Lourdes Castro – Ombres & Compagnie au MRAC – Sérignan

Jusqu’au 2 juin 2019, le MRAC (Musée régional d’art contemporain Occitanie / Pyrénées Méditerranée) accueille à Sérignan « Ombres & Compagnie », une exposition de Lourdes Castro.

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Sans être strictement chronologique, l’exposition retrace les grandes étapes de la production de Lourdes Castro depuis la fin des années 50 jusqu’aux années 90.

Lourdes Castro - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan - Vue de l'exposition
Lourdes Castro – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan – Vue de l’exposition

L’exposition s’ouvre avec une photographie d’André Morain. Dans le petit appartement/atelier que l’artiste occupait rue des Saint-Pères à Paris en 1964, on remarque les contours des silhouettes de Lourdes Castro et de son compagnon René Bertholot tracés sur le mur. Le choix de cette image s’accorde évidemment avec le titre de l’exposition et en résume parfaitement le contenu.

Au rez-de-chaussée, le parcours s’articule en 8 séquences.

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Une brève introduction (Paris et les Nouveaux Réalistes) évoque la courte période picturale de Lourdes Castro, puis sur ses objets et assemblages d’éléments du quotidien inspirés du Surréalisme et des Nouveaux Réalistes.

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Les sections suivantes abordent alors ses contours, ombres et silhouettes d’abord sur des tableaux à l’huile (Ombres et silhouettes) avant d’adopter à partir de 1964 le plexiglas qu’elle peint, découpe ou sérigraphie.

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Cette séquence Plexiglas est enrichie par deux vitrines où photos, catalogues et correspondances évoquent les amitiés, les relations, les expositions et les pratiques de Lourdes Castro.

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Quelques documents rappellent aussi la revue internationale KWY qu’elle fonde à Paris, en 1958, avec René Bertholo et plusieurs artistes portugais qui ont fui le salazarisme. Parmi ceux qui collaborent à KWY, on remarque les contributions de Robert Filliou, Niki de Saint Phalle, Yves Klein, Christo, Emmett Williams

Comme le souligne la commissaire, « Ses Ombres constituent ainsi moins une galerie de portraits que la radiographie d’un milieu et d’une ambiance sixties et Nouvelle Vague, dont l’artiste capte les attitudes et les gestes significatifs, quoique singuliers ».

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Deux cimaises en équerre coupent opportunément le vaste espace central. Elles permettent à l’accrochage de s’attarder sur deux séries différentes. Sombras e chocolates montre un ensemble de collages à partir d’emballages de chocolat réalisés entre 1965 et 1976. C’est une autre variation autour d’un objet absent.

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

En face, Sombras à volta de um centro rassemble une sélection d’œuvres graphiques où Lourdes Castro dessine des ombres de fleur et de plantes disposées dans un vase.

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Dans sa deuxième partie, le parcours s’intéresse aux draps et taies d’oreiller que Lourdes Castro commence à broder après 1968 (Sombras deitadas). Un écran vidéo diffuse « Imaginação da matéria : teatro e as sombras » qu’elle réalise avec Manuel Zimbro dans les années 1970 (Teatro de sombras).

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Le parcours se termine au rez-de-chaussée par la présentation du Grande Herbário de Sombras (Grand Herbier d’Ombres) qui regroupe les impressions d’espèces botaniques de Madère. Lourdes Castro y fixe l’ombre de ces plantes sur du papier héliographique directement exposé au soleil…

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

À l’étage, le cabinet graphique revient plus longuement sur la revue KWI et évoque les nombreux livres d’artistes que Lourdes Castro produit depuis les années 1960.

Il faut saluer la perspicacité et la pertinence du commissariat d’Anne Bonnin ainsi que la justesse de son accrochage qui construit un parcours limpide et captivant.

Anne Bonnin - Lourdes Castro - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan
Anne Bonnin – Lourdes Castro – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Au moment où le MOCO s’apprête à « rejouer » cet été à Montpellier « 100 artistes dans la ville » dans une version probablement très éloignée de l’esprit qui animait la manifestation de 1970, le MRAC met largement en lumière le travail d’une de celles et ceux qui ont fait cet événement il y 49 ans.
En effet, Lourdes Castro exposait alors à la gare de Palavas (l’actuel office de tourisme sur la Comédie). Elle y montrait des draps où elle avait brodé les ombres portées de personnes couchées.

