Aube immédiate, vents tièdes – Mécènes du sud Montpellier-Sète

Jusqu’au 9 juin 2019, Mécènes du sud Montpellier-Sète présente « Aube immédiate, vents tièdes », une exposition déroutante, sombre et inquiétante. Imaginée par Victorine Grataloup et Diane Turquety, cette proposition mérite sans aucun doute un passage par la Rue des Balances à Montpellier.

Dans leur note d’intention, les deux commissaires, lauréates 2018 de l’appel à projets de Mécènes du sud Montpellier-Sète, annonçaient qu’« Aube immédiate, vents tièdes propose[rait] une plongée en basses eaux, eaux très basses, celles troubles et oniriques d’un pays qui s’appellerait post-exotique »…

Pour ce projet curatorial, elles revendiquaient clairement l’influence d’Antoine Volodine, écrivain inclassable qui « se réclame à la fois du réalisme magique et d’une littérature internationaliste, engagée, où se croisent l’onirisme et la politique ».
Dans ce même texte, Victorine Grataloup et Diane Turquety affirmaient l’ambition que « l’exposition porte la parole de ces fugitif/ves, utopistes de l’extrême, mutant.e.s, chamanes, êtres et objets hybrides : les vaincu.e.s à la frange du réel, les apatrides et les exilé.e.s, les réfugié.e.s dans un port intérieur », références probables aux personnages singuliers et aux situations imaginées par « écrivain-chaman »…

Aube immédiate, vents tièdes - oeuvres de Gaëlle Choisne, Jean-Marie Perdrix et Elsa Brès, Mécènes du Sud Montpellier-Sète - Ph Elise Ortiou Campion
Aube immédiate, vents tièdes – oeuvres de Gaëlle Choisne, Jean-Marie Perdrix et Elsa Brès, Mécènes du Sud Montpellier-Sète – Ph Elise Ortiou Campion

Les deux commissaires ont rassemblé des œuvres d’une douzaine d’artistes qui n’ont vraisemblablement aucun rapport avec l’univers de Volodine. À partir de cette sélection, elles ont articulé un accrochage et un parcours dense et étonnamment cohérent où chaque pièce semble avoir trouvé sa juste place dans un environnement sonore très présent.

L’ensemble intrigue, déstabilise, désoriente et bouscule le visiteur qui déambule entre « l’étrange et le familier »… Pour les deux jeunes femmes, il est question de le faire « entrer en apnée dans les frontières de ses propres territoires » !

Le parcours paraît construire une césure entre les trois espaces du rez-de-chaussée et ceux de l’étage « où quelque chose s’est passé ou est à venir »…

« Aube immédiate, vents tièdes » est une expérience insolite, surprenante, sombre et baroque, un voyage dans « une zone d’imagination géopolitique radicale où le rêve, l’insurrection, le chamanisme et l’inconscient collectif se rencontrent »…

Pour accompagner son exploration, le visiteur peut s’armer d’un très beau livret disponible à l’entrée. Il apprend alors que « Nous sommes deux ou trois cents ans après la révolution mondiale, peut-être avant » et que « Le territoire d’où nous parlons est inconnu, absolument inconnu »…

Dans une superbe mise en page, un texte des deux commissaires, où s’entremêlent des citations de Volodine et du film d’Elsa Brès, annote l’accrochage qu’elles ont imaginé…
Un graphisme inventif (Formes Vives) joue habilement avec le visuel de l’exposition, les reproductions des œuvres et leurs cartels.

Ceux, qui ne sont pas du tout familiers avec l’univers de l’écrivain, auront tout intérêt à parcourir « Aube immédiate, vents tièdes » en compagnie d’une médiatrice. Le propos de Victorine Grataloup et Diane Turquety ne s’érode pas s’il est accompagné d’un commentaire avisé…

Mathis Altmann - T.P. Fair, 2016 et YesVacancy, 2016. Photo En revanant de l'expo !
Mathis Altmann – T.P. Fair, 2016 et YesVacancy, 2016. Photo En revanant de l’expo !

