We were five au musée Réattu, Arles

Jusqu’au 29 septembre 2019, le musée Réattu présente « We were five – Cinq étudiants de l’Institute of Design et la revue Aperture », une des plus intéressantes expositions historiques de cet été à Arles.

We were Five - Musée Réattu Arles - vue de l'exposition. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – vue de l’exposition. Photo « En revenant de l’expo ! »

Dans son texte de présentation, la galeriste Françoise Paviot qui partage le commissariat avec Daniel Rouvier, directeur du musée Réattu, souligne que We were Five « a été conçue pour permettre à un large public de découvrir tout un pan de l’histoire de la photographie américaine relativement peu présenté en France ». Elle y affirme également l’ambition de faire « comprendre l’importance et l’intérêt de l’Institute of Design, de la revue Aperture et de ce que l’on appelle “l’école de Chicago” ».

Joseph Sterling The age of adolescence, Couverture de la revue Aperture 9 :2, 1961 © The Estate of Joseph Sterling / Aperture
Joseph Sterling The age of adolescence, Couverture de la revue Aperture 9 :2, 1961 © The Estate of Joseph Sterling / Aperture

L’exposition est construite autour de la publication par la revue Aperture en 1961 des portfolios de cinq étudiants du département de photographie de l’Institute of Design de Chicago : Joseph Jachna, Kenneth Josephson, Ray K.Metzker, Joseph Sterling et Charles Swedlund. Tous ont été sélectionnés par Aaron Siskind, professeur à l’Institute of Design, en accord avec le photographe Minor White, cofondateur de la revue.

Du New Bauhaus à l’Institute of Design de Chicago

Afin de replacer ces photographies dans le contexte de l’enseignement pratiqué à Chicago, le parcours commence par évoquer la création du New Bauhaus en 1937 qui deviendra l’Institute of Design en 1944.

We were Five - Musée Réattu Arles - vue de l'exposition. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – vue de l’exposition. Photo « En revenant de l’expo ! »

Une première série de photographies met en regard le travail de László Moholy-Nagy avec celui d’Arthur Siegel.  Le premier enseignait déjà la photo à Dessau dès 1923 avant de fonder le New Bauhaus. Il a ensuite chargé Siegel de mettre en place un cursus spécifique en photographie à l’Institute of Design, en 1945 .

Après la mort de Moholy-Nagy en 1946 et la démission de Siegel en 1949, l’enseignement de la photographie est alors repris par Harry Callahan et Aaron Siskind.

Une sélection réduite, mais très pertinente de leurs photographies illustre parfaitement la manière dont ils ont « encouragé la recherche et l’expérimentation comme méthode de travail ».

We were Five - Musée Réattu Arles - New Bauhaus de Chicago - Aaron Siskind. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – New Bauhaus de Chicago – Aaron Siskind. Photo « En revenant de l’expo ! »

Celles et ceux qui ont vu « Une autre réalité photographique », la remarquable exposition que Gilles Mora avait consacrée à Siskind en 2014, retrouveront ici quelques clichés montrés à Montpellier.

Aspen 1951 – Aperture 1952

We were Five - Musée Réattu Arles - vue de l'exposition. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – vue de l’exposition. Photo « En revenant de l’expo ! »

Six tirages, quelques feuilles du portfolio « Sound of one Hand » et plusieurs documents évoquent le photographe et enseignant que fut Minor White et le rôle essentiel qu’il joua dans les rencontres d’Aspen en 1951, puis dans la création de la revue Aperture en 1952.

We were Five

Le cœur de « We were Five » expose ensuite les photographies qui ont été publiées dans le numéro 9:2 d’Aperture.

We were Five - Musée Réattu Arles - vue de l'exposition. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – vue de l’exposition. Photo « En revenant de l’expo ! »

Water de Joseph Jachna entretient assez logiquement un face à face au Rhône.

Les neufs tirages de The Teenager par Joseph Sterling sont accrochés au-dessus de deux vitrines qui regroupent quelques numéros d’Aperture et les textes des cinq jeunes diplômés de l’Institute of Design qui accompagnaient leurs portfolios.

