Stéphanie Saadé – L’Espace de 70 Jours à la galerie de la SCEP – Marseille

Du 11 janvier au 22 mars, la galerie de la SCEP qui a récemment ouvert à Marseille accueille Stéphanie Saadé pour « L’Espace de 70 Jours ».

On l’aura compris, cette exposition personnelle emprunte son titre à sa durée. Mais au-delà de cette référence au calendrier, l’espace comme le temps sont aussi deux éléments essentiels dans le travail de Stéphanie Saadé. Ils font naturellement lien entre les différentes pièces qu’elle a choisi d’exposer ici.

Le projet imaginé pour « L’Espace de 70 Jours » est né d’une rencontre entre l’artiste et Aude Halbert, une jeune commissaire. Elle signe ici une mise en espace très réussie qui valorise avec beaucoup de justesse et de pertinence le travail de Stéphanie Saadé.
Une fiche de salle est à la disposition du visiteur. Avec simplicité, elle offre quelques repères pour aborder le travail de l’artiste sans pour autant imposer un discours trop construit. Ces quelques informations sont largement complétées par le galeriste Diego Bustamante dont on a pu apprécier l’accueil cordial et attentionné.

Le premier niveau est entièrement occupé par Miettes de Tradition (2018 – 2019). Cette installation est composée de miettes de pain de tradition récupérées dans diverses boulangeries du quartier pendant les mois qui ont précédé l’exposition. Elles jonchent en totalité le sol de l’espace et imposent ainsi au visiteur de les piétiner dès qu’il franchit le seuil de la galerie.

Stéphanie Saadé - Miettes de Tradition, 2018 - 2019 - L'Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP - Marseille
Stéphanie Saadé – Miettes de Tradition, 2018 – 2019 – L’Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP – Marseille

La relation à l’œuvre est à la fois directe et sensible. Impossible de la maintenir à distance, la perception de cette pièce est avant tout kinesthésique et pas seulement visuelle. Sous les pas des visiteurs, l’installation évolue, se ternit, se salit et peu à peu se réduit en poussière.

Stéphanie Saadé - Miettes de Tradition, 2018 - 2019 - L'Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP - Marseille
Stéphanie Saadé – Miettes de Tradition, 2018 – 2019 – L’Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP – Marseille

À Gilles Khoury dans un entretien pour le quotidien libanais L’Orient-Le Jour, elle répondait en novembre dernier qu’à une époque où l’art est souvent cadenassé aux murs, tenu à distance d’un public intimidé : « Il est essentiel que mes œuvres soient mises à l’épreuve du temps, ainsi que celle de la perception de ceux qui les côtoient. »

Comme le soulignait Caroline Cros dans « Une poétique de la réparation » un texte qui accompagnait l’exposition The Second Space à la galerie Marfa’ de Beyrouth en 2017 :

« Le travail de Stéphanie Saadé développe un langage de la suggestion, jouant sur le poétique et la métaphore. Elle nous livre des indices, des signes, des pistes sans images et parfois muettes, qui se répondent les uns les autres comme les mots d’une seule phrase. À nous spectateur, de les décrypter, tel un archéologue face à des traces, des fossiles, des fragments. L’énigme se situe souvent du côté de l’histoire personnelle de l’artiste. L’histoire personnelle est ici uniquement saisie en tant que matière universelle ».

À chacun de trouver de quelle tradition elle nous parle et d’imaginer les raisons de l’avoir mise en miette…

Si avec cette pièce, Stéphanie Saadé inaugure l’usage d’un nouveau matériau, l’installation au sol est un dispositif récurent dans son expression. Ainsi avait-elle réactivé au printemps dernier pour la galerie parisienne d’Anne Barrault, puis au Parc Saint-Léger Paradis en Cours (2016), une constellation au sol des noyaux et pépins des fruits consommés depuis la dernière présentation de l’œuvre.

Les visiteurs de l’exposition « Or : Un voyage dans l’histoire de l’art au fil de l’or » au Mucem, l’an dernier, se souviennent certainement de A Map of Good Memories (2015), une carte autobiographique réalisée à la feuille d’or directement sur le sol du J4. Ce territoire sentimental qui pouvait être traversé par les spectateurs engageait des comportements singuliers de la part de ceux-ci.