Les lecteurs de l’inclassable Antoine Volodine y retrouveront certainement les espaces emboîtés, les narrations délirantes, le brouillage des temps, les dédales labyrinthiques où se perdent les identités et peut être quelques formes littéraires du post-exotisme (narrat, shagga et cætera…) et sans aucun doute ses tentatives de dessiner la fin d’un monde ou le début d’un autre.
Parmi les œuvres choisies, ils remarqueront éventuellement certaines références à des ouvrages particuliers de Volodine, à des passages précis ou à des personnages de ses romans…

Pendant la visite d’« Aube immédiate, vents tièdes », on a cru discerner quelques résonances avec l’exposition « Un autre monde///dans notre monde » que Jean-François Sanz présente actuellement au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur à Marseille.
Dans un monde qui bascule et une civilisation au bord de l’effondrement, on peut percevoir des échos estompés à certaines formes d’ésotérisme, une attraction pour le chamanisme, une remise en cause des matérialismes qui semblent être dans l’air du temps…

« Aube immédiate, vents tièdes » est construit avec des œuvres de Nils Alix-Tabeling, Mathis Altmann, Dimitra-Ellie Antoniou, Will Benedict, Elsa Brès, Gaëlle Choisne, Mimosa Echard & Michel Blazy, Thierry Fournier, Jean-Marie Perdrix, Dimitri Robert-Rimsky, Rometti Costales.

Avec cette nouvelle exposition, les Mécènes du sud Montpellier-Sète démontrent une fois de plus qu’ils se sont imposés comme un acteur important dans le paysage de l’art contemporain à Montpellier et dans la région.

Merci à Margaux Dugenest, étudiante en Master2 à l’université Paul Valéry et en service civique chez Mécènes du sud qui m’a accompagné dans « Aube immédiate, vents tièdes ».

Les commissaires :
Victorine Grataloup est curatrice – notamment avec le collectif Le Syndicat Magnifique et la plateforme Qalqalah – et directrice adjointe du Cneai – Centre national édition art image.
Diane Turquety est historienne de l’art et commissaire indépendante.
« Aube immédiate, vents tièdes » est leur premier projet en collaboration.

À lire, ci-dessous, une présentation du parcours d’« Aube immédiate, vents tièdes », des artistes et des œuvres exposées. Ces textes sont extraits du livret d’accompagnement et du dossier de presse. La note d’intention des deux commissaires est également reproduite.

En savoir plus :
Sur le site de Mécènes du sud
Suivre l’actualité de Mécènes du sud sur Facebook et Instagram
À écouter l’émission la Grande Table sur France CultureVolodine était invité en janvier dernier, pour son dernier roman « Frères sorcières ».
À consulter le dossier en ligne consacré à l’écrivain sur le site remue.net

Au rez de chaussée

Les drapeaux se confondent…

Aube immédiate, vents tièdes, vue - Rometti Costales et Dimitri Robert-Rimsky, Mécènes du Sud Montpellier-Sète, 2019, image Elise Ortiou Campion
Aube immédiate, vents tièdes, vue – Rometti Costales et Dimitri Robert-Rimsky, Mécènes du Sud Montpellier-Sète, 2019, image Elise Ortiou Campion

Sur les cartes, mais pas seulement, les noms de pays ont perdu leur signification : les drapeaux se confondent et la conquête reste à mener. C’est la dernière marge, celle où l’étrange est la forme du beau quand le beau est sans espérance. Il y arrive que, sous l’effet des psychotropes, la perspective anarchiste se dissolve.

Dimitri Robert-Rimsky - Upland rising, 2017 - Aube immédiate, vents tièdes - Mécènes du sud Montpellier-Sète
Dimitri Robert-Rimsky – Upland rising, 2017 – Aube immédiate, vents tièdes – Mécènes du sud Montpellier-Sète

Upland rising (2016) adopte la forme du drapeau tout en en évacuant sa fonction d’appropriation d’un territoire : ne faisant signe vers aucun Etat, ils renvoient à des lieux indéterminés seulement rapprochés ici par leur capacité à séduire. Les images, récupérées par l’artiste sur le site de partage de photographies Flickr, sont celles d’un désert afghan photographié par un militaire américain et d’un coucher de soleil sur un désert américain photographié par un.e touriste anonyme. L’imaginaire d’un territoire et la dimension politique s’agencent réciproquement. S’il est un pays post-exotique, ou un pays quel qu’il soit, il se définit par et par rapport à une fiction.

