Bettina – Poème du renouvellement permanent aux Rencontres d’Arles 2022


Jusqu’au 28 aout, Les Rencontres d’Arles présentent « Bettina – Poème du renouvellement permanent », une très belle surprise de cette édition 2022 et sans doute la découverte la plus passionnante que l’on peut y voir.

Cette première exposition monographique consacrée à l’artiste américaine Bettina Grossman fait suite à une rencontre avec Yto Barrada, installée à Brooklyn depuis 2014. Elle découvre son travail dans un portrait filmé intitulé Girl with Black Balloons (2010) qui avait été réalisé par sa voisine, Corinne van der Borch.

Artiste résidente du mythique Chelsea Hotel depuis les années 1970, Bettina Grossman vivait et travaillait cloîtrée dans la chambre 503, devenue son appartement-atelier. Méfiante à l’idée de partager son art avec un public plus large, elle avait la réputation d’être particulièrement farouche. Son travail reste très confidentiel jusqu’à un premier documentaire tourné par l’artiste Sam Bassett en 2008.

Mais c’est après que les orbites de Yto Barrada et de Bettina Grossman se soient croisées que les œuvres de celle qui se présente sous son seul prénom, Bettina, sont vraiment découvertes et reconnues. Une relation fructueuse s’est alors instaurée entre les deux artistes.

En 2019, Yto Barrada invite Bettina à exposer quelques pièces dans The Power of Two Suns au Lower Manhattan Cultural Council’s Arts Center de Governors Island puis à la galerie Sfeir-Semler à Hambourg, en 2020. Barrada gagne alors la confiance de Bettina qui lui ouvre ses archives. Elle commence alors un travail d’inventaire de l’oeuvre et présente le projet d’un ouvrage qui remporte le Luma Dummy Book Award Arles en 2020.

En 2021, Yto Barrada inclut une œuvre de Bettina (Two hours in the life of one hair, 1974) dans son exposition Artist’s Choice au MoMA. Elle l’accroche à proximité d’une gravure sur bois de Lygia Pape, d’une lithographie d’Anni Albers et plusieurs tirages de sa série Practice Pieces (Sewing Exercises) dont on a pu voir quelques épreuves récemment au Studio Fotokino à Marseille.

En novembre 2021, Bettina Grossman meurt quelques semaines après l’ouverture de Greater New York au MoMA PS1 où sa série photographique Phenomenology Project (1979-80) était présentée.

L’exposition « Bettina – Poème du renouvellement permanent » et le livre Bettina publié par les Éditions Xavier Barral sont l’aboutissement de cette rencontre entre les deux femmes et de la relation forte qui s’en est suivie.

L’exposition à la salle Henri-Comte offre un aperçu unique de l’œuvre de Bettina. Elle rassemble une sélection resserrée, mais très éloquente de photographies, de photogrammes, de photocopies, de peintures avec du ruban adhésif, de sculptures, de collages, de dessins, de carnets, modèles en bois et autres documents. Cet ensemble illustre parfaitement l’originalité, la richesse et la diversité de ses pratiques et la cohérence de son travail.

Bettina – Poème du renouvellement permanent – Rencontres Arles 2022

Dans un entretien avec Lucy Gallun, conservatrice associée pour la photographie au MoMA, Yto Barrada soulignait :

« L’abstraction et l’obstruction sont des mots qu’elle utilisait souvent dans son travail, et ce sont également des qualités par lesquelles elle vivait. Elle créait tout un monde dans son travail et sa vie, et on se sentait très privilégié si, par hasard, on pouvait y entrer ».

Un peu plus loin, elle précisait :

« Qu’il s’agisse de photographies, de films, de peintures ou de sculptures, les œuvres de Bettina étaient sérielles, modulaires et rigoureuses.
Chacune d’entre elles faisait partie de son application d’un système plus vaste, un poème de renouvellement perpétuel.
L’œuvre est autoréférentielle, avec des formes géométriques répétitives qui ont une dimension transcendantale ; elle a quelque chose de chamanique. Ses œuvres sont constituées de parties qui peuvent être déplacées, séparées et recombinées – photographie et papier, bois et marbre. En plus d’une matérialité concrète, elle jouait optiquement avec la figure et le sol, les relations négatives et positives. Elle a maintenu cette répétition au fil des ans, tout en embrassant et en interrompant les rituels qu’elle créait (…) Son art a sa propre réalité, travaillant sur des séries comme des blocs de construction emboîtés dans différentes combinaisons selon un système prédéterminé »
.

Elle concluait cette conversation avec ces mots :

« Je crois que le scandale est qu’elle a été négligée, comme tant d’artistes féminines de sa génération. Elle avait une relation hostile aux discours critiques sur l’art. Elle écrivait sur son art et ses idées. J’imagine que Bettina aurait cité Ginger Rogers : “Je faisais tout ce que Fred Astaire faisait, mais à l’envers et en talons”. Son travail a été une source d’inspiration pour moi et pour d’autres personnes et je souhaite partager ses réalisations avec un public plus large ».

On ne peut que remercier Yto Barrada pour ce remarquable projet qui s’inscrit, dit-elle, dans « une longue tradition d’artistes qui défendent le travail d’autres artistes et s’en nourrissent » . Souhaitons que « Bettina – Poème du renouvellement permanent » et la publication Bettina soient suivis par d’autres initiatives autour de cette artiste trop longtemps marginalisée.

