Dans le cadre du projet « Réattu Réinventé », Traverser l’Histoire de Jean-Pierre Formica occupe une place singulière dans un espace marqué par des usages successifs, des récits et des mémoires accumulés. Cette installation évoque le fantôme d’une barge chargée de sculptures en faïence blanche et ocre autrefois exposée au Méjan.
Dans cette vaste salle ouvrant sur le Rhône, ancien salon du commandeur de Saliers puis atelier de Jacques Réattu, l’œuvre de Jean-Pierre Formica fait écho aux strates historiques du musée et de ses collections. Elle dialogue également avec une tapisserie du XVIe siècle ayant appartenu aux chevaliers de l’Ordre de Malte et naturellement avec les toiles inachevées de Réattu et de François-Xavier Fabre.
Le musée et l’idée de feuilletage historique
Cette salle de l’ancienne commanderie de Saliers a connu une histoire dense, plusieurs vies et de multiples usages. Pour Andy Nerotti, la question était donc la suivante : « comment faire dialoguer, à travers quelques œuvres, trois époques distinctes ? »
« La réponse, explique-t-il, s’est imposée à partir des collections du musée, en ressortant une des tapisseries du XVIᵉ siècle ayant appartenu au commandeur de Saliers. Réattu les avait acquises avec le bâtiment. Elles constituaient ainsi les dernières traces du mobilier originel de la commanderie lorsqu’il s’y est installé ».

Cette tapisserie fait partie des cinq tentures des Sept Merveilles du monde antique conservées par le musée, ce qui en fait un ensemble exceptionnel par leur nombre et leur qualité. Elles sont inspirées par des gravures d’après Maarten van Heemskerck, un peintre hollandais du XVIᵉ siècle dont les interprétations des Merveilles ont largement contribué à fixer leur iconographie. À l’époque, la liste n’est pas encore stabilisée. Le Colisée de Rome y figure encore, avant d’être écarté de la version définitive.

La scène représente l’arrivée de l’empereur Maximilien II à Rome en 1564, en transposant l’événement dans une vision de l’Antiquité. Elle montrent un premier déplacement historique. « On est déjà face à un premier feuilleté de l’Histoire », souligne Andy Nerotti.
À la lecture du cartel, on apprend que ces tapisseries sont réputées avoir été la propriété de Christine II, reine de Suède. En exil à Rome, elle avait rassemblé une remarquable collection d’œuvres d’art, notamment des tapisseries. Mise en vente en 1713, cette collection a été dispersée et les tentures auraient été acquises par Joseph de Félix La Reynarde, commandeur de l’ordre de Malte à Arles, qui était présent à Rome à cette date. L’histoire du lieu s’épaissit ainsi un peu plus…
À cette strate s’ajoute celle de l’atelier de Réattu, avec les œuvres inachevées qui sont habituellement accrochées.
La Prédication de saint Jean-Baptiste dans le désert (1790-1792) de François-Xavier Fabre est un imposant tableau inachevé commandé pour la chapelle des Pénitents bleus de Montpellier lorsque Fabre était à Rome. La dissolution des compagnies religieuses et la mort de son mécène mettent fin au projet, en 1792. Réattu, à Rome depuis 1791, devient propriétaire de ce tableau, qu’il conserva toute sa vie en lui accordant, semble-t-il, une place importante.

Elle dialogue avec La Mort d’Alcibiade de Réattu. Là encore, il s’agit d’une œuvre inachevée qui est qualifiée par le cartel « œuvre la plus mystérieuse de Réattu ». Elle ne possède pas de destinataire connu. Elle met en scène l’ assassinat d’Alcibiade, homme politique et général athénien du Ve siècle avant J.C. neveu de Périclès et élève de Socrate. L’œuvre évoque trahison, complot et menace politique. Le cartel suggère que Réattu transpose dans cette toile ses propres préoccupations face aux troubles politiques de la Terreur et ajout qu’il fait de son personnage « une image du héros sacrifié sur l’autel de son engagement politique, fidèle au langage iconographique utilisé par la propagande révolutionnaire »… Un intention que semble confirmer l’imposant Prométhée élevé par le Génie et protégé par Minerve dérobe le feu du ciel (Rome, 1792) et la petite étude à la plume, lavis brun et rehauts de gouache blanche qui l’accompagne. Dans cette cette toile monumentale, Réattu fait à l’évidence de Prométhée une allégorie de la contestation révolutionnaire du pouvoir du roi, de la noblesse et du clergé…