Dimitri Robert-Rimsky (né en 1986, diplômé de l’Institut Supérieur des Arts de Toulouse et du Speap – Sciences Po, vit et travaille à Paris, France) travaille, dans ses installations et ses vidéos, sur l’écart entre un espace, un paysage et son investissement géopolitique ou architectural par les sociétés qui l’habitent ou par d’autres qui le fantasment.

Le drapeau de l’Anarquismo Mágico (2013) est un drapeau anarchiste fabriqué à partir de graines de huayruro parfois utilisées en Amazonie dans la préparation de plantes psychotropes. Spéculation sur la rencontre entre philosophie libertaire et cosmologie autochtone, il devient aussi l’emblème d’une zone d’imagination politique radicale à inventer.

Rometti Costales - Le drapeau de l’Anarquismo Mágico, 2013 - Photo En revenant de l'expo !
Rometti Costales – Le drapeau de l’Anarquismo Mágico, 2013 – Photo En revenant de l’expo !

L’œuvre fait référence à l’émigration bolivienne en 1953 d’un membre de la faction anarchiste espagnole, colonne Durruti, en lutte contre le régime franquiste, qui fonde en pleine forêt amazonienne une micro- société. Via la transe et la magie, les thèses anarchistes se mêlent au chamanisme, pour produire une vision non pyramidale du monde dans laquelle coexistent de manière égalitaire différentes entités où l’humain n’est plus le centre.

Rometti Costales - Le drapeau de l’Anarquismo Mágico, 2013 - Photo En revenant de l'expo !
Rometti Costales – Le drapeau de l’Anarquismo Mágico, 2013 – Photo En revenant de l’expo !

Rometti Costales (Julia Rometti et Victor Costales, respectivement né.e.s en 1975 et en 1974, diplomé.e.s de l’Ecole Nationale Supérieure d’Arts Paris-Cergy et de l’Instituto Latinoamericano de Diseno Grafico et l’Istituto Italiano di Fotografia, vivent et travaillent à Mexico, Mexique) mènent en commun depuis 2007, un travail influencé par la théorie perspectiviste de l’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro. À une pluralité de visions d’un même et unique monde, cette interprétation défend la coexistence de visions individuelles de différents mondes.

Infréquentable, non-assignable…

Will Benedict - I am a problem, 2016. Photo En revenant de l'expo !
Will Benedict – I am a problem, 2016. Photo En revenant de l’expo !

Can ’t turn back, this place resists, it ’s opening windows to bricks
Infréquentable, non-assignable, ingouvernable, ni au centre ni à la marge : I am a problem. Malgré tout, sympathisons.

I am a problem (2016) est un clip réalisé par Will Benedict (né en 1978, diplômé du Art Center College of Design, vit et travaille à Paris, France) pour Wolf Eyes, groupe noise de Detroit avec lequel il collabore très régulièrement. Diverses voix – Wolf Eyes, la musique, la vidéo, Will Benedict, les paroles -, disent la même chose via des formes marquées par l’hybridité, l’emprunt, le déplacement des références, la dérive.

Sur le plateau du talk show animé par le présentateur américain Charlie Rose dont les interventions sont inaudibles, un mutant s’exprime sur les enjeux d’une assimilation dans un contexte globalisé. Deux mondes parallèles, une version du réel et du médiatisé (image et langage) nous disent ici les possibilités ou impossibilités de leur cohabitation.

Voici venir l’humain et le non-humain…

Aube immédiate, vents tièdes - oeuvres de Thierry Fournier, Dimitra-Ellie Antoniou et Mathis Altmann, Mécènes du Sud Montpellier-Sète, image Elise Ortiou Campion
Aube immédiate, vents tièdes – oeuvres de Thierry Fournier, Dimitra-Ellie Antoniou et Mathis Altmann, Mécènes du Sud Montpellier-Sète, image Elise Ortiou Campion

L’horizon est un bas-fond, il est un corps paysage rude et séduisant à la fois. Voici venir l’humain et le non-humain, le vivant et le mort. Que son corps se couvre de plumes ou d’écailles ou de peau humaine peu importe : l’ordre du discours vacille. Ce sont nos poèmes opaques, nos cuirs hybrides, nos objets intercesseurs et entravants. Nos prothèses, nos déchets ; little lies, filth and flies. Ce sont les nôtres et les vôtres.