The Search for Form : Studies of the Human Figure de Charles Swedlund occupe le mur du fond de la première salle.

We were Five - Musée Réattu Arles - Charles Swedlund, The Search for Form, Studies of the Human Figure. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – Charles Swedlund, The Search for Form, Studies of the Human Figure. Photo « En revenant de l’expo ! »
We were Five - Musée Réattu Arles - vue de l'exposition. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – vue de l’exposition. Photo « En revenant de l’expo ! »

Les cimaises côté cour mettent en regard les images de Kenneth Josephson avec les six épreuves de An exploration of the Multiple Image et celles de Ray K. Metzker avec My camera and I in the loop

Together Again

Une deuxième salle qui fut un temps la chambre d’écoute d’un département sonore en gestation au musée Réattu, évoque « Together Again », une exposition qui rassemblait à nouveau ces cinq photographes rejoints par Yasuhiro Ishimoto, dans les années 1990 à Chicago.

Cette sélection permet de voir comment ont évolué ces cinq de Chicago.

Les expérimentations photographiques de Barbara Crane

L’ancienne salle des archives du Grand Prieuré, au-dessus de Chapelle accueille une exposition personnelle de Barbara Crane, qui fut élève d’Aaron Siskind à l’Institute of Design avant d’y enseigner.

Les expérimentations photographiques de Barbara Crane terminent le parcours avec plusieurs photographies d’immeubles à Chicago et plus particulièrement dans le district du Loop, mais aussi quelques épreuves de sa série des Néons avec leur double expositions ou encore un bel ensemble de polacolors.

L’exposition « We were Five » est particulièrement bien construite. La sélection des photographies, leur accrochage juste et rigoureux et les textes de salle qui les accompagnent offrent un parcours fluide et captivant qui atteint sans conteste les objectifs des commissaires.

On perçoit assez clairement comment un certain esprit, entre expérimentation et expression, réunit une génération de photographes qui sont formés à Chicago notamment par Siskind. Cependant, comme le remarque très justement Étienne Hatt dans son compte rendu de l’exposition publié sur le site d’Artpress, on peut s’interroger sur la réalité d’une École de Chicago. Le critique y questionne avec pertinence cette idée : « Cette notion n’est-elle pas une construction dont la finalité commerciale serait d’affirmer l’existence de photographes américains hors de la scène new-yorkaise dominante ? (…) Sans pouvoir réduire cette École de Chicago à des pratiques communes dont l’exposition montre avec justesse qu’elles n’existent pas, on pourrait au moins y déceler un esprit spécifique à l’Institute of Design, forgé en son sein. Or, ce dernier, en raison de son prestige et de ses élèves devenus enseignants, a largement essaimé jusqu’à dominer, si l’on en croit la contribution de Julie Jones dans le catalogue, l’enseignement de la photographie aux États-Unis des années 1940 aux années 1980 »…

We were Five - Musée Réattu Arles - vue de l'exposition. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – vue de l’exposition. Photo « En revenant de l’expo ! »

Si on peut souligner les nouveaux efforts du musée pour réduire les miroitements et les reflets qui proviennent du Rhône, l’éclairage et la gestion de la lumière naturelle reste toujours un gros problème dans ces espaces d’exposition du deuxième étage. On ne reprochera pas à l’équipe du Réattu l’utilisation de verres qui ne sont pas traités antireflets. Toutefois, il n’est pas illégitime d’interroger des institutions prestigieuses telles que le Centre Georges Pompidou, la Maison Européenne de la Photographie ou le Centre national des arts plastiques, mais aussi certaines galeries sur le fait que les tirages originaux qu’ils ont prêtés ne soient pas exposés avec des protections antireflets…
On souhaite au Musée Réattu que des moyens financiers lui soient attribués par ses administrations de tutelle ou des aides arrivent de généreux mécènes pour concevoir et mettre en place un éclairage qui soit à la hauteur de son exceptionnelle collection et des remarquables expositions photographiques qu’il propose.

