Discrete Series. Pierrette Bloch, l’amie peintre au musée Soulages, Rodez


Du 10 février au 19 mai 2024, le musée Soulages présente « Discrete Series. Pierrette Bloch, l’amie peintre », une exposition qui s’inscrit dans le cadre du dixième anniversaire du musée de Rodez . Soulages a toujours affirmé qu’il tenait à ce que des espaces du musée de Rodez soient ouverts à d’autres artistes que lui-même.

L’avant-propos d’Alfred Pacquement pour leprésident de l’EPCC musée Soulages, Rodez, catalogue commence avec ces mots de Pierre Soulages, rédigés peu après le décès de Pierrette Bloch :
« De tous les peintres qui m’ont été contemporains, au-delà de l’amitié, elle est la seule dont les choix majeurs, ces choix éthiques, inséparables d’une esthétique, ont été véritablement proches des miens ».

Une exposition de Pierrette Bloch s’imposait donc au musée Soulages avant la rétrospective que le musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne prépare pour le printemps 2025 et après celle qui s’incrivait dans la saison contemporaine du musée de Fabre à l’été 2021.

Pierrette Bloch et Pierre Soulages à Sète. DR, archives Pierrette Bloch
Pierrette Bloch et Pierre Soulages à Sète. DR, archives Pierrette Bloch

Dans son texte d’introduction, Benoît Decron, directeur du musée Soulages et commissaire de l’exposition précise l’origine du titre choisi pour cette exposition : « Discrete Series est un titre emprunté au poète objectiviste américain George Oppen que l’artiste plasticienne appréciait particulièrement. Ce titre, qui date de 1934, fait référence à une série mathématique de termes : “chacun empiriquement dérivé, chacun empiriquement vrai”. Empirisme, travail sériel, discrétion en tous les sens du terme, tous ces points résonnent avec l’œuvre et la personnalité de Pierrette Bloch ».

Pour préparer cette exposition, Benoît Decron s’est appuyé sur les conseils de David Quéré, physicien, ami de Pierrette Bloch qui signe avec Aurélie Voltz un des essais du catalogue – auquel on emprunte plusieurs citations – et une biographie de son amie.

Le parcours de « Discrete Series. Pierrette Bloch, l’amie peintre » s’articule en deux grandes séquences.

La première expose six peintures et dessins de Pierre Soulages des années 1950 qui sont restées accrochées dans le salon parisien de Pierrette Bloch pendant près de soixante-dix ans, avant qu’elle ne les lègue au Centre Pompidou. À ces six œuvres s’est ajouté un format panoramique peint sur bois (Peinture 51 x 165 cm, 2 décembre 1985), offert par Soulages à la fin des années 1980, qui était accroché dans la chambre de l’artiste. Celui-ci n’est pas présenté à Rodez…

Pierre SoulagesEncre sur papier 75 x 50 cm, circa 1950 – Peinture 81 x 60 cm, 14 mars 1950 – Peinture 195 x 130 cm, 2 juin 1953 Peinture 46 x 33 cm, 16 juin 1953 – Brou de noix sur papier 65 x 50 cm, 1954 – Peinture 162 x 130 cm, 29 juin 1956. © Adagp, Paris – Photographies Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP

Les œuvres du legs exposées au musée Soulages témoignent des premières années du peintre et elles font le lien avec les peintures de l’immédiate après-guerre des collections permanentes du musée.

La seconde réunit soixante-treize œuvres, issues du musée de Grenoble, du musée Fabre de Montpellier, du Fonds de Dotation Pierrette Bloch et de collections particulières. Elles sont exposées en sept ensembles caractéristiques des « formes de la répétition » chez l’artiste.

Pour David Quéré et Aurélie Voltz ces sept séries, « comme autant d’arrêts sur images, montrent à la fois l’importance qu’avait pour elle cette pratique et la fertile imagination dont elle y fait preuve – trouvant dans la double contrainte (répéter une forme, répéter la répétition) des ressources toujours nouvelles. Ces séries sont sans lendemain : dans des formats semblables, avec une technique qui est la même, dans un temps resserré (quelques mois au plus), Pierrette Bloch explore un champ qui aboutit en général à une dizaine d’oeuvres – qu’elle quitte ensuite à jamais, remisant ces séries dans un meuble à plans où nombre d’entre elles ne furent découvertes qu’après sa disparition ».

