mardi 21 septembre 2021

Katia Kameli – Elle a allumé le vif du passé au Frac Paca à Marseille


Jusqu’au 19 septembre 2021, le Frac accueille Katia Kameli pour « Elle a allumé le vif du passé » une proposition qui se déploie sur les deux plateaux d’exposition.

Pour ce projet dont le commissariat est assuré par Eva Barois de Caevel, l’artiste franco-algérienne présente Le Roman algérien, un ensemble de trois films qui interrogent l’histoire de l’Algérie et la mémoire des femmes et des hommes à partir d’une collection d’images vendues dans un kiosque nomade à proximité de la Grande Poste d’Alger. Au premier plateau du Frac, Katia Kameli a choisi de montrer les trois chapitres de son Roman algérien sous la forme d’une installation qui s’inspire du dispositif expérimenté à la Kunsthalle de Münster à l’automne 2019.

Au second plateau, Katia Kameli présente Stream of Stories, une exploration des origines orientales des fables de La Fontaine depuis d’Inde, l’Iran, le Maroc jusqu’en France. Ce travail de recherche s’est enrichi au fil des années de plusieurs chapitres en passant par des expositions d’abord à Boden en Suède, puis à Tourcoing, Glasgow, Paris, Rennes, Rabat avant d’arriver à Marseille.

A priori, l’articulation entre les deux propositions n’est pas flagrante… C’est certainement dans l’approche singulière avec laquelle la plasticienne et réalisatrice aborde ses sujets qu’il faut trouver les liens entre Le Roman algérien et Stream of Stories. « Ni historienne, ni archiviste, ni chercheuse, mais tout cela à la fois, Katia Kameli se veut avant tout “traductrice”, en quête de nuances et de non-dits » écrit très justement Roxana Azimi dans sa chronique pour Le Monde. Le portrait que lui consacrait l’Atelier A sur Arte, en mars 2019, présente également quelques clés intéressantes sur son travail.

Le Roman algérien

À l’entrée du premier plateau, le visiteur se trouve face à un wallpaper réalisé à partir d’un cliché de la photojournaliste algérienne Louiza Ammi pris à Alger à la fin des années 1990. Titrée le 17 mars 1997, l’image montre un homme effrayé qui protège le visage d’une femme… Cette photographie évoque évidemment la décennie noire… mais on comprendra, après avoir vu les trois films du Roman algérien, les questions que fait surgir ce cliché.

Dans un entretien avec Eva Barois de Caevel pour Ce même monde, le magazine du Frac, Katia Kameli souligne :

« C’est une scène d’attentat, juste après une deuxième déflagration. Louiza a capté ce geste : geste de protection ? J’aime vraiment cette image, qui permet de commencer l’exposition par une interrogation : sur le regard qu’on pose sur les choses, sur ce qu’on est capable de voir, sur les situations où on va détourner le regard, plus globalement sur notre capacité à regarder. »

Sur son site, Katia Kameli résume ainsi le synopsis du premier chapitre du Roman algérien :

« Le film se déroule rue Larbi Ben M’Hidi, à Alger, où Farouk Azzoug et son fils tiennent un kiosque nomade où ils vendent de vieilles cartes postales et des reproductions d’archives photographiques. Le fond est composé d’images très variées, allant de la fin du 18e siècle jusqu’aux années 80. On peut y trouver des cartes postales originales, des scènes de genre ou d’architecture, des publicités art déco pour des compagnies ferroviaires, ou encore des reproductions photographiques de figures politiques importantes d’origine algérienne ou qui ont visité le pays. Cette collection éclectique – bien disposée sous plastique – fait écho à l’iconographie coloniale et post-coloniale. Elle semble classée aléatoirement mais autorise beaucoup d’associations, comme une sorte d’Atlas Mnemosyne algérien. Hors des images du kiosque on aperçoit la ville, et on peut entendre la voix de ses habitants, des historiens, des étudiants, des écrivains, qui expliquent leur lien avec ces images et à l’histoire de leur pays. »

Aux commentaires des passant·e·s se mêlent entre autres la voix de Samir Toumi, romancier et fondateur de La Baignoire expérience, lieu majeur de l’art contemporain à Alger au milieu des années 2010, et celle de Wassyla Tamzali, figure algérienne incontournable, autrice de En attendant Omar Gatlato : regards sur le cinéma algérien et créatrice des Ateliers Sauvages.

