Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles


Jusqu’au 29 mars 2026, Luma Arles accueille Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities de Liu Chuang. L’ampleur de l’espace aménagé dans la Galerie Principale de la Tour, la qualité de la projection et de la diffusion sonore offrent des conditions de présentation remarquables pour cette installation vidéo à trois canaux. L’œuvre, exigeante par sa durée — quarante minutes — comme par l’enchevêtrement de ses strates narratives, sa complexité formelle et conceptuelle, bénéficie à Arles d’un contexte qui favorise l’attention soutenue qu’elle exige.

Réalisée en 2018, l’installation a été initialement commandée pour Cosmopolis #1.5 : Enlarged Intelligence, à Chengdu avec le soutien de la Fondation artistique Mao Jihong et en collaboration avec le Centre Pompidou. Elle a ensuite enchaîné les succès dans les manifestations internationales, parmi lesquelles la Biennale d’art asiatique de Taipei et la 5e Biennale industrielle d’art contemporain de l’Oural à Ekaterinbourg en 2019 ; le Dhaka Art Summit en 2020, la Biennale de Seoul Mediacity en 2021 et plus récemment à la Biennale d’art contemporain de Diriyah, à Riyad. Entrée dans la collection Maja Hoffmann/Luma Foundation, l’œuvre a été présentée à Luma Westbau, à Zurich, du 27 septembre 2024 au 19 janvier 2025, avant cette nouvelle étape arlésienne.

Une enquête aux ramifications multiples

En 2017, sur la recommandation du commissaire et chercheur Yang Beichen, l’artiste découvre un article décrivant les routes migratoires des mineurs de Bitcoin en Chine. Ces opérateurs déplacent leurs installations informatiques au gré des saisons et des sources d’énergie : vers les barrages du Sichuan pendant la saison des pluies pour l’hydroélectricité bon marché, vers le Xinjiang en période sèche pour l’énergie éolienne, vers les centrales au charbon de Mongolie-Intérieure au printemps, avant de revenir au Sichuan.

Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities

Après plusieurs voyages d’études dans le sud-ouest de la Chine, Liu Chuang constate un parallèle géographique inattendu. Les sites de minage de Bitcoin correspondent aux territoires de la Zomia, une vaste région qui englobe des parties du Myanmar, de la Thaïlande et quatre provinces du Sud-ouest chinois. Historiquement habitées par des populations montagnardes restées largement indépendantes des États-nations, ces zones font aujourd’hui face à un développement rapide des infrastructures modernes.

Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities

L’artiste identifie alors une relation dialectique entre deux systèmes apparemment opposés. D’un côté, les mineurs de Bitcoin qui opèrent avec une monnaie décentralisée tout en dépendant de systèmes énergétiques centralisés. De l’autre, des communautés minoritaires longtemps restées en marge des structures étatiques qui sont progressivement absorbées par des infrastructures modernes de plus en plus invasives. Cette convergence géographique et conceptuelle devient le fil conducteur d’une investigation qui tisse des liens entre technologie, infrastructures, ethnographie, écologie et finance.

Un dispositif immersif

L’installation se compose d’une projection sur trois écrans disposés horizontalement, accompagnée d’une bande-son multicanale. L’œuvre combine images fixes, animations et séquences filmées, présentant fréquemment un même objet ou une même action sous des angles différents sur chacun des écrans, créant des effets de parallélisme, de décalage ou de synchronisation.

Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities

La narration en voix off, principalement en langue muya, une langue menacée de disparition dont les locuteurs font partie de la minorité ethnique tibétaine, s’articule étroitement avec une composition sonore et musicale spatialisée, dont les variations rythmiques et tonales assurent la cohésion entre les images.

Une narration complexe…

L’œuvre s’ouvre sur des vues de bâtiments en Chine, avant de resserrer le cadre sur des lignes électriques et des poteaux. Apparaissent ensuite des images d’archives en noir et blanc montrant des opérateurs télégraphistes.

Liu Chuang - Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles

Sur l’écran de gauche, une main pince des fils électriques au rythme de la musique, comme si elle jouait les cordes d’un guqin, instrument traditionnel chinois. En parallèle, sur l’écran de droite, une main plane au-dessus d’un pavé tactile d’ordinateur. Cette mise en regard semble établir d’emblée un dialogue entre différentes époques technologiques et leurs modes d’interaction.

Liu Chuang - Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles-7

La séquence suivante dévoile un paysage montagneux dominé par un lac de barrage, des câbles et des pylônes électriques, puis l’intérieur d’une centrale hydroélectrique abritant une mine de bitcoins, refroidie par de puissants ventilateurs.