Collages bleus de 1971

À propos de cette première série, David Quéré et Aurélie Voltz précisent dans le catalogue :
« (…) Le travail de Pierrette Bloch ne prend véritablement une nature sérielle qu’en 1971, date de ses premiers papiers tachés d’encre de Chine et marouflés sur toile – comme dans une forme d’adieu à la peinture qu’elle pratiquait depuis le début des années 1950. Souvent insatisfaite, elle déchire et jette ses tentatives. Son goût de toujours pour les bas-côtés et les chemins de traverse la fait s’intéresser à ces ratages (un mot fréquent de son vocabulaire), qu’elle colle sur de la toile peinte – comme une dernière apparition de la peinture (au sens traditionnel) dans son travail. Ces petits collages sont la première série, chronologiquement, montrée dans l’exposition. Ils témoignent exemplairement de sa recherche, et, au-delà, de toute recherche, où échecs et tâtonnements sont la condition de la découverte – comme l’incarnent ces fragments découpés ou déchirés que rehausse le fond bleu d’une peinture ».

Pierrette Bloch, Collage bleu, 1971. DR. ADAGP Paris 2024
Pierrette Bloch, Collage bleu, 1971. DR. ADAGP Paris 2024

L’ouvrage Pierrette Bloch, « À voix nue » in Textes critiques et entretiens , publié par les Éditions Méridianes et Bernard Chauveau en 2020, rapporte ce propos de l’artiste : « À un moment donné, c’était en 1971, je m’en souviens, j’ai fait des collages sur des morceaux de toile peinte en bleu, plus ou moins cobalt, avec des morceaux de papier, des fragments de dessins noirs sur blanc. Je pense que ça m’a mise en route vers quelque chose. »

Lignes d’encre de 1995 et Dessins saturés de 1997

Pierrette Bloch, sans titre, Encre de Chine sur papier 65×50 cm, 1994 © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole / photographie Frédéric Jaulmes. ADAGP Paris 2024 et Pierrette Bloch, sans titre 1998. Encre de Chine sur papier Vinci. © ADAGP Paris 2024. Photo Ville de Grenoble – musée de Grenoble JL Lacroix

« Le travail à l’encre de Chine sur papier est présenté dans deux ensembles choisis pour leur contraste : en 1994, Pierrette Bloch dispose sur des papiers de format raisin de larges taches noires obtenues par l’écrasement de pinceaux épais, cas rare dans son œuvre de peintures presque autoritaires. En 1997 et 1998, elle réalise d’hypnotiques compositions faites de points ou de traits minuscules – des œuvres qui constituaient une véritable torture pour elle, embarquée contre son gré dans ce qu’elle appelait « un voyage ». La différence entre les séries de 1994 et de 1997-98 est ainsi, et d’abord, une différence entre les deux modalités temporelles dans lesquelles s’inscrit son travail depuis ses commencements : le temps contracté des taches jetées sur la feuille et le temps dilaté de ces œuvres au long cours ». David Quéré et Aurélie Voltz.

Fils de crin des années 1980

« Un jour, je passais boulevard Beaumarchais et j’ai vu la vitrine de la maison Le Crin. Ce matériau m’a tentée par sa souplesse, son aptitude à la ligne qui s’en va ; aux nœuds qui viennent et son côté parfois anarchique ».

Pierrette Bloch, Sculpture de crin, série BS (détail), 1x276x5 cm, 1995. Collection particluère Paris
Pierrette Bloch, Sculpture de crin, série BS (détail), 1x276x5 cm, 1995. Collection particulière Paris

« J’avais du crin depuis très longtemps dans l’atelier, que j’avais acheté parce que çà m’avait plu. Un jour, j’ai pensé à l’employer. J’ai fait des mailles de crin à partir de 1979, puis je suis passée au fil de crin autour de 1982. J’ai eu envie que le support soit le plus ténu possible. J’ai trouvé du fil de pêche non visible, qui doit être extrêmement tendu, sur lequel je pouvais monter des crins minces et longs ». « J’ai choisi le fil de crin pour son côté linéaire, son acuité, son ombre». Divers entretiens avec Pierrette Bloch.