Lourdes Castro - « 100 artistes dans la ville », 1970. Catalogue. Merci à Manon Gaffiot.
Lourdes Castro – « 100 artistes dans la ville », 1970. Catalogue. Merci à Manon Gaffiot.

À voir les reproductions du catalogue, ces œuvres étaient très proches de celles qui sont exposées dans la section Sombras deitadas au MRAC

Plusieurs œuvres et de nombreux documents de « Ombres & Compagnie » évoquent l’effervescence, les engagements, les complicités et les amitiés de ces années qui ont précédés et suivis les événements de mai 68.

Au-delà des souvenirs qui ne manqueront pas d’émouvoir les « anciens combattants » ou du regard érudit que l’historien de l’art peut porter sur les avant-gardes parisiennes des années 60 et 70, « Ombres & Compagnie » permet avant tout de redécouvrir le travail singulier de Lourdes Castro. Comme le souligne justement la commissaire, ses œuvres restent « toujours la matérialisation d’un faire et d’une présence tangible, même lorsqu’elles captent l’invisible et l’immatériel »…

Lourdes Castro - Ombre portée de Geneviève Morgan, 1965 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan
Lourdes Castro – Ombre portée de Geneviève Morgan, 1965 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

« Ombres & Compagnie » mérite sans aucun doute un passage par Sérigan. Le MRAC propose également « L’hier de demain », un très intéressant projet de Ulla von Brandenburg et « Bandes à part », l’accrochage des collections reste visible jusqu’au 19 mai.

À lire, ci-dessous, la présentation des différentes sections de l’exposition et le texte d’intention de la commissaire. Ces documents sont extraits du dossier de presse et du guide de l’exposition.

Merci à Manon Gaffiot qui a eu la gentillesse de me confirmer la participation de Lourdes Castro à « 100 artistes dans la ville » en 1970 et de me transmettre une photographie du catalogue qui accompagnait cet événement.

En savoir plus :
Sur le site du MRAC
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Lourdes Castro sur le site du Museu Calouste Gulbenkian et sur celui du Museu Coleção Berardo
Retour au Portugal : Lourdes Castro de Madère sur le site de l’INA

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

L’artiste est née en 1930 sur l’Ile de Madère où elle vit depuis 1983. Après des études aux Beaux-Arts de Lisbonne de 1950 à 1956, Lourdes Castro et l’artiste René Bertholo, son mari, s’installent à Paris en 1958 où ils vivront 25 ans.

Je fais des objets / je fais des sculptures / je fais des reliefs / je mets des choses / j’utilise tout ce qui doit être jeté / tout ce qui ne sert plus à rien / ancien, utilisé, nouveau (…) je les place les uns à côté des autres, empilés ou suivant des lignes (…) Je peins tout en aluminium. Lourdes Castro, 1961.

Lourdes Castro - Autoportrait, 1954 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan
Lourdes Castro – Autoportrait, 1954 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

L’artiste commence par la peinture figurative, tout d’abord influencée par le fauvisme, elle évolue rapidement vers l’abstraction lyrique. À partir de 1961, elle colle des objets sur la toile, avant de délaisser complètement le tableau pour l’assemblage d’objets usuels hétéroclites. Elle réalise plusieurs séries de boîtes, ainsi que des bas-reliefs d’objets quotidiens qu’elle peint en argent.

Lourdes Castro - Lettres et deux maison et Lettres et Paigne, 1962 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan
Lourdes Castro – Lettres et deux maison et Lettres et Paigne, 1962 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Ces bas-reliefs, uniformisés par la peinture, synthétisent les préoccupations esthétiques des jeunes avant-gardes concernant l’abstraction, le monochrome, l’assemblage, le quotidien. Si ces œuvres traduisent l’influence du Surréalisme et du Nouveau Réalisme, et en particulier des Accumulations d’Arman et des « boîtes » de Joseph Cornell, elles témoignent d’un langage plastique original.

