lundi 21 septembre 2020

Wilfrid Almendra – So Much Depends Upon a Red Wheel Barrow – Atlantis à Marseille


Jusqu’au 28 novembre 2020, Wilfrid Almendra présente « So Much Depends Upon a Red Wheel Barrow », dernière exposition proposée par Atlantis au 2 rue du Chevalier Roze à Marseille.

Le vernissage de cette première exposition personnelle de l’artiste à Marseille a sans aucun doute été un des événements majeurs du week-end inaugural du 12e Printemps de l’Art Contemporain à Marseille et du programme Les Parallèles du Sud de Manifesta.

Pour « So Much Depends Upon a Red Wheel Barrow », Wilfrid Almendra utilise avec maestria les locaux qu’occupe Atlantis à quelques pas de son ancien atelier. S’il laisse les murs dans leur état, jouant habilement des craquelures, soulèvements, traces et tâches diverses, il n’hésite pas à gonfler les frêles piliers métalliques entre les deux premières salles, les transformant en colonnes plus robustes avec un enduit qui s’écaille au sol. Un plus loin, il applique le même traitement à l’évacuation des toilettes de l’étage qui traverse le plafond…

Wilfrid Almendra - Martyr, 2020 - « So much depends upon a red wheelbarrow » - Atlantis, PAC 2020 Marseille
Wilfrid Almendra – Martyr, 2020. Bois, acier, plaque ondulée polyester, téflon, sili-cone, ficelle, cuir, sangle, verre, mousse expansive, acier galvanisé, aluminium, cuivre, peinture, néon. 350 x 172 x 25 cm – « So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

Plusieurs constructions précaires ponctuent le parcours de l’exposition (Martyr, Pierre, Ginette 2020). Entre jardins ouvriers espaces urbains abandonnés et discrètement occupés ou morceaux d’architecture pavillonnaire délaissés, Wilfrid Almendra plante un étrange décor à la fois familier et bizarre où la végétation semble chétive et malingre (Jean, 2014).

Wilfrid Almendra - Jean, 2014 - « So much depends upon a red wheelbarrow » - Atlantis, PAC 2020 Marseille
Wilfrid Almendra – Jean, 2014. Acier, béton,inox, silicone, verre, tôle ondulée gal-vanisée, peinture, plantes, terre. 114 x 60 x 28 cm. – « So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

Ces sculptures singulières paraissent simultanément réelles, oniriques et conceptuelles. On ne sait trop où l’on est. Où peut-on mettre les pieds ?

Wilfrid Almendra - Pierre, 2020 - « So much depends upon a red wheelbarrow » - Atlantis, PAC 2020 Marseille
Wilfrid Almendra – Pierre, 2020. Tôle ondulée galvanisée, granite, acier, peinture silicone. 172 x 75 x 30 cm
« So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

Les perspectives sont troublantes et boiteuses. Les cheminements s’entremêlent… Il y a toujours de l’intranquillité chez Wilfrid Almendra.

Wilfrid Almendra - Ginette, 2020 - « So much depends upon a red wheelbarrow » - Atlantis, PAC 2020 Marseille
Wilfrid Almendra – Ginette, 2020. Tôle ondulée galvanisée, fonte d’aluminium,silicone, cuivre, plumes de Paon. 172 x 110 x 90 cm – « So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

Dans cet univers, on découvre peu à peu les traces d’une présence humaine… D’abord une paire de chaussures (Shoes, 2019), puis un débardeur (Marcel, 2020), un pantalon (Trousers, 2020) et enfin une chaussette (Sock, 2020). Dans une poche du jean blanc, on remarque une boîte de paracétamol.

