dimanche 28 novembre 2021

Anne et Patrick Poirier – La mémoire en filigrane au MRAC – Sérignan


Jusqu’au 20 mars 2022, le Mrac (Musée régional d’art contemporain) accueille Anne et Patrick Poirier pour « La mémoire en filigrane », une incontournable exposition qui vient conclure une année particulièrement riche dans la région. En effet, on a pu voir la puissance et la diversité de leur travail au château La Coste (« Mnémosyne »), à l’abbaye du Thoronet (« Anima mundi ») et au domaine du Muy (« Errances »). À leur propos, on lira avec intérêt la recension de Philippe Dagen publiée dans Le Monde.

Sans être rétrospectif, le projet présenté à Sérignan, sous le commissariat de Laure Martin-Poulet et Clément Nouet, est construit comme une « déambulation dans l’espace méditerranéen et dans le temps de la mémoire d’Anne et Patrick Poirier ».

Anne et Patrick Poirier - Sans titre, 1969 - Photo Aurélien Mole

Anne et Patrick PoirierSans titre, 1969. De la série Villa Médicis.Empreinte sur papier Japon et paille, 55 × 30 × 40 cm. Collection des artistes. Courtesy Galerie Mitterrand, Paris. La mémoire en filigrane au MRAC à Sérignan – Photo Aurélien Mole

Comme l’annonce clairement le titre, le parcours s’articule autour de la mémoire, question centrale dans la production des deux artistes, depuis leurs premiers travaux à la fin des années 1960 à Rome, jusqu’aux grands dessins inspirés de La Divine Comédie réalisés pendant le premier confinement dans leur atelier de Lourmarin.

Anne et Patrick Poirier - Grand Hôtel Dante, Le Purgatoire, 2020 - Photo Aurélien Mole

Anne et Patrick PoirierGrand Hôtel Dante, Le Purgatoire, 2020. Techniques mixtes sur papier Japon marouflé sur toile de lin, dimensions variables. Collection des artistes. Courtesy Galerie Mitterrand, Paris. La mémoire en filigrane au MRAC à Sérignan – Photo Aurélien Mole

Dans La Ruine et le geste architectural, un recueil de textes publiés par les Presses universitaires de Paris Nanterre en 2017 sous la direction de Pierre Hyppolite, on peut lire Fascination des ruines, une curieuses contribution où Anne Poirier et Patrick Poirier évoquent leur parcours à la troisième personne. Cet extrait montre pourquoi mémoire et ruines sont au cœur de leur pratique artistique :

« Ils sont nés, comme ceux de leur génération, dans un monde en ruines, dans des villes en ruines, pas des ruines romantiques lavées par le Temps, des ruines de la violence nue et immédiate du Présent, de la violence d’une guerre qui a ravagé le monde, accumulant ruines sur ruines, comme l’Ange de l’Histoire dont parle Walter Benjamin, de Nantes à Berlin, de Londres à Hambourg, de Dresde à Hiroshima…Tout leur travail d’artiste sera marqué par cette mémoire des ruines, par ces ruines de la Mémoire. »

Anne et Patrick Poirier - Ostia antica, 1972 - Photo Aurélien Mole

Anne et Patrick PoirierOstia antica, 1972. Terre cuite, 1140 × 575 × 15 cm, vingt photographies sur porcelaine, 7,1 × 9,2 × 0,6 cm et 7,8 × 10,8 × 0,6 cm et six carnets de notes, 25 × 32 × 2,5 cm et 20 × 30 × 5 cm. Mumok-Museum moderner Kunst Stiftung Ludwig, Vienne Autriche Prêt de la Fondation autrichienne Ludwig depuis 1981. La mémoire en filigrane au MRAC à Sérignan – Photo Aurélien Mole

Dans leur texte de présentation, les deux commissaires commencent également par citer les deux artistes :

« Nous nous sommes, dès le début de notre travail, passionnés pour l’archéologie et les villes en ruines, et, à travers elles, pour l’architecture parce que nous pressentions le rapport étroit entre archéologie, architecture, mémoire et psyché. Et nous avons compris que l’architecture, qu’elle soit en ruines ou pas, pouvait être une métaphore de la mémoire et de la psychè. »

Anne Poirier et Patrick Poirier soulignent que « leur travail, qui n’a pourtant rien d’autobiographique ni de théorique, est étroitement lié à leur vie, aux expériences vécues, aux villes où ils ont déambulé, à leurs voyages à travers sites archéologiques et civilisations lointaines ».