Lourdes Castro - Caixa Azul, 1963 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan
Lourdes Castro – Caixa Azul, 1963 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Dès 1958, Lourdes Castro rencontre artistes, critiques et galeristes du milieu de l’art parisien tels que le galeriste Edouard Loeb, le critique Pierre Restany, théoricien du Nouveau Réalisme, qui écrira plusieurs textes d’exposition de l’artiste.

Lourdes Castro - Sombra projectada de Sabine Moniry et René Bertolot, 1964 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan
Lourdes Castro – Sombra projectada de Sabine Moniry et René Bertolot, 1964 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

« L’impression en sérigraphie est le processus de travail qui la mène à découvrir ce surprenant univers des ombres auquel elle consacrera son œuvre. Les premières ombres portées de Lourdes Castro (1962) sont des sérigraphies réalisées à partir de collage d’objets, préalablement placés sur une soie pré-sensibilisée. L’objet est dématérialisé par la projection et l’impression de sa propre ombre. »
João Fernandes, catalogue de l’exposition « Construire une collection », Nouveau Musée National de Monaco, 2015.

À partir de 1962, elle entreprend de capter les ombres portées de personnes de son entourage proche, familial, amical et artistique, passant à l’échelle plus grande du corps humain. Elle procède de manière simple, sans aucun dispositif ni appareil. Elle trace le contour de l’ombre d’objets ou de personnes directement projetée sur un support. L’ombre acquiert ainsi une indépendance.

Lourdes Castro - 1968 catalogue édité par la galerie Ernst, Hanovre - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan
Lourdes Castro – 1968 catalogue édité par la galerie Ernst, Hanovre – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Le tracé matérialise une absence, le négatif d’une présence tout en saisissant un moment éphémère. Durant une dizaine d’années, l’artiste capture des ombres sur différents supports.

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

L’artiste enrichit une histoire de l’ombre et de la représentation artistique : ses ombres portées ne sont pas des représentations mimétiques mais saisissent des présences éphémères, des moments et des gestes uniques, non reproductibles.

Sombra Projectada de Micheline Presle, 1965
Sombra Projectada de Micheline Presle, 1965

Dans les années 1960, Lourdes Castro modernise le thème classique et antique de l’ombre et renouvelle le genre du portrait. Ses Sombras projectadas constituent une galerie de portraits, acteurs de leur époque, représentatifs d’un milieu artistique et intellectuel.

Lourdes Castro - Ombres portées, 1965 à 1968

Lourdes Castro – Ombres portées, 1965 à 1968

Ses recherches amènent Lourdes Castro à abandonner la toile pour un support « sans aucune texture ». En 1964, Lourdes Castro expérimente pour la première fois le plexiglas qu’elle peint, découpe, grave ou sérigraphie. Avec ce matériau, l’artiste approfondit ses expériences sur l’ombre et la lumière. Le plexiglas parfaitement adéquat au caractère immatériel de l’ombre matérialise ainsi une réalité immatérielle.

Lourdes Castro - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan - Vue de l'exposition
Lourdes Castro – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan – Vue de l’exposition

L’artiste superpose plusieurs plaques de plexiglas et fabrique des bas-reliefs. Ainsi, la projection des silhouettes sur le mur démultiplie-t-elle les ombres qui flottent dans l’espace. Elle utilise des couleurs vives, très pop, qui confèrent aux œuvres un aspect irréel. Ces Sombras projectadas acquièrent une existence indépendante, une présence tangible et hallucinatoire.

Lourdes Castro – Ombres portées d’André Morain avec Linhof, 1967 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Lourdes Castro - Sombras e chocolates, 1965 à 1976 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Lourdes Castro – Sombras e chocolates, 1965 à 1976 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Sombras e chocolates est une série de collages réalisée entre 1965 et 1976 qui relève de l’appropriation et du recyclage, typique du Nouveau Réalisme et du Pop art.

