mardi 2 juin 2020

Margret Hoppe – Südwall à la Friche la Belle de Mai, Marseille


Du 14 mars au 19 avril 2020, la photographe Margret Hoppe devait présenter « Südwall (Le mur de la Méditerranée) » dans la Salle des Machines à la Friche la Belle de Mai.

Important : L’exposition devrait être prolongée jusqu’au 14 juin

Il peut paraître surprenant de rendre compte d’une exposition dont l’ouverture a été suspendue quelques heures avant son vernissage…

Néanmoins, il n’est pas sans intérêt de le faire. Cela permet d’évoquer l’important travail réalisé à Marseille par cette artiste photographe allemande. Le catalogue publié par Spector Books à l’occasion de l’exposition témoignage également de cette recherche.

La photographie documentaire de Margret Hoppe s’attache souvent à l’architecture et aux lieux marqués par l’histoire, la politique et l’idéologie.

Cette exposition à la Friche est l’aboutissement de plusieurs résidences de recherche commencées en 2017 au Garage Photographie avec le soutien du Goethe-Institut de Marseille.

Arrivée sans intention précise, Margret Hoppe découvre lors de son premier séjour au Garage Photographie, situé à proximité de la Calanque de Morgiou, les traces de la présence militaire des Allemands à travers les restes des bunkers dans le paysage marseillais. Ces fortifications dont l’existence est peu connue en Allemagne, contrairement à celle du Mur de l’Atlantique, constituent son premier sujet de recherche.


L’exil à Sanary-sur-mer de plusieurs artistes et écrivains qui ont fui l’Allemagne dans les années 30, l’internement de certain d’entre eux au Camp des Milles et l’action de Varian Fry et de l’Emergency Rescue Committee font émerger l’idée d’un travail plus intime sur leurs lieux de résidence…

Sans présence humaine, les photographies de Margret Hoppe ont été prises dans la lumière douce du matin. Citant Peter Hartling, dans un texte pour le catalogue, Barbara Hofmann-Johnson écrit « “La sphère aérienne qui dote d’une dimension métaphorique les paysages de l’exil et de la migration” imprègne pourrait-on dire la série de photographies Südwall de Margret Hoppe ».

L’accrochage s’articule autour de ces deux séries.

Südwall

Les photographies du Südwall occupent les murs autour de la Salle des Machines.
De grands formats en impression « Dos Bleu » s’imposent avec puissance face au regardeur.

Un bref texte accompagne cette série :

« Peu après l’invasion du sud de la France par les troupes allemandes, en février 1943, fut érigé le Südwall (« mur de la Méditerranée »), sous la désignation AOK 19, le long de la côte méditerranéenne. Il s’étendait de la frontière italienne à la frontière espagnole et était constitué de sept secteurs de défense. Le Südwall a été construit en préparation d’un débarquement des Alliés sur la côte méditerranéenne française. Le secteur 19 KVA E / 244 ID correspond à celui autour de Marseille, dans lequel on trouve encore aujourd’hui des vestiges de bunkers ».

Chaque image prise dans les Îles du Frioul, sur le chemin des Goudes, dans le parc des Baumettes, à l’Estaque, sur l’Avenue du Prado et au Parc Borély est accompagnée de ses coordonnées GPS.

Le vaste panorama photographié depuis le boulevard Alexandre Delabre aux Goudes est astucieusement accroché en deux parties qui tapissent le mur du fond de la Salle des Machines séparé par la cimaise placée au milieu de l’espace d’exposition.

Le paysage du Cap Croisette et de l’Île Maïre vu depuis l’Anse de la Maronaise, et où l’on peine à identifier une trace du Südwall, est curieusement affiché en deux impressions asymétriques.

Outre les dimensions qu’il autorise, le choix d’impression « Dos Bleu » évite tout verre de protection et élimine les reflets et effets de miroirs habituels et souvent insupportables dans cet espace d’exposition.

Sanary-sur-Mer

Accrochée sur la cimaise qui sépare la Salle des Machines, la série plus intime sur les lieux d’exils est exposée, dans la majorité des cas, sous la forme de triptyques assemblés en deux cadres.

Un texte concis évoque sobrement les artistes et écrivains qui y ont vécu :

« Depuis 1930, des écrivains et artistes qui vivaient en exil se retrouvaient à Sanary-sur-Mer. Bertolt Brecht, Thomas Mann, Franz Werfel et Lion Feuchtwanger y résidèrent pour quelques semaines ou plusieurs années. L’un des premiers habitants de Sanary fut Aldous Huxley, qui y rédigea son roman « Le Meilleur des mondes ». Lorsque le régime de Vichy s’installa jusqu’au Sud de la France, Lion Feuchtwanger et d’autres artistes qui séjournaient dans les environs de Marseille furent incarcérés au camp de travail des Milles. Avec l’aide de l’Américain Varian Fry et de l’Emergency Rescue Committee (« Comité de sauvetage d’urgence »), plus de 2200 personnes persécutées purent fuir Marseille entre 1940 et 1941 ».