Pierrette Bloch, Sculpture de crin, série BS (détail), 20x266x5 cm, 1989. Collection particulière Paris
Pierrette Bloch, Sculpture de crin, série BS (détail), 20x266x5 cm, 1989. Collection particulière Paris

« Ces sculptures légères et sinueuses, compositions linéaires constituées d’une multitude de fils rugueux emmêlés et noués, projettent une ombre fragile aux ponctuations irrégulières ». Collection Pictet.

« Les lignes sculptées au crin, qui vont l’occuper du milieu des années 1980 à la fin des années 1990, sont, dans le détail, constituées de sous-séries, boucles serrées, boucles écrites, boules, etc. comme les nomme l’artiste par commodité ». David Quéré et Aurélie Voltz.

Pierrette Bloch_N1482_1994 © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole - photographie Frédéric Jaulmes
Pierrette Bloch , sans titre, Encre sur toile montée sur support (détail), 3x213x1, 1998. © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole / photographie Frédéric Jaulmes. ADAGP Paris 2024

En 1994 apparaissent les premières lignes sur papier, et de quelques lignes sur toiles, plus rares.
Ces lignes sur papier font suite aux lignes de crin, dont la plus grande dépasse les douze mètres de long. Ce format inhabituel ne peut être vu d’un seul regard, mais doit se parcourir.

Pages d’écriture de 1986

Pierrette Bloch , Sans titre, 1986. Plume, encre de Chine sur papier à lettres, 29,7 x 21 cm. Musée de Grenoble. ADAGP Paris 2024
Pierrette Bloch , Sans titre, 1986. Plume, encre de Chine sur papier à lettres, 29,7 x 21 cm. Musée de Grenoble. ADAGP Paris 2024

Ces pages d’écriture font l’objet d’une analyse de Benoît Decron dans le catalogue sous le titre « Les écritures de Pierrette ». Après avoir rapproché ce travail de Bloch avec un poème de George Oppen, Dessin/Drawing, tiré du recueil Discrete Series, le directeur du musée Soulages et commissaire de l’exposition souligne:
« « Les écritures de Pierrette » (1986 et 1989) se conjuguent en série, c’est-à-dire comme des feuilles qu’on peut aligner sur un mur en changeant leur ordre d’apparition, comme on veut. Leurs lignes se déroulent, denses et superposées, remplissant la feuille bord à bord – ose-t-on avancer all-over ? – et se présentent comme des onciales entrées les unes dans les autres, se chevauchant, comme les spirales écrasées d’un ressort. La rotondité du motif n’est ni normée ni régulière, les espaces baillent un peu. Parfois, mais rarement, les lignes s’interrompent avant la fin ; parfois, le noir de l’encre se fait plus pâle, comme si le réservoir de la plume se tarissait. Il y a aussi des pâtés, des taches d’encre. Chaque feuille témoigne d’un exercice attentif : certains commentateurs de l’oeuvre parlent de l’analogie à la notation musicale. Sauf qu’ici les portées, les notes, les croches et les soupirs sont massés les uns aux autres… Exposées, les écritures de Pierrette Bloch ne sauraient être admirées qu’en présence des fils de crin, des lignes de papier et des collections de taches plus ou moins charnues sur le champ du papier. »

Dessins à gros points de 1996

Ensemble de papiers asiatiques de 2006

Pierrette Bloch, Sans titre, ensemble de 31 encres de Chine sur papier asiatique, 155x259cm, 2008, Couretsy Galerie Kasten Greve, Paris Cologne St Moritz. AD
Pierrette Bloch, Sans titre, ensemble de 31 encres de Chine sur papier asiatique, 155x259cm, 2008, Couretsy Galerie Kasten Greve, Paris Cologne St Moritz. AD

« La pratique sérielle de Pierrette Bloch l’a aussi conduite à organiser de grands ensembles – manière d’afficher l’importance de cette pratique tout en lui permettant de se mesurer au grand format, un défi majeur pour elle qui avait aussi besoin d’affronter la monumentalité, alors que son œuvre était constituée de pièces souvent petites et marquées du sceau du retrait. L’ensemble de trente-et-un éléments datant de 2008 choisi pour cette exposition en témoigne : ces papiers asiatiques peints de frêles verticales à l’encre souvent diluée tirent leur raison d’être de leur juxtaposition. En résulte une œuvre forte et fragile, dont l’organisation nous rappelle sa science du collage et dont le rythme est donné autant par les traits d’encre que par les intervalles qui les séparent – le mur qui supporte les œuvres étant souvent une composante essentielle du travail de Pierrette Bloch ». David Quéré et Aurélie Voltz.

