À la Galerie Territoires Partagés, l’exposition « Les Napolitains » de Bernard Plossu s’impose comme l’un des rendez-vous photographiques majeurs de l’hiver. Jusqu’au 31 janvier 2026, Stéphane Guglielmet offre un accrochage dense, vibrant, où près de quatre-vingt-dix tirages d’époque de Françoise Nuñez déploient une Naples en mouvement, habitée, indocile et généreuse.

Ce qui frappe immédiatement, c’est la cohérence visuelle et émotionnelle de l’ensemble. Rien ici d’un carnet de voyage nostalgique ou d’une approche documentaire de la ville. Comme le souligne Plossu lui-même dans un entretien avec Stéphane Guglielmet : « Je me suis bien rendu compte, dans les photos que tu vas exposer, qu’elles ne parlent pas de Naples, mais des Napolitains ». Et c’est bien ce que l’on ressent : une ville traversée par celles et ceux qui y vivent et y travaillent, à la fois rugueuse et lumineuse, où l’on ne marche jamais seul.
L’histoire commence en 1987, mais elle plonge ses racines bien plus loin. La grand-mère de Plossu a été élevée à Naples, sa mère y a passé une partie de son enfance et parlait italien couramment. Après un premier passage nocturne en 1970 qui lui laisse une impression puissante, le photographe revient en 1987 avec sa compagne Françoise Nuñez, invité par le Centre culturel français. Un séjour qui donna naissance à cette série exceptionnelle.

Le déclencheur inattendu de cette série ? Joachim, le fils de Plossu, dans sa poussette. Dans une ville où certains quartiers restent parfois difficilement accessibles, la poussette de Joachim ouvrait toutes les portes. « Ce n’était pas nous qui allions vers les gens, mais les gens qui venaient à nous », raconte le photographe. À propos de cette immersion immédiate et cette confiance réciproque, il ajoute : « Je n’ai jamais eu peur une seule fois en faisant les photos. J’étais complètement en osmose avec les Napolitains et les Napolitaines ».






Fidèle à son Nikkormat et à son objectif de 50 mm – « pour ne pas déformer le réel, comme la caméra à l’épaule du cinéma de la Nouvelle Vague » – Plossu arpente Naples au hasard, sans plan préétabli.
Le jour, il saisit l’action, les visages, les scènes de rue : gestes rapides, visages interpellés, circulation d’énergies, débordements, éclats… mais aussi parfois une troublante solitude.
La nuit, il ouvre à 1,4 et descend au 1/8 de seconde, acceptant les tremblés qui donnent à ces images nocturnes une intensité particulière.

Ce qui frappe immédiatement dans ces photographies, c’est qu’il n’y a rien de statique, rien de posé… Que des Napolitains en action, saisis dans leur quotidien bruyant et généreux. La vibration qui traverse les tirages semble battre au même rythme que la ville. Plossu lui-même reconnaît avec une certaine malice : « Ce n’est pas le Plossu qu’on connaît. Cette série n’est ni métaphysique ni poétique ! » Il ajoute, avec une pointe d’ironie : « Je ne suis pas juste un type qui photographie des chaises vides, mais aussi quelqu’un qui fait des photos de personnes qui courent dans la rue ! »