Ces vêtements intriguent. À qui appartiennent-ils ? Pourquoi sont-ils là ? Comment interpréter leur présence ?… L’énigme s’éclaircit un peu ou elle s’embrouille complètement à la lecture de la fiche de salle quand on comprend que ces « fringues » sont des sculptures en fonte d’aluminium peintes… L’artiste y est évidemment pour quelque chose ! Mais est-ce si sûr ?…

Wilfrid Almendra - « So much depends upon a red wheelbarrow » - Atlantis, PAC 2020 Marseille
Wilfrid Almendra – « So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

Son portrait aux yeux de paon (12 Years Later, 2020) n’est-il pas plein de vide ? Ne se masque-t-il pas derrière son contour qui multiplie les minutieux traits de crayon sans laisser paraître aucun trait de son visage ?

Wilfrid Almendra - 12 Years Later, 2020 - « So much depends upon a red wheelbarrow » - Atlantis, PAC 2020 Marseille
Wilfrid Almendra – 12 Years Later, 2020. Crayon, plumes de Paon, fil à coudre. 70 x 55 x 3 cm
« So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

Certaines matières sont déroutantes et équivoques… Ainsi le gel visqueux du silicone qui semble soutenir Ginette (2020) coule entre les joints de l’opus incertum en pierre de Bavière. Celui-ci constitue le corps de So Much Depends Upon a Red Wheelbarrow (2020), pièce troublante qui partage son titre avec l’exposition…

Wilfrid Almendra - So Much Depends Upon a Red Wheelbarrow, 2020 - « So much depends upon a red wheelbarrow » - Atlantis, PAC 2020 Marseille
Wilfrid Almendra – So Much Depends Upon a Red Wheelbarrow, 2020. Bois, silicone, ciment, pierres de Bavière. 1252 x 152 x 12 cm – « So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

Quand on atteint la fin du parcours en cul-de-sac et que l’on se retourne comment ne pas voir dans les deux branches de ce chemin pavé, la suggestion d’un entrejambe ?

Wilfrid Almendra - So Much Depends Upon a Red Wheelbarrow, 2020 - « So much depends upon a red wheelbarrow » - Atlantis, PAC 2020 Marseille
Wilfrid Almendra – So Much Depends Upon a Red Wheelbarrow, 2020. Bois, silicone, ciment, pierres de Bavière. 1252 x 152 x 12 cm – « So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

Il y a certainement de l’intime dans cette « Red Wheelbarrow / Brouette rouge », mais il y a aussi beaucoup de pudeur et de réserve dans ce que nous offre Wilfrid Almendra.

L’exposition laisse beaucoup d’espace au visiteur. Au-delà des enjeux pour l’artiste et pour le commissaire (voir ci-dessous), celles et ceux qui déambulent dans « So Much Depends Upon a Red Wheel Barrow » ont la totale liberté d’y projeter ce qu’ils/elles souhaitent et d’y construire les histoires qui les habitent…

Toutefois, Cédric Fauq qui assure le commissariat propose, dans son texte de présentation, quelques pistes au regardeur de l’exposition :

« (…)où les personnages qui l’habitent et ce qu’ils portent d’idéologies, luttes et maux se dérobent toujours à nos yeux. Il faut s’accroupir, se mettre sur la pointe des pieds, se pencher, pour comprendre le rapport que Wilfrid établi entre ses sculptures et ce qui les traversent de poésie et politique. Ou plutôt, ce sont dans ces mouvements mêmes que se trouve l’une des clefs de compréhension de l’exposition. S’il y a beaucoup d’impasses, des équilibres bancals et des choses qui ne veulent pas se dire et se montrer, c’est bien pour transformer le regardeur en voyeur (dans le sens pervers du terme) ».

La lecture du court poème de William Carlos Williams, auquel l’exposition emprunte son titre, pourrait certainement éclairer quelques visiteurs :

So much depends
upon

a red wheel
barrow

glazed with rain
water

beside the white
chickens

Que de choses dépendent
d’

une rouge brou-
ette

vernie par l’eau
de pluie

à côté de blancs
poulets.