Le catalogue rassemble des textes de Pierrette Bloch, Aurélie Voltz, Benoît Decron, David Quéré, Alfred Pacquement et Pierre Soulages.

Chronique à suivre après un passage par le musée Soulages.

À lire, ci-dessous, l’avant-propos d’Alfred Pacquement, le texte « L’amie de toute une vie » de Pierre Soulages, la biographie de David Quéré. Ces documents sont extraits du dossier de presse.

En savoir plus :
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Discrete Series. Pierrette Bloch, l’amie peintre – Avant-propos d’Alfred Pacquement

De tous les peintres qui m’ont été contemporains, au-delà de l’amitié, elle est la seule dont les choix majeurs, ces choix éthiques, inséparables d’une esthétique, ont été véritablement proches des miens.

Ces mots de Pierre Soulages, rédigés peu après le décès de Pierrette Bloch, témoignent du respect réciproque qu’éprouvaient les deux artistes pour leurs œuvres respectives. Pierrette Bloch avait en effet admiré très tôt les peintures de son aîné, admiration qui s’était manifestée par l’achat d’une première œuvre pour sa collection personnelle dès le début des années cinquante. Cette acquisition fut suivie de plusieurs autres constituant un ensemble remarquable généreusement légué aux collections du Centre Pompidou et qui est aujourd’hui rassemblé à Rodez, à l’occasion de cette exposition, grâce au soutien des équipes du musée national d’art moderne qui ont bien voulu nous en consentir le prêt.

Une exposition de Pierrette Bloch s’imposait donc au musée Soulages, après celles, pour ne citer que les plus récentes, des musées de Grenoble, Antibes, Montpellier, après le Centre Pompidou et avant une rétrospective au musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne l’année prochaine. Une présentation de cet œuvre modeste et silencieux mais aussi très captivant par son intensité graphique dans ses nombreuses variantes devait trouver sa place dans les espaces du musée de Rodez dont Pierre Soulages avait tenu à ce qu’ils soient ouverts à d’autres artistes que lui-même.

Cette exposition se propose de retenir au sein des travaux de Pierrette Bloch quelques moments, ponctuations regroupant des ensembles choisis au sein d’une production prolifique. Si les moyens en sont réduits à l’essentiel (l’encre de Chine déposée sur divers papiers, le crin de cheval, etc.) l’œuvre n’en est pas moins riche de séries très diverses dont beaucoup restent à découvrir. Il en est même, comme on le verra ici, où une rare touche de couleur bleue vient contredire l’image exclusivement noire et blanche de ce travail.

Tantôt constellations de taches, inscriptions de traces larges ou ténues à travers la feuille de papier, tantôt pages de boucles abstraites non sans rapport avec l’écriture à peine lisible de l’artiste qui aimait à la reproduire dans ses catalogues, l’œuvre de Pierrette Bloch, tout autant qu’une « aventure de lignes » ( Henri Michaux), est une exploration ininterrompue de rythmes : rythme de larges taches de pinceau alignées sur de longues bandes de papier, tracés minuscules répétés à profusion, griffures ou petits cercles occupant l’espace ou encore lignes mouvementées sculptées dans le crin de cheval. Ce travail intense, ni spectaculaire, ni virtuose, quasi-obsessionnel, aux gestes toujours recommencés, s’empare de la surface et ne semble s’interrompre que par les limites du support retenu.