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L’écran de gauche montre un gros plan d’une goutte d’eau, tandis que l’écran de droite présente un stylo perçant cette goutte pour y tracer ce qui semble être la lettre « B », en référence au bitcoin. Cette séquence matérialise de toute évidence la chaîne de transformation de l’énergie hydraulique en cryptomonnaie.

Liu Chuang - Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles

La caméra se déplace ensuite à l’intérieur d’un train à grande vitesse. Elle s’attarde sur une pièce de un yuan posée près de la fenêtre du wagon, tandis que l’écran de droite zoome sur la tranche de la pièce, où apparaît également la lettre « B ». Le train devient-il ainsi une métaphore du déplacement et de la circulation, qu’il s’agisse d’infrastructures physiques ou de flux monétaires ?

Liu Chuang - Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles

Cette séquence est suivie par une série de portraits de personnes issues de différentes minorités ethniques chinoises, qui se succèdent par effet de morphing simultanément sur les trois écrans.

Liu Chuang - Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles

Deux mains réapparaissent ensuite sur l’écran de gauche, pinçant des fils électriques, pendant que les écrans central et droit montrent un bianzhong, ensemble de cloches en bronze datant de l’Antiquité chinoise, exhumé du tombeau du marquis Yi de Zeng, dans la province du Hubei.

Liu Chuang - Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles

L’installation sonore historique – le bianzhong servait lors de cérémonies rituelles – dialogue ainsi avec les systèmes de communication contemporains. Ces images laissent place à des vues d’explosions nucléaires et de champignons atomiques, rappelant la dimension destructrice des développements technologiques.

Une autre main entre en scène, cette fois grattant les cordes d’une guitare. Sur l’écran central apparaît une femme semblant appartenir à une minorité ethnique, reconnaissable à ses multiples piercings en or à l’oreille. Elle chante dans un téléphone portable rouge, dans un environnement champêtre.

Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities

L’écran de gauche isole un gros plan de son oreille, tandis que l’écran central effectue une transition vers l’intérieur d’un tunnel routier, évoquant un passage à travers le conduit auditif. Cette métaphore visuelle transforme le corps en infrastructure de transmission.

Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities

Sur un sommet montagneux, un groupe de personnes vêtues de costumes traditionnels de minorités ethniques chantent et dansent en cercle. L’écran central montre ensuite un ancien système stéréo imposant, tandis que les écrans latéraux se concentrent sur ses lumières multicolores, clignotant en synchronisation avec la musique. Il s’agit de l’EVD, ce système de divertissement tout-en-un commercialisé auprès des populations de la « Zomia » au début des années 2000.

Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities

Un basculement spéculatif

C’est à ce moment que l’œuvre opère son basculement vers la dimension spéculative. Une séquence de Rencontres du troisième type (Steven Spielberg, 1977) apparaît : dans un paysage désertique, plusieurs centaines d’Indiens sont assis et chantent, tandis que des hommes blancs en costume circulent parmi eux, enregistrant leur musique. L’œuvre enchaîne sur une autre scène du film, où des humains tentent de communiquer avec des extraterrestres à l’aide de signaux lumineux et sonores. Liu Chuang semble vouloir établir ainsi un parallèle entre l’introduction de technologies auprès de populations marginalisées et l’imaginaire de la rencontre avec une forme de vie intelligente…

Liu Chuang - Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles

Peu après, dans une scène issue de Solaris (Andreï Tarkovski, 1972), Kris Kelvin évoque la rencontre avec sa femme décédée, dont l’apparence et les vêtements se transforment continuellement. Cette référence au film de Tarkovski introduit-elle les thèmes de la mémoire, de la transformation et de l’instabilité identitaire ?

Liu Chuang - Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles

La vidéo s’achève sur le portrait frontal d’une femme face à la caméra. Elle porte une coiffe élaborée et des motifs ponctuent ses joues, mais ses traits, sa coiffure et ses vêtements se métamorphosent sans cesse. Tour à tour, elle évoque une femme issue d’une minorité ethnique chinoise, une figure futuriste ou un personnage d’allure extraterrestre, rappelant notamment la reine Amidala de Star Wars. Progressivement, ces images se superposent, brouillant son visage et son identité jusqu’à les dissoudre dans une silhouette indistincte.

Liu Chuang - Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles

Cette conclusion visuelle condense l’ambition du projet : faire dialoguer savoirs anthropologiques, histoire des technologies et imaginaire global de la science-fiction, tout en questionnant la fixité des identités culturelles face aux mutations technologiques.