Dans son entretien avec Marie Richeux pour l’émission Par les temps qui courent sur France Culture, Katia Kameli souligne les enjeux de son travail et son regard sur l’image et l’histoire :

« Une image pour moi implique une lecture et donc, il y a comme pour n’importe quelle lecture, différentes manières de la redistribuer, de la narrer et de la décrire. Et puis, et une image est liée aussi à un contexte historique, à une situation, et à un choix qui a été fait pour opérer cette image, comme par exemple, le cadrage. C’est ce qui m’intéresse dans mon travail en tant que plasticienne. En ce qui concerne le terme de roman algérien, je fais effectivement référence à cette notion de roman national, mais que je raccroche à notre manière de lire l’histoire. Pour moi, l’histoire, c’est une notion un peu floue, parce qu’il y a toujours un narrateur derrière n’importe quelle histoire, et donc il y en a toujours une lecture particulière. En fait, mon travail consiste à savoir où on se situe, et de quelle manière on regarde l’histoire, ou une image. »

Construit comme une mise en abîme, le second chapitre est centré sur Marie José Mondzain, philosophe des images, née en Algérie. D’abord dans une salle de cinéma, puis dans son bureau face à une tablette, Mondzain regarde et analyse les séquences et les rushs du premier tournage. À plusieurs reprises, elle s’attarde sur les figures et les événements de l’histoire algérienne qui ne sont représentés sur aucune des images du kiosque.


Dans la présentation de ce chapitre, Katia Kameli accorde une attention particulière à la notion d’« invu » développée par la philosophe des images : « ce qui est en attente de sens dans le débat de la communauté »… Pour la cinéaste, « l’invu serait alors une sorte d’archive non exploitée qui attend le regard pour se déployer ».

Le dernier chapitre suit les pas de Marie José Mondzain à Alger devant le stand absent de Farouk Azzoug parti en vacances, puis au musée des Beaux Arts, à la recherche des peintures de son père. Plusieurs séquences entremêlent sa participation engagée aux manifestations du Hirak et des conversations avec Louiza Ammi à propos de son travail pendant la décennie noire…

Le montage plus épineux entrecroise des images d’archives et d’actualité, des entretiens, des réflexions de Marie José Mondzain, une analyse de La Nouba des femmes du mont Chenoua d’Assia Djebar par Ahmed Bedjaoui.

Ce troisième chapitre se termine avec la slameuse Ibtissem Hattali qui interprète la chanson écrite par Assia Djebar pour son film et à laquelle l’exposition emprunte son titre « Elle a allumé le vif du passé »…

Dans sa discussion avec Marie Richeux, Katia Kameli précise :

« Cette phrase « Elle a allumé le vif du passé » est polysémique, et c’est la raison pour laquelle elle m’intéresse. Elle renvoie à différentes choses, on peut la lire de différentes manières, et c’est justement ce que j’essaie de mettre en place dans mon travail d’analyse des images : allumer le vif du passé, c’est ce que j’essaie de faire et ce qu’on doit tous faire. En cela, je m’adresse aussi aux femmes algériennes, car c’est important qu’elles rallument le vif du passé, parce qu’on essaie trop souvent de leur prendre la parole. »
Plus loin dans la conversation, elle ajoute :  « Je pense clairement que, si les femmes ne reprennent pas leur place en Algérie, ce pays est voué à la faillite totale ».

Si les deux premiers films de ce Roman algérien sont fluides et passionnants, le troisième paraît plus complexe et ardu. Son écriture et son montage semblent moins fluides et le propos un peu « attrape tout ». Attribuée à une certaine fatigue à la sortie de l’exposition, cette impression s’est confirmée après avoir revu les trois films en ligne.

Le dispositif mis en place au Frac pour la projection du Roman algérien est irréprochable, on peut toutefois s’interroger sur la pertinence d’une telle installation. La relation aux images (position assise face à un écran) reste assez conventionnelle et n’offre guère de différences qualitatives avec une projection en salle, si ce n’est un confort plus spartiate…

Dans sa réponse à la question que lui pose à ce sujet Eva Barois de Caevel, Katia Kameli ne semble pas privilégier à tout prix ce type de présentation, même si elle ajoute : « Ce que j’aime cependant dans le dispositif d’exposition, comme ce sera le cas au Frac, c’est qu’on peut suivre la narration que j’ai mise en place, mais on n’y est pas contraint, on peut aussi décider de ne pas la suivre, on peut quitter la salle, on peut repenser cette narration physiquement ».