Anne et Patrick Poirier - La voie des ruines noires, 1976 - Photo Aurélien Mole

Anne et Patrick Poirier – La voie des ruines noires, 1976. De la série Domus Aurea. Fusain, 60 × 1400 × 20 cm. Achat de l’État, 1978. Centre Pompidou, Paris, Musée national d’art moderne-Centre de création industrielle et L’incendie de la Grande Bibliothèque, 1976. De la série Domus Aurea. Papier froissé, feuille d’or et fusain, dimensions variables. Collection des artistes. Courtesy Galerie Mitterrand, Paris. La mémoire en filigrane au MRAC à Sérignan – Photo Aurélien Mole

S’il n’est pas rétrospectif, le parcours de « La mémoire en filigrane » n’est pas réellement chronologique, même si la majorité des pièces les plus anciennes sont installées dans la première partie. Il n’est pas possible de le qualifier de thématique, même si les œuvres en relation avec leur séjours romains sont regroupées et si une salle est en grande partie consacrée à leurs pratiques photographique… Les dimensions des deux grandes maquettes exposées ont naturellement imposées l’organisation de la mise en espace et la logique de circulation.

Anne et Patrick Poirier - La mémoire en filigrane au MRAC Salle 3 - Photo Aurélien Mole

Anne et Patrick PoirierLa mémoire en filigrane au MRAC vue de l’exposition – Photo Aurélien Mole

Malgré cela, on ne perçoit aucune discordance dans la déambulation que propose « La mémoire en filigrane ». Au contraire, la cohérence et la puissance du travail d’Anne et Patrick Poirier embarquent le visiteur dans une expérience captivante où s’entremêlent regards émerveillés, perspectives sombres et angoissantes, indignations contenues. Dans une étonnante sédimentation et au travers d’un cheminement émaillé de parfois de poésie et à l’occasion d’humour, se succèdent d’imposantes reconstitutions fictives, de troublantes métaphores architecturales de l’inconscient, de délicates empreintes et divers prélèvements où se conjuguent maquettes, sculptures, photographies, tapisseries, peintures, dessins et installations…

Il faut impérativement faire le voyage à Sérignan pour (re)découvrir les pérégrinations des Poirier dans l’espace méditerranéen, de Rome à Lourmarin, en passant par Palmyre et Sélinunte, jusqu’au Dépôt de mémoire et d’oubli… À l’évidence, « La mémoire en filigrane » s’impose comme une exposition majeure de cette saison automne-hiver 2021/2022 dans le midi.

Anne et Patrick Poirier - Dépôt de mémoire et d’oubli, 1989-2021 - Photo Aurélien Mole

Anne et Patrick PoirierDépôt de mémoire et d’oubli, 1989-2021. Matériaux divers (acier, empreinte sur papier Japon, plumes, néons…), 410 × 280 cm. Collection des artistes. Courtesy Galerie Mitterrand, Paris. La mémoire en filigrane au MRAC à Sérignan – Photo Aurélien Mole

À lire ci-dessous le texte de présentation des deux commissaires
Compte-rendu de visite à suivre

En savoir plus :
Sur le site du Mrac
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À lire Fascination des ruines de Anne et Patrick Poirier dans La Ruine et le geste architectural (2017) sur le site openedition.org Fragilité et esthétique de la ruine, une conférence de Anne et Patrick Poirier à Avignon en 2010.
À écouter Anne et Patrick Poirier : « Notre œuvre est complètement commune » dans l’émission les Masterclasses d’Anaël Pigeat sur France Culture en 2018.
À écouter « Anne et Patrick Poirier, témoins-voyageurs » dans l’émission L’art est la matière de Jean de Loisy sur France Culture.

Anne et Patrick Poirier – « La mémoire en filigrane » : Une présentation de l’exposition par Laure Martin-Poulet et Clément Nouet, commissaires de l’exposition

L’exposition La mémoire en filigrane propose une déambulation dans l’espace méditerranéen et dans le temps de la mémoire d’Anne et Patrick Poirier, avec des travaux de la fin des années 1960 à aujourd’hui, pour certains jamais ou rarement montrés.