Comme le souligne Daniel Rouvier dans son texte d’introduction, We were Five « trouvent un écho particulier dans la ville d’Arles au travers des actions militantes conduites par les photographes emmenés par Lucien Clergue avec la création du festival des Rencontres (2019 étant sa 50e édition) qui aboutira en 1982 à l’implantation de l’École nationale supérieure de la photographie ».

Étonnamment, « We were Five » ne fait pas partie du programme des 50e Rencontres de la Photographie. Cette proposition qui s’avère bien plus convaincante que de nombreuses expositions historiques du festival apparaît dans uniquement dans « Arles & Co. », avec Enclosure de Rachel Rose présenté par Luma Arles et Quinze étés au Sud à la Galerie Arena de l’ENSP…

Très bon catalogue coédité par les Editions Silvana et le Musée Réattu. Avec des textes de Agathe Cancellieri, doctorante sous la direction de Michel Poivert ; Stephen Daiter, spécialiste de la photographie de l’École de Chicago ; Julie Jones, Docteure en histoire de l’art, attachée de conservation au Cabinet de la Photographie du musée national d’Art moderne — centre Pompidou ; Lesley A. Martin, directrice de la création à Fondation Aperture, rédactrice en Chef de The PhotoBook Review ; Françoise Paviot, directrice de la galerie Paviot, commissaire ; Daniel Rouvier, directeur du musée Réattu, commissaire.

Prêteurs : Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris ; Maison Européenne de la Photographie, Paris ; Centre national des arts plastiques, Paris ; Musée de la photographie, Bièvres ; Galerie Françoise Paviot, Paris ; Galerie Stephen Daiter, Chicago ; Galerie Howard Greenbergh, New York ; University Art Museum, Princeton ; Aperture Foundation, New York ; Collection Sondra Gilman et Celso Gonzalez-Falla ; Collection Stanislas Poniatowski et d’autres prêteurs privés.

L’exposition bénéficie du partenariat et du soutien de la Fondation Aperture, New York et du partenariat de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles.

À lire, ci dessous, le texte de présentation du projet de Françoise Paviot et les textes de salle.

En savoir plus :
Sur le site du musée Réattu
Suivre l’actualité du musée Réattu sur Facebook, Twitter et Instagram
Écouter l’interview de Françoise Paviot, galeriste et cocommissaire de l’exposition, par Anne-Frédérique Fer, sur le site FranceFineArt.
Lire la critique d’Étienne Hatt publiée sur le site d’Artpress.

New Bauhaus de Chicago

We were Five - Musée Réattu Arles - vue de l'exposition. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – vue de l’exposition. Photo « En revenant de l’expo ! »

À l’automne 1937, Laszlo, Moholy-Nagy, ouvre le New Bauhaus à Chicago, sur les mêmes principes que son homologue allemand. Bien que Walter Peterhans crée un cours en 1929 au Bauhaus de Dessau, et que Moholy-Nagy l’enseigne déjà à partir de 1923, la photographie n’y occupe jamais une place centrale, comme c’est le cas à Chicago. À l’ouverture du New Bauhaus, Moholy-Nagy propose à Henry Holmes Smith de l’épauler dans la mise en place du département de photographie. L’enseignement créatif et libre proposé par Holmes Smith et Kepes, qui a rejoint Chicago, au sein du Light and Advertising Workshop, se fonde sur les théories de Moholy-Nagy. S’appuyant sur une compréhension de la lumière comme matière première de la photographie et comme base d’un nouveau langage, les exercices au sein du Light Workshop articulent art, technologie et communication.

Kepes démissionne en 1943. En mars 1944, l’école change de nom pour devenir l’Institute of Design. À l’hiver 1945, Moholy-Nagy propose à Arthur Siegel, de mettre en place, un programme diplômant de quatre ans, spécifiquement en photographie et non plus en design.