De nature trouble, Melusine : Les Balladeuses, GETA shoes (2016) est tout à la fois parure, prothèse intime, objet intercesseur ou entravant. Ces « sandales » sont portées dans la vidéo Mélusine, référence au personnage médiéval mythique. Selon la légende, Mélusine, être surnaturel, s’éprend d’un humain qu’elle a suivi dans le monde des mortel.le.s avant de regagner l’autre monde.

Nils Alix-Tabeling - Melusine Les Balladeuses, GETA shoes, 2016. Photo En revenant de l'expo !
Nils Alix-Tabeling – Melusine Les Balladeuses, GETA shoes, 2016. Photo En revenant de l’expo !

L’entreprise post-exotique déréalise toute assignation, qu’elle soit nationale, humaine ou de l’ordre du vivant : à une identité assurée se substituent des devenirs à la frange du réel – identités transitoires, partielles et temporaires, hybridation du corps humain, dé-hiérarchisation des rapports inter-espèces. Melusine : Les Balladeuses, GETA shoes cristallise des questionnements d’ordres sentimentaux et de genre ; le désir d’une certaine fluidité identitaire.

Nils Alix-Tabeling - Melusine Les Balladeuses, GETA shoes, 2016. Photo En revenant de l'expo !
Nils Alix-Tabeling – Melusine Les Balladeuses, GETA shoes, 2016. Photo En revenant de l’expo !

Le travail de Nils Alix-Tabeling (né en 1991, diplômé de La Cambre et du Royal College of Art, vit et travaille à Bruxelles, Belgique) est marqué par son intérêt pour la mythologie et le folklore, qui charge ses pièces (sculptures, performances et vidéos) d’une puissance symbolique et rituelle. Il s’intéresse aux relations que nous construisons avec les objets en se concentrant sur leurs textures et les émotions qu’ils procurent.

Aube immédiate, vents tièdes - oeuvres de Mathis Altmann, Mécènes du Sud Montpellier-Sète, 2019, image Elise Ortiou Campion
Aube immédiate, vents tièdes – oeuvres de Mathis Altmann, Mécènes du Sud Montpellier-Sète, 2019, image Elise Ortiou Campion

T.P. Fair (2016) et YesVacancy (2016) sont autant d’opaques poèmes de nos projections inquiètes. D’une rudesse étrangement séduisante, ils renvoient à des questions primordiales dans les champs des arts visuels, du post-exotisme et plus largement du monde contemporain : inexorabilité du désastre écologique, désespoir politique et désorientation idéologique.

Mathis Altmann (né en 1987, diplômé de la Zurich University of the Arts, vit et travaille à Zurich, Suisse, et Los Angeles, Etats-Unis) compose des sculptures et installations denses et tortueuses réalisées à partir de déchets, débris, insectes morts, qui évoquent les reliques miniatures et théâtrales d’une catastrophe industrielle.

Dimitra-Ellie Antoniou, BodyScapes, 2015, Aube immédiate, vents tièdes - Mécènes du Sud Montpellier-Sète, 2019, image Elise Ortiou Campion
Dimitra-Ellie Antoniou, BodyScapes, 2015, Aube immédiate, vents tièdes – Mécènes du Sud Montpellier-Sète, 2019, image Elise Ortiou Campion

La vidéo BodyScapes (2015) nous plonge au plus près de ce qui semble être un corps-paysage où échelle et sensations sont démultipliées. Littérature de la sensation, le post-exotisme projette un puissant imaginaire visuel, tactile et olfactif, écran à la révélation de l’horreur et à l’absurdité impardonnable du monde.

