournage de roman-photo.

Parmi les pièces les plus remarquables, l’exposition présente le fonds Mondadori, constitué d’originaux jamais montrés jusqu’à présent…

Frédérique Deschamps : Lorsque nous avons débuté ce projet, il était pour nous hors de question de proposer une exposition uniquement constituée de magazines sous vitrines. Cependant, le roman-photo n’ayant jamais été considéré comme un art, les matériaux originaux qui avaient servi à son élaboration (maquettes, photos, négatifs) sont aujourd’hui très rares. J’ai heureusement eu la chance de découvrir, à Milan, le fonds exceptionnel du groupe de presse Mondadori, qui a édité la revue Bolero. Un véritable trésor, constitué de centaines de négatifs de romans-photos à partir desquels nous avons pu réaliser de nouveaux tirages.

Marie-Charlotte Calafat : L’existence de ce fonds est l’une des raisons d’être de cette exposition. Les images sont d’une qualité exceptionnelle par leur lumière, la qualité du noir et blanc et l’inventivité des cadrages…

Frédérique Deschamps : Il faut dire qu’à l’époque, les moyens mis à la disposition des réalisateurs étaient exceptionnels. Galvanisés par le succès, les éditeurs investissaient sans compter : on partait tourner dans des décors naturels, on utilisait les meilleures optiques, et les équipes étaient souvent aussi nombreuses que pour un film. Grâce au fonds Mondadori, nous avons la possibilité de montrer ces images avant que celles-ci ne soient détournées pour la publication. Dans l’exposition, nous mettons en miroir ces superbes images originales avec leurs versions publiées, où celles-ci sont recadrées, données dans une version synthétique, et imprimées sur du papier de mauvaise qualité. Vous verrez, le contraste est saisissant !

Pourquoi un tel décalage ?

Frédérique Deschamps : Ces compositions, très riches, étaient systématiquement modifiées, recadrées pour s’adapter au support. Dans le roman-photo, l’image n’a pas vocation à être belle. Elle doit avant tout servir un récit dont la lecture se veut rapide et simple. Les traits au crayon sur les contacts retrouvés attestent de recadrages sauvages avant publication, toute information superflue disparaissant pour ne privilégier que le premier plan. L’image se concentrait sur les personnages et leurs conflits intérieurs, puisque c’est presque toujours de cela dont il est question dans le roman-photo. Au second plan, un minimum d’éléments suffisait à illustrer le contexte : un palmier pour évoquer l’Afrique, un chandelier pour un château… L’image était savamment construite pour être simple, sans hors-champ ni contrechamp. Malgré les apparences, il ne s’agissait donc pas tout à fait de cinéma. Ou alors d’un cinéma du pauvre.

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