Il y a chez Pierrette Bloch une obstination, une détermination, que la trop longue tiédeur de réactions à une démarche qui ne recherchait en rien le spectaculaire n’a jamais empêché de poursuivre. « Travail silencieux et pudique fait de trois fois rien » écrivait le peintre Michel Parmentier qui, alors bien seul de son espèce, y admirait une « quête acharnée et aveugle ». De fait, bien loin d’être économes, papiers cadencés au moyen d’outils multiples et sculptures de crin prolifèrent, tendus à l’image de ces lignes horizontales aux dimensions parfois extrêmes sur lesquelles vient se lover le crin de cheval, ou de ces feuilles couvertes de minuscules hachures.

L’œuvre de Pierrette Bloch se déroule comme en une partition infinie cherchant, selon les mots de l’artiste, à « rencontrer le temps ». Elle n’a ni début ni fin, à l’image de ces lignes de points issus de coups de pinceau répétés, de ces longues sculptures de crin dont il faut s’approcher pour saisir la subtilité graphique. Ordre et désordre. « Les encres se succèdent étroitement. Elles sont une interminable approximation, un dérèglement de l’espace, détruit et reconstruit et détruit encore. »

Que tous ceux qui ont contribué à l’organisation de cette exposition et de son catalogue, et tout particulièrement Colette Soulages et David Quéré, en soient chaleureusement remerciés.

Alfred Pacquement, président de l’EPCC musée Soulages, Rodez

L’amie de toute une vie  par Pierre Soulages

Je l’ ai souvent raconté, c’est par l’intermédiaire du peintre Henri Goetz que j’ai rencontré Pierrette Bloch en 1949. J’avais connu Goetz peu de temps après mon arrivée à Paris, en 1946, et lui et Christine Boumeester, sa femme, avaient été parmi les premiers à s’intéresser à mon travail. Je les voyais souvent et quand Goetz m’a appelé pour me proposer de venir à l’atelier avec quelques uns de ses élèves, j’ai naturellement accepté sa demande. Je me souviens qu’il avait précisé que ces jeunes gens souhaitaient vivement me rencontrer, mais que trop timides pour le faire, ils l’avaient poussé à me téléphoner.

Et quelques jours plus tard, en fin de matinée, j’ai donc reçu rue Schoelcher deux ou trois filles et un garçon chaperonnés par Goetz. Personne n’osait parler. Alors c’est moi qui leur ai posé des questions, sur ce qu’ils faisaient, sur ce qui pouvait les intéresser, sur les peintures qu’ils aimaient, les galeries qu’ils fréquentaient. Leurs réponses étaient évasives, mais l’une des jeunes filles, plus intrépide peut-être, me dit qu’elle avait vu la veille dans une galerie de la rue de Beaune une toile d’un peintre inconnu d’elle et qui l’avait frappée – peinture qu’elle me décrivit avec précision tout en spécifiant qu’elle était à gauche en entrant dans la galerie.

Nous fûmes évidemment aussi surpris qu’amusés quand nous comprîmes que cette peinture était de moi. La jeune fille était Pierrette. Quand le groupe s’est retiré, je leur ai dit que si l’un ou l’une d’entre eux souhaitait revenir, je les recevrai avec plaisir – mais la seule qui le fit, ce fut elle. Nous nous sommes donc revus, et une amitié a commencé à naître. Je suis pourtant resté longtemps sans rien voir de ce qu’elle faisait. Je me souviens surtout qu’elle se plaignait de ne pas avoir d’atelier, vivant encore chez ses parents, square de La Tour-Maubourg. Or, nous avions en haut de l’immeuble une chambre inoccupée et j’ai proposé à Pierrette de venir y travailler, si elle le souhaitait – ce qu’elle a fait presque aussitôt, s’y installant pour peindre, avec l’aide de son ami Jean, sans que cette proximité nouvelle ne la pousse davantage à me montrer son travail.

À nos rencontres fréquentes se sont ajoutés les nombreux voyages que nous avons faits ensemble, d’Istanbul à Iguazú en passant par Saint-Pétersbourg. Le premier d’entre eux, imaginé par Pierrette dans ces années-là, fut une expédition en Traction Avant pour Conques, avec son amie Mila Gagarine. Je garde un souvenir vif de ce voyage. Même si je voyais l’abbatiale d’un œil moins analytique qu’aujourd’hui, leur faire découvrir Conques m’a aidé à prendre conscience de ce qui avait pu me toucher, enfant, dans ce lieu – et me toucher au point de décider de ma vie d’artiste.