Les photographies sont accompagnées d’une légende qui précise le nom de l’artiste, le lieu et les dates où il l’a occupé et éventuellement le titre de l’œuvre qui y a été réalisée.
On regrette ici les verres de protection qui ne sont pas traités antireflets.

Les deux séries photographiques de Margret Hoppe sont complétées par une vitrine où elle présente un ensemble graphique de textes imprimés en blanc sur fond noir. Ils ont été relevés au dos de certains tirages que l’artiste a consultés au cours de ses recherches dans les archives de la Ville.

Margret Hoppe propose ainsi une lecture des commentaires assez abrupts de ces images. Ils relatent le dynamitage du port, quelques épisodes de la libération de Marseille et la situation des prisonniers allemands en 1944. Ces photos sont majoritairement estampillées « Released for Publication Bureau of Public Relations War Department. Washington ».

« Südwall (Le mur de la Méditerranée) » offre un regard singulier sur les traces laissées par l’armée allemande dans le paysage marseillais qui nous oblige à les reconsidérer. En effet, quand on en connaît l’existence, il est habituel que l’on passe à côté de ces constructions dans une relative indifférence… Nombreux sont ceux qui ignorent ces vestiges de l’architecture militaire à Marseille. Il n’est pas certain qu’ils en remarquent la présence ou qu’ils les associent à l’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale…

La série sur les lieux d’exil, notamment à Sanary-sur-mer, est une vraie découverte. En effet, on retient généralement de l’action de Varian Fry et de l’Emergency Rescue Committee le passage par Marseille d’artistes liés au surréalisme et parfois l’hébergement de certains autour de Breton à la Villa Air Bel… Le Musée Cantini s’en est souvent fait l’écho.
L’exil d’écrivains et d’artistes allemands tels que Bertolt Brecht, Thomas Mann, Franz Werfel et Lion Feuchtwanger à Sanary, dans les années 1930, est certainement beaucoup moins connu du public. Qui sait qu’Aldous Huxley y rédigea son roman Le Meilleur des mondes ?

Du Camp des Milles, on retient généralement l’internement de Max Ernst et Hans Bellmer. On sait beaucoup moins que l’écrivain Lion Feuchtwanger qui y a écrit un récit autobiographique, Le Diable en France, où il retrace sa captivité en 1940…

Il est regrettable que l’exposition « Südwall (Le mur de la Méditerranée) » n’ait été visible que quelques heures avant son vernissage.

Il en reste heureusement un catalogue aux Éditions Spector Books. L’ensemble des photographies de l’exposition y est reproduit avec un texte de Barbara Hofmann-Johnson. La mise en page est la conception graphique sont signées de Margret Hoppe, William Guidarini, directeur artistique du Garage Photographie.

Le commissariat de l’exposition est assuré par Laura Serani.
« Südwall (Le mur de la Méditerranée) » est une proposition du Goethe-Institut et le Garage Photographie.

À lire, ci-dessous, le texte d’intention de Margret Hoppe et quelques repères biographiques. Ces documents sont extraits du dossier de presse.

En savoir plus :
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Südwall (Le mur de la Méditerranée) par Margret Hoppe

S’étirant sur la côte autour de Marseille, de la frontière italienne jusqu’en Espagne, le « Südwall » (Mur de la Méditerranée) a été construit pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il servait à la Wehrmacht allemande, qui occupait le territoire depuis 1943, de poste de défense contre les forces alliées. Aujourd’hui encore, on trouve des restes de bunkers, de fortifications et de stands de tir dans la ville de Marseille, le long des Calanques et de ses falaises blanches et sur les îles des environs, comme les Îles de Frioul.

L’histoire du Südwall est peu connue, contrairement à celle des bunkers en Bretagne ou en Normandie. Pour ma série, je photographie ces bunkers qui, par leur matérialité et la couleur du ciment, semblent presque s’intégrer dans le paysage rocheux du littoral. Les images des bunkers sont accompagnées par des prises de vue de plantes et des falaises des Calanques. C’est la côte elle-même qui prend la forme d’un mur ou d’un poste de défense qui maintient la mer à distance de l’arrière-pays. Dans ce sens, le mot « Südwall » (littéralement « mur du Sud ») évoque non seulement les fortifications de la guerre, mais aussi les rochers et les paysages de la côte méditerranéenne.

Le Südwall était, et il est toujours, le symbole d’une histoire complexe qu’ont vécue et subie la France et l‘Allemagne jusqu’à la catastrophe des deux guerres mondiales. Cette ligne de défense est un lieu qui nous rappelle que l’Europe, telle que nous la connaissons aujourd’hui, est le fruit d’un long chemin, marqué par de nombreux conflits. Cette union pacifique de différents pays qui se soutiennent mutuellement ne va pas de soi. Au contraire, il s’agit d’une construction à nouveau fragile.