Le travail protéiforme d’Anne et Patrick Poirier, d’une très grande diversité de médiums et d’échelles, porte sur la question de la mémoire et s’attache à rendre compte de la fragilité du monde. « Nous nous sommes, dès le début de notre travail, passionnés pour l’archéologie et les villes en ruines, et, à travers elles, pour l’architecture parce que nous pressentions le rapport étroit entre archéologie, architecture, mémoire et psyché. Et nous avons compris que l’architecture, qu’elle soit en ruines ou pas, pouvait être une métaphore de la mémoire et de la psyché » (Anne et Patrick Poirier).
Dès 1968, Rome, où ils sont pensionnaires à la Villa Médicis, devient leur terrain de jeu. Décidant en pionniers de faire œuvre commune, ils réalisent une série d’empreintes qui interroge la place de l’homme dans le monde. Ces reliefs apparaissent dès lors comme des « instantanés » objectifs en trois dimensions, à la fois fragments du passé et allégories de notre vanité. Ces traces sont autant d’odes à la puissance de la vie, mais elles reflètent également son inéluctable finitude. Toute civilisation ne laisse que des ruines, des bribes qui parviennent jusqu’à nous et atteste que toute construction est vouée à disparaitre. Mais loin d’être seulement une recherche sur des formes archéologiques, le travail d’Anne et Patrick Poirier est une exploration obsessionnelle, distanciée et ludique de l’histoire qui nous permet de comprendre notre présent et d’entrevoir le devenir de nos sociétés.
Dès leurs premières œuvres, leur volonté de sonder les éléments figés du passé les menait à exprimer l’expérience de la perte. Ils ont refusé d’être désignés comme
« sculpteurs » et « peintres », pour endosser tour à tour les rôles d’« archéologues et d’architectes ».
Au début des années 70, le souvenir de leurs déambulations dans les ruines de l’antique ville d’Ostia Antica et dans celles de la Domus Aurea de Néron à Rome, devenues leur terrain de « fouilles », prend la forme de monumentales maquettes en terre cuite ou en charbon de bois. L’exposition présente deux spécimens emblématiques de ces impressionnantes et fragiles constructions, Ostia Antica (1972) et La Voie des Ruines (1976).

À la manière d’archéologues, le couple expose ses découvertes, telles des résultats de fouilles et, comme le précise Anne Poirier, ils réalisent « presque toujours un inventaire des lieux où (ils) allaient avec des notes, des carnets de fouille, des moulages, des empreintes sur papier mais aussi des photographies » qui accompagnent généralement la présentation de leurs installations.
L’empreinte et l’expérimentation sont aussi photographiques dans le travail d’Anne et Patrick Poirier. Qu’elle soit autonome ou en lien avec leurs pièces monumentales, la photographie accompagne les artistes depuis leurs débuts à travers une diversité de techniques (l’appropriation photographique, le photogramme, la photographie documentaire, la superposition ou encore la coloration photographique). La photographie en noir et blanc ou en couleur occupe une place importante dans la création du duo qui la pratique en autodidacte et pour qui elle « est une respiration ».
Elle est l’enregistrement d’une absence, ou plutôt comme le dit Laurie Hurwitz, la volonté « de retenir ce qui ne sera bientôt plus. »
Anne et Patrick Poirier se servent de métaphores architecturales, archéologiques ou mythologiques pour témoigner du récit de la mémoire culturelle. L’inédite et spectaculaire suite graphique, réalisée pendant l’été et l’automne 2020 et inspirée par la deuxième partie de la Divine Comédie de Dante, Le Purgatoire, est un nouveau jalon dans cette recherche permanente sur les mythes qui n’ont cessé de nourrir leur imaginaire. Cet ensemble qui prolonge leur relecture de Dante, débutée pendant le premier confinement, signe un retour inattendu à la figuration et à la couleur. L’étude de la mythologie chez Anne et Patrick Poirier est avant tout une façon d’observer et de réinterpréter le monde.
Le chaos et la violence qui, aujourd’hui, règnent tout particulièrement autour de la Méditerranée et menacent la survie d’un inestimable héritage multimillénaire, prouvent la justesse visionnaire des préoccupations du couple. Réinvention du passé, lieux réels et oniriques, fragments, mythologies, Anne et Patrick Poirier offrent dans La mémoire en filigrane une promenade mnémique à travers leurs œuvres.

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