Lourdes Castro - Sombras e chocolates, 1965 à 1976 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan
Lourdes Castro – Sombras e chocolates, 1965 à 1976 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Lourdes Castro a choisi de mettre en exergue un extrait de Tabacaria (Bureau de tabac) du célèbre poète Fernando Pessoa, partageant avec lui une même attention sensuelle aux événements infimes du quotidien.

Lourdes Castro - Sombras e chocolates, 1965 à 1976 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan
Lourdes Castro – Sombras e chocolates, 1965 à 1976 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Chaque collage est composé de plusieurs éléments qui sont une variation autour d’un objet absent.

Lourdes Castro - Sombras e chocolates, 1965 à 1976 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan
Lourdes Castro – Sombras e chocolates, 1965 à 1976 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Ce faisant, elle aborde avec gourmandise la question de la représentation de l’objet comme de sa consommation, sur un mode humoristique. Elle réalise une œuvre tout à la fois sémiologique et ludique.

Lourdes Castro - Sombras à volta de um centro, 1980 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Lourdes Castro – Sombras à volta de um centro, 1980 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Dans les années 1980, l’artiste réalise une série d’ombres de fleurs autour d’un vase : Sombras à volta de um centro qui réinterprète le thème classique de la vanité et de la fugacité du temps. Lourdes Castro dessine des ombres de fleurs et de plantes disposées dans un vase. Les feuillages se déploient autour d’un centre vide, le vase, qui perturbe le point de vue de cette composition végétale. Ces plantes, sont-elles vues de dessous ou de dessus ?

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

À partir de 1968, Lourdes Castro réalise ses premières ombres couchées. Elle brode à la main sur des draps les contours de personnes couchées. C’est l’activité des brodeuses de Madère qui lui inspire ce choix alors qu’elle n’a jamais pratiqué cette technique. Lente et répétitive, cette activité produit un état contemplatif qu’elle apprécie particulièrement. Ces draps brodés rendent visible un savoir-faire artisanal ancestral, très peu en vogue dans les années 60 et dans les sociétés modernes et consuméristes.

Lourdes Castro - Sombras sentada, 1969 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan
Lourdes Castro – Sombras sentada, 1969 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Cette œuvre révèle en outre une dimension intime de la vie quotidienne. L’artiste introduit ainsi une pratique considérée comme mineure au sein d’un milieu artistique essentiellement masculin. Souvent exposées suspendues, ces silhouettes couchées flottent et semblent reprendre vie.

Lourdes Castro. Photographie Claire Turyn. Paris © Culturgest, Lisbonne, 2013

Lourdes Castro. Photographie Claire Turyn. Paris © Culturgest, Lisbonne, 2013

Ce n’est pas vraiment du théâtre, seulement des gestes quotidiens (qui m’ont toujours fascinée) et qui peuvent maintenant bouger comme des ombres dans l’espace . Lourdes Castro, 1973.

Durant les années 1970, elle réalise avec Manuel Zimbro le Théâtre d’ombres. Le spectacle met en scène l’artiste accomplissant des gestes et des rites ordinaires, ceux-là mêmes qui composent le quotidien : se lever, se laver, s’habiller, boire du thé. On la voit également exécuter des tâches domestiques, tel qu’étendre du linge. Ainsi, le Théâtre rend-il visible une activité domestique qui se déroule à l’ombre de la vie sociale et qui fut longtemps un domaine dévalué et réservé aux femmes. En portant sur scène des actions machinales et répétitives de la vie de tous les jours, elle confère une présence magique à des choses simples, des actes élémentaires.

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

Fait à l’Île de Madère pendant l’été de 1972, le Grand Herbier d’Ombres comporte environ 100 espèces botaniques différentes. En me souvenant de mes premières ombres portées d’objets – faites en 1962 directement sur la soie sérigraphique avec lumière de mercure – et ayant autour de moi une telle variété de plantes, arbres, fruits et fleurs, j’ai commencé à fixer leurs ombres sur un papier héliographique (50×40 cm) directement au soleil… Mais surtout j’aime les plantes, j’ai toujours vécu avec elles, je les ai toujours soignées et regardées croître.
Lourdes Castro

L’artiste réalise un herbier à la fois scientifique et poétique. Contemplative, cette œuvre transporte dans le temps de l’enfance et transmet un sentiment d’émerveillement face à la nature.