Siegel bouleverse progressivement la nature de l’enseignement avec une orientation, visant à séparer clairement l’enseignement de la photographie de celui du design, qui s’oppose radicalement au projet initial du Bauhaus allemand.
Le changement de génération est définitivement accompli après le décès de Moholy-Nagy en 1946 et la démission de Siegel en 1949.

L’enseignement de la photographie est alors repris par Harry Callahan et Aaron Siskind. Ils continuent à encourager la recherche et l’expérimentation comme méthode de travail et comme exploration de soi, et les exercices dérivant des huit variétés photographiques de Moholy-Nagy sont, bien que continuellement adaptées, gardées dans le curriculum.

La diffusion sur l’ensemble du territoire américain, d’une approche libre du médium, ouverte à l’abstraction tient beaucoup, pendant les années 1950 et 1960, a la notoriété de Callahan et de Siskind, mais, la raison majeure expliquant l’« aura » de l’école de Chicago tient également au fait que beaucoup d’étudiants obtiennent, à la fin de leurs études, des postes d’enseignants dans diverses écoles ou universités du pays. Ainsi, l’enseignement de la photographie, aux États-Unis, des années 1940 jusqu’aux années 1980, est clairement dominé par des anciens de l’Institute of Design.

Aspen 1951 – Aperture 1952

We were Five - Musée Réattu Arles - vue de l'exposition. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – vue de l’exposition. Photo « En revenant de l’expo ! »

Fin des années 1940, début des années 1950, Minor White écrit de façon intense sur la formation du « photographe de création », la façon d’enseigner le « travail de création avec l’appareil photographique et l’absence d’une critique sérieuse concernant la photographie voire le refus d’accepter que celle-ci fût une forme d’expression artistique. En 1951, White enseignait à la California School of Fine Arts, où il avait succédé à Ansel Adams. Le reste du corps enseignant réunissait Edward Weston, Dorothea Lange, Lisette Model, Imogen Cunningham, entre autres.

ll est alors invité par Ferenc Berko à participer à l’organisation de la conférence d’Aspen, du 26 septembre au 6 octobre 1951. La liste finale des participants comprenait, entre autres, Beaumont et Nancy Newhall, Paul Vanderbilt de la Library of Congress, le rédacteur photo John Morris et les photographes Ansel Adams, Herbert Bayer, Ferenc Berko, Dorothea Lange, Berenice Abbott, Eliot Porter, Dody Warren, Wayne Miller et Frederick Sommer. Au total, quarante photographes amateurs et professionnels participèrent à ces rencontres, discutant et débattant sur le rôle de la photographie comme outil de communication et comme art. Dans son carnet, Beaumont Newhall nota en particulier une déclaration attribuée à Ansel Adams, un appel à la création d’une « association professionnelle, qui publie une revue digne de ce nom, permettant d’établir certains standards de qualité ». Dans une lettre de Minor White aux Newhall datant du début des années 1950, White conclut par la question : « Et où en est-on avec la possibilité d’une REVUE ? Mon dieu comme nous en avons besoin ».

We were Five - Musée Réattu Arles - vue de l'exposition. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – vue de l’exposition. Photo « En revenant de l’expo ! »

A l’issue du séminaire, début 1952, un groupe de participants, rassemblant Ansel Adams, Dody Warren et Minor White décida la création de cette revue. White fut désigné rédacteur en chef du projet Aperture et il restera à ce poste jusqu’en 1975. Les premiers numéros, en particulier, portent le sceau des conversations éclectiques et plurivalentes qui avaient donné lieu à la création du magazine. Tout au long de la fin des années 1950 et du début des années 1960, le magazine Aperture sera cependant de plus en plus marqué par les recherches personnelles de White d’une approche psychanalytique de la photographie. Dans les décennies suivantes, la ligne éditoriale du magazine a été dictée par différentes priorités vis-à-vis du rôle de la photographie dans le monde, inspirées par une multitude de rédacteurs ayant chacun leur voix, de Michael Hoffman, Peter Bunnell et Jonathan Green à Carole Kismaric, Mark Holborn, Diana Stoll, Michael Sand et Melissa Harris, tout comme par l’équipe rédactionnelle actuelle, Michael Famighetti et Brendan Embser.