Stream of Stories

L’installation Stream of Stories, conçue spécifiquement pour l’espace du Frac, se développe sur la moitié gauche du second plateau, laissant de manière assez étrange et un peu déstabilisante un grand vide du côté de la terrasse…

Le visiteur est invité à tourner autour de trois cimaises couvertes d’un vert sombre et disposées en un long « Z » étiré. Il peut y découvrir un ensemble de masques, de textes, de sérigraphies, de fac-similés, de collages numériques et de vidéos qui explorent et questionnent les origines indiennes, persanes et arabes des fables de Jean de La Fontaine.

Le texte d’introduction résume brièvement les intentions de Katia Kameli. En conséquence, Stream of Stories exige une attention soutenue pour apprécier la richesse et les subtilités de cette recherche.

Ce travail complexe autour de la traduction, de l’intertextualité, de l’iconographie et surtout de la place des d’auteur·trice, créateur·trice et traducteur·trice a commencé à prendre forme avec l’exposition « Entry Prohibited to Foreigners » à Boden en 2015. Il s’est ensuite poursuivi sous diverses formes avec « What langage do you speak stranger? » à The Mosaic Rooms à Londres (2016), « Tous, des sangs-mêlés » au Mac Val (2017), « Stream of Stories, chapter 3 » au CCA à Glasgow (2017), puis au Frac Île-de-France (2018), à la Biennale de Rennes (2018) et à celle de Rabat (2019). Les liens, ci-dessus, renvoient aux présentations des différents chapitres de Stream of Stories sur le site de l’artiste. Leur lecture n’est pas inutile pour percevoir l’articulation de ce travail.

L’installation présentée à Marseille rassemble plusieurs éléments liés aux développements des chapitres précédents de Stream of Stories où se mêlent des formes diverses qui souvent tournent « autour du livre, de la traduction, du rapport entre l’original et la copie ».

Après « En attendant Omar Gatlato – Regard sur l’art en Algérie et dans sa diaspora», présenté pendant le confinement à la Friche en début d’année, Katia Kameli avec « Elle a allumé le vif du passé » propose une autre réflexion sur l’histoire de l’Algérie et sur les rapports complexes qui s’y développent avec les images et la mémoire.
Le projet Barzakh de Lydia Ourahmane, exposé actuellement à la Friche par Triangle – Astérides, interroge avec une approche très différente des problématiques qui font écho, par certains aspects, avec les questions soulevées par « Elle a allumé le vif du passé » et avec celles que contenaient « En attendant Omar Gatlato »…

L’exposition est organisée dans le cadre de la Saison Africa2020 et en partenariat avec les Rencontres d’Arles dans le cadre du Grand Arles Express.

Les Éditions Manuella ont publié en juin une monographie consacrée à Katia Kameli autour du Roman algérien et de Stream of Stories. L’ouvrage édité avec le soutien de l’ADAGP, du Centre national des arts plastiques et du Centre régional de la photographie Hauts-de-France rassemble des textes de Omar Berrada, Fabienne Bideaud, Clément Dirié, Kaelen Wilson-Goldie.

Pour celles et ceux qui n’ont pas encore vu « Elle a allumé le vif du passé », un passage par le Frac s’impose avant le 19 septembre. Attention l’exposition exige du temps et de l’attention. Il n’est pas inutile de prévoir une coupure entre Le Roman algérien et Stream of Stories…
Une rencontre entre Eva Barois De Caevel, Katia Kameli et Louiza Ammi est programmée le vendredi 10 septembre 2021 à 18h30 et une seconde avec Katia Kameli, Eva Barois De Caevel et Marie José Mondzain est annoncée pour le samedi 18 septembre 2021 à 16h00.

En savoir plus :
Sur le site du Frac PACA
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Sur le site de Katia Kameli
Lire l’entretien de Katia Kameli avec Eva Barois de Caevel pour Ce même monde, le magazine du Frac
Lire la chronique de Roxana Azimi dans Le Monde
Lire l’interview de Katia Kameli par Aurélie Cavanna dans artpress
Écouter l’entretien de Katia Kameli avec Marie Richeux sur France Culture

Coup de cœur de Romain Timon, médiateur au Frac à propos de Stream of Stories

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