Sur la gauche en entrant, on découvre un exemplaire de La Provence du 6 janvier 2019, où un « avis aux natifs du 11 janvier » est entouré d’un épais trait de feutre. Sur la droite, posé sur une étagère, un répertoire téléphonique attire l’attention. Sur sa couverture, on remarque une date : 11.01.1983… La lecture de l’encart dans le quotidien marseillais est explicite.

Stéphanie Saadé - People your Age, 2017-2019 - L'Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP - Marseille
Stéphanie Saadé – People your Age, 2017-2019 – L’Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP – Marseille

Cette installation est donc la trace d’une performance produite le jour du vernissage (11 janvier 2019) par 35 personnes nées le 11 janvier 1983 et par l’artiste. Dans la galerie, ces 36 personnes qui fêtaient tout juste leurs 36 ans étaient invitées à célébrer ensemble « d’inattendues retrouvailles ». Bien entendu, le répertoire est à la disposition de tous les visiteurs nés le 11 janvier 1983…
Cette performance « invisible », intitulée People Your Age est réactivée chaque année depuis 3 ans. Initiée à la galerie Marfa’ de Beyrouth en 2017, elle a été reproduite en 2018 à chez Anne Barrault.

Stéphanie Saadé, Double Altitude, 2017
Stéphanie Saadé, Double Altitude, 2017

Sur le mur de droite, au-dessus du bureau du galeriste, on découvre un curieux dessin « minimaliste » où deux traits de crayon un peu tremblés sont pratiquement parallèles. En comprendre le sens nécessite un recours à la fiche de salle ou au galeriste. En effet cette œuvre, justement intitulée Double Altitude, indique la taille de l’artiste en deux situations : debout et sur la pointe des pieds… Faut-il y voir « une tentative de prolonger artificiellement sa croissance » comme le suggère Franck Balland dans Retrouvailles avec des Amis Inconnus, un texte qui accompagnait son exposition chez Anne Barrault ?

Les deux salles en sous-sol contrastent par leur « dépouillement » avec l’immersion dans les Miettes de Tradition qui s’impose en entrant dans la galerie de la SCEP. Le sol est ici une nouvelle fois le support pour trois des quatre pièces exposées.

Stéphanie Saadé, A rebours, 2019
Stéphanie Saadé, A rebours, 2019

Au bas de l’escalier, on remarque au centre de l’espace une collection de livres posée au sol sur une étagère légèrement incurvée. En premier lieu, on n’en voit que leurs tranches dans un dégradé allant du bistre au blanc en passant par des jaunes plus ou moins défraîchis…

Stéphanie Saadé, A rebours, 2019
Stéphanie Saadé, A rebours, 2019 (détail)

Une fois que l’on a contourné l’ensemble, on découvre qu’il s’agit une bibliothèque d’un seul livre À Rebours de Joris-Kart Huysmans

Stéphanie Saadé - À rebours, 2019 - L'Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP - Marseille
Stéphanie Saadé – À rebours, 2019 – L’Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP – Marseille

On apprend que les 66 exemplaires rassemblés ici amorcent une œuvre nouvelle À Rebours dont la première étape est produite par la galerie de la SCEP. On suppose que son évolution ira vers un cercle où le tirage le plus ancien rejoindra inévitablement le plus récent. La fiche de salle nous indique qu’avec cette pièce, « Stéphanie Saadé nous donne à regarder l’âge d’un livre, son évolution dans le temps. (…) L’œuvre est à la fois une réflexion sur l’enveloppe – l’expression anglaise “don’t judge a book by its cover” (pouvant être traduite en français par “l’habit ne fait pas le moine”) est-elle ici valide ? – et sur la traversée des époques par un ouvrage. La présentation des livres suppose tout autant une “décadence” – ici de leur matière, qui se dégrade lentement – qu’une autre forme de cheminement à rebours, en revenant dans le temps ».

Stéphanie Saadé - À rebours, 2019 - L'Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP - Marseille
Stéphanie Saadé – À rebours, 2019 – L’Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP – Marseille

Reste une interrogation : pourquoi ce livre ? À cause de son titre ? Cela semble le plus probable, car à en lire Wikipédia « La particularité de ce roman est qu’il ne s’y passe presque rien : la narration se concentre essentiellement sur le personnage principal, Jean des Esseintes, un antihéros maladif, esthète et excentrique, et constitue une sorte de catalogue de ses goûts et dégoûts » et qu’il fut une des inspirations d’Oscar Wilde pour Le Portrait de Dorian Gray, un des livres de chevet de Serge Gainsbourg qui en faisait un modèle et une référence ou encore l’œuvre préférée du héros de Soumission, de Michel Houellebecq…

La deuxième salle rassemble des œuvres plus anciennes à la fois conceptuelles et sensibles qui toutes reposent sur un protocole.