We were Five - Musée Réattu Arles - Aspen 1951 - Aperture 1952 - Portraits de Monor White et Aaron Siskind. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – Aspen 1951 – Aperture 1952 – Portraits de Monor White et Aaron Siskind. Photo « En revenant de l’expo ! »

We were Five

L’année 1961 représente un moment charnière pour le département photographique de l’Institute of Design de Chicago. Le départ d’Harry Callahan, coïncide avec la publication par Aperture d’un numéro spécial qui lui est consacré sous l’égide de Minor White. Ce numéro défend le programme mis en place par le duo légendaire de professeurs : Aaron Siskind et Harry Callahan.

Siskind sélectionne les thèses de cinq élèves, connus aujourd’hui sous le nom d’ID 5. Ces photographes sont souvent designés comme les représentants de l’École de Chicago. Au sein des thèses des cinq élèves, on peut identifier des techniques expérimentales proches de la Nouvelle Vision de Moholy-Nagy, des thèmes chers à Callahan ou des manières de photographier analogues à celles de Siskind.

En 1950 Harry Callahan, avait créé un master en photographie, puis une thèse photographique, qui constitue l’examen final pour le diplôme. Chaque étudiant est encouragé à développer une vision originale en expérimentant autour d’un seul sujet. Metzker choisit une aire géographique de Chicago, Le Loop ; Swedlund expérimente autour de la figure du nu ; Josephson explore le monde à travers le prisme de l’Image Multiple ; Jachna crée des images abstraites de l’eau sous toutes ses formes ; et Sterling documente l’âge de l’adolescence. L’établissement d’une thèse de master en photographie est alors unique et révolutionnaire aux Etats-Unis et dans le reste du monde. En 1959 lorsque Ray K. Metzker rend sa thèse, My Camera and I in the Loop, il en transforme définitivement la portée. Pour la première fois, chaque image est montée individuellement et la qualité du tirage, fait de chaque photographie une oeuvre d’art à part entière.

We were Five - Musée Réattu Arles - vue de l'exposition. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – vue de l’exposition. Photo « En revenant de l’expo ! »

Au sein du travail des cinq étudiants, on trouve des influences extrêmement variées qui se complètent parfois et se contredisent souvent. Le travail de Sterling adopte une approche documentaire qui traduit une vision formelle ; Metzker emprunte les codes de la photographie de rue pour créer une étude de la lumière ; Jachna documente l’eau avec une approche straight mais ses photographies sont abstraites. Cette variété d’approches, ils la doivent à Callahan et Siskind. Plutôt qu’un style, c’est une vision introspective de la photographie qui réunit les cinq photographes. Sur la surface plane de la photographie, les objets du monde objectif ne sont pas représentés de manière illusionniste, ils deviennent des signes, des symboles d’un monde personnel.

Les expérimentations photographiques de Barbara Crane

Née en 1928, Barbara Crane fait toujours preuve d’une activité débordante et d’une curiosité exigeante. Dès 1948, elle se consacre à la photographie, cherchant constamment à traiter simultanément les aspects formels et émotionnels du medium. Le résultat est un ensemble important de tirages aux approches et aux pratiques extrêmement diverses.

We were Five - Musée Réattu Arles - Les expérimentations photographiques de Barbara Crane. Photo musée Réattu
We were Five – Musée Réattu Arles – Les expérimentations photographiques de Barbara Crane. Photo musée Réattu

En contact très tôt avec la photographie, elle regardait fascinée son père développer ses images d’amateur, très tôt aussi elle a compris que vouloir s’assumer en tant que femme et photographe ne serait pas chose facile. En 1947 elle entre au Miles College à Oakland en Californie. Elle y rencontre Imogen Cunningham, fait l’acquisition d’un Kodak reflex à deux objectifs, puis plus tard, d’un Rolleiflex. Elle rend alors régulièrement visite à Ansel Adams qui suivra avec une grande attention son travail.