L’exposition rassemble environ 90 tirages d’époque, dans un accrochage dense et très réussi signé Stéphane Guglielmet. On passe de séquences en séquences comme on arpenterait les quartiers de la ville, captivé par cette humanité et ces corps en mouvement.
L’exposition tient aussi à la présence discrète mais essentielle de Françoise Nuñez, dont les tirages d’époque sur papier Agfa restituent la matière même de ces années napolitaines. Leur grain profond, leurs nuances d’argent, leur façon de laisser affleurer l’atmosphère plus que la scène, prolongent le regard de Plossu et en renforcent l’évidence. La plupart de ces images n’avaient encore jamais été exposées ni publiées.
Après « Marseille inédit » en 2021, puis le très réussi « Plossu Expérimental » présenté il y a deux ans, la galerie Territoires Partagés propose avec cette nouvelle exposition consacrée à Bernard Plossu l’une des plus belles propositions du moment à Marseille.
À voir, et à revoir, jusqu’au 31 janvier prochain.
À lire ci-dessous, un extrait des Voyages italiens de Bernard Plossu, utilisé comme texte de salle, ainsi qu’un court entretien entre le photographe et Stéphane Guglielmet que l’on retrouve dans le document qui accompagne la visite.
En savoir plus :
Sur le site de la Galerie Territoires Partagés
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Bernard Plossu sur documentsdartistes.org
« Toute mon enfance, j’ai entendu ma mère parler de nos origines italiennes, évoquer les noms de tante Dina, de Nana mon arrière-grand-mère. Un jour, au début des années 1970, je suis parti pour Naples et Pompéi sous une pluie torrentielle : c’était magnifique ! Puis je suis allé vivre sur les hauts plateaux sauvages du Nouveau-Mexique. Lors de mes rares retours en Europe, je ressentais le besoin impérieux d’aller en Italie. Je ne sais trop pourquoi, peut-être pour marcher dans des rues verticales, alors que les paysages de l’Ouest américain que j’arpentais étaient surtout horizontaux. Et depuis un premier voyage à Rome en 1979, je n’ai cessé de revenir en Italie. Un besoin, une passion, je m’y sens bien. Je vais partout, à pied, en auto, en train ; des montagnes du Piémont aux Pouilles ; de Cuneo à Bari, de Turin à Palerme, de Bologne à Cagliari. Tout m’attire ! Partout je photographie les paysages, les gens, les ambiances, l’architecture, le présent, le passé, le futur, la poésie… En toute saison, aimant tellement ce qu’on appelle, à tort, le mauvais temps (je dis toujours que le mauvais temps est le beau temps du photographe), de jour et de nuit, dans l’éclatante lumière de midi comme dans la « non-lumière » du crépuscule, quand les choses s’effacent. Je n’utilise que mes vieux Nikkormats, appareils qui ont la moitié de mon âge, et avec uniquement un objectif de 50 mm, le plus classique, pour ne pas déformer le réel, comme la caméra à l’épaule du cinéma de la Nouvelle Vague. »
Extrait de Bernard Plossu, Voyages italiens.
Entretien de Bernard Plossu avec Stéphane Guglielmet
Ma première question concerne l’année 1987. C’est la première fois que vous veniez à Naples avec Françoise ?
Un an avant de connaître Françoise, j’y étais déjà allé.
Des photos prises en 1970, il ne reste rien parce que c’étaient des négatifs faits au grand angle que j’ai jetés. C’était Rome.
Dans l’historique de ma famille, ma grand-mère a été élevée à Naples. Mon grand-père et mon grand-oncle ont participé à la construction de l’aqueduc. Ma mère parlait italien couramment, et j’ai retrouvé une photo d’elle à Naples quand elle avait huit/neuf ans.
Et puis un jour, quand je suis allé à Rome en 1970, je me suis arrêté de nuit à Naples. Et là je me suis dit : « Il faut que je revienne, c’était tellement fort ! ». Alors j’y suis revenu avec Françoise.
En 1987, on a été invités par le Centre culturel français. Ils avaient choisi des artistes très différents, mon travail en photo collait bien et on a été logés à Naples, Françoise et moi. Durant ce séjour, on a visité l’île de Procida qui est en face. Évidemment, ça nous a plu et on a décidé de continuer. Après, j’ai reçu une bourse de « Grenoble » qui était le Centre culturel français de Naples à l’époque. Ils nous ont loué une vieille maison de pays avec beaucoup de charme et j’ai commencé à photographier Naples, Stromboli…