À la suite de la disparition de Bettina, un article publié par Artforum citait ces propos de Ruba Katrib, une des commissaires de l’exposition Greater New York :

« J’ai découvert l’œuvre de Bettina Grossman grâce aux efforts incroyables d’Yto Barrada. En examinant de plus près la production de Bettina, il est clair qu’elle était une artiste prolifique et pleine de ressources qui, très tôt, a repoussé les notions de pratique artistique conceptuelle de manière inventive. Il a été très inspirant de voir les jeunes générations d’artistes se rapprocher de son travail dans l’exposition Greater New York, ce qui m’assure qu’elle sera reconnue et qu’on se souviendra d’elle pour sa brillance et sa verve ».

La scénographie sobre de « Bettina – Poème du renouvellement permanent » est en cohérence avec les œuvres exposées. L’angle rentrant dans l’espace de la salle Henri-Comte a été peint en rouge, faisait ainsi un élégant contrepoint aux deux peintures au ruban adhésif (Sans titre, Sans date) qui marquent le centre de la grande cimaise.

Le wallpaper qui recouvre le mur du fond ( Série Photographies / Formes murales, collage, vers 1978) dialogue avec la projection des diapositives de la série « Le cinquième point de la boussole ».

Trois vitrines sont consacrées aux sculptures, et à plusieurs modèles en bois et en laiton qui témoignent de l’inventivité, de la rigueur et de la fantaisie du travail de Bettina dans le domaine du volume et du design.

Bettina – Poème du renouvellement permanent aux Rencontres d’Arles 2022

Deux autres exposent des carnets de recherche, portfolios et album photo.

L’accrochage est ainsi agréablement rythmé. Sans construction chronologique, il entremêle travaux à la photocopieuse, encres sur papier, dessins, photogrammes, peintures au ruban adhésif, collages photographiques. L’ensemble illustre la grande diversité des techniques maitrisées par Bettina, mais surtout il montre l’exigence, la logique et le caractère autoréférentiel de son œuvre.

On peut regretter que « Bettina – Poème du renouvellement permanent » n’ait pas bénéficié de meilleures modalités d’exposition. Le volume de la salle Henri-Comte et surtout son dispositif d’éclairage limité n’offrent pas les conditions de confort idéales pour apprécier toute la richesse des œuvres de Bettina. Les reflets et effets de miroir sur les verres de protection comme sur les cloches des vitrines sont souvent très désagréables et exigent des visiteurs·euses de pénibles contorsions et des regards de biais…

Malgré ces remarques, « Bettina – Poème du renouvellement permanent » est absolument incontournable.

Attention ! La salle Henri-Comte est un des rares lieux des Rencontres d’Arles où les expositions se terminent le 28 aout et non le 25 septembre !!!

Commissariat de Yto Barrada et Gregor Huber.

La monographie Bettina publiée par l’Atelier EXB est un ouvrage indispensable à qui veut réellement appréhender l’univers plastique de Bettina Grossman et percevoir quelques éléments de sa personnalité.
Après une introduction de Ruba Katrib, conservatrice au MoMA PS1, New York, Yto Barrada signe un texte émouvant sur sa rencontre avec Bettina. Elle raconte de quelle façon elle a peu à peu réussi à gagner sa confiance et pénétrer dans son œuvre. Puis elle évoque comment à travers plusieurs expositions, elle a pu aboutir, avec l’aide de plusieurs acteurs, à la publication de cet ouvrage et à la présentation de « Bettina – Poème du renouvellement permanent ».

L’essai d’Antonia Pocock, docteure en histoire de l’art, professeure au New York City College, est captivant et révélateur. Il permet de comprendre les articulations étroites entre les différentes techniques mises en œuvre par Bettina à travers une analyse rigoureuse d’un important corpus. Intituté « Interdisciplinaires, intergénératives, interdépendantes : les photographies et sculptures de Bettina », ce texte commence par examiner la portée de deux thèmes majeurs : Le feu et l’eau.
Il observe ensuite la place de la théorie de la « constante aléatoire » dans nombre de ses sculptures et ce qui rapproche et distingue sa pratique de celles des « piles » et des « progressions » de Donald Judd ou des constructions orthogonales de Sol LeWitt dans les années 1960 et 1970.

L’analyse se poursuit avec la série de dessins et de sculptures en bois French Keys (1971-1972) puis avec ses œuvres textuelles et notamment celles qui utilisent de rimes en « ression ». Un paragraphe intitulé « Noumène/ Phénomène » — Bettina appelait son lieu de résidence au Chelsea Hotel « Institut de recherche nouménologique » — montre la manière dont son travail aboutit à un important ensemble de photographies, films et vidéos sous le titre « Phenomenological New York, Urban Energy Strategies, Traffic Patterns » en 1972, puis à la série « Restructure/ Seastructure: From Euclidean to Non-Euclidean Curbe with Developable Absolute (1973) ».

En 1977, Bettina applique le principe de la « constante aléatoire » à la photographie de rue dans la série capitale « The Fifth Point of the Compass / New York From A to Z. Studies in Random Constant, Demographics on Twenty-Third Street ». Elle conduisit à une série de photocopies qui aurait pu être transposée dans le domaine de la sculpture. En conclusion, Antonia Pocock cite un entretien accordé dans les années 1980, dans lequel Bettina affirmait que le but ultime de ses projets « était de prouver qu’ils étaient tous infinis, un aboutissement mais pas une conclusion ».
Le cœur de cette monographie reproduit un grand nombre d’œuvres regroupées en six sections (Xerox, Photographie, Film, Dessin & Peinture, Albums, Sculpture).
L’ouvrage est coédité avec les Rencontres d’Arles avec le soutien de LUMA Rencontres Dummy Book Award Arles et de Women In Motion.

En savoir plus :
Sur le site des Rencontres d’Arles
Sur le site de l’Atelier EXB
À lire Remembering the World of Bettina, Resident Artist of the Chelsea Hotel sur le site du MoMA avec un entretien de Yto Barrada avec Lucy Gallun

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