Dans Accelerated Time (2014) il s’agit d’un objet en porcelaine qui est brisé en fragments de plus en plus petits jusqu’à ce qu’une partie soit réduite en poudre. La dynamique de la pièce est évidente et donc son rapport au temps…

Stéphanie Saadé - Faux-Jumeaux, 2014 - L'Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP - Marseille
Stéphanie Saadé – Faux-Jumeaux, 2014 – L’Espace de 70 Jours à la Galerie de la SCEP – Marseille

Pour Faux-Jumeaux (2014), une rose blanche et son imitation en plastique cohabitent dans le même vase posé au sol. Au fil des jours, la différence entre elles s’accentuera. On retrouve encore une fois la question du temps. Comme pour Miettes de Tradition, leurs altérations pendant l’ espace de 70 jours de l’exposition « documentent le passage de celle­ci »…

Stéphanie Saadé, Les quatre coins du monde, 2015
Stéphanie Saadé, Les quatre coins du monde, 2015

Seule pièce au mur de ces deux salles en sous-sol, Les Quatre Coins du Monde (2015), expose un cadre vide composé de quatre essences de bois différentes. En haut un bois du Nord, le mélèze de Sibérie, en bas un bois du Sud avec le noyer de Dalmatie, à droite un bois de l’Est avec du chêne de Slovénie et à gauche, un bois de l’Ouest avec du Poirier d’Autriche…

On quitte cet « Espace de 70 Jours » avec quelques « indices, signes et pistes qui se répondent les uns les autres comme les mots d’une seule phrase » et l’impression confuse d’en avoir peut-être décrypté une partie du sens… Très vite émerge le sentiment qu’une nouvelle confrontation avec l’univers de Stéphanie Saadé est indispensable pour elle comme pour nous…

Visite(s) incontournable(s) avant le 22 mars.

À lire ci-dessous une rapide présentation de la galerie de la SCEP.

En savoir plus :
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Sur le site de Stéphanie Saadé
Stéphanie Saadé sur les sites de la galerie Marfa’ (Beyrouth) et de la galerie Anne Barrault (Paris)
Article de Gilles Khoury dans le quotidien libanais L’Orient-Le Jour du 2 novembre 2018
À lire une présentation de Stéphanie Saadé par Caroline Cros dans « Une poétique de la réparation » un texte qui accompagnait l’exposition The Second Space à la galerie Marfa’ de Beyrouth en 2017

Installée depuis septembre 2018 au 102 rue Perrin Solliers, la galerie de la SCEP (Société de Commissariat d’Expositions de Plasticiens) se situe à proximité de la STRAAT gallery et de la galerie des territoires partagés, à deux pas de la place Castellane.

Elle est ouverte du lundi au jeudi de 15h à 19h

Créée par Diego et Pablo Bustamante, la SCEP est une galerie privée non subventionnée. Les expositions sont financée par fonds propres et par recours au crowdfounding.
Diego Bustamante a été formé à l’école supérieure des beaux arts de Nîmes (DNAP et DNSEP). Il assure la responsabilité de la galerie. Pablo Bustamante est titulaire d’un Master professionnel en conseil et management international, MBA en gestion d’entreprise et conseil économique.Il est actuellement consultant en sécurité des systèmes d’information à Paris.

Les artistes invités peuvent bénéficier d’un budget de production, d’un logement (la galerie comprend un studio) et de l’espace d’exposition comme atelier avant le vernissage.

Programmation :

  • Jusqu’au 22 Mars 2019 : Exposition personnelle de Stéphanie Saadé
  • Du 12 Avril au 21 Juin 2019 : Exposition collective avec Alexandre Brilleau, Quentin Lazzareschi, Bruno d’Abrigeon, Sebastien Granier, David Suet
  • Du 12 Juillet au 4 Octobre 2019 : Exposition personnelle de Camille Beauplan

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