La majorité des pièces de « So Much Depends Upon a Red Wheel Barrow » ont été réalisées pour l’exposition. Quelques-unes ont été présentées en 2019 dans « VLZ 310 later », à la National Gallery de Sofia, Bulgarie. Jean (2014) œuvre la plus ancienne de ce projet est qualifiée par Cédric Fauq comme « la pièce matricielle » de cette exposition.

Les interrogations autour des enjeux symboliques, psychologiques, politiques ou physiques du concept de maison et de jardin sont toujours présentes chez Wilfrid Almendra. Ceux qui méconnaissent son travail consulteront avec profit son dossier sur documentsdartistes.org. Même s’il date un peu, le portrait que lui consacrait l’Atelier A sur Arte, en 2014, reste disponible et il peut offrir quelques repères utiles.

Si Wilfrid Almendra vit et travaille à Marseille depuis longtemps, « So Much Depends Upon a Red Wheel Barrow » est présentée comme sa première exposition personnelle à Marseille…
En effet, s’il est actif dans l’hexagone et à l’internationale, sa présence dans la région a été assez discrète ces dernières années. En 2019, Nicolas Bourriaud l’avait invité à produire une sculpture spécialement pour 100 artistes dans la ville qui accompagnait l’inauguration du MO.CO. à Montpellier. Sandra Patron l’avait également exposé dans son dernier accrochage des collections au Mrac (Sérignan), avec une installation réalisée en collaboration avec Nick Devereux. En 2017, à l’occasion d’Art-O-Rama, Wilfrid Almendra avait montré une importante installation produite lors d’une résidence dans les plantations de la Compagnie Fruitière au Cameroun.

Wilfrid Almendra – « So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

On se souvient également de ses collaborations avec des artistes invités à Adélaïde dans « l’espace d’échange et d’expérimentation » qui était aussi son atelier (Mahalia Kohnke-jehl et Thomas Teurlai en 2019, Nick Devereux, Hanna Tuulikki, Rachel Maclean et Nick Oberthaler en 2018, Madison Bycroft puis Alberto García del Castillo & Steev Lemercier en 2017).

« So Much Depends Upon a Red Wheelbarrow » est une exposition indispensable de cette rentrée 2020 à Marseille et dans la région. Un passage s’impose par Atlantis !

À lire, ci-dessous, le texte de Cédric Fauq, commissaire de l’exposition.

En savoir plus :
Sur documentsdartistes.org : des enregistrements sonores du texte de l’exposition, un poème de William Carlos Williams, et des extraits du livre Radical Gardening: Politics, Idealism & Rebellion in the Garden (2011) de George McKay
Wilfrid Almendra sur documentsdartistes.org
Le site de Wilfrid Almendra
Wilfrid Almendra sur le site de la galerie Bugada & Cargnel

Wilfrid Almendra – « So Much Depends Upon a Red Wheel Barrow »- Texte de l’exposition par Cédric Fauq

Il y a toujours des plantes chez Wilfrid Almendra ; dans des états bien différents. Jean (2014), la pièce matricielle de l’exposition So Much Depends Upon a Red Wheel Barrow (titre tiré d’un poème de William Carlos Williams, poète américain aux origines portoricaines, françaises et anglaises), peut être considérée comme une serre pour mauvaises herbes. Peut-être, aussi, un refuge, pour elles qui sont souvent catégorisées comme nuisibles. Dans son nouvel atelier, mon œil s’est aussi très vite orienté vers un chiendent qui s’infiltrait par une fenêtre encastrée au plafond.

Wilfrid Almendra - Jean, 2014 - « So much depends upon a red wheelbarrow » - Atlantis, PAC 2020 Marseille
Wilfrid Almendra – Jean, 2014 – « So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

En m’arrêtant sur celle-ci, je me suis demandé si la mauvaise herbe arrêtait d’être mauvaise, si elle était domestiquée, à partir du moment où on la mettait sous verre. Mais la serre fragile créée par Wilfrid n’a rien d’une cage. D’ailleurs, sa résidence permanente est un jardin dans l’Isère. Elle est seulement ici installée au mur temporairement. Il faut, en plus de cela, se pencher sur une balustrade pour s’en approcher ; et malgré les fentes et ouvertures qui laissent apercevoir les ors et les saphirs de Jean, le verre cathédral ne permet pas de capturer l’herbe, qui échappe aux regards qui la magnifieraient et en feraient l’objet d’un spectacle.