Le travail de Dimitra-Ellie Antoniou (née en 1995, diplômée de Goldsmiths University et actuellement étudiante au Royal College of Art, vit et travaille à Londres, Royaume-Uni) explore la notion d’horizon, espace lointain et métaphore existentielle. Le point de départ de ses recherches est le rapport qu’entretient l’espèce humaine à la nature, sous diverses formes et à divers niveaux d’artificialité, notamment en relation au numérique.

Mimosa Echard & Michel Blazy - Kombucha - pataugeoire, 2017. Photo En revenant de l'expo !
Mimosa Echard & Michel Blazy – Kombucha – pataugeoire, 2017. Photo En revenant de l’expo !

Kombucha – pataugeoire (2017) est la première pièce de la série, prototype évolutif qui a donné le Kombucha Project Center avec lequel Mimosa Echard & Michel Blazy invitent en « résidence » d’autres artistes qui leur sont proches, à s’agréger à leur voix et venant augmenter une oeuvre polyphonique prenant la forme d’une longue bande de kombucha.

Mimosa Echard & Michel Blazy - Kombucha - pataugeoire, 2017. Photo En revenant de l'expo !
Mimosa Echard & Michel Blazy – Kombucha – pataugeoire, 2017. Photo En revenant de l’expo !

Mimosa Echard & Michel Blazy (respectivement né.e.s en 1986 et en 1966, diplomé.e.s de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs et de la Villa Arson, vivent et travaillent à Paris, France) explorent dans leurs œuvres collaboratives la porosité des catégories de l’humain et du non-humain, du vivant et du mort, du monde naturel et celui de la marchandise, de la clôture et de son échec.

Réuni.e.s par une réflexion commune sur l’exploitation de la matière et du vivant, les deux artistes collaborent au travers d’œuvres en kombucha, du nom de la culture symbiotique de bactéries qui permet d’obtenir la « peau » qui associe en une seule membrane, vivant périssable et objets manufacturés.

Thierry Fournier

Thierry Fournier - Nude, 2017. Photo En revenant de l'expo !
Thierry Fournier – Nude, 2017. Photo En revenant de l’expo !

Nude (2017) est un corps hybride fabriqué à partir de cuirs anthropomorphes d’un beige trop homogène et de composants électroniques. Aux limites de l’humain et de l’identité dans leur relation à la technologie, l’oeuvre déplie les différentes manières d’envisager une surface – interface ou membrane, peau ou écran digital.

Thierry Fournier (né en 1960, diplômé de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Lyon, vit et travaille à Aubervilliers) développe une pratique qui « s’intéresse aux relations entre humains et non- humains, vivants et non-vivant, abordant souvent dans ce sens l’hypothèse d’une vie propre des choses. »

À l’étage

Quelque chose s’est passé ou est à venir…

Aube immédiate, vents tièdes - oeuvres de Gaëlle Choisne, Jean-Marie Perdrix et Elsa Brès, Mécènes du Sud Montpellier-Sète - Ph Elise Ortiou Campion
Aube immédiate, vents tièdes – oeuvres de Gaëlle Choisne, Jean-Marie Perdrix et Elsa Brès, Mécènes du Sud Montpellier-Sète – Photo Elise Ortiou Campion

Quelque chose s’est passé, quelque chose s’est passé ou est à venir.
Nous avons déployé une bâche sur le sol, qui déjà avait été déchirée à coups de griffes. Le sol sue et sécrète des images illisibles. Le même phénomène était visible sur le pelage des chiens où suintaient des plaies. Tandis que les peaux animales se résorbent sous l’effet des pollutions, nous descendons le lit d’un fleuve invisible. Et puis nous avons voulu rassembler les restes, et repartir des débris, cette année-là, l’histoire du lieu a débordé à la surface du paysage.

Dans Love Canal (2017), un groupe silencieux de fugitifs/ve descend un fleuve invisible, collecte et manipule les débris minéraux et synthétiques d’un monde qu’ils et elle semblent abandonner, peut-être pour en imaginer un autre.