« Outre les images des ombres des plantes, le Grand Herbier identifie leurs noms scientifiques et communs, parfois avec leur traduction en français. Image et information s’illustrent réciproquement. Mais, c’est de l’extraordinaire diversité et beauté des ombres projetées de près de 100 plantes représentées que naît l’enchantement. […] Il n’y a ni plantes sèches, ni feuilles mortes, ni sarcophages de papier buvard dans cet herbier ; seule cette danse des ombres, comme si une brise matinale d’été conduisait ces mains invisibles orchestrant la célébration de la lumière qui les oriente »João Fernandes

Lourdes Castro - Ombres et Compagnie - vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole
Lourdes Castro – Ombres et Compagnie – vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2018. Photographie Aurélien Mole

KWI n°2, aout 1958 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

KWI n°2, aout 1958 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Lourdes Castro et René Bertholo fondent en 1958, avec les artistes portugais António Costa Pinheiro, Gonçalo Duarte, José Escada et João Vieira, la revue internationale KWY, rejoints par Christo et Jan Voss. Lourdes Castro est la seule femme du groupe. Les artistes se désignent comme groupe en 1960 et organisent à ce titre plusieurs expositions en Europe, à Sarrebruck en 1960, à Lisbonne et à Paris en 1961, à Bologne en 1962.

Les trois lettres KWY n’existaient pas dans l’alphabet portugais à cette époque ; elles signifient donc l’absence et peuvent faire écho à la situation de ces artistes exilé.e.s en France. Faisant partie d’un langage international, elles signifient une émancipation à l’égard d’une société figée et d’un régime dictatorial. Ce jeu de lettres, lettriste au sens propre, est typique de cet esprit des avant-gardes : cryptique, provocateur et réflexif. Le groupe KWY participe pleinement d’une effervescence après-guerre qui, après des années noires, renoue avec la vie.

Foisonnante, la revue KWY, publiée jusqu’en 1964, se fonde sur la collaboration et invite nombre d’artistes et de poètes d’avant-gardes aux esthétiques très diverses (Robert Filliou, Bernard Heidsieck, Ben Patterson, Pierre Restany, Daniel Spoerri, Vieira da Silva, Antonio Seguí, Emmett Williams, etc). KWY affirme d’emblée une ambition internationale qui constitue un formidable moyen pour de jeunes gens exilés de développer un réseau en Europe, de se faire connaître et de découvrir les artistes de leur époque. Elle reflète l’atmosphère cosmopolite du Paris de l’après-guerre qui attire des artistes du monde entier.

Entre 1958 et 1964, 12 numéros très différents les uns des autres sont publiés, sérigraphiés à la main et édités à 300 exemplaires. Chaque numéro est entièrement fabriqué à la main dans le studio atelier de 20 m² dans lequel vivent Lourdes Castro et René Bertholo, rue des Saints-Pères à Paris.

Lourdes Castro - Os Lusiadas, 1971 - Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Lourdes Castro – Os Lusiadas, 1971 – Ombres et compagnie au MRAC à Sérignan

Parallèlement à ses Ombres et Silhouettes, Lourdes Castro réalise depuis les années 1950 des livres d’artistes, uniques et multiples, qui mélangent les genres, art savant et populaire, avec une liberté d’invention formidable – album, livre-objet, livremot, livre d’ombres, cahier de poésie, cahier de conversation, livre de cuisine, de voyage, scrapbook, roman-photo – recourant à l’écriture, au découpage, au collage, à la couture, à la broderie. Lourdes Castro participe de l’essor du livre d’artiste durant les années 1960, le livre devenant à la fois un espace d’expérimentation intermedia et une pratique reliée à la vie de tous les jours.

Dans les années 1970, l’artiste a conçu des albums de naissance pour plusieurs de ses amis, reprenant une forme traditionnelle et privée de l’album : composés d’impressions d’ombres portées de vêtements et de jouets pour bébé, elle y inclut des photographies de famille de son grand-père.