Une troisième strate correspond à la transformation du lieu en musée au XIXᵉ siècle sous l’impulsion d’Élisabeth Grange… Pour Andy Neyrotti, l’enjeu consiste dès lors à montrer comment cet espace s’est alors transformé en lieu d’exposition avec l’ambition d’ajouter une nouvelle strate contemporaine. L’idée était d’inviter un·e artiste « sensible à ces feuilletages historiques, à cette idée de couches d’histoire qui se superposent qui peuvent s’entrecroiser ».
Traverser l’Histoire comme une évidence…
« C’est dans ce contexte que s’est imposé Jean-Pierre Formica », indique le commissaire de l’accrochage. « Son travail interroge précisément la notion de stratification, que ce soit à travers ses Papiers révélés, constitués de feuilles superposées qu’il déchire pour en faire apparaître les couches profondes, ou dans ses sculptures en céramique, proches de l’anastylose où des formes fragmentées, remontées, recomposées, sont toujours à la limite du vestige. Cette dimension archéologique, cette impression de sédimentation, faisait écho à l’histoire du lieu».

L’idée initiale était de reprendre une installation réalisée par Formica au Méjan en 2021 : une barque en bois, construite à partir de fragments de charpente et chargée de céramiques. Le bois étant devenu inutilisable dans un contexte muséal, Jean-Pierre a proposé de transformer le projet. « En fait je crois que ce n’est pas une bonne idée cette histoire de barque. On va la refaire et on va rajouter une touche. En fait elle va être fantôme, c’est-à-dire qu’on va être plutôt sur le tracé quasi-archéologique d’une forme dans laquelle on va trouver du matériel… », raconte Andy Neyrotti.
Puis, il poursuit : « Cette approche rejoint les méthodes de l’archéologie : délimiter une zone, comprendre une structure, puis révéler les artefacts enfouis. La céramique, matériau central du projet, joue ici un rôle essentiel, puisqu’elle constitue l’un des principaux marqueurs chronologiques en archéologie. Tout s’est ainsi progressivement mis en place, par collisions successives, jusqu’à l’installation finale.

Il ne s’agit pas de chercher un sens univoque, mais plutôt de percevoir ce rapport au sol, à la mosaïque, qui renvoie à l’histoire de l’ordre de Malte. L’installation s’organise naturellement autour d’un centre, comme un rayonnement.


Réattu Réinventé – Jean-Pierre Formica – Traverser l’Histoire, 2025. Assemblage de céramiques brutes et émaillées. Collection de l’artiste
Le travail de Jean-Pierre est profondément charnel : les formes sont modelées à la main, marquées par le geste, sans virtuosité technique apparente. La céramique est brute, volontairement sobre, et les tonalités choisies dialoguent étroitement avec celles des peintures environnantes.

Jean-Pierre Formica a accompagné ce processus de nombreuses esquisses préparatoires, qui témoignent de l’attention portée à l’inscription de l’œuvre dans ce lieu chargé d’histoire ».


Réattu Réinventé – Jean-Pierre Formica – Traverser l’Histoire, 2025. Esquisses préparatoires. Aquarelle
Une invitation à se laisser porter par la cargaison des souvenirs, des traces et des rêves…
Dans « Passager de l’atelier », un texte reproduit ci-dessous, Formica décrit une œuvre qui flotte mentalement dans la salle. Il évoque « le clair-obscur du lieu » et le murmure de Rhône sous les fenêtres ». Il parle de rêves portés par le fleuve, de « souvenirs dispersés » qui dansent avec l’eau.
L’artiste propose un déplacement important : « Le véhicule n’est plus le symbole d’un voyage ou d’une traversée physique ». Il devient « le réceptacle d’une sédimentation de souvenirs ».

Le visiteur est invité à découvrir ces « traces anciennes » dans une lumière qui mêle une dimension matérielle et une dimension spirituelle. Formica écrit aussi vouloir « Offrir dans le sillage d’un bateau absent une mémoire vivante, universelle et résiliente – une invitation à “traverser l’histoire” en se laissant porter, non par la coque, mais par la cargaison des souvenirs, des traces et des rêves, qui dérivent lentement sur le grand fleuve du temps ».
Mémoire en mouvement
Dans la manière avec laquelle il met en dialogue la tapisserie de l’ordre de Malte, les peintures inachevées de Réattu et Fabre et l’installation de Formica, l’accrochage ne cherche pas à reconstituer un passé. Il montre plutôt des états de mémoire et des processus. Il montre des œuvres qui ne sont pas closes. Il montre des fragments. Il montre des strates.
Traverser l’Histoire n’est pas un commentaire sur le passé et s’inscrit précisément dans cette logique. L’installation n’impose pas une lecture. Elle invite à circuler entre différentes périodes et à engager une relation sensible entre matière, histoire et regard.