C’est là toute la difficulté d’écrire sur cette exposition, où les personnages qui l’habitent et ce qu’ils portent d’idéologies, luttes et maux se dérobent toujours à nos yeux. Il faut s’accroupir, se mettre sur la pointe des pieds, se pencher, pour comprendre le rapport que Wilfrid établi entre ses sculptures et ce qui les traversent de poésie et politique. Ou plutôt, ce sont dans ces mouvements mêmes que se trouve l’une des clefs de compréhension de l’exposition. S’il y a beaucoup d’impasses, des équilibres bancals et des choses qui ne veulent pas se dire et se montrer, c’est bien pour transformer le regardeur en voyeur (dans le sens pervers du terme).

Alors les orifices, les fentes, les reflets, sont autant d’obstacles auxquels se frotter, et à emprunter, au même titre que ce bout de,…. chemin pavé qui s’offre comme un runway à sculptures dont les joints se nourrissent d’une matière visqueuse, semence semi-organique dont la réapparition à deux endroits de l’exposition – à la fois comme liquide découlant des sculptures et jouant le rôle de béquille -, mélange qui pourrait être de sueur et de sperme, insinue la présence de tout un réseau souterrain qui viendrait irriguer l’exposition, ses sculptures et son espace -jusqu’aux néons – d’une certaine énergie. Même les colonnes de l’espace se sont gonflées.

Mais énergie = effort. Dans la poche du pantalon qui appartiendrait à ce corps dénudé qui se dérobe, toujours, à notre regard, se trouve une boîte de Doliprane. Si So Much Depends Upon a Red Wheel Barrow est imprégné d’une force et forme de résistance, qui s’incarne notamment dans l’usage de la tôle, les architectures précaires qui menacent de flancher communiquent une fatigue. C’est aussi ce que dit le Martyr (2020), qui accueille et défie au palier de l’exposition, dont le corps est criblé des traces d’un travail passé, effectué dans l’espace du nouvel atelier de Wilfrid qui était, auparavant, un atelier de fabrication de meuble (on appelle martyr un élément placé entre un outil et le matériau à travailler. C’est une surface qui est littéralement sacrifiée). Et ce sont d’ailleurs les traces du martyr qui nous font regarder les murs différemment, plus spécifiquement cette ligne bleue – déjà présente avant l’exposition – qui court sur une peinture brûlée et qui se matérialise, un peu plus loin, en chaussette sale.

Wilfrid Almendra - Martyr, 2020 - « So much depends upon a red wheelbarrow » - Atlantis, PAC 2020 Marseille
Wilfrid Almendra – Martyr, 2020 – « So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

Alors se dessine une érotique de la précarité – pour ne pas dire une érotique du précaire – qui vient aussi questionner la relation entre travail artistique et travail ouvrier (parallèle qui se cristallise dans les chaussures tâchées de peinture, mais quelle peinture ? Où est-elle ?). Cet érotisme, néanmoins, nous est toujours dénié. Comme les mauvaises herbes de Jean se refusent à nous, le corps de l’artiste-ouvrier, suant au point de nous donner soif, nous échappe. Les plumes de paon servent-elles alors à faire diversion ?

pour Wilfrid, de Cédric

Wilfrid Almendra - Shoes, 2019 - « So much depends upon a red wheelbarrow » - Atlantis, PAC 2020 Marseille
Wilfrid Almendra – Shoes, 2019 – « So much depends upon a red wheelbarrow » – Atlantis, PAC 2020 Marseille

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