Le titre, LOVE CANAL, renvoie au désastre écologique historique advenu dans la banlieue de Niagara Falls aux Etats-Unis. Par la fiction, le film d’Elsa Brès donne une voix (off) à une communauté non pas née d’alliances traditionnelles mais d’une défaite collective. Le mutisme des personnages fait écho à la méfiance toute post- exotique envers les discours énoncés avec trop de clarté, qui portent en eux le danger de l’appauvrissement de la forme et du sens, ou pire encore de la manipulation. A contrario d’un didactisme nécessairement autoritaire, la langue poétique construit des imaginaires et par là-même, des formes politiques potentielles à inventer.

Elsa Brès (née en 1985, diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-Belleville et du Fresnoy, vit et travaille entre Bréau et Paris, France) se saisit, dans ses films, sculptures et installations, « de natures hybrides et de géographies transformées », de paysages témoignant de leur exploitation.

Gaëlle Choisne, W.A.A.N. (We Are All Negroes), 2017, Aube immédiate, vents tièdes - Mécènes du Sud Montpellier-Sète, 2019, image Elise Ortiou Campion
Gaëlle Choisne, W.A.A.N. (We Are All Negroes), 2017, Aube immédiate, vents tièdes – Mécènes du Sud Montpellier-Sète, 2019, image Elise Ortiou Campion

« Nous avons déployé une bâche sur le sol, qui déjà avait été déchirée à coups de griffes », lit-on chez Volodine ; W.A.A.N. (We Are All Negroes) (2017) s’étale et fait totalement corps avec la surface du sol de la pièce. Assemblage d’éléments hétéroclites (photographies, végétaux, etc.) disséminés sous une bâche humide qui se désagrégera au cours de l’exposition, élimée par les pas des visiteurs /euses, le sol suinte, respire et craque sous nos pas. Notre rapport à un territoire s’en trouve d’autant déstabilisé.

Gaëlle Choisne (née en 1985, diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Lyon et de la Rijksakademie, vit et travaille entre Amsterdam, Pays-Bas et Paris, France) navigue parmi des imaginaires aussi composites que ses installations-sculptures-images. Entre apparition et disparition, l’image, fixe ou en mouvement, est tout à la fois témoignage, relique, débris.

Jean-Marie Perdrix - Sans titre, 2016. Photo En revenant de l'expo !
Jean-Marie Perdrix – Sans titre, 2016. Photo En revenant de l’expo !

Trois sculptures sont formées par du plastique coulé dans la peau de deux vaches et d’une chèvre. Elles métamorphosent les reliques des sites de production dont elles sont issues et donnent à voir leurs dimensions locales et organiques. Fruit d’un travail en collaboration avec une famille de bronziers artisanaux du Burkina Faso, les œuvres transforment le matériau le plus pauvre, le déchet le plus invasif et polluant en des objets porteurs d’une réflexion écologique et éthique.

Jean-Marie Perdrix (né en 1966, diplômé de l’École des Arts Décoratifs de Strasbourg, vit et travaille à Paris, France) travaille « en coopérative », selon son expression.

Aube immédiate, vents tièdes propose une plongée en basses eaux, eaux très basses, celles troubles et oniriques d’un pays qui s’appellerait post-exotique.

Post-exotisme : invention d’un écrivain, Antoine Volodine, le prête-nom d’acteurs/rices d’une entreprise littéraire qui murmurent collectivement l’histoire du XXe siècle, celle qui n’a pas tenu ses promesses.
L’exposition porte la parole de ces fugitif/ves, utopistes de l’extrême, mutant.e.s, chamanes, êtres et objets hybrides : les vaincu.e.s à la frange du réel, les apatrides et les exilé.e.s, les réfugié.e.s dans un port intérieur.

Programme minimum – prendre le risque de la désorientation, éprouver l’étrange et le familier, devenir animal, parler et être parlé.e, se laisser traverser de voix et ne plus s’assigner, entrer en apnée dans les frontières de ses propres territoires.
Programme maximum – revendiquons un hermétisme limpide, le goût du collectif et de la dissidence, du secret et de l’opaque, quand vérité et mensonge ne sont plus contradictoires. Partageons nos réflexions inquiètes et la fiction comme résistance au monde. Quand je dirai je, cela voudra dire nous : nous ou vous, même chose.

Aube immédiate, vents tièdes

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