Formica écrit : « Traverser l’histoire propose une archéologie contemporaine où la mémoire ne se figerait jamais en vestige ». Cette affirmation éclaire l’enjeu du projet. Elle rejoint l’esprit de « Réattu Réinventé ». La mémoire n’est pas figée. Elle se déplace. Elle se recompose. Elle reste ouverte à l’interprétation.
Un artiste inscrit dans un contexte territorial et artistique
Jean-Pierre Formica appartient à la scène artistique méridionale contemporaine. Au-delà de ses affinités avec Supports/Surfaces et de ses liens avec Claude Viallat, il développe une œuvre polymorphe. Depuis le début des années 2000, la sculpture et la céramique occupent une place importante dans son travail. Formica s’intéresse aux formes architecturales, aux colonnes, aux chapiteaux et conçoit des installations monumentales pensées pour des lieux précis. Traverser l’Histoire s’inscrit pleinement dans cette démarche : elle se construit avec le site, ne ne vient pas illustrer un thème, mais travaille avec la mémoire du bâtiment et devient un élément du site.
Traverser l’Histoire semble également prolonger l’importante installation Panta Rhei, présentée aux Alyscamps et à la Galerie Regala, l’un des temps forts de l’été 2025 à Arles. Plusieurs œuvres montrées dans la Chapelle Saint-Jean paraissent l’indiquer.



Réattu Réinventé – Jean-Pierre Formica – Formes et Informes, 1998. Bronzes. Collection de l’artiste
Formes et Informes(1998), installée dans la nef, paraît rejouer la présentation qui en avait été faite dans l’alcôve de l’Église Saint-Honorat des Alyscamps. Installés dans une élégante table transparente conçue par l’artiste, cette série de bronzes rappelle les premiers gestes des hommes.

Dans la petite salle annexe ouverte à gauche du chœur, une imposante sculpture écarlate de la série « Mémoree » dialogue avec un élément d’architecture. À côté, une photographie de Georges Rousse témoigne de son installation réalisée en 2006 à partir de haricots de gléditsia ramassés dans la cour de la commanderie de Saliers. Cette œuvre clôt le parcours de « Réattu Réinventé » et interroge d’une autre manière le musée comme « lieu de mémoire »…
« Une mémoire vivante, universelle et résiliente »
Traverser l’Histoire n’apporte pas de conclusion aux récits contenus dans l’atelier de Réattu. Elle ajoute une présence. Elle déplace l’attention. Elle invite à voir autrement les œuvres de Réattu et Fabre. Elle ouvre un dialogue silencieux avec la tapisserie et permet de ressentir le lieu sans le simplifier.
Elle met en scène ce que Formica appelle « une mémoire vivante, universelle et résiliente ». Elle illustre aussi ce que le musée souhaite proposer aujourd’hui : une vision de l’histoire qui ne fige pas, mais qui accompagne, qui relie, qui suggère des circulations. Dans ce sens, l’installation de Formica s’inscrit pleinement dans l’esprit de « Réattu Réinventé ».
À lire, ci-dessous, « Passager de l’atelier », le texte de Jean-Pierre Formica
En savoir plus :
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Jean-Pierre Formica sur le site de la galerie Regala
Jean-Pierre Formica – « Passager de l’atelier »
« “Traverser l’histoire”, propose une archéologie contemporaine où la mémoire ne se figerait jamais en vestige, mais deviendrait force vive. Ici, la forme du bateau survit sans sa structure : ce n’est plus la charpente qui détermine le contour, mais sa cargaison, une constellation de sculptures blanches en faïence issues de la série “Mémorée”, épures délicates agencées comme un archipel de fragments sur le flux du temps.
Présentée dans l’ancienne lumière de l’atelier de Réattu, surplombant le Rhône, la pièce semble baigner dans le mouvement incessant du fleuve : mémoire liquide, qui charrie des siècles de récits, des reflets d’histoires, des vies entrelacées au fil de l’eau.
Dans le clair-obscur du lieu, le Rhône murmure sous les fenêtres, porte les rêves comme il porte les cargaisons absentes, et fait danser sur ses flots les souvenirs dispersés. L’artiste opère un déplacement : le véhicule n’est plus le symbole d’un voyage ou d’une traversée physique — il devient le réceptacle d’une sédimentation de souvenirs, de traces anciennes que le visiteur découvre dans une lumière à la fois matérielle et spirituelle, au rythme de l’eau et du passage. Offrir dans le sillage d’un bateau absent une mémoire vivante, universelle et résiliente — une invitation à “traverser l’histoire” en se laissant porter, non par la coque, mais par la cargaison des souvenirs, des traces et des rêves, qui dérivent lentement sur le grand fleuve du temps ».
Jean-Pierre Formica, octobre 2025