Autour de 1954, Pierrette s’est installée rue Antoine Chantin, où elle disposait enfin de l’atelier de ses rêves. Nous étions alors, Colette et moi-même, devenus très proches d’elle – ce que nous n’avons jamais cessé d’être, jusqu’à sa disparition. On se voyait toutes les semaines et si Pierrette parlait peu, elle écoutait beaucoup, en faisant parfois, presque en s’excusant, une remarque incisive et souvent drôle. Elle était secrète, l’est toujours restée, mais pourtant se confiait parfois, brusquement, racontant, à Colette ou à moi, quelque chose tiré de sa vie mais frappé du sceau du secret. Forte à sa manière, aimant la vie, intrépide, et fidèle à ses amis comme à ses goûts et à ses engagements, toujours.

Pierrette a cherché par tous les moyens à échapper à ce qui pouvait l’influencer. Et c’est ce cheminement obstiné qui lui a permis de rencontrer les formes d’art qui lui correspondaient réellement, profondément, que ce soit dans les techniques classiques ou dans ses inventions les plus originales – au premier rang desquelles les lignes de crin, dont elle aimait le côté graphique, mais qui dépassaient les possibilités du papier pour devenir des sculptures d’un type inconnu. Nous avons également partagé la passion pour le noir, utilisé chez elle d’une façon indissociable du blanc, créant dans le papier des contrastes d’une très grande force, donnant au blanc un éclat presque sans équivalent. Dans ses dessins comme dans ses fils de crin, m’apparaît spécialement important le fait d’aboutir à une forme de continuité, de durée, avec le rapport particulier au temps qu’engendrent de telles œuvres. Il y a de l’audace dans un travail aussi élémentaire et il y a de l’audace à l’avoir poursuivi sans relâche vers quelque chose que je trouve toujours plus personnel, toujours plus singulier. Certains l’ont dite tentée par l’effacement, mais je vois pour ma part, dans son évolution, une intensification de son art. De tous les peintres qui m’ont été contemporains, au-delà de l’amitié, elle est la seule dont les choix majeurs, choix éthiques inséparables d’une esthétique, ont été véritablement proches des miens. Sa conception de l’œuvre d’art est parente de la mienne : ni image, ni langage, sans message indirect adressé par le biais d’un titre. Avec une détermination entière et sans relâche, Pierrette Bloch a toute sa vie ouvert un chemin unique dont la force s’est peu à peu imposée à tous. Son oeuvre, déjà reconnue grande, ne cessera de grandir : son temps commence !

Pierre Soulages.
Sète, le 13 février 2018

Biographie de Pierrette Bloch (1928-2017) par David Quéré

Pierrette Bloch à Bages, 2006 - James Caritey
Pierrette Bloch à Bages, 2006 – James Caritey

Pierrette Bloch est née en 1928 square de la Tour Maubourg, à Paris. De son enfance solitaire, elle ne gardait aucun souvenir heureux, sinon son amitié avec la concierge et sa loge où elle aimait se réfugier. Quand survint la guerre, ses parents, qui s’occupaient d’une petite maison d’horlogerie de la Chaux-de-Fond, décidèrent avec sagesse de se réfugier dans leur pays, la Suisse – un épisode salvateur qui explique sans doute pourquoi elle garda toute sa vie la nationalité d’une contrée où elle allait peu, lui préférant la vie parisienne ou méditerranéenne.

De retour à Paris, fin 1945, elle décida de se consacrer à la peinture, une vocation née à Genève en 1939, devant les collections du Prado en exil. Bien plus que ses courts passages dans les ateliers de Lhote ou de Goetz, le grand événement de l’après-guerre fut sa rencontre en 1949 avec Pierre Soulages – une rencontre déterminante à tous points de vue, et qui fit d’elle l’amie fidèle du couple Soulages pendant plus de soixante ans. Soulages était son aîné de plus de huit ans, il avait trente ans à peine en 1949, mais sa singularité était déjà éclatante – si bien que Pierrette Bloch dut se déprendre de l’influence qu’il avait sur elle, un lent processus qui explique sans doute les vingt ans qui lui furent nécessaires avant de produire des oeuvres pleinement originales, à la toute fin des années 1960 : d’abord, des papiers déchirés et collés ; ensuite, des séries de taches d’encre sur des papiers blancs ; et, en parallèle, d’extraordinaires sculptures bi- ou unidimensionnelles faites de crins de cheval tressés, bouclés ou noués : dans tous ces registres, une abstraction radicale et rendue plus impressionnante encore par la pauvreté des moyens engagés comme par l’extravagance des formats, parfois minuscules ou au contraire démesurément allongés.