Première exposition monographique en France de Lourdes Castro (née à Madère en 1930), Ombres & Compagnie constitue un événement : elle permettra de découvrir l’une des grandes figures de l’art portugais contemporain, qui reste encore largement méconnue en dehors du Portugal.
L’exposition retrace le parcours étonnant, singulier, de la fin des années 1950 jusqu’aux années 1990, d’une artiste femme qui participe pleinement de l’esprit du temps, effervescent et cosmopolite, et des avant-gardes pour lesquelles l’art, la vie, et l’amitié sont intimement liés.

Vif et enjoué, le titre Ombres & Compagnie a été choisi par l’artiste. Il fonctionne comme une enseigne malicieuse, suggérant sans les énumérer les différentes formes de sa pratique : Objets, Ombres, Contours, Théâtre, Livres. Avec sa tonalité espiègle, la locution « & Compagnie » allège la gravité du thème de l’Ombre dont l’artiste a fait l’axe d’une recherche au long cours. Il correspond à une manière de travailler et de vivre, à un état d’esprit qui convoque une communauté des ombres joyeuse et informelle.

L’artiste est née en 1930 sur l’Ile de Madère où elle vit depuis 1983. Après des études aux Beaux-Arts de Lisbonne de 1950 à 1956, Lourdes Castro et l’artiste René Bertholo, son mari, s’installent à Paris en 1958 où elle vivra 25 ans. Tous deux fondent en 1958, avec les artistes portugais António Costa Pinheiro, Gonçalo Duarte, José Escada et João Vieira, la revue internationale KWY que rejoignent très vite Christo et Jan Voss. Lourdes Castro est la seule femme du groupe. Foisonnante, la revue KWY est publiée jusqu’en 1964 et se fonde sur la collaboration et invite nombre d’artistes et poètes d’avant-gardes aux esthétiques diverses (Robert Filliou, Bernard Heidsieck, Ben Patterson, Pierre Restany, Daniel Spoerri, Vieira da Silva, Antonio Seguí, Emmett Williams, etc). Entre 1958 et 1964, 12 numéros sont publiés, tous très différents les uns des autres.

En même temps, après une courte période picturale, Lourdes Castro réalise des Objets, assemblages d’éléments du quotidien inspirés du Surréalisme et des Nouveaux réalistes. Associant objet et impression sérigraphique, elle réalise ses premiers Contours en 1959. Dès lors, elle va capturer les ombres projetées de personnes de son entourage, qu’elle trace tout d’abord sur des tableaux à l’huile avant d’adopter à partir de 1964 le plexiglas qu’elle peint, découpe ou sérigraphie. Les Ombres Projetées sur ce matériau transparent souvent coloré conquièrent une vie indépendante, deviennent instables, se fondent dans l’environnement ; de même, les silhouettes brodées sur des draps flottent dans l’espace. Parallèlement, depuis les années 1960, elle constitue une encyclopédie des ombres, qu’elle appelle ses Albums de Famille et dans lesquels elle recueille et colle toutes sortes d’éléments visuels et textuels reliés de près ou de loin à ce thème.

L’Ombre oriente l’artiste vers une dématérialisation de l’objet, dans une quête de la présence et d’un contact sans médiation avec la vie. Le Théâtre d’ombres, qu’elle réalise durant les années 1970 avec Manuel Zimbro, parachève la dématérialisation du support par la projection vidéo : il met en scène l’artiste accomplissant ces gestes et rituels qui composent le quotidien et qu’on effectue machinalement. Ainsi, le Théâtre rend-il visible une activité domestique qui se déroule à l’ombre de la vie sociale et fut longtemps un domaine dévalué et réservé aux femmes. Elle adopte des activités répétitives, appréciant l’état contemplatif qu’elles produisent, comme la broderie en particulier. Ce faisant, elle porte au jour une pratique mineure dans un milieu artistique essentiellement masculin en la déplaçant dans un champ, le livre, la poésie, a priori hétérogène, pour ne pas dire adverse, à la broderie.