We were Five - Musée Réattu Arles - Les expérimentations photographiques de Barbara Crane. Photo musée Réattu
We were Five – Musée Réattu Arles – Les expérimentations photographiques de Barbara Crane. Photo musée Réattu

Mariée et installée à New York, elle entame pour une courte période, avec la permission de son mari !… sa carrière photographique en faisant des portraits d’enfants. Après sa séparation dans les années 60, elle déménage à Chicago, rencontre Aaron Siskind qui lui conseille de suivre les cours de l’Institute of Design. En 1966, elle est diplômée pour a these : « A Search for form in the Human figure » composée de 90 photographies noir et blanc. Elle souhaitait montrer qu’une simple ligne peut être facteur d’émotion et de vibration.

Elle entame ensuite une carrière d’enseignante, à l’Institute of Design puis à l’école de l’Art Institute de Chicago. Elle poursuit également son travail personnel. Excellente technicienne, elle expérimente tous les modes de prises de vue et de tirages : travail à la chambre, appareil «jetable » ; tirages argentiques, au platine, numériques ; photogrammes, surimpressions ou photomontages.

We were Five - Musée Réattu Arles - Barbara Crane, Chicago Loop, 1976-77. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – Barbara Crane, Chicago Loop, 1976-77. Photo « En revenant de l’expo ! »

Son terrain de prédilection reste sa ville, Chicago, plus particulièrement le district du Loop. Elle réalise une série sur les façades des immeubles, créant son propre design urbain. Dans la série des Néons, réalisée 1969, elle fait intervenir une double exposition.

We were Five - Musée Réattu Arles - Barbara Crane, Neon series, 1969. Photo "En revenant de l'expo !"
We were Five – Musée Réattu Arles – Barbara Crane, Neon series, 1969. Photo « En revenant de l’expo ! »

Une première image de Néon est enregistrée sur laquelle vient, se superposer ensuite un portrait. Elle insiste sur sa recherche constante de la forme et de l’abstraction, mais souligne aussi son intérêt pour l’humain. Dans les années 70, elle commence à photographier en couleur, en particulier avec le polaroid, réalisant lors d’un séjour prolongé à Tucson, une série de polacolors grands formats.

Barbara Crane On the Fence Series , Tucson AZ 1980 Polacolor 2, Type 808 photograph © Barbara Crane
Barbara Crane On the Fence Series , Tucson AZ 1980 Polacolor 2, Type 808 photograph © Barbara Crane

L’exposition que propose le musée Réattu a été conçue pour permettre à un large public de découvrir tout un pan de l’histoire de la photographie américaine relativement peu présenté en France. Au fil des images réalisées par ceux qui furent, étudiants, puis à leur tour professeurs, c’est une invitation que le musée Réattu propose pour comprendre l’importance et l’intérêt de l’Institute of Design, de la revue Aperture et de ce que l’on appelle « l’école de Chicago ».

Cinq photographes choisis par Aaron Siskind et Minor White

En 1961, le photographe Minor White publie dans la revue Aperture, dont il est co-fondateur, les portfolios de cinq étudiants fraîchement diplômés de l’Institute of Design. Il s’agit de Joseph Jachna, Kenneth Josephson, Ray K.Metzker, Joseph Sterling et Charles Swedlund. Tous ont été sélectionnés par Aaron Siskind, professeur à l’Institute of Design, en accord avec Minor White. Le but de cette publication est de présenter le travail de ces étudiants à un moment où l’école, grâce à Harry Callahan et Aaron Siskind, devient de plus en plus connue. Minor White et Arthur Siegel rédigent une introduction, la maquette quant à elle est réalisée par Edward Bedno.