Lors de mon travail et mes recherches autour du Südwall, j’ai également découvert l’histoire de Marseille en tant que ville de l’exil. Par sa localisation en bord de mer, Marseille était un lieu de rassemblement pour les exilés qui cherchaient à quitter l’Europe par bateau afin de trouver refuge en Amérique du Sud ou du Nord. Varian Fry, un journaliste américain missionné par l’Emergency Rescue Committee, a aidé des artistes et intellectuels persécutés par les nationaux-socialistes à quitter la France. Il a installé son bureau en 1940 dans l’Hôtel Splendide – à l’époque le lieu d’accueil pour toute personne qui devait urgemment quitter le pays. Il a caché jusqu’en 1941 des personnes à différents endroits de la ville et leur a permis de partir – parmi eux Anna Seghers, la famille Mann, Hannah Arendt ou bien la famille Werfel-Mahler.

Ma série de photos du Südwall géographique et de ses traces architecturales dans le paysage se trouve donc complétée par une autre recherche portant sur les traces de l’histoire des exilés à Marseille. J’ai suivi les traces de Varian Fry et j’ai photographié les maisons à Sanary-sur-Mer où de nombreux exilés logeaient. Ici se fait le lien avec le Camp Les Milles, lieu d’internement de Lion Feuchtwanger et d’artistes plasticiens comme Karl Bodek qui ont peint les murs du réfectoire pendant leur détention. La série sur les lieux d’exil fait écho à celle sur le Südwall, la période et le thème correspondent – mais c’est l’Histoire franco-allemande, et par là même l’Histoire conflictuelle de l’Europe, qui fait le lien.

Margret Hoppe

Margret Hoppe – Repères biographiques

Margret Hoppe (née en 1981 à Greiz) vit et travaille comme artiste à Leipzig. Elle a étudié la photographie à la Hochschule für Grafik und Buchkunst de Leipzig et à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Elle a obtenu en 2014 le prix artistique de la Sachsen Bank et en 2007 le prix doté pour la photographie documentaire de la Wüstenrot Stiftung. Parmi ses publications, Die verschwundenen Bilder (« Les images disparues », 2007) et Das Versprechen der Moderne (« La promesse de la modernité », 2015).

Prix / Distinctions / Bourses / Résidences

2018-2020 Résidence du travail à Marseille en coopération avec le Goethe-Institut, Le Garage
Photographie et La Collection Regard Berlin
2017 Bourse du travail de la Fondation culturelle d’État libre de Saxe
2018 Bourse d’Institute pour de relations internationales (ifa) pour le projet d’exposition
« Reflective Architecture » en Inde
2014/2015 Prix Artistique du Banque Saxe
2010 Bourse de la Fondation culturelle d’État libre de Saxe pour le Cité des Arts Paris
2009 « Marion-Ermer-Preis »
2007/2008 Prix d’encouragement de la Fondation Wüstenrot pour la photographie
documentaire « gute aussichten – junge deutsche fotografie »

Expositions (sélection)

2019 « Unterbelichtete Moderne », Goethe-Institut Lyon
2019 « Unterbelichtete Moderne », Parrotta Contemporary Art, Cologne, Bonn
2019 « Visionen der Moderne heute », Museum für Fotografie Braunschweig
2019 « Recontres de la Photographie », Fotohaus Arles
2018 « Archite(x)tures », Collection Regard, Berlin
2018 « Immer Ärger mit den Großeltern », Kunsthaus Dresde
2017 « Ja, was will sie denn, die Architekturfotografie », Architekturschaufenster Karlsruhe
2016 « Ende vom Lied » Künstlerhaus Bethanien, Berlin
« Dokumente des Vergänglichen », Goethe-Institut Paris
2015 « Der Dritte Blick / Fotografische Positionen einer Umbruchgeneration » (G), Willy Brandt Haus, Berlin
« Reflective Architecture », Mill Owner’s Association, Ahmedabad, Indien
2014/2015 « Das Versprechen der Moderne », Kunstpreis der Sachsen Bank / Prix artistique du Banque
Saxe, Museum der Bildenden Künste, Leipzig
2014 « Was war und was ist », Folkwang Museum Essen
2013 « Aprés une architecture », Spinnerei Archiv massiv, Leipzig
2012 « Erinnerte Abwesenheit », Kunstverein Gera
2011 « LEIPZIG-FOTOGRAFIE seit 1839«, Museum der Bildenden Künste, Leipzig
2010 « (After)Images of the City », Protok, Center for Visual Communication, Banja Luka, Bosnie-
Herzégovine
« Silent Revolution – Painting and Photography from Leipzig », Kerava Kunstmuseum, Finnland
2009 «60-40-20 Kunst in Leipzig seit 1949 », Museum der Bildenden Künste Leipzig
«Collected Fragments », The Wende Museum, Los Angeles, USA
2008 « gute aussichten », Deichtorhallen Hamburg
« Vertrautes Terrain », Zentrum für Kunst und Medientechnologie, Karlsruhe

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