Elle avait hérité de son père d’une petite rente qui contribua à renforcer son indépendance, dans sa vie comme dans son art. Elle ne se soucia jamais de vendre, encore moins de « faire carrière » (un mot qu’elle abhorrait), ce qui n’empêcha pas une aura grandissante dans le monde des conservateurs, comme en témoignent les acquisitions que firent, de son vivant, le MET et le MOMA à New York, le Stedelijk Museum à Amsterdam, le Musée de Yokohama, le Mamco à Genève, le Centre Pompidou ou le Musée d’Art Moderne à Paris ; elle est également présente dans les collections de la Fondation Vuitton, du Musée de Grenoble, du Musée Picasso d’Antibes, du Musée Fabre à Montpellier et de nombreux Fonds Régionaux d’Art Contemporain. Ses trois expositions dans l’exigeante Galerie Karsten Greve, à Paris et à Cologne, entre 2011 et 2017, rencontrèrent un public élargi et lui permirent d’entrer dans de grandes privées françaises, suisses, américaines et allemandes.

Pierrette Bloch vivait dans un appartement-atelier du quartier d’Alésia, à Paris, et elle passait ses étés à Pézenas – jusqu’à en être chassée (au fusil) par un voisin effrayant. C’est alors qu’elle fit l’acquisition, grâce à ses amis Nicole et Jean-Michel Meurice, d’une belle maison à Bages, près de Narbonne, où elle s’installa à partir de 1981, principalement les mois d’été – dans une forme de solitude qu’entrecoupaient les séjours de ses amis. Aimant profondément la région, des étangs aux montagnes des Corbières, elle était toujours à l’affût d’un chemin muletier ou plus petit encore où engager sa voiture, une Honda bleu layette de plus en plus ruinée par sa conduite inconsciente.

Elle était une femme intrépide, sauvage et accueillante, fine, drôle, parfois capricieuse, toujours animée d’une grande joie de vivre. Elle entretenait avec son travail un curieux rapport fait de rigueur, de distance et de pudeur qui la poussait à très peu le montrer – même si l’on a pu voir ses expositions (nous en tenant au XXIème siècle) au Centre Pompidou, à Paris, au musée Picasso d’Antibes, au musée Fabre à Montpellier, au MOMA à New York, au musée Jenisch à Vevey, à la Pfalzgalerie de Kaiserlautern, et, aujourd’hui, au musée Soulages, à Rodez. Une importante rétrospective de son travail aura lieu en 2025 au musée de Saint-Étienne, où l’on pourra découvrir de nombreuses pièces inédites qu’elle avait remisées dans son atelier.

Depuis six ans, plusieurs publications ou expositions lui ont été consacrées, en particulier à la galerie Karsten Greve à trois reprises et au musée Fabre, à Montpellier. Un hommage lui a également été rendu en 2018 à la Maison des Arts de Bages, pour lequel Pierre Buraglio, Philippe Favier, Alain Lambilliotte, Jean-Michel Meurice et Claude Viallat, cinq peintres qu’elle aimait, produisirent des oeuvres sur des supports vierges de son atelier. Avec le concours du musée Soulages, Pierre Soulages prêta à cette occasion trois grandes peintures sur papier que les visiteurs pouvaient découvrir, dialoguant avec celles de Pierrette Bloch, en poussant la porte de l’ancien presbytère de village où se tenait l’exposition. À l’exception notable du Louvre, un an plus tard, ce fut la dernière apparition de Soulages dans un vernissage. À un journaliste qui lui demandait ce qu’il pensait d’elle, il répondit simplement : « Elle était comme personne. »

David Quéré

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