Je me suis bien rendu compte, dans les photos que tu vas exposer, qu’elles ne parlent pas de Naples, mais des Napolitains. D’habitude, dans les villes, il y a toujours un peu de silence, de vide. Là, il n’y a pas une photo calme. C’est ça qui m’intéresse dans le sujet. On m’interpelle au tournant. Je sais faire des photos quand il faut avoir du nerf !
Par rapport à cette arrivée à Naples, je voulais savoir comment tu as abordé les photos ? Est-ce que tu es parti au hasard des rues, des quartiers ? Tu partais plutôt le matin, le soir ? Est-ce qu’au départ tu voulais vraiment photographier les gens ?
Au départ, ce n’est pas moi qui l’ai abordée, c’est Joachim dans la poussette. Normalement, il y a des tas de quartiers de Naples où on ne peut pas aller, mais comme les enfants sont très aimés en Italie, les gens sont avenants. On a pu aller dans les quartiers les plus chauds sans avoir peur des vols d’appareils photo. Avec la poussette, ce n’était pas nous qui allions vers les gens, mais les gens qui venaient à nous ! Je n’ai jamais eu peur une seule fois en faisant les photos. Je n’ai jamais eu l’impression d’embêter quelqu’un. J’étais complètement en osmose avec les Napolitains et les Napolitaines.
Et sur la façon dont tu as abordé les rues, les moments ?
Pas de plans, juste au hasard.
J’ai vu sur les images qu’il y avait des séries de 1987/1988, sur combien de temps tu as fait ces images ?
Sur deux ans. Les deux grosses années, c’est 1987/1988, et après j’y suis retourné. La photo de la gare « Napoli Centrale » a été prise des années après. Je suis repassé par là en allant visiter les îles italiennes. Le bateau de Naples à Stromboli, qui part à l’aube, j’ai dû le prendre trois ou quatre fois.
Quand j’ai regardé les photos, j’ai beaucoup pensé à ce que tu me disais par rapport à l’histoire de la photographie et à la série de Robert Frank : Les Américains. J’ai ressenti des similitudes avec tes images, que ce soient des paysages, des scènes de vie…
Je n’ai pas fait exprès (rires) ! Le seul autre pays où j’ai beaucoup photographié les gens, c’est les États-Unis. J’y ai passé vingt ans quand même. Le livre s’appelle So Long. C’est un peu les mêmes photos que Naples. C’est au 50 mm, il y a des gens, de l’action, de l’ambiance ! Ma rigueur, c’est le 50 mm. La différence entre les siennes et les miennes, c’est qu’il détestait les gens qu’il photographiait aux États-Unis, et moi je suis parti en détestant les photos que j’ai pu y faire.
Pour faire Les Napolitains, c’est une idée que j’ai découverte après, dans mes planches-contact. Je ne voulais pas aller faire un livre sur Naples. Je me suis rendu compte de la quantité après.
Dans l’exposition, il y a une série qui s’appelle La nuit. Est-ce que, pour la réaliser, tu es sorti plusieurs fois pour avoir une autre ambiance ?
On sortait tous les soirs ! Avec le 50 mm, la nuit j’ouvre à 1.4 et je me mets au 1/8 s. Même si ça bouge un peu, ce ne sont pas des flous, ce sont des tremblés. Quand je dois faire une photo, que ce soit de jour ou de nuit, je la fais. Il y avait une ambiance forte, la nuit ! J’ai aussi beaucoup photographié Lisbonne la nuit, Porto aussi…
Quand je cherchais un titre pour les photographies au Portugal, je l’ai appelé « Le pays de la poésie ». Pour les photos de Naples, elles ne parlent pas de la ville mais des Napolitains, leurs façons de vivre, leurs manières, leurs bruits, leurs odeurs. Le projet m’intéressait de ce point de vue-là. Ce n’est pas le Plossu qu’on connaît. On me cantonne dans des sujets métaphysiques et poétiques, mais cette série n’est ni métaphysique ni poétique !
Je ne suis pas juste un type qui photographie des chaises vides, mais aussi quelqu’un qui fait des photos de personnes qui courent dans la rue !