L’artiste donne forme, de façon précise et épurée, à cette part non visible d’un environnement familier en détourant des corps qui pensent, bougent, fument, parlent, travaillent, s’embrassent et dorment. Car le quotidien, ce sont aussi les ami.e.s, les rencontres, toute une sociabilité festive, celle d’un monde artistique et intellectuel et d’une époque, de la fin des années 1950 aux années 1970. Ses Ombres constituent ainsi moins une galerie de portraits que la radiographie d’un milieu et d’une ambiance sixties et Nouvelle Vague, dont l’artiste capte les attitudes et les gestes significatifs quoique singuliers.

Parallèlement à ses Ombres et Silhouettes, Lourdes Castro réalise depuis les années 1950 des livres d’artistes, uniques et multiples, qui mélangent les genres, art savant et populaire, avec une liberté d’invention formidable – album, livre-objet, livre-mot, livre d’ombres, cahier de poésie, cahier de conversation, livre de cuisine, de voyage, scrapbook, roman-photo – recourant à l’écriture, au découpage, au collage, à la couture, à la broderie. Lourdes Castro participe de l’essor du livre d’artiste durant les années 1960, le livre devenant à la fois un espace d’expérimentation intermedia et une pratique reliée à la vie de tous les jours.

Profondément ancrées dans le quotidien, les œuvres de Lourdes Castro (Ombres, Contours, Livres) sont toujours la matérialisation d’un faire et d’une présence tangible, même lorsqu’elles captent l’invisible et l’immatériel. « Comment imaginer que mon corps si plein, si pesant, si présent contienne autant d’absence ? » se demande Roland Topor, qui vivait dans la compagnie de son ombre projetée et brodée sur le rideau de sa fenêtre(1).

À partir de 1957, année de son départ de Lisbonne pour Munich, où elle séjourne durant un an en résidence, avant de s’installer à Paris, l’artiste expose dans de très nombreux lieux d’art contemporain à la pointe de l’avant-garde.

Nous citerons quelques-unes de ces expositions personnelles : en 1966 à la galerie Édouard Loeb à Paris ; en 1967 à la galerie 20 à Amsterdam et à la galerie Indica à Londres ; en 1968 à la galerie Handschin à Bâle et à la galerie Ernst à Hanovre ; en 1969 à la galerie Reckermann à Cologne, à la galerie Thelen à Essen, au Studio Marconi à Milan ou encore au Musée d’art contemporain de Saint-Etienne en 1972.

Elle participe à l’exposition collective Livres de Peintres au Victoria and Albert Museum à Londres, pour laquelle elle fait l’affiche.
Pendant une dizaine d’années, durant les années 1970-1980, le Théâtre d’ombres quant à lui fait le tour du monde : il se produit entre autres institutions artistiques au Centre Georges Pompidou et au Musée d’art moderne de la ville à Paris.
Lourdes Castro participe également à plusieurs éditions de la biennale de Paris comme au Salon de Jeune Peinture à Paris.
Depuis les années 1950, elle a participé à plusieurs reprises à la biennale de São Paulo, dont la première fois en 1959. En 2000, elle y réalise ainsi une œuvre en collaboration avec Francisco Tropa, en 2016, elle y expose ses livres, dont le Livre Rouge.

Parmi les expositions personnelles les plus récentes, nous citerons l’importante rétrospective A Luz Da Sombra, Lourdes Castro & Manuel Zimbro à la Fondation Serralves à Porto en 2010, l’exposition Todos os Livros à la Fondation Calouste Gulbenkian à Lisbonne en 2015.
Les Albums de famille ont également été exposés à Culturgest à Lisbonne en 2014.

L’artiste figure dans de grandes collections publiques et privées au Portugal et à l’étranger, parmi lesquelles : la Fondation Calouste Gulbenkian, la Caixa Fondation, le Musée Berardo, le Musée du Chiado à Lisbonne, la Fondation Serralves à Porto, le Victoria and Albert Museum de Londres, les collections du Centre national des arts plastiques en France, du Centre Georges Pompidou à Paris, et dans celles du Cabinet des Estampes de la BNF à Paris, le Musée d’Art Moderne de La Havane, le Musée d’art Moderne de Belgrade et le Musée National de Varsovie.

(1) Jachère-party, éd. Julliard, 1999, p. 15

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