Ces cinq portfolios se composent d’une série de 5 à 10 photographies qui seront présentées au Musée Réattu, accompagnées d’une présentation plus ou moins détaillée et rédigée par chacun des étudiants. Ces textes sont d’un très grand intérêt et ont été traduits en français par les soins du Musée Réattu. Ils commentent le thème des images choisies pour la publication et constituent leur mémoire de fin d’année.
On peut citer dans l’ordre de la publication :
– Kenneth Josephson, An exploration of the
Multiple Image
– Joseph Sterling, The Teen-Ager
– Charles Swedlund, The Search for Form : Studies of the Human Figure
– Ray K. Metzker, My camera and I in the loop
– Joseph Jachna, Water

Par la suite, ces photographes vont devenir eux-mêmes professeurs et influenceront durablement l’enseignement de la photographie aux États-Unis. Quant à leur travail personnel, il fera et continue à faire l’objet de très nombreuses expositions. C’est grâce à des prêts exceptionnels d’institutions, de musées, de galeries et de collectionneurs privés que le musée Réattu pourra présenter les photographies de ces jeunes photographes publiées dans ce volume 9, numéro 2 de la revue Aperture.

L’Institute of Design et la revue Aperture

Afin de replacer ces images dans le contexte de l’enseignement tel qu’il était pratiqué à Chicago, l’exposition proposera en ouverture une sélection de photographies réalisées par les professeurs qui enseignaient à l’époque et qui ont fait vivre l’Institute of Design. En premier lieu, son créateur, László Moholy-Nagy mais aussi Arthur Siegel, Nathan Lerner, Georgy Kepes, Harry Callahan, Aaron Siskind. En parallèle, des documents, textes, photographies d’archives, viendront éclairer la naissance et les premières années de la création de la revue Aperture dont on ignore bien souvent l’origine. C’est au cours d’une conférence organisée à Aspen, à l’automne 1951, qu’est née l’idée d’une publication sérieuse et documentée sur la photographie. Cette conférence qui s’est tenue pendant toute une semaine, rassemblait critiques, photographes, parmi lesquels Berenice Abbot, Ansel Adams, Melton Ferris, Dorothea Lange, Barbara Morgan, Nancy et Beaumont Newhall et surtout Minor White, qui en sera un des co-fondateurs. Tout en enseignant dès 1955, la photographie au Rochester Institute of Technology, il en assurera la rédaction, quasiment jusqu’à sa mort, en 1976. C’est à San Francisco que le premier numéro du journal trimestriel Aperture consacré à la photographie créative sera lancé en 1952.

L’École de Chicago et ses images

L’enseignement de l’Institute of Design a évolué au fil des années mais tous les professeurs qui se sont succédés ont eu une influence fondamentale sur un grand nombre de photographes. László Moholy-Nagy, Aaron Siskind, Harry Callahan sont parmi les plus connus mais il y en a bien d’autres encore à découvrir et plus particulièrement les cinq étudiants présentés au musée Réattu. Après leur sortie de l’école, chacun d’entre eux a suivi son chemin et Chicago a continué à faire l’objet de nombreuses et fantastiques images où coulent toujours dans leurs veines l’esprit du Bauhaus et de l’Institute of Design. Ces 5 photographes, amis, se sont désignés comme le groupe des 5 en référence à la publication d’Aperture. Par la suite dans les années 1980-1990, une exposition s’est tenue à Chicago intitulée «Together Again». Son objet était de réunir à nouveau ce groupe informel de 5 photographes et d’y ajouter Yasuhiro Ishimoto proche du groupe et étudiants de l’Institute of Design. Une sélection d’images de ce dernier sera exposée avec celles plus récentes de ses « cinq amis » afin de mettre en lumière les traits fondamentaux qui caractérisent ce qu’on appelle « l’École de Chicago ».

Enfin, pour terminer le parcours, un hommage particulier sera rendu à une femme photographe, Barbara Crane, qui fut élève d’Aaron Siskind à l’Institute of Design. Barbara Crane a fêté l’an passé ses 90 ans. Mère de trois enfants et séparée de son mari, elle n’a jamais cessé de photographier et continue encore à exercer ce métier qui a été celui de toute une vie. Elle a été également professeur à l’Institute of Design puis à l’Art Institute. « J’ai besoin de travailler pour être heureuse et j’ai toujours passionnément aimé faire des images » affirmait-elle récemment.

Françoise Paviot

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