Liu Chuang - Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles

Chaînes d’échange et questions contemporaines

L’œuvre établit une chaîne d’équivalences entre énergie et information. Le minage de Bitcoin, qui consiste à faire vérifier des transactions par des ordinateurs ultra-puissants résolvant des problèmes de calcul complexes, génère de nouveaux Bitcoins pour les mineurs tout en garantissant la sécurité des réseaux de cryptomonnaies. Cette activité consomme une quantité considérable d’électricité et son empreinte carbone annuelle est comparable à celle de pays de la taille du Danemark. Les mines de Bitcoin représentent une part très importante de la puissance de calcul mondiale et sont concentrées en Asie du Sud, dans ces régions riches en énergie hydraulique qui correspondent à la Zomia.

Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities

Liu Chuang pose ainsi la question de l’impact géopolitique, économique et culturel de la technologie sur des populations souvent marginalisées. Les projets hydrauliques et les mines de Bitcoin apparaissent comme des lieux d’échange entre l’énergie et l’information, mais aussi comme des vecteurs de transformation sociale et territoriale.

L’un des pivots théoriques les plus fascinants de l’œuvre de Liu Chuang réside dans le lien qu’il établit entre deux formes de « monnaies » séparées par deux millénaires et demi. L’artiste rappelle un épisode de l’histoire chinoise du Ve siècle avant J.-C. : le roi Jing de Zhou, pour assouvir son désir de fondre des cloches monumentales en bronze (le bianzhong), décida de réduire la quantité de métal contenue dans les pièces de monnaie en circulation. Ce geste eut deux conséquences majeures. Une inflation brutale déclenchée par la dévaluation de la monnaie d’usage au profit d’un objet rituel. La transformation d’une ressource matérielle (le cuivre) en une matière symbolique et politique. Les cloches n’étaient pas seulement des instruments de musique ; elles étaient des étalons de mesure, des symboles de l’ordre cosmique et de la puissance étatique.

Bianzhong du Marquis Yi of Zeng, Hubei Provincial Museum
Bianzhong du Marquis Yi of Zeng, Hubei Provincial Museum

Liu Chuang suggère que le minage de bitcoins opère une transformation similaire. Là où le roi Jing extrayait le cuivre de l’économie réelle pour produire du son et du prestige, les mineurs de Bitcoin extraient d’immenses quantités d’énergie hydroélectrique ou thermique des régions périphériques pour les transformer en signatures ou hachages informatiques dans la Blockchain. En juxtaposant ces temporalités, l’artiste met en évidence que le développement des technologies de pointe reste indissociable de l’exploitation des ressources naturelles et de la réorganisation des territoires. La « monnaie décentralisée » finit par ressembler, dans sa structure de production, aux grandes entreprises impériales de l’Antiquité. Le Bitcoin ne doit-il pas être perçu comme une anomalie technologique, mais comme l’aboutissement d’une longue histoire de la conversion de l’énergie en valeur symbolique ?

Liu Chuang - Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles
Liu Chuang – Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles

Avec Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities, l’artiste met en regard deux systèmes de savoir et de pouvoir : d’une part, les technologies culturelles d’enregistrement et d’archivage de l’anthropologie qui ont servi à construire les systèmes de connaissance des nations modernes ; d’autre part, les technologies de monnaie virtuelle, cherchant à s’affranchir des systèmes monétaires nationaux centralisés, tout en entretenant des proximités inattendues avec l’économie du don pratiquée par certaines minorités ethniques.

Une proposition formelle ambitieuse

S’appuyant sur la notion d’artiste-ethnographe théorisée par Hal Foster, Liu Chuang explore des histoires spéculatives et fictionnelles en les juxtaposant à des images documentaires et d’archives. Le montage projeté sur trois écrans crée une étonnante polyphonie où les temporalités se superposent et où les références culturelles — du cinéma de genre aux témoignages ethnographiques — s’entrecroisent pour former un essai audiovisuel complexe. Il propose une thèse spéculative sur les schémas et sur les continuités qui traversent l’histoire des technologies de communication, de contrôle et d’extraction de valeur.

La présentation de Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities à Luma Arles permet de mesurer l’ambition formelle et intellectuelle de ce projet. Elle mérite sans aucun doute qu’on lui accorde quarante minutes d’attention et quelques interrogations et réflexions.
Si conceptuellement et formellement les deux propositions sont très différentes, « Jour spectral et contes étranges » de Ho Tzu Nyen à la Mécanique Générale mérite d’être vu ou revu avant ou après l’œuvre de Liu Chuang…

En savoir plus :
Sur le site de Luma Arles
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Liu Chuang sur le site d’Antenna Space, Shanghai
À propos de Bitcoin Mining and Field Recordings of Ethnic Minorities sur le site de Protocinema
Lire le portrait de Liu Chuang par Alvin Li sur le site de Art Basel et l’article de Mark Rappolt dans ArtReview

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